XI

Il s'en allait à travers les campagnes, droit devant lui, sans savoir où et insoucieux de le savoir, ne souhaitant que d'aller plus loin, encore plus loin, dans des pays où nul ne connaîtrait son nom.

—On ne tuera pas en mon nom.

Il s'enfuyait par charité; il marchait chaque jour et tout le jour, ne s'arrêtant que lorsqu'il était à bout de forces, et même alors reprenant la lutte contre sa fatigue pour avancer en dépit d'elle.

—Chaque pas que je fais sauve une existence, peut-être...

Il évitait de son mieux la rencontre des gens, par appréhension de leur nuire sans le vouloir; lorsqu'un passant lui imposait sa compagnie, il la subissait avec politesse, et le moins longtemps possible.

Or, un jour, il vit, sur le bord de la route, un homme assis qui se levait à son approche et qui venaità lui d'un air dégagé, en le saluant de la main; l'inconnu était jeune, d'agréable figure, et portait avec élégance des habits autrefois somptueux mais dépréciés par les trous; il portait aussi des éperons, bien qu'il n'eût pas de cheval, et son pas foulait le sol avec tant de certitude, son visage exprimait une affabilité si bienveillante, son geste s'ouvrait avec une courtoisie tellement hospitalière, que Dieudonat ne pouvait hésiter:

—Celui-ci, pensa-t-il, est le seigneur du pays, ou tout au moins son fils. Sa mise me paraît un peu négligée, mais pour aborder les passants avec cette autorité-là, il faut être chez soi.

Aussitôt, il décida, dans le fond de son cœur, de refuser l'hospitalité qu'on allait lui offrir. Dans le même instant, le jeune homme s'écriait:

—Sire moine, je vous salue! Bénissez-moi, mon père. Je suis votre humble serviteur. L'après-midi est beau et c'est un plaisir de marcher. Me permettrez-vous de solliciter la grâce de votre compagnie?

Il parlait alertement, avec la rapidité d'un homme qui pose les questions sans vouloir de réponse, ponctuant ses phrases d'un sourire des yeux et reprenant haleine dans un sourire de la bouche.

—Pardieu, sire moine, je m'étais arrêté ici pour ramasser des fraises: les fraises des bois sont exquises. Où vous rendez-vous de ce pas?

—Ailleurs.

—Tout comme moi! Nous ferons route ensemble et j'en serai ravi! Les lieues sont de moitié moins longues lorsqu'on se met deux à les faire. Votre santé, je pense, est bonne?

—Je vous remercie.

—Excellente? Comme la mienne! Je m'en doutais, rien qu'à vous voir. Vous regagnez votre couvent?

—Oh non!

—La ville, comme moi? Parfait! Non? Tant pis! Du moins, vous avez dit le mot juste, mon père, il faut aller ailleurs, ailleurs!... Ailleurs!

—Je le crois.

—J'en suis sûr! C'est une région pleine d'avenir, ailleurs! Ailleurs est la terre promise, et vous voyez en moi un homme bien décidé à ne s'arrêter qu'ailleurs.

—Vous n'êtes donc pas le baron de ce pays?

—Ce pays de sauvages, de rustres, de manants! Baron de ce pays? Non, certes, je vaux mieux: vicomte d'Avatar, Gontran, pour vous servir, gentilhomme qui va cherchant fortune, et qui la trouvera, mon père, et qui la veut meilleure que parmi ces vilains! Je périrais d'ennui avant six mois, dans ce décor montagnard de précipices et de sapins! Je n'aime pas les précipices. C'est le boulevard des capitales et la splendeur des cours royales qu'il faut à mon activité, à mes moyens, je n'ose dire à mes mérites.

—Osez, monsieur.

—Oui-da, oui! Vous avez raison, sire moine, et quiconque veut parvenir ne doit pas craindre d'affirmer ce qu'il vaut. Quel ami convaincu dirait du bien de moi, si ce n'était d'abord moi-même?

Sur ce, et sans désemparer, il exposa ses titres à l'admiration: ils étaient en si grand nombre et de natures si diverses que, au seul bruit de leur défilé, le bon moine fut pris tout d'abord de stupeur et bientôt d'engourdissement.

—Ce doit être là, pensait-il, ce qu'on appelle unhomme brillant; en somme, cette faculté-là n'est point à dédaigner, car elle procède de Dieu aussi bien que les autres, et, pour ce qui est des hommes, il se pourrait fort bien qu'elle sût les conquérir un peu mieux que toute autre.

Soudain, un inquiétant frisson remua sous les branches, à droite et à gauche du chemin: des têtes sinistres apparurent; des êtres qui rampaient sortirent des taillis, hirsutes, en guenilles, armés jusqu'aux cheveux, et vinrent se ranger en cercle autour des deux voyageurs, silencieusement. Leur silence, d'ailleurs, était fort expressif, et il s'accompagnait de gestes incapables de laisser aucun doute sur les intentions de cette petite armée. En effet, Dieudonat et Gontran avaient été tout d'abord saisis à la gorge et des mains les fouillaient; déjà le vicomte devenait plus blanc que son linge, et le moine faiseur de miracles se hâtait de réfléchir, avant de perdre complètement haleine:

—Nous sauverai-je? Ce jeune fat, si je ne me trompe, est une créature inutile, et je suis, quant à moi, une créature néfaste; sauf erreur, j'inclinerais à croire qu'on peut nous supprimer sans nul inconvénient. Mais, ai-je le droit de laisser un meurtre s'accomplir, quand je peux l'empêcher? Holà! Oh! Ne tuez pas! Ainsi soit-il!

Aussitôt, le chef des brigands surgit au revers du fossé; il vit la scène et, d'un coup de voix, il arrêta les décès imminents:

—La paix à ces gueux! Vous n'en tireriez que le souffle! N'ai-je pas défendu, faucons niais, de s'abattre sur le gibier qui ne rendra ni poil ni plume? A bas les griffes!

Les poignes s'ouvrirent et Dieudonat pensa:

—Voilà un bandit bien respectable, qui répugne aux méfaits de médiocre rapport.

Mais le capitaine des voleurs avisait le vicomte et s'écriait avec un large rire:

—Eh! Gontran-le-Coquin, est-ce toi? La sotte prise que mes gens faisaient là!

—Ruprecht-le-Camard!

—Par les cornes du grand Diable, j'arrive à point pour te sauver la peau, et ta peau, j'imagine, est le meilleur de toi!

