L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il s'ennuyait énormément.
—Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non, puisque je sens venir l'instant où je n'en pourrai plus. Mon devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des hommes: l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme, et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir; suis-je sûr d'en avoir le droit?
—Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que lasolitude me plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m'y perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut faire? Où est le devoir?
Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité, qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa conduite.
En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester impuissante.
L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.
Il fit d'un seul coup l'expérience de ces deux vérités. Un jour, il réfléchissait selon sa mode, assisdevant la grotte, quand il vit, à l'orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se dégageait d'entre les arbres et qui traversait la clairière; elle venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait un sillon; lorsqu'elle fut proche, elle s'arrêta pour dire:
—C'est moi. Vous ne me reconnaissez pas?
—Non, femme.
—Il n'y a rien d'étonnant, vous ne m'avez jamais vue. Pourtant, vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l'apprendre. Laissez-moi dire: j'avais un mari, trois enfants, et nous vivions dans l'aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père; à propos de quoi, je m'en moque, et je n'y avais rien à voir; mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d'impôts; mon mari en était, on l'a pendu, et je suis restée veuve avec mes trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut le réparer.
—Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.
—Je n'en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu'il gagnait, et je vous tiendrai quitte.
—Je ne possède aucun argent.
—De l'argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus qu'il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n'avez qu'un signe à faire pour que tout vous vienne à souhait, l'argent comme le reste: faites le signe et payez-moi!
—Ce pouvoir, il ne me plairait pas d'en faire usage.
—Ouais? Ça prouve votre bon cœur, ma foi! Et la conscience? Elle ne vous dit rien, votre conscience?
—Le mal que j'ai pu faire à autrui...
—Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le dos: «Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise!» Vous vous en allez à la montagne, au bord d'une source, bien tranquillement, avec les petits oiseaux. C'est commode! Et moi je viens vous dire: «Où qu'elle est, votre conscience!»
Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux; la femme en prit avantage, et parla plus net:
—Voilà! Il n'y a pas de pain à la maison. J'ai tout vendu pour faire manger mes petits, et je n'ai plus rien à vendre, que mon aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en paradis, avec le reste!
L'anachorète sursauta d'horreur:
—Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge?
—Mon mari gagnait deux cents écus par an.
—Ayez donc vos deux cents écus: je le souhaite. Ainsi soit-il.
Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa main dans les guenilles, pour en tirer l'argent qu'elle se mit à compter, accroupie sur l'herbe sauvage. Dieudonat la contemplait avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête:
—Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre, le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.
—Vous reviendrez l'an prochain.
—Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis vieille et la route est longue. Pensezun peu, vous qui êtes la bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi, l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.
—Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.
—Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor! Il était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.
—Trop de richesse nuit, prenez garde.
—Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine! Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.
Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.
—Merci bien, dit la mendiante.
Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir: cette figure témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le philosophe s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite, entreprit une méditation sur la puissance des métaux.
C'était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète: il s'en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient les jambes, comme si l'approche d'une créature humaine eût réveillé en lui le goût de l'agitation. Il marcha et se mit à rire:
—Cette excellente dame était peu sympathique, et je n'oserais affirmer qu'elle a eu un mari, ou qu'elle a des enfants, mais je suis bien sûr qu'elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.
Il soupa de bel appétit, et se coucha d'un cœur plus aise qu'à l'ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était moelleux et sentait bon.
—Je n'ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j'ai fait un peu de bien; et ma journée sera meilleure encore, s'il est vrai qu'en faisant du bien j'ai aussi réparé du mal.
Une voix lui soufflait: «La vieille t'a menti, nigaud».
—Nenni! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j'y gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé je serais, de consentir à le gâter. J'ai satisfait ma conscience. Eh, eh? La vieille me l'insinuait tantôt et cela n'était point stupide: qui sait si notre conscience n'est pas tout simplement la somme de nos actes? J'entrevois là une définition plausible: «La Conscience est le total du Passé».
Ravi d'avoir trouvé encore une formule, il s'assoupit sur elle avant de l'avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir que cet aphorisme était tout aussi faux qu'un autre, il ronflait.
Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s'acheminait avec majesté. Il vint droit à l'anachorète, qui remarqua alors son nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria:
—Bonjour, Prince!
Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait une origine étrangère. Il reprit:
—Mauvaises nouvelles, Prince! Je suis ruiné, et je viens vous en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est votre œuvre d'hier.
—Plaît-il?
—J'en appelle à votre conscience.
—Ah? Vous aussi?
—Moi-même: Baron Kraff. Je me présente. Ma maison est universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers, déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce qu'on peut et nul n'est tenu au delà de ses moyens: bref, ma caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.
—Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d'un telle confiance.
—Parfaitement digne. Mais moi aussi, j'avais confiance en votre père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la disparition du Prince Ludovic... (je ne vous reproche rien, chacun défend ses intérêts comme il l'entend), bouleversent la situation politique: toute sécurité disparaît, l'horizon se fait gros de menaces, les fonds baissent, j'étais à la hausse: krach général! J'ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à bout. Je perds quarante-trois millions, tout l'argent des petites bourses. Votre défunte mère...
