L'HOMME D'AFFAIRES

Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa bourse et s'exécute. C'est là, dis-je, une filouterie mesquine—car il faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu la peine d'insulter la dame, et d'être rossé par dessus le marché pour l'avoir insultée.

Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées, il se met à dire:

«Ce tabac n'est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un verre de grog.»

Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la voix du tavernier l'arrête:

«Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog.»

«Payer mon grog!—Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour? Que vous faut-il de plus?»

«Mais, s'il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez payé le tabac.»

«Que voulez-vous dire par là, coquin?—Ne vous ai-je pas rendu votre tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?

«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais, monsieur…»

«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou, faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous connaissons vos tours d'escamotage.»

Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une description très détaillée.

Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura trouvé, au n° 1 de Tom Street.

La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie la récompense, met l'argent dans sa poche et file.

Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la précédente. Une dame du grandtona laissé glisser dans la rue une bague de diamant d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante ou cinquante dollars de récompense—elle fait dans son annonce une description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle paierainstantanémentla récompense promise à celui qui la rapportera au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n° tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite. La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars un fac-simile de sa bague—un fac-simile fait de vrai similor et d'un infâme strass.

Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure, et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.

Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où. Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé, économe, exact et respectablehomme d'affaires—l'homme d'affairespar excellence, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie —personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.

Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes sont méthodiques—il s'établirait de préférence dans une petite famille respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont pas une question—il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises lepremierjour de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.

Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise rien tant que les prétentions. «Quand il y a tant de montre,» dit-il, «il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,»—observation qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propriétaire, qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans les principales maisons de publicité à six pennies—celles à un sou, il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de notre homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être fait.

DEMANDE.—Les soussignés, sur le point de commencer des opérations d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations, plus encore pour l'honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter, si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés, ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de l'après-midi, chez Messieurs

Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co. n° 110, Dog Street.

Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l'office de MM. Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas pressé de conclure avec l'un ou avec l'autre—un homme d'affaires ne se presse jamais—et ce n'est qu'après le plus sévère examen des pieuses inclinations de chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas sa quittance selon sa promesse—grave négligence pour laquelle le respectable chef de la maison qui finit enOgsl'aurait sans doute sévèrement réprimandée, s'il avait pu se laisser entraîner à rester dans la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.

Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure à passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de déclarer que l'homme d'affaires, était dans toute la force du terme, un «hen knee high,» locution que quelques personnes traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la phrase classiqueNon Est Inventus[56].

En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu peu moins inclinés à la piété qu'auparavant, pendant que la propriétaire achète un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d'un shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

«La Méthode est l'âme des Affaires.»

Vieux Dicton.

Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme méthodique. Il n'y a rien au dessus de la méthode. Il n'y a pas de gens que je méprise plus cordialement que ces fous excentriques qui jasent de méthode sans savoir ce que c'est; qui ne s'attachent qu'à la lettre, et ne cessent d'en violer l'esprit. Ces gens-là ne manquent pas de commettre les plus énormes sottises en suivant ce qu'ils appellent une méthode régulière. C'est là, à mon avis, un véritable paradoxe. La vraie méthode ne s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement à l'extraordinaire ou à l'outré. Quelle idée nette, je le demande, peut-on attacher à des expressions telles que celles-ci; «un dandy méthodique», ou «un feu-follet systématique?»

Mes idées sur ce sujet n'auraient sans doute pas été aussi claires qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand j'étais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plaît à Dieu) un jour que je faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre à crier, puis me cogna la tête à m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit. Cet événement, dis-je, décida de ma destinée et fit ma fortune. Une bosse se déclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant organe d'ordre, comme on peut le voir un jour d'été.

De là cette passion absolue pour le système et la régularité, qui m'a fait l'homme d'affaires distingué que je suis.

S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le génie. Vos hommes de génie sont tous des ânes bâtés—le plus grand génie n'est que le plus grand âne—et à cette règle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un génie un homme d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme de pin. On ne voit que des gens qui s'échappent toujours par la tangente dans quelque entreprise fantastique ou quelque spéculation ridicule, en contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immédiatement deviner ces sortes de caractères à la nature de leurs occupations. Si, par exemple, vous voyez un homme s'établir comme marchand ou manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou dans quelque autre de ces carrières excentriques, ou s'engager dans la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir être légiste, forgeron, ou médecin—ou toute autre chose en dehors des voies ordinaires—vous pouvez du premier coup le taxer de génie, et dès lors, selon la règle de trois, c'est un âne.

Or, je ne suis pas du tout un génie, mais un homme d'affaires régulier. Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont bien tenus, quoique ce ne soit pas à moi à le dire; et dans mes habitudes générales d'exactitude et de ponctualité, je ne crains pas d'être battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable à mes parents; avec leur esprit excessivement borné, ils auraient sans aucun doute fini par faire de moi un génie fieffé, si mon ange gardien n'était pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vérité est quelque chose, mais surtout en fait d'autobiographie—et cependant on aura peut-être de la peine à me croire, quand je déclarerai, avec toute la solennité possible, que mon pauvre père me plaça, vers l'âge de quinze ans, dans la maison de ce qu'il appelait «un respectable marchand au détail et à la commission faisant un gros chiffre d'affaires!»—Un gros chiffre de rien du tout! La conséquence de cette folie fut qu'au bout de deux ou trois jours j'étais renvoyé à mon obtuse famille, avec une fièvre de cheval, et une douleur très violente et très dangereuse au sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre. Peu s'en fallut que je n'y restasse—j'en eus pour six semaines—les médecins prétendant que j'étais perdu et le reste. Mais, quoique je souffrisse beaucoup, je n'en étais pas moins un enfant plein de coeur. Je me voyais sauvé de la perspective de devenir «un respectable marchand au détail et à la commission, faisant un gros chiffre d'affaires», et je me sentais rempli de reconnaissance pour la protubérance qui avait été l'instrument de mon salut, ainsi que pour la généreuse femme, qui m'avait originairement gratifié de cet instrument.