Gontran se rajustait et ne protesta point.

—Vive tout! reprit le capitaine, tu t'encapuchonnes, mon gaillard, et te voilà flanqué d'un confesseur? Bon, bon, ne t'en défends pas! J'aime les moines quand ils sont gras: je vous engraisserai, mon père, et, puisque je vous tiens pour une heure, vous partagerez mon brouet, et les vins dont je l'arrose. Ne refusez pas! Quiconque déjeune avec Gontran peut bien souper avec Ruprecht. Et vous serez libre après boire. En route!

La désobéissance n'eût pas été de mise. Le Prince en rupture de trône se résigna tranquillement et suivit la marche; le capitaine avait pris par le bras son joli camarade et l'entraînait sous bois; à les entendre deviser, en échangeant des souvenirs, Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à l'Université, que ni l'un ni l'autre n'avaient eu de goût pour l'étude, et que tous deux étaient partis vers l'aventure, chacun par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver par hasard; mais l'allégresse du vicomte restait empreinte d'une correction tout à fait aristocratique, et celle duroutier s'exprimait avec une brutale exubérance.

—Par le sang bleu! La fête serait complète, et notre vieux trio se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce moine lugubre, Calame-le-Calamiteux, qui composait de si beaux poèmes!

Ils arrivèrent auprès d'une gorge escarpée; un torrent grondait tout au fond; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du bord, un trou s'ouvrait entre les roches, derrière un rideau de houx.

—Voilà mon gîte!

On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les cavernes de brigands décrites dans les livres: asile successif des troglodytes chasseurs d'ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de siècles.

Dieudonat, qui s'intéressait à toutes gens et toutes choses, entra sans déplaisir: du même coup, il faisait là son entrée dans le monde, et elle ne laissait pas d'être un peu symbolique. Au sortir d'une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et il voyait de l'Homme pour la première fois.

Il inspecta le décor, pendant qu'un serviteur bandit dressait en hâte le couvert; cette large brute portait un surcot de dame, fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu'il avait fendu avant de l'endosser; à part l'étrangeté de cet accoutrement, le paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs qu'on aperçoit dans les labours; il n'était ni plus ni moins sale, et ses yeux sans férocité, sousleur broussaille de sourcils, traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d'un chien, en effet, on eût dit qu'ils voulaient parler et qu'ils ne pouvaient pas; ils examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.

Le brigand tournait alentour, s'attardait, revenait; enfin, profitant d'une minute où son capitaine emmenait Gontran au cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer les gobelets ou les écuelles, il dit:

—Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de souper?

—Dans un coin? Avant de souper?

—Oui, parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou peut-être même assommé: notre capitaine a le vin mauvais.

—Ah?

—Très mauvais. Mais moi, j'aurais bien été à confesse, pendant qu'on vous tient. J'en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez une petite absolution, d'un tour de main. Vous voulez?

—Je n'ai pas reçu les ordres; j'étais un aide de cuisine.

—Tant pis. Ça m'aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre compte, mieux ça vaut, pas vrai?

—Changez de métier.

—Eh! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?

Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue de la remettre aussitôt en usage,parut quelque peu saugrenue au philosophe que son exil avait maintenu jusqu'alors dans l'ignorance des combinaisons pratiques: il crut avoir rencontré un cas exceptionnel, et il s'en amusait au fond de lui. Mais bien d'autres révélations se préparaient à l'étonner.

Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de victuailles: ils avaient décroché de la voûte les viandes salées qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui font rire. Ils en riaient d'avance; le lieutenant des routiers interpella son chef:

—Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit?

—«Hors du monde!»

—Belle devise pour toi, cria Gontran qui s'esclaffait, et mauvaise pour moi!

Les deux amis s'assirent; le moine dut les imiter et prit le troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun s'évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller quérir une cruche.

—Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois à l'immortel Calame!

Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges, Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se délièrent, en évoquant les jours passés.

—Te rappelles-tu, un soir...?

Le passé aime l'odeur du vin: il monte dès qu'elle l'invite; dans les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu'on aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi, et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place. Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre, à entendre les propos du vin.

—Est-ce donc cela, le monde?

Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du passé, ils entamèrent l'avenir.

—Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!

Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée; ses prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.

—Il faudra qu'on le sache, et on le saura, que je suis un homme d'action, un homme! On parlera de moi, je te le promets! Veux-tu voir un autre Mercadier? Regarde-moi! J'aurai mon fief, comme Rogerde Flor; mon manoir, comme Mérigot! L'Archiprêtre? Il ne me vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas!

Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que la grande.

—On la verra, ma gloire! J'éclate de force, moi! Ma force est un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents. Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et Ruprecht ne viendra qu'en maître! Les hommes sont lâches, tous les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils demandent à s'aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit solide; ils me dégoûtent, les hommes! Je ne veux pas vivre avec eux, mais je daignerai marcher sur eux!

Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.

—Oui, mon bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile: chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens; tous les moyens sont excellents; l'important est d'atteindre au but. J'y vais en douceur, moi, et si tu as la force, j'ai l'ingéniosité, qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.

—Toi, le Coquin? Toi? Un bélître! Un ignare! A l'Université, tu étais le prince des cancres! L'homme intelligent, de nous trois, c'était Calame! Parlez-moi de Calame! Sur nous trois, il y avait deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée! Il était un cerveau, notre Calamiteux, mais toi, tu n'étais rien!

—A l'Université, eh! oui, je te l'accorde; mais nous ne sommes plus à l'école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du savoir quand je parle du savoir-faire. C'est tout différent, mon ami.

—Je paye de ma personne, moi! Je me dépense!

—Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n'être jamais chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami; vous verrez, sire moine, qui de nous deux aura raison: je vous prends à témoin, et même à témoin de ma noce, car j'entends, vive Dieu! que vous assistiez à cette fête-là, puisqu'elle sera la première.

—Ah! fit le Prince, vous vous mariez, monsieur?

—Oui, certes!

Ruprecht ne haussa qu'une épaule; ses yeux ne fulguraient plus guère. Gontran ajouta:

—Oui, sire moine, j'ai opté pour le droit chemin, moi, parce que le droit chemin est le plus court chemin: je me marie.

—Bientôt?

—Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire pour aplanir plusieurs difficultés que j'entrevois: résistance du père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s'arrangera.

—La jeune fille vous attend?