—Ma mère est morte!
—Parfaitement: de chagrin, de terreur, pendant les massacres du couvent.
—Ma mère...
—Évidemment, évidemment, c'est là un décès très regrettable, et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je m'apprêtais à vous rappeler le souci que l'excellente Duchesse prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder encore, elle ne manquerait pas d'intercéder auprès de vous, en faveur de ses pauvres: car il ne faut pas se dissimuler que, si je sombre définitivement,vous aurez dans tout le pays des faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille, la ruine de l'industrie, la famine de ceux qu'elle emploie, l'arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour. Consentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question est là.
—Est-il possible que?...
—Je vous apporte les journaux: consultez-les du présent, déduisez l'avenir. Après quoi, vous déciderez.
Le banquier s'assit sur la pierre un peu dure, et déploya les feuilles: l'index pointé sur les colonnes de nombres, il développa quelques explications techniques concernant les reports, les arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver les innombrables existences compromises par lui.
A force d'entendre cet homme, l'anachorète commençait à sentir sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée s'engourdissait: il n'écouta plus, attentif seulement à cette foule des victimes, qu'il pouvait secourir ou laisser périr, à son gré. Il faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement, autant de courage qu'à d'autres pour secourir des gens en peine. Dieudonat n'eut pas la force de refuser son intervention; il fit un geste d'acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.
On vit dans l'herbe des rouleaux d'or et des sacs, des tonnelets pleins d'écus, des cassettes lourdes de ducats; par une malice infernale, qui eût échappé à l'ascète, il y avait aussi des liasses de billets, mais le financier les protesta:
—Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi, je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le papier-monnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le remboursement et m'impliquerait dans une affaire de faux; je ne saurais y consentir, Prince, à aucun titre, et quel que soit le bénéfice éventuel: mon honorabilité ne veut pas d'un tel risque. Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de probité, Monseigneur! Mon aïeul était chiffonnier, mon père brocanteur, et je ne suis que baron. Permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, le monde attend de nous autres une rectitude de conscience qu'il n'exige pas de ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez substituer à ceci une somme égale en numéraire.
—Comme il vous plaira.
Les apports magiques recommencèrent dans l'herbe écrasée. Le baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait pas devant cette fortune: du haut de son nez, à travers le lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d'adoption immédiate. Lorsqu'il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa son binocle vers son ventre.
—Le compte y est? Non, non! Ne vérifions pas: je m'en rapporte à vous.
Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l'avance.
—Je n'avais pas douté de vous, comme vous voyez.
Il jetait ses ordres du bord des lèvres, ou même du bout du doigt: Dieudonat admirait la prestance que donne l'or.
—Il est aussi fier avec ses commis que l'Archiduc avec ses pages! Ce fils-de-ses-œuvres s'offusquerait tout autant qu'un fils d'Empereur, peut-être bien, si j'osais insinuer qu'il est le cousin de son comptable: je ne m'y risquerai plus.
Le richard honora de sa présence l'enlèvement des fonds, mais ne daigna point le surveiller; il affecta même de tourner le dos, et, les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le paysage.
—C'est charmant, chez vous... Si, si! Très pittoresque! Ces rochers, ces arbres, cette tranquillité... Je vous envie. Un casino, dans ce coin-ci, ferait florès. Vous possédez bien une source?
Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.
—Fichtre, mon Prince! Vous avez là un pur chef-d'œuvre. Je vous l'achète. Combien?
—Je ne...
—J'offre vingt mille. Non?... Trente!... Eh là! Où diable ai-je la tête? J'oubliais que vous fabriquez de l'or à volonté, je regrette: ce morceau serait en valeur, sur ma pelouse, au bas du perron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l'amitié de venir visiter ma tanière d'été: elle est confortable. Mais comment avez-vous pu transporter ici cette figure? Sérieusement, soupçonniez-vous qu'elle est admirable et que c'est un meurtre...
—Un meurtre!
—De la garder dans ce désert où personne ne la voit.
—Je la vois, Monsieur.
En écoutant parler ce personnage, Dieudonat faisait réflexion que le tact n'est peut-être pas une qualité mondaine, comme on le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu primordiale, assez proche de ce qu'on appelle en métaphysique la notion du bien et du mal.
Le philosophe pouvait d'ailleurs philosopher tout à son aise, car le millionnaire ne s'occupait plus de lui: il s'était approché du beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses caissiers.
—Pas de signature?... Non?... Tant pis. Vous connaissez l'auteur?
—Hélas...
—Ah! Je devine: un piètre individu, dont vous avez eu à vous plaindre? Hein? Ça ne m'étonne pas. Règle générale, méfiez-vous des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!... En revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges... Vous aimez?
—Peu.
—Comme moi. Votre bas-relief, j'appelle ça de l'art idéaliste. Votre statue, à la bonne heure! Voilà de la réalité! Et je m'y connais! J'y perçois même, dans le visage et le costume, dans l'allure aussi, une ressemblance assez comique...
—Comique?
—Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous accusaient de l'avoir?...
—Achevez, de grâce!