La plupart des enfants quittent la maison paternelle à dix ou douze ans; j'attendis jusqu'à seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore quittée, si je n'avais un jour entendu parler à ma vieille mère de m'établir à mon propre compte dans l'épicerie. L'épicerie!—Rien que d'y penser! Je résolus de me tirer de là, et d'essayer de m'établir moi-même dans quelque occupationdécente, pour ne pas dépendre plus longtemps des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par devenir un génie. J'y réussis parfaitement du premier coup, et le temps aidant, je me trouvai à dix-huit ans faisant de grandes et profitables affaires dans la carrière d'annonce ambulantepour tailleur.

Je n'étais arrivé à remplir les onéreux devoirs de cette profession qu'à force de fidélité rigide à l'instinct systématique qui formait le trait principal de mon esprit. Uneméthodescrupuleuse caractérisait mes actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'était la méthode—et non l'argent—qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne dépendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin à neuf heures, je me présentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures, je me trouvais dans quelque promenade à la mode ou dans un autre lieu d'amusement public. La régularité et la précision avec lesquelles je tournais ma charmante personne de manière à mettre successivement en vue chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que j'eusse envoyé une pratique à la maison de mes patrons, MM. Coupe et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux—car ces messieurs se montrèrent à mon égard les derniers des ingrats. Le petit compte au sujet duquel nous nous querellâmes, et finîmes par nous séparer, ne peut, en aucun de ses articles, paraître surchargé à qui que ce soit tant soit peu versé dans les affaires. Cependant je veux me donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en état de juger par lui-même. Voici le libellé de ma facture:

_MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands Tailleurs.

A Pierre Profit, annonce ambulante._

Doivent:

10 Juillet.—Pour promenade habituelle, et pratique envoyée à la maison L. 00, 25

11 Juillet.—Pour it. it. it. 25

12 Juillet.—Pour un mensonge, seconde classe; habit noir passé vendu pour vert invisible. 25

13 Juillet.—Pour un mensonge, première classe, qualité et dimension extra; recommandé une satinette de laine pour du drap fin. 75

20 Juillet.—Acheté un col de papier neuf, oudicky, pour faire valoir un Pétersham gris. 2

15 Août.—Pour avoir porté un habit à queue doublementouaté (76 degrés thermométriques à l'ombre) 25

16 Août.—Pour m'être tenu sur une jambe pendant trois heures, pour montrer une bande de pantalons nouveau modèle, à 12-1/2 centimes par jambe et par heure 37-1/2

17 Août.—Pour promenade ordinaire, et grosse pratique envoyée à la maison (un homme fort gras) 50

18 Août.—Pour it. it. (taille moyenne) 25

19 Août.—Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.) 6

L'article le plus contesté dans cette facture fut l'article bien modéré des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'était pas un prix déraisonnable. C'était un des plus propres, des plus jolis petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'aîné des associés, cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu'à démontrer de quelle manière on pouvait tailler quatre cols de la même dimension dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire à la façon des affaires. Il n'y avait aucune espèce desystème, aucuneméthodeà m'escroquer un penny—un pur vol de cinquante pour cent. Je quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je me lançai pour mon propre compte dans l'Offusque l'oeil—une des plus lucratives, des plus respectables, et des plus indépendantes des occupations ordinaires.

Ici ma stricte intégrité, mon économie, mes rigoureuses habitudes sytématiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientôt faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur laPlace. La vérité est que je ne barbotais jamais dans des affaires d'éclat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne vieille routine sage de la profession—profession, dans laquelle, sans doute, je serais encore à l'heure qu'il est sans un petit accident qui me survint dans une des opérations d'affaires ordinaires au métier.

Un riche et vieux harpagon, un héritier prodigue, une corporation en faillite se mettent-ils dans la tête d'élever un palais, il n'y a pas de meilleure affaire que d'arrêter l'entreprise; c'est ce que sait tout homme intelligent. Le procédé en question est la base fondamentale du commerce de l'Offusque-l'oeil. Aussitôt donc que le projet de bâtisse est en pleine voie d'exécution, nous autres hommes d'affaires, nous nous assurons un joli petit coin du terrain réservé, ou un excellent petit emplacement attenant à ce terrain, ou directement en face. Cela fait, nous attendons que le palais soit à moitié bâti, et nous payons un architecte de bon goût, pour nous bâtir à la vapeur, juste contre ce palais, une baraque ornementée,—une pagode orientale ou hollandaise, ou une étable à cochons, ou quelque ingénieux petit morceau d'architecture fantastique dans le goût Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot. Naturellement, nous ne pouvons consentir à faire disparaître ces constructions à moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix d'achat et de plâtre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez scélérate pour me demander de le faire—de commettre une pareille énormité. Je ne répondis pas à son absurde proposition, naturellement; mais je crus qu'il était de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit palais de noir de fumée. Pour cela, ces stupides coquins me firent fourrer en prison; et ces Messieurs de l'Offusque-l'oeilne purent s'empêcher de rompre avec moi, quand je fus rendu à la liberté.