—Vous l'avez dit! Elle m'attend, bien qu'elle m'ignore, tout comme je la cherche sans la connaître; car je suis catégoriquement résolu à l'épouser sans retard, mais il importe que tout d'abord je la découvre, et, pour cela, j'ai d'elle un signalement très précis: elle est riche, fort riche, jeune à moins qu'elle ne soit mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite, jolie ou laide. Voilà son portrait,sire moine, de ressemblance frappante; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et, pour le surplus, je m'en charge: la mignonne m'adorera, car je saurai bien l'en convaincre. Besogne d'autant plus aisée que je ne prétends pas à l'amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré suffisamment, si l'on a su mener ses amours jusques à l'autel.

—Et ensuite?

—Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie! Quand une femme m'aura mis le pied à l'étrier, je la tiendrai quitte du reste.

Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières à demi mortes, regardait son ami d'un œil trouble, en hochant la tête; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n'ayant lu ce substantif que dans les précis d'ichtyologie. Gontran d'Avatar, au lieu de s'offusquer, battit des mains.

—J'en accepte l'augure, mon vieux, et, dans une couple d'années, je t'apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il est professé par-devant Dieu et les notaires! Je serai bourgeois et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et capitaliste, commandeur de Saint-Jacques! J'aurai mes valets, mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses; j'offrirai des fêtes aux princes et des primes aux inventeurs; j'encouragerai les arts, les sciences, et la vertu; je serai considéré, mon cher, et considérable!

Ruprecht-le-Camard s'endormit sur son bras replié. Gontran-le-Coquin, que l'ivresse portait aux confidences, se rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une heure encore; mais, tout à coup,il eut la sensation de parler devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit; aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua d'un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses blanches dents une dernière fois, et alla s'étendre sur une natte.

Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.

—J'ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre; mon Dieu, vous m'avez fait toucher du doigt les deux forces qui règnent sur ce monde: la Violence et l'Intrigue. Je ne suis pas né pour ce monde.

Le cœur lui battait dans le torse.

—Hors du monde! Hors du monde!

Il s'éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il se mit à marcher vers l'issue.

Une sentinelle l'arrêta:

—Qui vive! Où vas-tu?

—Hors du monde!

—Passe.

Il sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.

Pourtant, le jour s'achevait; le soleil, disparu derrière les montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut, de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d'autres se fondaient en nuées; une paix divine sacrait le paysage. Le croissant de la lune s'effila par-dessus les cimes. Alors, le Prince s'écria:

—O Nature! Nature! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m'a donné la vue; voir est la consolation d'entendre.

Après qu'il eut marché bien des jours à travers monts et plaines, il arriva dans une contrée magnifique et non moins sauvage; depuis une semaine, il n'avait rencontré homme ni femme.

—Ici je pourrai vivre sans être nuisible à personne; ici je pourrai méditer sans que le fruit de mes déductions contamine l'esprit des autres; ici je gagnerai une subsistance quotidienne, sans qu'il me soit nécessaire de recourir, comme les Gontran et les Ruprecht du monde, à la violence ou à l'intrigue; ici je ferai dans la paix mon bonheur pour cette vie, et mon salut pour l'autre.

Il s'installa dans une jolie grotte qu'il garnit de sable et de feuillages. Les instruments de travail lui manquaient, et aussi quelques ustensiles de nécessitéprimordiale; malgré la répugnance qu'il avait à user de son pouvoir magique, il ne pensa point forfaire en demandant au ciel de lui accorder les outils indispensables; il les eut aussitôt, et il se mit à l'ouvrage avec une grande joie.

—J'ai reconstitué le Paradis terrestre, le vrai, celui où l'homme, dans un site admirable, gagne sa nourriture à la sueur de tout son corps.

Il travaillait, priait, pensait, respirait l'air et regardait. Il ne souffrait nullement de la solitude, ayant découvert qu'elle n'existe pas: les montagnes désertes sont des endroits fort habités, beaucoup plus populeux et beaucoup plus vivants que les campagnes cultivées et même que les capitales; généralement, nous n'y prenons pas garde, et sans doute c'est par mépris; mais Dieudonat, moins fier qu'un homme, parce qu'il était plus qu'un homme ordinaire, prenait garde à toute créature.

Très vite il eut, parmi les bêtes, la sensation de séjourner parmi les gens; ses semblables, qu'il n'avait jusqu'alors connus que par la lecture, il les retrouvait ici dans la réalité, et il les reconnaissait; tous les modes de vivre en usage chez nous se renouvelaient au ras du sol et sous les branches: c'étaient des républiques de fourmis, des royaumes d'abeilles, des cités de cloportes, des insectes errants et cuirassés comme des chevaliers, des papillons vêtus comme des princes, des araignées embusquées dans leur forteresse de dentelle comme des barons dans leur tour, et des oiseaux plus ou moins poètes qui chantaient du matin au soir pour relayer ceux qui chantent du soir au matin. Il eut des amis. A l'aube, il recevait la visite des lapins et des biches, voire descerfs et des sangliers; à midi, les lézards lézardaient autour de lui, et, dans le crépuscule, les loups venaient poliment lui souhaiter la bonne nuit; l'ours lui-même fréquentait volontiers les abords de son logis. Grosses bêtes et petites l'avaient promptement reconnu pour quelqu'un des leurs, et ne s'effrayaient plus de lui, car les animaux jouissent d'un instinct particulier qui leur désigne les hommes peu nuisibles; les plus craintives bestioles se laissaient caresser par lui, et il prenait un plaisir infiniment doux à cette confiance des faibles que nous pourrions broyer en refermant la main, qui le savent, et qui s'endorment quand même dans notre main.

Cependant, une chose le tracassait; dans cette fraternité universelle, il constatait une lacune, évidente, indéniable. Avec tout le monde, il vivait dans les meilleurs termes, mais, avec les insectes, impossible d'entrer en communications amicales! Pour sa part, il éprouvait à leur endroit une répulsion épidermique; il en avait peur un peu, sans savoir pourquoi; de leur côté, ils avaient l'air de ne pas le voir, et le traitaient comme un talus ou comme une fontaine: ils montaient sur lui, le chatouillaient de leur marche, pompaient parfois une goutte de sang, et se retiraient sans s'excuser ni saluer, quittant le paysage humain pour aller vers un autre. Toutes les gracieusetés qu'il risqua demeurèrent sans effet.

—Drôles de gens!