—Je ne m'occupe pas de politique: c'est un principe.Les Rois, les Princes, je vous l'ai dit, s'arrangent entre eux. Il aspirait au trône, vous y aspirez; une couronne et deux têtes, mauvais compte! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires! Un des prétendants s'évapore? J'enregistre le résultat et je ne me soucie pas d'expliquer le moyen.
—D'autres que vous l'expliquent, n'est-ce pas? Dites-moi tout!
—Rassurez-vous, personne n'en parle déjà plus. Votre frère était peu aimé: perte mince. Vous régnerez en paix: bénéfice énorme, pour vous comme pour nous.
—Je ne régnerai jamais.
—Laissez donc! Que papa s'en aille, et vous nous reviendrez. On se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble, moi et vous: je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre gouvernement, et il l'attend avec impatience: légitime impatience, je vous le confesse entre nous, car la situation n'est pas brillante, certes!
Pour occuper ses loisirs pendant qu'on achevait de charger ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans laquelle il n'avait plus rien à demander; gratuitement, et par pure bienveillance, il exposa des faits: les collecteurs d'impôts ayant été pendus, les impôts n'étaient pas rentrés, et le Duc, en l'absence de ses recettes ordinaires, n'avait pu faire face à ses dépenses extraordinaires; dans une telle urgence, Hardouin-le-Juste s'était vu contraint à recourir aux ressources exceptionnelles, concussions et prévarications, altération des monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires, emprisonnements et décapitations.
—Mon père a fait ces choses!
Le Baron s'efforça d'excuser le pouvoir, qui est obligé parfois à des mesures regrettables; mais le Prince restait stupide, et n'arrivait pas à comprendre que son noble père, si honnête quand tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses allaient mal.
Aussitôt, il résolut de sauver l'âme paternelle, et de rendre l'honneur à celui qui lui avait donné le jour.
—Combien faut-il?
Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe: il répondit qu'il ne pouvait répondre, et s'offrit à étudier la question; il alla même jusqu'à promettre de parler au Duc, de proposer un rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l'un à l'autre un emprunt non remboursable; il assura, en outre, que, par reconnaissance, il se contenterait d'une commission modeste.
Les chargements s'achevaient. Il l'apprit sans avoir besoin d'y regarder; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient comptés, et que la route était longue, jusqu'à la prochaine étape. Il prit l'engagement de revenir, et répéta qu'il verrait le Duc.
—Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m'en charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m'offrirez la statue en souvenir de notre première rencontre, n'est-ce pas? Au revoir, cher Prince, à bientôt.
Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité rapide d'un homme qui sait gagner quarante-trois millions en autant de minutes.
Les caisses d'or suivirent leur maître. L'anachorètese retrouva seul; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une impression des plus fâcheuses.
Encore une fois, le paysage avait changé: il y flottait des miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes d'agiotage; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies d'or, et se faufilaient sous les taillis, comme des pièces qui roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des viornes; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des têtes coupées.
—Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que je n'influe en rien sur la pensée des hommes! Du moins le mal cessera, j'espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur, faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron!
Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de l'occultisme; le Diable n'a pas besoin de s'en mêler: nous suffisons. Au bout d'une semaine, Dieudonat vit apparaître les fonctionnaires comptables qui venaient s'installer sur la montagne, et procéder à l'encaissement des subsides: le bon Duc avait consenti!
Il ne mettait à cette faveur que trois conditions: il fixerait lui-même et sans discussion le montant des apports; il n'admettait, comme le baron, que les versements métalliques; nul autre que lui désormais n'aurait part aux libéralités du Prince, qui devait s'y engager par serment.
Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l'âme de son père. Le soir même, afin d'être débarrassé plus vite d'un devoir qui promettait peu d'agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.
—Est-ce assez?
Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les jours.
—Encore?
—Encore.
Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater que l'administration organisait un service régulier de convois: il apprit également qu'elle s'occupait de frayer des chemins à travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières; il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long des routes, dressaient des baraquements à l'usage des rouliers et de leurs attelages.
—J'en ai pour un moment...
Les charretiers hurlaient des jurons, et les commis lançaient des calembours dans l'espace accoutumé au chant des oiseaux. Bientôt les détrousseurs se présentèrent, nécessitant une milice: dès lors, les sentinelles gardèrent les abords de la fabrique, et des patrouilles la parcouraient, à chaque heure de la nuit; dans les ténèbres, des appels de trompettes retentissaient à l'improviste, et les «qui-vive» faisaient des ronds dans le silence, comme des pierres sur l'eau d'une mare. Des guérites surgirent entre les bosquets. En revanche, les colombes et les pinsons cherchaient des gîtes plus paisibles; les merles s'enfuirent, les rossignols se turent, et le vol du martin-pêcheur ne siffla plus sur le ruisseau; les biches avaient disparu; les lézards étaient écrasés, la source devenait boueuse, l'herbe foulée séchait dans la clairière, et par tout le paysage on vit fleurir, au pied des arbres, les chiffons de papier qui s'épanouissentcomme des marguerites blanches, un peu trop grandes.
—Je commence à croire qu'ils sont là pour toujours.