Les affaires d'Assauts et Coups, dans lesquelles je fus alors forcé de m'aventurer pour vivre, étaient assez mal adaptées à la nature délicate de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai mon compte, comme ailleurs, grâce aux rigides habitudes d'exactitude méthodique qui m'avaient été si rudement inculquées par cette délicieuse vieille nourrice—que je ne pourrais oublier sans être le dernier des hommes. En observant, dis-je, la plus stricte méthode dans toutes mes opérations, et en tenant bien régulièrement mes livres, je pus venir à bout des plus sérieuses difficultés, et finis par m'établir tout à fait convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires plus serrées que moi. Je vais précisément copier une page de mon Livre-Journal; ce qui m'épargnera la peine de trompeter mon propre éloge—pratique méprisable, dont un esprit élevé ne saurait se rendre coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas mentir.

—1 janvier.Jour du nouvel an. Rencontré Brusque dans la rue—gris. Mémorandum:—il fera l'affaire. Rencontré Bourru peu de temps après, soûl comme un âne. Mem: Excellente affaire. Couché mes deux hommes sur mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux.

2 janvier.—Vu Brusque à la Bourse, l'ai rejoint et lui ai marché sur l'orteil. Il est tombé sur moi à coups de poing et m'a terrassé. Merci, mon Dieu!—Je me suis relevé. Quelque petite difficulté pour m'entendre avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intérêts à mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se débarrasser de Sac:—pas le moindresystème.

3 janvier.—Allé au théâtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu assis dans une loge de côté au second rang, entre une grosse dame et une maigre. Lorgné toute la société jusqu'à ce que j'aie vu la grosse dame rougir et murmurer quelque chose à l'oreille de B. Je tournai alors autour de la loge, et y entrai, le nez à la portée de sa main. Allait-il me le tirer?—Non: me souffleter? J'essayai encore—pas davantage. Alors je m'assis, et fis de l'oeil à la dame maigre, et à ma grande satisfaction, le voilà qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau milieu du parterre. Cou disloqué, et jambe droite gravement endommagée. Rentré triomphant à la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit mon jeune homme pour cinq mille.—Sac dit que cela peut aller.

15 février.—Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entrée dans le journal: cinquante centimes—voir.

16 février.—Chassé par ce vilain drôle de Bourru, qui m'a fait présent de cinq dollars. Coût du procès: quatre dollars, 25 centimes. Profit net—voir Journal—soixante-cinq centimes.

Voilà donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25 centimes—et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis solennellement assurer le lecteur que ce ne sont là que des extraits pris au hasard dans mon Journal.

Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est que l'argent n'est rien en comparaison de la santé. Je trouvais que les exigences de la profession étaient trop grandes pour mon état de santé délicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reçus m'avaient défiguré au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue, ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais rien de mieux à faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai donc à travailler dansla Boue, et j'y travaillai pendant plusieurs années.

Le plus grand inconvénient de cette occupation, c'est que trop de gens se prennent d'amour pour elle, et que par conséquent la concurrence est excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperçoit qu'il n'a pas assez d'étoffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compère de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair à pâté, s'imagine qu'il réussira parfaitement comme travailleur dans laBoue.

Mais il n'y a jamais eu d'idée plus erronée que de croire qu'on n'a pas besoin de cervelle pour ce métier. Surtout, on ne peut rien faire en ce genre sans méthode. Je n'ai opéré, il est vrai qu'en détail; mais grâce à mes vieilles habitudes desystème, tout marcha sur des roulettes. Je choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai jamais donné dans la ville un coup de balai ailleurs quelà. J'eus soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que je pusse employer à la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai à être connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est la moitié du succès, dans le commerce. Personne n'a jamais manqué de me jeter un sou, et personne n'a traversé mon carrefour avec des pantalons propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en affaires, personne n'a jamais essayé de me tromper. Du reste, je ne l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais trompé personne, je n'aurais pas toléré qu'on se jouât de moi. Naturellement je ne pouvais empêcher les fraudes des chaussées. Leur érection m'a causé un préjudice ruineux. Toutefois ce ne sont pas là des individus, mais des corporations—et des corporations—cela est bien connu—n'ont ni coups de pied à craindre quelque part, ni âme à damner.

Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur, je me laissai aller à me perdre dans l'Eclaboussure-du-chien—quelque chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je m'étais posté dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais un cirage et des brosses première qualité. Mon petit chien était tout engraisse, et parfaitement dégourdi. Il avait été longtemps dans le commerce, et, je puis le dire, il le connaissait à fond. Voici quel était notre procédé ordinaire: Pompey, après s'être bien roulé dans la boue, s'asseyait sur son derrière à la porte d'une boutique, et attendait qu'il vînt un dandy en bottes éblouissantes. Alors il allait à sa rencontre, et se frottait une ou deux fois à ses Wellingtons. Sur quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un cire-bottes. J'étais là, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses. C'était l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla assez bien pendant quelque temps—de fait, je n'étais pas cupide, mais mon chien l'était. Je lui cédais le tiers de mes profits, mais il voulut avoir la moitié. Je ne pus m'y résoudre—nous nous querellâmes et nous séparâmes.