La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs dimensions exiguës n'en permettaient guère l'étude; dans l'espoir de les mieux comprendre s'il les voyait plus nettement, il formula le souhait d'un verre biconvexe. Aussitôt, une loupeen éther comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c'était là un article de premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.

—Hein?... Ah!... Oh!... Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau en avait peur, et ma peau n'était pas si bête!

Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d'horreurs hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres minuscules s'agitaient en cauchemars, si formidables que, par comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air d'inoffensives créatures. Des yeux lançaient l'épouvante, des gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal de tortures, tous les instruments de la haine s'exerçaient sous le disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient brillamment la force sans pitié de leur inconscience.

—Ils sont beaux, oui, vraiment, d'une atroce beauté, qui pourrait bien être celle des mauvais anges chus en l'enfer; on se croirait dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s'il en existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore dans les premiers jours de celle-ci, alors que l'exubérance d'un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa furie d'inventer toujours et quand même. Le Créateur s'est amusé peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels il a refusé l'honneur des dimensions normales. En tout cas, il convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent interdire ledéveloppement de ces monstruosités imperceptibles qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu'il fait!

Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements éphémères; au bout d'un temps assez court, des inquiétudes entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et, malgré qu'il en eût, elles s'imposaient à mesure qu'il examinait chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l'usage qu'ils en font.

Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un état permanent d'immoralité: douées de tous les vices, coutumières de tous les crimes, elles s'y complaisaient avec tant de candeur, que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints. Certes, il n'y avait point là matière à déconcerter un chrétien, puisque les animaux sont dépourvus d'une âme immortelle et de toute notion sur le bien et le mal. L'ascète se contenta donc de hocher la tête, en déplorant des façons qu'il eût souhaitées différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a prescrites.

—Dieu sait bien ce qu'il fait!

Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien caractérisé, et dont l'exercice était indispensable à l'existence même de l'individu et de l'espèce entière. Il dut constater que, très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou de ce que nous appelons ainsi, s'impose comme une loi essentielle de sa race, et s'imposeavec le caractère inéluctable d'une fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont ni permises, ni possibles: il faut.

Dieudonat répondit:

—Dieu fait bien ce qu'il faut.

Mais pourquoi fallait-il?

—Parce que Dieu voulut.

—Pourquoi Dieu voulut-il?

Fort embarrassé d'avoir ramené ainsi au Créateur l'origine des perversités animales, l'entomologiste se demanda si, par hasard, il n'errait point en considérant comme des vices ce qui était des commandements divins.

—A ceux-là, ordre de faire; à nous, ordre de ne pas faire; et les deux volontés contradictoires émanent du Maître commun, c'est-à-dire d'un principe unique. Or, Dieu ne peut pas se contredire, puisqu'il est Dieu; et puisque je ne comprends pas, c'est donc que tout simplement je suis un imbécile: je le savais déjà.

La certitude de n'être point subtil n'a jamais empêché un homme d'entreprendre des besognes intellectuelles: Dieudonat fit tout comme un autre et résolut, pour l'honneur du bon Dieu, de découvrir, ou tout au moins de rechercher les bases d'une morale naturelle. A cette fin, il entreprit d'étudier avec précision, avec méthode, les mœurs et caractères, non seulement des insectes, mais de tous les animaux présents autour de lui; également, il surveilla les gestes des plantes, et ne fut pas très surpris de constater qu'elles possèdent, à un degré moindre, des sensations identiques à celles du règne animal, et des instincts, des volitions, des vices, ma foi!

—La Création est décidément fort complexe.

Ainsi engagé dans son essai sur la morale universelle, Dieudonat s'empêtrait et le travail n'avançait point. Chaque fois qu'il pensait avoir édifié une loi générale, basée sur des faits patents, d'autres faits tout aussi patents venaient la démolir en hâte, pour en proposer une nouvelle, absolument contraire.

—Ma parole, les bêtes me traitent exactement comme les philosophes; plus elles me renseignent, moins je comprends ce que j'apprends.

Il les apostrophait de questions:

—Pourquoi êtes-vous? Que voulez-vous? Que prouvez-vous? Dites-moi le mot de votre énigme pour que je voie clair en la mienne.

Les animaux s'étaient habitués aux propos de ce bipède qui parlait seul, et ne s'en souciaient pas plus que d'une autre chanson.

Or, un soir, tandis qu'il ratiocinait selon sa coutume, assis sur un caillou, en avant de la grotte, ses réflexions piteuses lui avaient incliné la tête vers le sol. Alors il remarqua, à gauche de son pied gauche, une blonde Araignée qui, mettant à profit l'émotion nuptiale, dévorait sournoisement son jeune époux sans que l'amoureux bronchât de son poste. Révolté par un tel abus de confiance, le moraliste détourna les yeux, et, dans le même instant, il vit, à droite de son pied droit, une Abeille qui, tout en buvant l'âme d'un bouton d'or, se laissait agripper l'arrière-train par une Guêpe, et celle-ci lui dévidait les viscères comme un écheveau embrouillé, pour grignoter plus à son aise ces méandres d'or où l'Abeille continuait tranquillement à envoyer du sucre; et la Guêpe, à son tour, était si attentionnéeà ce repas vivant, qu'elle ne daignait même pas remarquer l'indiscrétion d'une Mante occupée d'autre part à lui ronger le ventre.

—Voilà qui est trop fort! Ils font la chaîne! Ils tolèrent qu'on les mange et n'ont pas l'air de s'en apercevoir, pourvu qu'ils alimentent leur pauvre petit corps!

Une Biche amoureuse qui passait avec grâce posa son fin sabot sur la Mante, et la Mante fut coupée en deux, sans que cet incident pût interrompre son festin ni les autres.

—Les insectes exagèrent, mon Dieu! Qu'on sacrifie ses jours à ses passions, je le concevrais à la rigueur. Mais que la mort, accompagnée de lents supplices, n'apparaisse plus que comme un détail dénué d'importance, devant le double appétit de la nourriture et de l'amour, c'est excessif, mon Dieu!

Les œuvres de chair se poursuivaient avec sérénité, en même temps que les agonies.

—Voyons, voyons... Cela est naturel, puisque cela existe dans la nature. Faisons la part de ces outrances et dégageons le principe: nourrir l'individu et perpétuer l'espèce, par ordre, telles sont les deux fins de la créature, et conséquemment sa morale. Les douleurs qui en peuvent résulter ne comptent point dans le total, c'est-à-dire dans l'univers, qui, par conséquent, ignorera la pitié et la cruauté, corollaires de ces souffrances. La pudeur ou l'impudeur, la pureté ou l'impureté, corollaires de l'amour, ne comptent pas davantage: rien n'est ni mauvais ni bon, tout est, et la mort n'est que la vie en fonction. Ai-je dit juste, ô mon Dieu, cette fois?