Le pauvre faiseur d'or avait la sensation d'être pareil à une vache qu'on vient traire; mais son étable ressemblait à une usine compliquée de caserne. Il songeait, avec des soupirs, aux bonnes semaines d'ennui et de remords, qu'il avait si paisiblement goûtées dans l'exil d'un beau site.
—On me prive de tout, même de ma propre compagnie, qui cependant n'était pas drôle.
Un jour, il vit avec surprise que des maçons descellaient la statue du Bâtard.
—Vous l'emportez?
—Ordre du Duc!
Il fut un peu content de cette séparation, et un peu chagriné tout de même: il regardait, avec un œil d'envie, partir ce mauvais compagnon, couché sur un lit de paille.
—Ils ne lui ont cassé qu'une main et une oreille; il est bien tranquille. Si je m'en allais aussi?
Evidemment, il aurait pu, d'un vœu, disperser la foule et refaire sa solitude: il y pensa maintes fois; mais ces actes d'égoïsme eussent été criminels, puisqu'une grande détresse avait tendu les bras vers lui et qu'il pouvait la soulager.
—Beati misericordes...
Il resta donc le prisonnier de sa puissance, et par elle il apprit que les élus de ce monde ne doivent pas prétendre à l'unique monopole des pauvres diables, qui est le droit de vivre en paix.
Le pays devenait prodigieusement riche: cette affluence d'or avait changé, du tout au tout, les conditions de la vie sociale.
Le peuple fut d'abord très heureux, ou du moins il crut l'être, ce qui revient au même; car vous n'ignorez pas que notre bonheur est simplement une appréciation favorable de contingences qui sont quelquefois désastreuses.
Or, les contingences sociales paraissaient pleinement satisfaisantes. Le Duc, en effet, ne se souciait plus guère de récolter les impôts, qui lui avaient coûté tant de soucis: il cessa de pendre les insolvables, de spolier les riches, et même il alla jusqu'à décréter que nulle taille ni redevance ne serait prélevée, jusqu'à nouvel ordre. On fit des feux de joie, dans les cités, dans les campagnes, et l'on chanta desTe Deumavec desTe Ducem, desO Salutaris hostiaquibénissaient Dieu, le Duc et son fils, bienfaiteurs nationaux.
Tout s'annonçait au mieux. Une ère de prospérité s'ouvrit. Le Souverain avait depuis longtemps passé la cinquantaine, âge critique où la passion de procréer se transforme dans l'homme, et de charnelle qu'elle était se fait simplement lapidaire: devenu à peu près chaste, le potentat se mettait à bâtir. Il connut l'amour de la pierre ajoutée à la pierre, et de la chose durable qui s'élève au moment de la vie où la chose fragile commence à s'écrouler. Il voulut des palais et des églises, des forteresses, des ponts et des aqueducs, des canaux, des fontaines, des quais, des rampes; édifices inutiles et bâtisses utiles, les monuments nouveaux surgirent du sol, à la gloire de la religion et du commerce, des grands hommes et des petits, à la mémoire des morts, au profit des vivants; partout, le Duc érigeait de la beauté ou de la laideur, indistinctement et sans préférence, pourvu qu'elles fussent solides; il possédait les moyens de s'offrir l'une et l'autre, et il ne manqua point de les exiger toutes deux.
La patrie se hérissa de tours et de pignons, de clochers et de clochetons, de cintres et d'ogives, de flèches, d'arcs, de colonnades, de bas-reliefs, de rondes-bosses, de tout ce qui se fait en pierre, en marbre, et même en bronze. Les statues et les dômes étaient rehaussés d'or: à quoi bon s'en priver, puisque l'or abondait? Les nuages, en passant, s'étonnaient de voir ces villes resplendir, et passaient: au soleil levant, au soleil couchant, elles éclaboussaient le ciel de leurs rayons. Du haut des montagnes qui fermaient la frontière, on pouvait les admirer, brillantesdans la verdure comme des bijoux sur les velours d'un joaillier.
Plus le Duc bâtissait, plus il souhaitait bâtir, et il recommençait sans fin. Tous les gars se faisaient maçons; les journées d'un manœuvre eussent contenté un prélat. Les apprentis pouvaient courtiser les danseuses; les charpentiers, le dimanche, apparaissaient sur les promenades, somptueusement vêtus; les épouses d'entrepreneurs roulaient carrosse à deux chevaux et leurs filles convolaient avec des barons ou des comtes. Carriers, marbriers, plâtriers, la menuiserie et les marchands de bois, la serrurerie et les marchands de fer, la métallurgie et les mines, les convoyeurs, par eau, par terre, les éleveurs de chevaux et les constructeurs de bateaux, tous, à l'envi, s'enrichissaient, et leurs fortunes enrichissaient les autres.
—Quand le bâtiment va, tout va!