Je m'essayai ensuite pendant quelque temps àmoudre de l'orgue, et je puis dire que j'y réussis assez bien. C'est un genre d'affaires fort simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spéciales. Vous prenez un moulin à musique à un seul air, et vous l'arrangez de manière à ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette opération améliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait, vous n'avez qu'à marcher devant vous avec le moulin sur votre dos, jusqu'à ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et quelqu'un qui frappe habillé de peau de daim. Alors vous vous arrêtez, avec la mine d'un homme décidé à rester là et à moudre jusqu'au jour du jugement dernier. Bientôt une fenêtre s'ouvre, et quelqu'un vous jette un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc … Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont réellement consenti à déguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de fonds était trop importante pour me permettre de m'en aller à moins d'un shilling.

Je m'adonnai assez longtemps à cette occupation; mais elle ne me satisfit pas complètement, et finalement je l'abandonnai. La vérité est que je travaillais avec un grand désavantage: je n'avais pas d'âne—et les rues en Amérique sont si boueuses, et la cohue démocratique si encombrante, et ces scélérats d'enfants si terribles!

Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je réussis enfin, sous le coup de la nécessité, à me procurer une situation dans laPoste-Farce. Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont pas sans profit. Par exemple:—De très bon matin j'avais à faire mon paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite à l'intérieur quelques lignes—sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment mystérieux—signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou autre nom de ce genre. Après les avoir pliées, cachetées et revêtues de faux timbres—Nouvelle-Orléans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort éloigné,—je me mettais en train de faire ma tournée quotidienne, comme si j'étais le plus pressé du monde. Je m'adressais toujours aux grosses maisons pour délivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hésite à payer le port d'une lettre—surtout un double port—les gens sont si bêtes!—et j'avais tourné le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps d'ouvrir les lettres. Le grand inconvénient de cette profession c'est qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon itinéraire. Et puis, j'avais de sérieux scrupules de conscience. Je ne puis entendre dire qu'on a abusé de l'innocence des gens—et c'était pour moi un supplice d'entendre de quelle façon toute la ville chargeait de ses malédictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains de l'affaire et lâchai tout de dégoût.

Ma huitième et dernière spéculation fut l'Elevage des Chats. J'ai trouvé là un genre d'affaires très agréable et très lucratif, et pas la moindre peine. Le pays, comme on le sait, était infesté de chats,—si bien que pour s'en débarrasser on avait fait une pétition signée d'une foule de noms respectables, présentée à la Chambre dans sa dernière et mémorable session. L'assemblée, à cette époque, était extraordinairement bien informée, et après avoir promulgué beaucoup d'autres sages et salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant detêtesde chats (quatre sous par tête); mais le Sénat parvint à amender cette clause importante, et à substituer le motqueuesau mottêtes. Cet amendement était si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta à l'unanimité.

Aussitôt que le gouverneur eut signé le bill, je mis tout ce que j'avais dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir que de souris (les souris sont à bon marché); mais ils remplirent le commandement de l'Ecriture d'une façon si merveilleuse, que je finis par comprendre que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'être libéral, et ainsi je leur accordai huîtres et tortues. Leurs queues, au taux législatif, me procurent aujourd'hui un honnête revenu; car j'ai découvert une méthode avec laquelle, sans avoir recours à l'huile de Macassar, je puis arriver à quatre coupes par an. Je fus enchanté de découvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite à la chose, et préféraient avoir la queue coupée qu'autrement. Je me considère donc comme un homme arrivé, et je suis en train de marchander un séjour de plaisance sur l'Hudson.

Il y a certains thèmes d'un intérêt tout à fait empoignant, mais qui sont trop complètement horribles pour devenir le sujet d'une fiction régulière. Ces sujets-là, les purs romanciers doivent les éviter, s'ils ne veulent pas offenser ou dégouter. Ils ne peuvent convenablement être mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifiés par la sévérité et la majesté de la vérité. Nous frémissons, par exemple, de la plus poignante des «voluptés douloureuses» au récit du passage de la Bérésina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la Saint-Barthélemy, ou de l'étouffement des cent vingt-trois prisonniers dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces récits, c'est le fait—c'est-à-dire la réalité—la vérité historique qui nous émeut. En tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur.

Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur étendue que leur caractère, qui impressionne si vivement notre imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu, dans le long et magique catalogue des misères humaines, choisir beaucoup d'exemples individuels plus remplis d'une véritable souffrance qu'aucune de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misère—le comble de la douleur—est quelque chose de particulier, non de général. Si l'extrême de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unité, et non de l'homme en masse—remercions-en la miséricorde de Dieu!

Etre enseveli vivant, c'est à coup sûr la plus terrible des extrémités qu'ait jamais pu encourir une créature mortelle.