Aucune voix ne protesta: la brise berçait autourde lui les Clématites pendantes, les Reines-des-Prés érigées sur leurs tiges, et toutes faisaient: «Oui», en balançant leurs chevelures de parfums, au frôlement desquelles l'air du soir s'embaumait.

—La vie veut vivre, et voilà toute la morale d'une planète. En d'autres termes, le but de la vie, c'est la vie. J'ai rudement réfléchi pour en arriver à cette sublime trouvaille; dom Ambrosius la traiterait de pléonasme ou de battologie, et il n'aurait pas tort. Mais bah! cette loi-là a sur beaucoup d'autres l'avantage d'être logique, simple à saisir, facile à retenir. Si je m'en tenais là?

Mais le supplice des bêtes en mal de mort tirait vers elles son œil et sa pensée.

—Je ne peux cependant pas les laisser souffrir indéfiniment...

Toucher à l'Araignée, il ne l'aurait voulu, à cause de l'avenir qu'elle portait déjà dans ses entrailles; mais les autres? Il hésita deux bonnes minutes, puis, tout à coup, il allongea la jambe, et brusque, il écrasa de son pied nu la Mante, la Guêpe, l'Abeille et le Bouton d'or; la plante de son pied se crispa d'horreur sur le grouillement final du quadruple trépas.

—Souffraient-elles autant que je l'imagine? Assurément non, et même il est probable que les patientes, toutes ensemble, ont souffert moins que le spectateur, à lui seul: je transposais en douleur cérébrale des sensations ganglionnaires...

A ces mots, il s'interrompit: un coup de lumière venait de pénétrer en lui, et sous cette clarté neuve, engendrée par les mots, il croyait entrevoir de la vérité admissible.

—Eh! eh! mon camarade! Cérébrale, dis-tu? La grosse différence entre l'homme et les bêtes, entre leur morale et la nôtre, ne tiendrait-elle pas tout bonnement à la dissemblance des systèmes nerveux? Le nôtre était remarquable entre tous, et je n'aborde pas ici la question de savoir s'il fut tel dès notre origine ou s'il le devint peu à peu, si nous sommes des monstres nés ou bien des monstres parvenus. Toujours est-il que notre cervelle, unique au monde sublunaire, poussa l'hypertrophie jusqu'à s'appeler un cerveau, et que, de progrès en progrès, cet organe d'exception s'est développé à l'extrême par l'usage que nous en pouvions faire, que nous en fîmes. Dès lors, si je ne m'abuse, nous allons voir se manifester deux séries de réactions parfaitement logiques, et le résultat sera double, une part procédant des nerfs exaspérés par les rêveries de l'encéphale, et l'autre émanant de cet encéphale surmené par les nerfs. En effet, cher et défunt maître,—car c'est à vous que je m'adresse, ô dom Ambrosius, écoutez-moi sans vous impatienter,—en cet organisme précieux, si merveilleusement sensible, un phénomène ne pouvait manquer de se produire: nos sensations purement animales s'étaient vite subtilisées, grâce à l'intrusion de cette intelligence qui s'appliquait à tirer de nos sens le meilleur rendement; l'appétit s'excitait; l'organe décuplé décuplait les besoins, et notre esprit s'ingéniait à découvrir en nous, tout comme autour de nous, des subsides de volupté: nous en récoltions d'ici, de là, par imitation, par assimilation, pour nous accroître; alors que chaque espèce avait son instinct propre, et son plaisir prédominant, nous les souhaitâmes tous ensemble: nous aurions vouluêtre toute la nature à la fois! Certaines capacités de certains animaux nous restaient interdites? Nous les saluions d'un regret, sans néanmoins renoncer à l'espoir de les acquérir quelque jour, et notre désir conviait les inventeurs à nous en fournir le moyen; en attendant, pour suppléer à l'absence des joies défendues, nous multipliions à leur plus haute puissance celles qui nous étaient permises... Vous saisissez, ô dom Ambrosius? Premier résultat du cerveau: les instincts exagérés deviennent des vices, puisque les vices ne sont que des instincts exagérés.

Mais, nous en prenions trop! Nous abusions des réminiscences originelles; nous exaspérions la nature en prétendant lui obéir, nous sortions d'elle en croyant y rentrer. La nécessité d'un frein s'imposait, sans lequel la race n'aurait pas tardé à périr d'épuisement. Et le résultat second fut que le cerveau lui-même, ce multiplicateur des nerfs, ce provocateur aux excès, inventa ce qu'il fallait pour nous sauver du péril suscité par son rôle et produisit ce frein: la Morale.

L'âme de dom Ambrosius ne répliqua rien, et Dieudonat poursuivit:

—Vous me direz que la Morale varie avec les climats, les races, les époques. Eh! mon maître, ce détail n'a aucune importance! La chose importante, commune à tous les hommes, mais n'appartenant qu'à eux seuls, c'est leur intention d'avoir une morale, leur belle volonté de se mettre un frein, quel qu'il soit.

Assez content d'avoir égréné un chapelet de paradoxes, le philosophe se leva:

—O petites bêtes et grosses bêtes, mes sœurs, je vaux moins que chacune de vous, puisque j'ai pris àchacune, et chaque fois que je l'ai pu, ses instincts, dont j'ai fait mes vices. Mais, je vaux plus que vous, aussi, puisque, à force d'en trop faire, je me suis ingénié jusqu'à concevoir par moi-même la limite aux choses faisables. Une borne que je m'oppose, et voilà tout mon gain, mais il est magnifique! Quand chacune de vous ne connaît que son droit, j'ai inventé le droit des autres, et je l'appelle mon devoir!

Il respira, comme il convient aux orateurs, après une période nombreuse, pendant que l'auditoire applaudit. Rien n'applaudissait, mais le solitaire était habitué de longue date à ne parler que pour lui-même. Il reprit:

—Les Nerfs de l'homme le voulurent ainsi, quand leur hyperesthésie se fut développée au point de nous faire ressentir, comme si elles étaient nôtres, les douleurs de ce qui nous entoure. Et c'est ainsi que la nature vit s'épanouir sur le monde indifférent cette fleur qui sortait de nous: la Pitié.