Et tout allait, trop bien, trop vite: le peuple, exalté par sa force neuve, avait d'abord créé radieusement, et sa fécondité, alors, l'excitait au labeur, allumait son génie; de grands artistes qui, en d'autres temps, eussent gardé les pourceaux, avaient surgi du sol, rivalisant d'ardeur, et cette brusque floraison d'hommes avait donné une moisson de chefs-d'œuvre. Mais on ne fait pas longtemps bien ce que l'on fait pour de l'argent: derrière les vrais artistes, les faux apparurent, et, comme de juste, ils trouvèrent des gens qui les tenaient pour préférables, surtout lorsque le Souverain avait jugé ainsi. Tous les fils de famille voulaient être architectes; quiconque possédait un talent de musicien ou de poète se hâtait d'apprendre à modeler la glaise ou à peindre des fresques, au lieude chanter ou d'écrire. L'art n'y gagnait point, mais le bon Duc n'y voyait goutte et payait grassement tout le monde.
On gagnait trop: jouir fut meilleur que produire; l'ivresse venait, et le lucre engendrait le luxe, qui engendrait la luxure: bientôt les petites ouvrières remuèrent des doigts chargés de bagues.
—Veux-tu me cacher ça, vilaine!
Mais les mamans ne s'indignaient pas trop, et les papas ne protestaient guère davantage, l'or étant de rigueur dans les modes nouvelles: les amoureux en mettaient sur les femmes tout comme le Duc sur les villes; les couturiers en tramaient les habits; les ébénistes en plaquaient les meubles; les orfèvres eurent des châteaux, mais les fermes n'avaient plus de manants. Toutes les vigueurs du pays refluaient vers le gain rapide, c'est-à-dire vers la cité. Les champs sans laboureurs se diapraient de fleurs sauvages et les moissons ne sortaient plus. Un poulet coûta le prix d'un mouton.
Bah! Tout ce qui manquait au pays, l'étranger pouvait le fournir! Les blés et le bétail arrivèrent du dehors.
Ils ne venaient pas seuls. Le Duc, enfiévré de grandeurs, prit le titre de Roi; de somptueux présents, qui lui coûtaient fort peu, firent agréer sa couronne par les souverains et les diplomates des puissances chrétiennes; l'Empereur approuva, ayant reçu, avant tous les autres, des arguments de premier ordre; Rome envoya son assentiment, avec les huiles nécessaires; des ambassadeurs firent leurs entrées solennelles. Une armée d'importance étant indispensable à tant de majesté, les mercenaires accoururent, attirés parles fortes soldes. La fripouille des royaumes voisins se rua vers cette curée; les moins mauvais demandaient de la besogne, et les pires se contentaient du vol; les belles filles de partout apportaient leur corps lucratif.
La fête florissait; la morale baissait. L'âme nationale, désorganisée par cette invasion étrangère, perdait ses vertus propres, ses facultés originales, son génie. Les peuples qui n'ont plus de morale n'ont plus que du talent: les chefs-d'œuvre de la première époque ne savaient plus naître, et l'art raffinait sans créer, plagiait son passé d'hier, s'aveulissait, s'avilissait. Ce bel élan qui naguère avait soulevé les foules et cet effort joyeux qui les emportait à l'ouvrage, on ne s'en souvenait plus que pour en railler la candeur. Travailler, peiner? Fi donc! Chacun donnait le moins possible et réclamait le plus.
Car on réclamait: le mécontentement des hommes se manifeste beaucoup moins dans la réalité des misères que devant l'insuffisance des avantages; tant qu'ils souffrent, ils pleurent et s'effondrent, mais dès qu'ils commencent à jouir, ils souhaitent plus qu'ils n'ont, et revendiquent leur droit à jouir davantage. On se mit à pérorer.
Les citoyens parlaient tant pour occuper leurs loisirs que, bientôt, l'habitude de parler engendra l'habitude de la parole: des éloquences se révélèrent; le besoin de soutenir des idées fit croire aux gens qu'ils en avaient: on les appela des principes, et chacun fut irréductible sur les siens. Dès lors, tout le monde en affirma. Ce pays où l'on parlait si bien se couvrit de parloirs et de parlottes, d'où naquirent les parlements, et apparurent les parlementaires, qui firent le parlementarisme. Les mots régnèrent.
Ils régnaient à l'exclusion du reste et tenaient lieu de tout; les formules suppléaient à la sincérité; quant au culte du bien ou au rêve du mieux, au respect de l'œuvre ou de soi, nul n'en avait souci. Toute foi était morte. La famille n'existait plus qu'à peine, en raison des multiples adultères; les maris s'en offusquaient peu, ayant pris une accoutumance; les liaisons coupables ne duraient guère plus que les autres. On théorisait à propos de tout, mais, au fond, on riait de tout, et même on se lassait déjà de rire. Bientôt, on se contenta de sourire.
Plusieurs suicides de jeunes gens furent symptomatiques de cette dégénérescence: un manque d'idéal faisait la détresse intérieure des êtres nés pour aspirer, et maint adolescent, faute de pâture à son irréductible appétit de quelque au delà, jetait sa vie blasée, ainsi qu'un chiffon hors d'usage. Les forces sans emploi se supprimaient d'elles-mêmes. On vit des amants s'empoisonner en couple, parce qu'ils avaient gaspillé le bonheur, et qu'ils en souhaitaient encore sans parvenir à en inventer. Devant ces drames quotidiens, les personnes mûres et les vieillards haussaient tranquillement les épaules et se cramponnaient à l'existence, y tenant plus à mesure qu'elle leur donnait moins.