Que cette extrémité soit arrivée souvent, très souvent, c'est ce que ne saurait guère nier tout homme qui réfléchit. Les limites qui séparent la vie de la mort sont tout au moins indécises et vagues. Qui pourra dire où l'une commence et où l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas d'évanouissement, où toute fonction apparente de vitalité semble cesser entièrement, et où cependant cette cessation n'est, à proprement parler, qu'une pure suspension—une pause momentanée dans l'incompréhensible mécanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystérieux principe invisible remet en mouvement les ressorts enchantés et les roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas détachée pour toujours, ni la coupe d'or irréparablement brisée. Mais en attendant, où était l'âme?

Mais en dehors de l'inévitable conclusiona priori, que telles causes doivent produire tels effets—et que par conséquent ces cas bien connus de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps en temps à des inhumations prématurées—en dehors, dis-je, de cette considération, nous avons le témoignage direct de l'expérience médicale et ordinaire, qui démontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce genre ont réellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela était nécessaire, une centaine d'exemples bien authentiques.

Un de ces exemples, d'un caractère fort remarquable, et dont les circonstances peuvent être encore fraîches dans le souvenir de quelques-uns de mes lecteurs, s'est présenté il n'y a pas longtemps dans la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense et générale émotion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens—un légiste éminent, membre du Congrès,—fut atteinte subitement d'une inexplicable maladie, qui défia complètement l'habileté des médecins. Après avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut supposée morte. Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le fût pas. Elle présentait tous les symptômes ordinaires de la mort. La face avait les traits pincés et tirés. Les lèvres avaient la pâleur ordinaire du marbre. Les yeux étaient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait cessé de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir, et dans cet espace de temps il acquit une rigidité de pierre. On se hâta alors de l'enterrer, vu l'état de rapide décomposition où on le supposait.

La dame fut déposée dans le caveau de famille, et rien n'y fut dérangé pendant les trois années suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit le caveau pour y déposer un sarcophage.—Quelle terrible secousse attendait le mari qui lui-même ouvrit la porte! Au moment où elle se fermait derrière lui, un objet vêtu de blanc tomba avec fracas dans ses bras. C'était le squelette de sa femme dans son linceul encore intact.

Des recherches minutieuses prouvèrent évidemment qu'elle était ressuscitée dans les deux jours qui suivirent son inhumation,—que les efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient déterminé sa chute de la saillie sur le sol, où en se brisant il lui avait permis d'échapper à la mort. Une lampe laissée par hasard pleine d'huile dans le caveau fut trouvée vide; elle pouvait bien, cependant avoir été épuisée par l'évaporation. Sur la plus élevée des marches qui descendaient dans cet horrible séjour, se trouvait un large fragment du cercueil, dont elle semblait s'être servi pour attirer l'attention en en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette occupation qu'elle s'évanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa chute, son linceul s'embarrassa à quelque ouvrage en fer de l'intérieur. Elle resta dans cette position et se putréfia ainsi, toute droite.

L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France, accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance, riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris. Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle mourut—ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie—non dans un caveau,—mais dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle, avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. A minuit il déterre le cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée.

La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village. Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières forces. Son coeur de femme n'était pas de diamant; et cette dernière leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après, ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient; car à la première rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle résista; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé, avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui de la légalité, les droits de son époux.

Le «Journal Chirurgical» de Leipsic—périodique de grande autorité et de grand mérite, que quelque éditeur américain devrait bien traduire et republier—rapporte dans un de ses derniers numéros un cas analogue vraiment terrible.

Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus robuste santé, ayant été jeté à bas d'un cheval intraitable, en reçut une grave contusion à la tête, qui le rendit immédiatement insensible. Le crâne était légèrement fracturé, mais on ne craignait aucun danger immédiat. On lui fit avec succès l'opération du trépan. On le saigna, on employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu à peu, il tomba dans un état d'insensibilité de plus en plus désespéré, si bien qu'on le crut mort.

Comme il faisait très chaud, on l'ensevelit avec une précipitation indécente dans un des cimetières publics. Les funérailles eurent lieu un jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs au cimetière; et vers midi, l'émotion est vivement excitée, quand on entend un paysan déclarer qu'étant assis sur la tombe de l'officier, il avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se débattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire de cet homme; mais sa terreur évidente, et son entêtement à soutenir son histoire produisirent bientôt sur la foule leur effet naturel. On se procura des bêches à la hâte, et le cercueil qui était indécemment à fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tête du défunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il était presque dressé dans son cercueil, dont il avait, à force de furieux efforts, en partie soulevé le couvercle.

On le transporta aussitôt à l'hospice voisin, où l'on déclara qu'il était encore vivant, quoique en état d'asphyxié. Quelques heures après il revenait à la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage sans suite des agonies qu'il avait endurées dans le tombeau.

De son récit il résulta clairement qu'il avait dû avoir la conscience de son état pendant plus d'une heure après son inhumation, avant de tomber dans l'insensibilité. Son cercueil était négligemment rempli d'une terre excessivement poreuse, ce qui permettait à l'air d'y pénétrer. Il avait entendu les pas de la foule sur sa tête, et avait essayé de se faire entendre à son tour. C'était ce bruit de la foule sur le sol du cimetière, disait-il, qui semblait l'avoir réveillé d'un profond sommeil, et il n'avait pas plus tôt été réveillé, qu'il avait eu la conscience entière de l'horreur sans pareille de sa position.