Au nom d'une fleur nouvelle, les calices s'agitèrent dans le jour finissant.

—Plus belle que vous toutes est cette fleur de mon âme! Les jardins du Seigneur n'en ont pas de pareille. Oh! je sais bien, mon Dieu, que si ma gloire fut de l'inventer, ma folie est de la chercher hors de moi. Relativité purement humaine, je sais bien qu'elle est en moi seul, comme née de moi seul, création de la créature que je suis, mensonge dont j'ai fait une vérité, puisque je la sens, chimère dont je fais une réalité, puisque je l'applique!

Dans l'enthousiasme d'articuler des propos qui lui semblaient définitifs, il fit un grand pas en avant; la jeune Araignée se trouvait là tout juste où le piedse posa: elle en mourut, et sa postérité avec elle.

Ce meurtre bouleversa l'orateur; pour rafraîchir son émoi, il but une écuellée d'eau claire; du même coup, il supprima cent millions d'existences qui nageaient dans cette eau.

—Je tue quand je bois, je tue quand je bouge, le monde qui tourne se moque de mes axiomes, et me le prouve; la loi de l'univers règne sur moi comme sur tous. Faire le bien et m'abstenir du mal, c'est le vœu de ma raison déraisonnable, alors que le moindre de mes mouvements multiplie le bien et le mal, sans distinction, autour de mes gestes! Mais quoi? Je suis maître de l'intention, le roi de mon idée intérieure, et la morale que je cherchais sera de m'appliquer selon ma règle: si vraiment les deux conquêtes de l'intellect humain sont la Pensée et la Pitié, je m'efforcerai en l'honneur d'elles deux.

Le soir tombait. Les bêtes de nuit sortirent pour la troisième phase du massacre quotidien, et la peur rampa sous les branches bleuies, dans un paysage de proie.

—Assez, marâtre! Tu me l'as crié assez fort que ma pitié stériliserait le monde, et que Dieu n'en veut pas! Mais, de la maintenir en dépit de votre ordre, je ferai ma noblesse d'homme, et dans l'inconscience universelle, j'affirmerai la conscience! Si la Nature a Dieu pour elle, il ne faut pas qu'on le sache, et même il est urgent d'enseigner le contraire; c'est pourquoi nous avons fait de notre Pitié un attribut des dieux impitoyables. Que dis-je? Nous l'avons faite Dieu contre les dieux!

Il se signa, en levant les yeux vers les nuages encore roses:

—Seigneur Jésus, je suis votre disciple, et je persisterai dans votre voie: car je connais maintenant la double formule de mon rôle, l'Effort et la Pitié!

Il rentra dans sa grotte, fit sa prière et se coucha, tout satisfait de croire qu'il avait trouvé le moyen de mettre d'accord l'immoralité du monde avec la morale du Christ.

—Loi de l'Effort, et loi de la Pitié, je possède à présent la double vérité. Mais, hélas! et deux fois hélas! ne suis-je pas le seul, entre les humains, à qui l'application de l'une aussi bien que de l'autre est interdite par un don funeste? L'effort m'est défendu, puisque mes vœux se réalisent; ma pitié est dangereuse, puisque je nuis à tous ceux que j'approche. Je suis l'être d'exception, le reclus de mon privilège, le condamné à vivre seul. Parce que l'on a mis en moi une puissance qui dépasse l'homme, voilà que je suis homme moins qu'un autre, incapable de la tâche humaine! La charité m'ordonne de demeurer ici. J'y resterai, mon Dieu; stérilement, j'y resterai, et, puisque rien de plus ne m'est permis, théoriquement je confesserai la loi du Sacrifice en plein royaume des Instincts.

Il s'endormit en cherchant par quel travail il pourrait affirmer sa foi, sans nuire à personne; il cherchait encore en s'éveillant.

—Un travail qui serait pénible et assidu, afin de célébrer l'Effort, mais platonique en même temps, afin de ne causer aucun malheur nouveau, un travail matériel à la gloire de l'Idée... Lequel?

Un bloc de marbre surplombait l'entrée de la grotte, haut de neuf pieds, large de quinze, assailli de plantes sauvages; en le contemplant, Dieudonat sesouvint des maçons qu'il avait vus ciseler une église derrière sa cellule.

—Manouvrier d'art? Voilà qui répondrait à mon programme... C'est dit! Je te débarrasserai de la nature instinctive, ô pierre, en arrachant de toi les parasites qui te mordent pour vivre, et je te laverai, et je te polirai pour faire de toi un fronton symbolique attestant la divinisation de l'homme par la Charité!

Durant plusieurs nuits, il chercha la devise à graver sur la dalle quand la dalle serait nette; finalement, il opta pour une parole de saint Mathieu:

BEATI MISERICORDESQUONIAM IPSI MISERICORDIAMCONSEQUENTUR

«Heureux ceux qui ont pitié, car ils obtiendront la pitié!»

Il se mit à l'œuvre sans délai. Mais, tandis qu'il ensanglantait ses mains à arracher les ronces et les lierres, il se demandait déjà si les promesses de l'Évangéliste ne sont pas un peu téméraires, et s'il est bien certain que l'Effort et la Pitié seront récompensés dans ce monde ou dans l'autre...

—Il vaudrait peut-être mieux dire qu'ils comportent en eux leur propre récompense.

Tout de suite il prit goût à ce qu'il allait faire, et tellement que le projet initial acquit de jour en jour, et même d'heure en heure, parfois de minute en minute, une ampleur imprévue. Il finissait à peine de déshabiller le marbre que déjà tout était changé. La devise qui avait dû s'inscrire sur la pierre simplement dépolie réclama d'abord le modeste encadrement d'un filet; peu après, une banderole aux belles courbes sembla bien préférable; pour accrocher la banderole, deux clous étaient reconnus nécessaires, lorsque deux anges offrirent leur concours pour remplacer les clous, en relevant les bouts du phylactère. Presque aussitôt leurs ailes sans importance gagnèrent des proportions plus notables, demandant à se déployer en hauteur pour faire comprendre qu'elles arrivaient de loin et de haut, c'est-à-dire du ciel; maisun intervalle nu s'étalait entre les deux émissaires divins; la logique y souhaita l'addition d'autres anges en cours de route, plus petits à cause de la distance, plus près de Dieu; et l'image de Dieu devint alors indispensable. Au sommet de la composition, si le Christ présentait la croix sur laquelle il est mort par pitié pour les hommes? Ce serait bien! Ce serait mieux encore, si la théorie des misères humaines se déroulait au premier plan, pour servir d'assise à l'ensemble: on verrait là tous ceux qui souffrent, et chacun sait qu'ils sont en nombre; les modèles ne manqueraient pas...