Ce peuple de richards, tout amoindri qu'il fût, n'était pas dépourvu de morgue. Il faut une noblesse d'âme pour posséder de l'or sans mépriser ceux qui en manquent; également, il faut une réelle solidité d'intelligence pour n'être pas grisé par un pouvoir survenu tout à coup. Ce Roi et ses sujets, à force de lancer des commandes sur le monde, crurent qu'ils commandaient l'univers; à leurs yeux, les fournisseurspatentés apparurent comme des gens à gages, une manière de serviteurs trop heureux de servir; à l'heure précise où leur incapacité de production les rendait tributaires des autres royaumes, ils s'imaginèrent qu'ils en devenaient les maîtres, et le laissèrent voir. Ils parlèrent avec autorité, et leur verbe avait cet accent d'indubitable certitude, particulier aux hommes qui détiennent un rôle supérieur à leur intellect.
Ils importunèrent; on les trouva grotesques, puis détestables.
Aussi bien, l'envie avait préparé à la haine. Plus d'un Souverain, au fond de ses États miséreux, guettait avec gourmandise cette proie juteuse à souhait, mûre pour qu'on la gobe, et qui engraisserait pour longtemps son royaume et sa dynastie. Peut-être même il importait de se hâter, de peur que le butin, désiré par tous, ne fût pris par un autre. Les Rois en méfiance se surveillaient réciproquement; chacun d'eux avait décidéin pettoqu'il se fâcherait le premier et qu'il tomberait sur Hardouin sans crier gare ni inviter personne.
Entre tous, Gaïfer-le-Tors, qui régnait à l'Ouest, était le plus pressé parce qu'il était le plus pauvre; sournoisement, il organisait ses troupes, et sitôt qu'elles furent en état de faire campagne, il se plaignit d'une inconvenance diplomatique, lança son héraut d'armes et passa la frontière, le même jour.
Il accourait, suivi de bandes noires, pillant, brûlant; tout croulait devant lui. Les armées de la défense, splendidement chamarrées d'or, ne se montraient que pour le temps d'une parade devant les gueux bardés de fer, et tout aussitôt s'évanouissaienten nuages, dans la poussière de leur fuite. Les villes aux solides remparts, si bien construits, ouvraient leurs portes, dès que l'ennemi paraissait dans la plaine, et les syndics en costume d'apparat, la face pâle, les mains tremblantes, apportaient sur des plateaux d'or les clefs damasquinées. Pas un héros ne se leva pour crier l'amour de la patrie: car la patrie était trop riche, et personne ne l'aimait plus, et la patrie n'était plus une mère, mais une maîtresse dont ses amants ont trop joui...
La besogne marcha rondement. Hardouin fut capturé, emprisonné, et, tout de suite, Gaïfer se considéra comme le roi légitime d'un pays annexé; dès lors, il ne se hâta plus, et, par son ordre, ses capitaines détruisirent moins, soucieux de conserver les belles cités conquises. Les habitants eux-mêmes n'étaient plus massacrés que par amusement, car ils mettaient à recevoir les vainqueurs toutes les bonnes grâces d'une poltronnerie déférente: ils livraient tout, même leurs filles et leurs femmes, acceptaient tout, même les horions, et quand on les chassait à coups de botte, comme des chiens, ils souriaient avec politesse, pour qu'on ne les égorgeât point comme des porcs. En une semaine, tout avait disparu de leur morgue célèbre: les patrons de l'univers étaient à présent les valets d'un caporal de reîtres, et faisaient ce nouveau métier tout aussi congrûment que l'ancien;la transformation leur avait coûté peu d'efforts, car ces hommes, depuis longtemps, ne portaient plus, sous leurs habits de maîtres, que des âmes d'esclaves.
La guerre et ses horreurs semblaient donc devoir être d'assez courte durée. Par malheur, Aimery-le-Simple, qui régnait à l'Est, considéra, dans sa simplicité, le tort qu'on lui faisait en pillant un voisin qu'il aurait dû piller lui-même: sans hésiter, il se récria, au nom de la justice et de l'humanité, déclara qu'il soutiendrait le faible, et passa la frontière, en allié. La guerre reprit de plus belle.
Entre Aimery et Gaïfer, on ne savait à qui entendre: tout comme Gaïfer, Aimery, par droit d'alliance, exigeait à son tour que les villes lui fussent ouvertes, les forteresses livrées; ce protecteur, plus terrible que le conquérant, obligeait les indigènes à s'aller battre et faire battre, ce à quoi Gaïfer ne contraignait personne, pourvu qu'on lui cédât. Bon gré mal gré, il fallut se faire tuer ridiculement sur des champs de carnage, au commandement de capitaines incivils qui, par surcroît, parlaient une langue étrangère. Et ces brutes de l'Ouest ne cognaient pas de main-morte! Misère de Dieu, quelles façons! Entre les deux armées tout le pays saigna; les pilleries recommencèrent avec une hâte féroce: les chariots d'Aimery emportaient vers l'Est ce que les chariots de Gaïfer n'avaient pas eu le temps d'expédier vers l'Ouest: le pays se vidait par ses deux frontières; quand une troupe, amie ou ennemie, arrivait quelque part et n'y trouvait plus rien à prendre, elle allumait un feu, pour se venger, et courait travailler ailleurs.