Ce malheureux, raconte-t-on, se rétablissait, et était en bonne voie de guérison définitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des expériences médicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il expira tout à coup dans une de ces crises extatiques que l'électricité provoque quelquefois.

A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'expérience pour ramener à la vie un jeune attorney de Londres, enterré depuis deux jours. Ce fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde sensation.

Le patient, M. Edward Stapleton, était mort en apparence d'une fièvre typhoïde, accompagnée de quelques symptômes extraordinaires, qui avaient excité la curiosité des médecins qui le soignaient. Après son décès apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corpspost mortem; mais ils s'y refusèrent. Comme il arrive souvent en présence de pareils refus, les praticiens résolurent d'exhumer le corps et de le disséquer à loisir en leur particulier. Ils s'arrangèrent sans peine avec une des nombreuses sociétés de déterreurs de corps qui abondent à Londres; et la troisième nuit après les funérailles le prétendu cadavre fut déterré de sa bière enfouie à huit pieds de profondeur, et déposé dans le cabinet d'opérations d'un hôpital privé.

Une incision d'une certaine étendue venait d'être pratiquée dans l'abdomen quand, à la vue de la fraîcheur et de l'état intact des organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie électrique. Plusieurs expériences se succédèrent, et les effets habituels se produisirent, sans autres caractères exceptionnels que la manifestation, à une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus semblables que d'ordinaire à ceux de la vie.

La nuit s'avançait. Le jour allait poindre, on jugea expédient de procéder enfin à la dissection. Un étudiant, particulièrement désireux d'expérimenter une théorie de son cru, insista pour qu'on appliquât la batterie à l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente échancrure, que l'on mit précipitamment en contact avec un fil, quand le patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de la table, marcha au milieu de la chambre, regarda péniblement autour de lui pendant quelques secondes, et se mit à parler. Ce qu'il disait était inintelligible; mais les mots étaient articulés, et les syllabes distinctes. Après quoi, il tomba lourdement sur le plancher.

Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais l'urgence de la circonstance lui rendit bientôt sa présence d'esprit. Il était évident que M. Stapleton était vivant, quoique évanoui. Les vapeurs de l'éther le ramenèrent à la vie; il fut rapidement rendu à la santé et à la société de ses amis—à qui cependant on eut grand soin de cacher sa résurrection, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rechute à craindre. Qu'on juge de leur étonnement—de leur transport!

Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les assertions de M. Stapleton lui-même. Il déclare qu'il n'y a pas eu un moment où il ait été complètement insensible—qu'il avait une conscience obtuse et vague de tout ce qui lui arriva, à partir du moment où ses médecins le déclarèrentmort, jusqu'à celui où il tomba évanoui sur le plancher de l'hospice. «Je suis vivant», telles avaient été les paroles incomprises, qu'il avait essayé de prononcer, en reconnaissant que la chambre où il se trouvait était un cabinet de dissection.

Il serait aisé de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai; elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir, il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue, sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour suggérer les plus terribles soupçons.

Soupçons terribles en effet; mais destinée plus terrible encore! On peut affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons—les exhalaisons suffocantes de la terre humide—le contact des vêtements de mort collés à votre corps—le rigide embrassement de l'étroite prison—la noirceur de la nuit absolue—le silence ressemblant à une mer qui vous engloutit—la présence invisible, mais palpable du ver vainqueur—joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance qu'ils n'en serontjamaisinformés—que votre lot sans espérance est celui des vrais morts—toutes ces considérations, dis-je, portent avec elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas sur terre de pareille agonie—nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on raconte à ce sujet offre un intérêt si profond—intérêt, toutefois, qui, en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et spécialement sur la conviction où nous sommes de lavéritédes choses racontées. Ce que je vais dire maintenant relève de ma propre connaissance, de mon expérience positive et personnelle.

Pendant plusieurs années j'ai été sujet à des attaques de ce mal singulier que les médecins se sont accordés à appeler la catalepsie, à défaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immédiates que prédisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mêmes soient encore à l'état de mystère, ses caractères apparents sont assez bien connus. Ses variétés ne semblent guère que des variétés de degré. Quelquefois le patient ne reste qu'un jour, ou même moins longtemps encore, dans une espèce de léthargie excessive. Il a perdu la sensibilité, et est extérieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une légère teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons un miroir aux lèvres, nous pouvons découvrir une certaine action des poumons, action lourde, inégale et vacillante. D'autres fois, la crise dure des semaines entières,—même des mois; et dans ce cas, l'examen le plus scrupuleux, les épreuves les plus rigoureuses des médecins ne peuvent arriver à établir quelque distinction sensible entre l'état du patient, et celui que nous considérons comme l'état de mort absolue. Ordinairement il n'échappe à l'ensevelissement prématuré, que grâce à ses amis qui savent qu'il est sujet à la catalepsie, grâce aux soupçons qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, à l'absence sur sa personne de tout symptôme de décomposition. Les progrès de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premières manifestations, quoique bien marquées, sont équivoques. Les accès deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongés. C'est dans cette gradation qu'est la plus grande sécurité contre l'inhumation. L'infortuné, dont lapremièreattaque revêtirait les caractères extrêmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque inévitablement condamné à être enterré vivant.