L'auteur s'enthousiasmait de son idée; elle le réveillait, la nuit; dès le petit matin, il venait se planter, debout, devant son bloc, et il en fouillait l'épaisseur avec les yeux pénétrants de l'esprit, pour y caresser par avance les silhouettes que son rêve dégageait de leur gangue et qui se modelaient pour lui seul.

—Ce sera beau!

Il le disait avec emportement, mais sans vanité; d'ailleurs, en véritable artiste, il n'admirait son œuvre que dans l'avenir, sans jamais faire cas du présent ni des résultats obtenus, dans lesquels il ne voyait qu'un acheminement provisoire, une promesse.

—Quel amusant métier j'ai trouvé là! Il n'y a pas à dire contre: les arts plastiques sont l'occupation intégrale de l'homme, la besogne humaine par excellence, puisqu'elle réclame le concours de notre double nature, esprit et corps, le travail mental et le travail manuel. Quelle combinaison magnifique! J'ai eu tort de n'y pas songer plus tôt, et je crois bien que, cette fois, j'ai découvert enfin le meilleur emploi de mon temps.

Son ciseau d'acier, sous les coups du maillet, entrait dans le marbre, et faisait jaillir du feu, naître des formes.

—Oui, oui, ce sera beau! Ça ne l'est pas encore, mais ça le deviendra. Toujours est-il que je me procure d'incontestables satisfactions: je crée! Reste à savoir si d'autres en tireront le moindre bénéfice. Certes, je ne prétends pas que l'art soit inutile: loin de moi ce blasphème! La contemplation du beau rehausse les âmes; encore faudrait-il que les âmes fussent admises à contempler cette beauté-là, quand je l'aurai mise au point... Qui sait? Peut-être qu'un jour, plus tard, en passant par ici, une âme semblable à la mienne prendra du plaisir à s'arrêter devant mon ouvrage, comme j'en prends à le parfaire.

Or, le plaisir diminuait à mesure que l'œuvre se rapprochait de son état définitif.

—Ce sera moins beau que je n'imaginais.

Pourtant, les ailes des anges étaient bien imitées; leurs robes aussi s'envolaient bien dans le vent de leur course à travers l'espace: du haut de son nuage, le Seigneur Jésus regardait en bas avec une figure vraiment apitoyée; dans la frise des miséreux, les hommes nus et les enfants, mordus par des bêtes ou piqués par des diables, se mêlaient à des rois couronnés, à des femmes drapées, à des évêques mitrés, et tous avaient l'air de fuir, les uns relevant la face vers le ciel, et les autres s'affaissant à terre...

—C'est un peu beau, mais pas beaucoup.

Il travailla pendant une année entière.

—Voilà qui est singulier: j'ai fait tout juste, ou je crois avoir fait tout juste ce que je voulais faire; cela promettait d'être superbe, au temps où cettemasse n'avait ni trous ni bosses; pour l'empêcher d'être ressemblante à mon idée, elle n'avait donc qu'un peu de pierre en trop; maintenant que j'ai retiré cette même quantité de pierre, je ne revois plus du tout mon rêve.

Il fignola les visages et leurs expressions, les mains et les pieds, les plumes et les étoffes. Il soigna particulièrement la face du Sauveur. C'était fini.

—Eh bien, voilà! Ce n'est pas beau du tout. Franchement, ça ressemble à ce que je prévoyais comme le braiement d'un âne aux musiques du Paradis.

Cette déception l'attrista, un peu à cause du mal qu'il s'était donné vainement, et beaucoup en raison du tort qu'il avait fait au paysage.

—J'ai gâté l'œuvre de Dieu en y ajoutant ma collaboration; cette paroi était plus majestueuse, sans conteste, quand la pierre fruste s'habillait de mousses, entre les lierres et les ronces.

A force de l'avoir sans cesse sous les yeux, il en vint à prendre en horreur son tympan qu'il trouvait grotesque, sur la grotte, et qui s'imposait là comme un blâme de pierre, perpétuel reproche à sa présomption. Lorsqu'il rentrait au gîte, après quelque promenade dans le bois, il lui fallait revoir cette laideur plus agressive encore que de coutume, qui l'attendait et qui dominait tout; il souhaita sur elle l'invasion des végétaux et des nids, et se promit bien que jamais plus il n'attenterait à la virginité d'un caillou.

Or, il allait précisément réaliser son chef-d'œuvre sculptural, le jour même où il formait le vœu de ne plus s'y essayer: d'ailleurs, il l'exécuta très vite et de la façon la plus inopinée.

Depuis qu'il avait disparu du monde, le principalsouci des gens, dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que l'amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis. Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur maître des nouvelles qui concordaient étrangement: certain moine fugitif avait été vu naguère, près de certain village, et s'était fait passer pour le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle montagne...

L'usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier une identité qui lui importait si fort; il se mit en route, bien décidé, s'il rencontrait son frère, à le poignarder de sa main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait convenablement faite.

Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne, trouva la clairière, et vit l'homme: il reconnut son rival en ce sauvage assis sur un tronc d'arbre et devisant avec une tourterelle posée sur son index.

Il se précipita en hurlant selon la coutume:

—Tue! tue!

L'anachorète crut naïvement à l'attaque d'un chasseur.

—Ne tue pas cet oiseau! Arrête!

Son ordre immobilisa l'assaillant, le bras haut, la jambe raidie, la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le Bâtard.

Alors, au souvenir d'Onésime et des autres cadavres,l'indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier:

—Mauvais garçon, qui tues sans cesse! Ta haine fait trop de victimes! Fratricide! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de leçon aux méchants!

A peine eut-il jeté ces paroles que sire Ludovic fut transmué en carbonate de chaux et devint sa propre effigie.