Hardouin Iercroupissait dans un cachot, mais nul ne s'inquiétait de son inutile carcasse. Bien davantage on se préoccupait de savoir qui posséderait l'anachorète, Dieudonat, le faiseur d'or! L'exemple des désastres dont il était la cause n'instruisait personne et chacun voulait avoir chez lui, à lui, et pour lui seul, le destructeur des énergies.
On se l'arrachait, on le cachait; toute forteresse, dans laquelle un des deux souverains avait provisoirement enfermé le précieux magicien, bien vite était reprise par l'adversaire, et ce colis humain roulait de l'Ouest à l'Est, de l'Est à l'Ouest, vers une frontière et vers la frontière opposée, sans que jamais on eût le temps de lui en faire passer aucune, indéfiniment ballotté d'un maître à l'autre, et toujours défendu royalement par un propriétaire toujours destiné à le perdre, tant l'envie de l'avoir mettait de force irrésistible chez tous ceux qui ne l'avaient pas.
Chemin faisant, il rencontrait des cités en ruines, des villages en cendres; de-ci, de-là, il apercevait encore quelque incendie en retard, dévorant une ferme isolée; chaque fois qu'on débouchait sur une plaine, il voyait au loin tourbillonner vers le bas du ciel, comme un essaim de grosses mouches, des milliers de corbeaux en ripaille; à tout moment, dès que passait un coup de brise, l'air puait avec virulence; des cadavres gisaient partout, représentant, dans la position horizontale, ce qui naguère figurait des orgueilleux, dans la station verticale.
—Jamais plus je ne ferai de l'or, oh! jamais plus!
En marchant au pas militaire,—une, deux, une, deux,—il méditait, et ses réflexions n'étaient point avantageuses.
—En voulant réparer des maux, j'en ai suscité depires. Mon Dieu, mon Dieu, la pitié est-elle donc aussi une source d'erreurs et de méfaits? Le cœur nous égare-t-il autant que la tête, et nos commisérations nous leurrent-elles autant que nos déductions? Le sentiment se laisse émouvoir par les choses qui sont proches, immédiates, et ne perçoit qu'elles seules; les conséquences lointaines échappent à son regard court: l'amour est myope! Mais la sagesse est aux presbytes, qui regardent vers l'avenir. C'est l'avenir qui importe, car il dure, et le présent importe peu, puisqu'il passe. Pour un petit bien dont quelques hommes ont joui pendant quelques heures, j'ai causé des désastres irréparables dans la race tout entière. Le bienfaiteur que je croyais être ne fut qu'un malfaiteur, et le pire, celui qui tue la Patrie. Malheur sur les outrecuidants qui s'immiscent dans les affaires du monde et qui ne discernent pas l'avenir! Malheur sur ceux qui se risquent à substituer leur volonté consciente aux volontés inconscientes de l'univers, et qui viennent troubler l'histoire, dans le dessein de la parfaire!
—Une, deux! Une, deux!
—Si je m'avisais de ne plus rien donner qui ne fût tiré de moi-même, j'y regarderais peut-être davantage et ma bienfaisance risquerait moins d'être nocive... A la rigueur, je pourrais aussi donner ce qui sert à la subsistance de l'homme, car empêcher qu'un chrétien ne meure de faim, cela n'est point mauvais et ne saurait nuire à personne... Ainsi ferai-je dans l'avenir, mon Dieu, si vous me prêtez vie, ce que je ne mérite guère et qui ne m'apparaît pas comme souhaitable.
Devant les ruines et les cadavres, il battait sacoulpe, au grand amusement des gardes, et tout haut, il clamait:
—C'est ma faute, c'est ma faute!
Les soldats accompagnaient la cadence en lui envoyant par derrière des coups de pied qui le rejoignaient vers le milieu du corps, et ils en riaient de bon cœur.
On l'avait traité avec plus de déférence, au début de ses voyages alternatifs vers Gaïfer et vers Aimery: alors ses conducteurs espéraient tour à tour qu'il leur donnerait de l'or, et chacun d'eux l'assurait, en cachette, de son dévouement cordial; plusieurs même avaient offert de lui faciliter une évasion et de le suivre dans sa fuite; mais il avait découragé les bons vouloirs, en essayant d'expliquer que la trahison est un acte déloyal, et surtout en déclarant que jamais plus il ne ferait ni ne donnerait de l'or; les amitiés déçues avaient aussitôt tourné à l'aigre, et tous, à présent, rivalisaient de brutalité, en public, afin qu'on ne soupçonnât point ce qu'ils avaient proposé en secret.
—Oust, le magicien! Avance!
Il répondait aux coups:
—Châtiez-moi, je l'ai mérité par orgueil, moi qui me croyais humble, et je l'ai mérité par sottise, moi qui me croyais sage.
—Avance, palabreur!