Mon propre cas ne différait en aucune particularité importante des cas mentionnés dans les livres de médecine. Quelquefois, sans cause apparente, je tombais peu à peu dans un état de demi-syncope ou de demi-évanouissement; et je demeurais dans cet état sans douleur, sans pouvoir remuer, ni même penser, mais conservant une conscience obtuse et léthargique de ma vie et de la présence des personnes qui entouraient mon lit, jusqu'à ce que la crise de la maladie me rendît tout à coup à un état de sensation parfaite. D'autres fois j'étais subitement et impétueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des frissons, des étourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu. Alors, des semaines entières, tout était vide pour moi, noir et silencieux; un néant remplaçait l'univers. C'était dans toute la force du terme un total anéantissement. Je me réveillais, toutefois, de ces dernières attaques peu à peu et avec une lenteur proportionnée à la soudaineté de l'accès. Aussi lentement que point l'aurore pour le mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue nuit désolée d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi désirée, aussi bienfaisante la lumière revenait à mon âme.

A part cette disposition aux attaques, ma santé générale paraissait bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle était affectée par ce seul mal prédominant, à moins de considérer comme son effect une idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En me réveillant, je ne parvenais jamais à reprendre tout de suite pleine et entière possession de mes sens, et je restais toujours un certain nombre de minutes dans un grand égarement et une profonde perplexité; mes facultés mentales en général, mais surtout ma mémoire, étant absolument en suspens.

Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance physique, mais une infinie détresse morale. Mon imagination devenait un véritable charnier. Je ne parlais que «de vers, de tombes et d'épitaphes.» Je me perdais dans des songeries de mort, et l'idée d'être enterré vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger auquel j'étais exposé me hantait jour et nuit. Le jour, cette pensée était pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse obscurité se répandait sur la terre, l'horreur de cette pensée me secouait—me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard. Quand la nature ne pouvait plus résister au sommeil, ce n'était qu'avec une violente répulsion que je consentais à dormir—car je frissonnais en songeant qu'à mon réveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe. Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'était que pour être emporté dans un monde de fantômes, au dessus duquel, avec ses ailes vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon idée sépulcrale.

Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressèrent ainsi en rêves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'étais plongé dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que d'ordinaire. Tout à coup je sentis tomber sur mon front une main glacée, et une voix impatiente et mal articulée murmura à mon oreille ce mot: «Lève-toi!»

Je me dressai sur mon séant. L'obscurité était complète. Je ne pouvais voir la figure de celui qui m'avait réveillé; je ne pouvais me rappeler ni l'époque à laquelle j'étais tombé dans cette crise, ni l'endroit où je me trouvais alors couché. Pendant que, toujours sans mouvement, je m'efforçais péniblement de rassembler mes idées, la main froide me saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix mal articulée me disait de nouveau:

«Lève-toi! Ne t'ai-je pas ordonné de te lever?»

«Et qui es-tu?» demandai-je.

«Je n'ai pas de nom dans les régions que j'habite», reprit la voix, lugubrement. «J'étais mortel, mais je suis un démon. J'étais sans pitié, mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la nuit—de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolérable. Comment peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter. Lève-toi! Viens avec moi dans la nuit extérieure, et laisse-moi te dévoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?—Regarde.»

Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanité, et de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de décomposition, qui me permit de pénétrer du regard les retraites les plus secrètes, et de contempler les corps enveloppés de leur linceul, dans leur triste et solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hélas! ceux qui dormaient d'un vrai sommeil étaient des millions de fois moins nombreux que ceux qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un léger remuement, puis une douloureuse et générale agitation; et des profondeurs des fosses sans nombre il venait un mélancolique froissement de suaires; et parmi ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre avaient plus ou moins modifié la rigide et incommode position dans laquelle ils avaient été cloués dans leur tombe. Et pendant que je regardais, la voix me dit encore: «N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une vue pitoyable?» Mais avant que j'aie pu trouver un mot de réponse, le fantôme avait cessé de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes expirèrent, et les tombes se refermèrent tout à coup avec violence, pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris désespérés, répétant: «N'est-ce pas—ô Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?»

Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit étendirent bientôt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes nerfs se détendirent complètement, et je fus en proie à une horreur perpétuelle. J'hésitai à aller à cheval, à marcher, à me livrer à un exercice qui m'eût fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus me hasarder hors de la présence immédiate de ceux qui connaissaient ma disposition à la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes accès habituels, je ne fusse enterré avant qu'on ait pu constater mon véritable état. Je doutai de la sollicitude, de la fidélité de mes plus chers amis.

Je craignais que, dans un accès plus prolongé que de coutume, ils ne se laissassent aller à me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils seraient enchantés de profiter d'une attaque très prolongée pour se débarrasser complètement de moi. En vain essayèrent-ils de me rassurer par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus sacré des serments que, quoi qu'il pût arriver, ils ne consentiraient à mon inhumation, que lorsque la décomposition de mon corps serait assez avancée pour rendre impossible tout retour à la vie; et malgré tout, mes terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune consolation.