Le statuaire n'avait parlé de la sorte que par habitude de la sculpture, et simplement parce que chacun de nous ramène toutes choses à celle dont il s'occupe; pas une seconde, il n'avait songé à faire usage de son pouvoir magique, et la brusque métamorphose le stupéfia péniblement. Il s'élança vers son parent calcaire, avec un cri d'épouvante et de tendresse, en attestant le ciel qu'il n'avait pas voulu la mort du pécheur, qu'il avait parlé dans la colère, qu'il se repentait... Rien ne servit: les mots qu'on jette dans la colère, même quand on ne les pense pas, font autant de mal que les autres, sinon davantage. Il l'apprit à ses dépens, et aux dépens de son prochain, comme s'acquiert toute expérience.

Il essaya aussi, pour rendre la vie au défunt, de formuler un souhait contraire au premier, et bien sincère, cette fois. Il travailla en pure perte: ses vœux se réalisaient irrévocablement, car le Diable l'avait promis. Il eut beau s'arracher les cheveux, tourner autour du marbre neuf, le palper et le caresser, l'appeler par son nom, embrasser ses bottes sculptées, lui demander pardon et le supplier derevivre: la statue, avec son bras menaçant et son jarret tendu, avec son visage contracté, était pleine de mouvement, comme disent les critiques d'art, mais elle ne bougeait pas.

Tout en se lamentant du fond du cœur, Dieudonat ne pouvait se retenir de couler vers la magistrale sculpture un regard de professionnel, et d'admirer: les chagrins d'artiste ont toujours un œil entr'ouvert.

—Oh! que cela est beau! Quelle souplesse dans ces étoffes! Quelle vérité dans les plis! Et ces mains! Est-ce fait! Les os durs, la chair élastique, une peau qu'on devine tannée de hâle! Et cette face de fureur bestiale avec cette bouche qui braille du silence! Quelle allure endiablée!... Pauvre diable, tout de même... Oui, pauvre diable, car il est dans l'Enfer, mort en péché mortel, et par mon fait!

Il recommençait à plaindre le mauvais gars, mais sitôt qu'il changeait de place, et qu'il apercevait le marbre sous un nouveau profil, il recommençait à l'admirer:

—Prodigieux!

Cela tenait du prodige, en effet, et le magicien désolé ne le savait que trop; il se frappait la poitrine en signe de remords, il se détournait ou s'éloignait en cachant ses yeux dans ses mains, pour ne plus voir son crime, et tout de suite il se rapprochait, rappelé par quelque détail.

—Quelle facture! Décourageant! Quand je compare ce bloc de vie au navet de ma patience, c'est comme du sang rouge et chaud à côté d'un jus de légume! Pourtant, je m'étais appliqué, la première fois, et je n'ai réussi qu'à gâcher de la pierre. Il est vrai que, la seconde fois, j'ai gâché de la vie.

Il se frappa le front:

—J'ai compris! Je comprends! Tout s'explique et c'est clair: la vie n'existe dans les œuvres qu'en proportion de la vie qu'on leur inocule, et le talent n'est que l'outil de transfusion. C'est de l'âme qu'il faut couler dans la matière, pour qu'elle ait une âme, et j'en ai emprisonné une, là-dedans! Faire surgir de la vie ne se peut qu'aux dépens de la vie, et quelqu'un doit mourir ou s'épuiser, pour que quelque chose naisse ou palpite. Toute œuvre de grand art est faite d'une existence, ou tout au moins d'une torture, et voici de la vigueur figée! L'art est vampire: en soi ou autour de soi, il faut qu'on ait puisé, pompé, pour infuser! Eh! là, parbleu, oui! je comprends, et ce bloc me le hurle de la belle manière, par sa bouche béante, que le seul marbre génial est de la douleur condensée, tout comme la seule encre est de la douleur en bouteille!

Il jurait de ne jamais plus se risquer dans les arts, où le beau coûte vraiment trop cher. Il finit par se réfugier dans la grotte, afin de ne plus voir son atroce chef-d'œuvre, et il se jeta à genoux, le nez contre la paroi fruste:

—J'ai tué!

Il passa le reste du jour dans les lamentations et la prière; il y passa toute la nuit.

Un moment, il alla dehors; la statue neuve était toute blanche, au clair de lune. Il recula d'épouvante et rentra dans son terrier.

—J'ai tué mon frère, comme Caïn! Châtiez-moi, Seigneur!

Il n'avait pas besoin d'aller chercher en l'autre monde un séjour d'expiation. Il le possédait à domicile,en plein milieu de son petit domaine; parmi les choux et les carottes, la trop belle statue remplacerait les diablotins, et elle y suffirait avec surabondance, ayant, pour relancer son homme, toutes les fourches du remords. Elle le fit bien voir: au petit jour comme au clair de lune, il la retrouva fidèle au poste, et dès qu'il reparut, elle l'accueillit en lui criant, de sa bouche toujours ouverte en rond:

—Tu m'as tué!

Elle criait sans bruit, mais il l'entendait à merveille. Il pensa à chercher un autre asile.

—Reste avec moi, et que ce soit ta pénitence! Désormais, la victime et le meurtrier vivront face à face.

—La volonté de Dieu soit faite...

Les six premiers mois furent très pénibles. Quand vint l'hiver, le Bâtard faisait mine de grelotter sous la neige et la bise. Lorsque les bourgeons se gonflèrent et que les fleurs s'épanouirent, il changea de thème: perfidement il rappela que la nature, tout comme l'art et plus que l'art, son imitateur et disciple, n'engendre de la vie qu'aux dépens de la vie et ne façonne de la beauté qu'en actionnant de la souffrance.

Dieudonat le savait et l'aphorisme était banal; mais la formule arrivait à point pour gâter le printemps; elle s'installa en idée fixe. La solitude n'est pas bonne aux gens que leur conscience travaille, et elle les incite à la monomanie: chaque fois que les regards de l'anachorète tombaient sur l'homme pétrifié, c'est-à-dire cent fois par jour, l'obsession se rééditait; le voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la douleur universelle.

Dès lors, le site cessa d'être magnifique: peuplé de crimes visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable pris en faute; la sérénité ne l'habitait plus; la méditation devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la pauvre pensée de l'ascète tournait sur elle-même comme l'ombre d'un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du temps.

Ce même temps passait sur le frère marmoréen; les patines du ciel l'eurent bientôt bruni, et le chef-d'œuvre obtint sa destinée normale: les tourterelles prirent l'habitude de s'y poser; elles adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu'elles insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite. Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la clairière s'accoutuma si bien à la présence d'un morceau sublime, que personne n'y prêta plus aucune attention.

L'auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux étaient tristes de plus en plus.

—Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit le Diable; aidons-le!

Et le Diable se mit à l'ouvrage.


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