Je me mis alors à imaginer toute une série de précautions soigneusement élaborées. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille, de manière à ce qu'il pût facilement être ouvert de l'intérieur. La plus légère pression sur un long levier prolongé bien avant dans le caveau faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des arrangements pris pour laisser libre entrée à l'air et à la lumière, des réceptacles appropriés pour la nourriture et l'eau, à la portée immédiate du cercueil destiné à me recevoir. Ce cercueil était chaudement et moëlleusement matelassé, et pourvu d'un couvercle arrangé sur le modèle de la porte, c'est-à-dire muni de ressorts qui permissent au plus faible mouvement du corps de le mettre en liberté. De plus j'avais fait suspendre à la voûte du caveau une grosse cloche, dont la corde devait passer par un trou dans le cercueil, et être attachée à l'une de mes mains. Mais, hélas! que peut la vigilance contre notre destinée! Toutes ces sécurités si bien combinées devaient être impuissantes à sauver des dernières agonies un malheureux condamné à être enterré vivant!

Il arriva un moment—comme cela était déjà arrivé—où, sortant d'une inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de mon existence. Lentement—à pas de tortue—revenait la faible et grise lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquiétude, d'espérance et d'effort.

Puis, après un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis, après un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de fourmillement aux extrémités; puis une période de quiétude voluptueuse qui semble éternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se réveillant essaient de se transformer en pensée; puis une courte rechute dans le néant, suivie d'un retour soudain. Enfin un léger tremblotement de paupières, et immédiatement après, la secousse électrique d'une terreur mortelle, indéfinie, qui précipite le sang en torrents des tempes au coeur.

Puis le premier effort positif pour penser, la première tentative de souvenir. Succès partiel et fugitif. Mais bientôt la mémoire recouvre son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de mon état. Je sens que je ne me réveille pas d'un sommeil ordinaire. Je me souviens que je suis sujet à la catalepsie. Et bientôt enfin, comme par un débordement d'océan, mon esprit frémissant est submergé par la pensée de l'unique et effroyable danger—l'unique idée spectrale, envahissante.

Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais pas faire l'effort nécessaire pour me rendre compte de ma destinée; et cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait quec'était vrai. Le désespoir—un désespoir tel qu'aucune autre espèce de misère n'en peut inspirer à un être humain—le désespoir seul me poussa après une longue irrésolution à soulever les lourdes paupières de mes yeux. Je les soulevai. Il faisait noir—tout noir. Je reconnus que l'accès était passé. Je reconnus que ma crise était depuis longtemps terminée. Je reconnus que j'avais maintenant recouvré l'usage de mes facultés visuelles.—Et cependant il faisait noir—tout noir—l'intense et complète obscurité de la nuit qui ne finit jamais.

J'essayai de crier, mes lèvres et ma langue desséchées se murent convulsivement à la fois dans cet effort;—mais aucune voix ne sortit des cavernes de mes poumons, qui, oppressées comme sous le poids d'une montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur, à chacune de mes pénibles et haletantes aspirations.

Le mouvement de mes mâchoires dans l'effort que je fis pour crier me montra qu'elles étaient liées, comme on le fait d'ordinaire pour les morts. Je sentis aussi que j'étais couché sur quelque chose de dur, et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs. Jusque-là je n'avais pas osé remuer aucun de mes membres;—mais alors je levai violemment mes bras, qui étaient restés étendus les poignets croisés. Ils heurtèrent une substance solide, une paroi de bois, qui s'étendait au dessus de ma personne, et n'était pas séparée de ma face de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et bien dans un cercueil.

Cependant au milieu de ma misère infinie l'ange de l'espérance vint me visiter;—je songeai à mes précautions si bien prises. Je me tordis, fis mainte évolution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea pas. Je tâtai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je ne trouvai rien. L'espérance s'enfuit alors pour toujours, et le désespoir—un désespoir encore plus terrible—régna triomphant; car je ne pouvais m'empêcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais si soigneusement préparé; et soudain mes narines sentirent arriver à elles l'odeur forte et spéciale de la terre humide. La conclusion était irrésistible. Je n'étais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une attaque hors de chez moi—au milieu d'étrangers;—quand et comment, je ne pus m'en souvenir; et c'étaient eux qui m'avaient enterré comme un chien—cloué dans un cercueil vulgaire—et jeté profondément, bien profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom.

Comme cette affreuse conviction pénétrait jusqu'aux plus secrètes profondeurs de mon âme, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes forces; et dans cette seconde tentative je réussis. Un cri prolongé, sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit à travers les royaumes de la nuit souterraine.

«Holà! Holà! vous, là-bas!» dit une voix rechignée.

«Que diable a-t-il donc?» dit un second.

«Voulez-vous bien finir?» dit un troisième.

«Qu'avez-vous donc à hurler de la sorte comme une chatte amoureuse?» dit un quatrième. Et là-dessus je fus saisi et secoué sans cérémonie pendant quelques minutes par une escouade d'individus à mauvaise mine. Ils ne me réveillèrent pas—car j'étais parfaitement éveillé quand j'avais poussé ce cri—mais ils me rendirent la pleine possession de ma mémoire.

Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord. Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation—et les hamacs d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de ma vision—car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar—provint naturellement des circonstances de ma position—du train ordinaire de ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger. L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé.

Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement enterré vif. Elles avaient été épouvantables—hideuses au delà de toute conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre. Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlaiBuchan. Je ne lus plus lesPensées Nocturnes—plus de galimatias sur les cimetières, plus de contes terriblescomme celui-ci. En résumé je devins un homme nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la conséquence que la cause.

Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison, le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais, semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore—il faut la laisser reposer ou nous résigner à mourir.


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