—J'ai eu fiance en moi, et j'ai voulu; châtiez-moi, vous qui connaissez mon pouvoir et l'usage que j'en ai fait. J'ai décidé l'irrévocable avec un entendement faillible! Que mon exemple vous serve de leçon et vous instruise à douter de vous-mêmes: l'homme veut au hasard et jamais autrement, car la vérité estplus complexe et plus décevante que Janus, et toujours notre examen a oublié quelqu'une de ses innombrables faces.
—Tâte si je l'oublie, ta face!
Et la botte militaire l'atteignait avec précision.
—Parfait! Mes chers cousins, ne vous gênez pas, recommencez, et croyez bien que si je ne vous tends pas l'autre joue, c'est uniquement par révérence. Vous avez raison de me battre; vous me faites trop peu de mal. Pour le surplus, veuillez bien prendre garde à une particularité de très haute importance: en me donnant du pied, vous ne donnez rien que de vous-mêmes, et à cause de cela votre action est fort peu nuisible.
—Est-ce qu'il se moque de nous? dit le sergent.
—Je le crains, dit le capitaine.
—Il va voir, dit le caporal.
Les bottes se remirent à l'œuvre, d'abord avec gaîté: «Une, deux! Une, deux!» Mais au bout de très peu d'instants les guerriers découvrirent par eux-mêmes qu'ils s'imposaient bien gratuitement un surcroît de travail, inutile à des gens chargés de fardeaux et qui ont à fournir une route longue; ils cessèrent.
—Et voilà! dit le philosophe: quand on donne de soi, on se fatigue vite, et le mal qu'on faisait s'arrête. Oh! j'entends la leçon, messieurs, et je vous en sais gré; je vous jure d'en tirer profit: exception faite des vivres, qui sont indispensables à toute créature, je ne donnerai plus que de moi.
Il voyageait ainsi depuis une quinzaine, lorsque tout changea brusquement: son dernier possesseur avait réussi à l'amener par delà les frontières; on cheminait dans un pays non dévasté, et, dès la première étape, une estafette de la Cour apporta des ordres de Gaïfer-le-Tors, qui prescrivaient de traiter Dieudonat avec tous les égards dus aux princes du sang. Le capitaine, avec respect, en informa son prisonnier, qui fut médiocrement satisfait: non seulement il ne professait aucun goût pour la carrière des grandeurs, mais encore une trop récente expérience lui avait appris que les rois ont de dangereux appétits.
—Si c'est de l'or qu'il souhaite, il sera bien déçu: je ne donne plus que de ma personne et des vivres; j'en ai fait l'irrévocable vœu.
D'étape en étape, il arrivait à la capitale de Gaïfer: il l'aperçut de loin, pavoisée d'oriflammes. On y célébrait des victoires, et, entre autres, la conquête du magicien, qui n'était pas des moins précieuses; dans le peuple aussi bien que dans les hautes sphères, on escomptait comme une richesse définitive la possession de ce captif que déjà le Roi appelait spirituellement «sa Poule aux œufs d'or».
On avait bien rapporté au monarque les malséantes intentions de la Poule qui prétendait ne plus pondre, mais Gaïfer haussait ses royales épaules:
—Je saurai le décider, moi!
La vérité est qu'il avait causé du cas avec son confesseur, psychologue avisé, expert à manier les rouages des âmes: ce directeur de conscience, sans néanmoins donner aucun conseil sur une matière si délicate, avait indiqué, de façon générale et purement théorique, le moyen de réduire les volontés d'un chaste anachorète. Il avait, à ce propos, expliqué comment une jeunesse trop sévère et trop tôt bridée prédispose l'innocence aux occasions de la chair, qui est bien forte avant d'être si faible; toujours à ce propos, il avait cité saint Antoine que l'Église canonisa, tant ses résistances à la tentation parurent méritoires: encore ce grand saint n'avait-il affaire qu'à de petits diables et non à de vraies femmes...
—Suffit, dit le Roi, j'ai compris.
Tout comme si le souverain n'eût pas ouvert la bouche, le prêtre continua:
—Il est une vérité bien connue, mais dont les mystiques ne se méfient point assez, à savoir que les extrêmes se touchent: la mysticité confine par bien des points à l'excessive sensualité, car toutes lesdeux procèdent d'une aptitude à sentir vivement et à imaginer: voyez ce Dante, qui fut le plus idéaliste des poètes, et dont le biographe nous expose qu'il était «merveilleusement luxurieux»; les êtres trop impressionnables et que, par surcroît, leur imagination travaille, risquent de verser, selon que la Grâce les conduit ou les abandonne, dans la ferveur religieuse ou dans les passions charnelles; parfois même, ils vont de l'une à l'autre, en deux parts de leur vie, et c'est ainsi que d'affreux débauchés renoncent tout à coup à leur existence de désordres pour se réfugier dans la prière, dans l'extase, dans les pénitences les plus rudes: plusieurs sont devenus des Bienheureux, voire des Saints; mais, à l'inverse, hélas, de pieuses âmes se trouvent à l'improviste séduites par le démon, et misérablement elles vont s'échoir avec ivresse dans la folie du péché: Satan, ce jour-là, en fait tout ce qu'il veut.
—J'ai compris, vous dis-je, l'abbé!
A la suite de cet entretien, le monarque fit aménager à neuf le délicieux Palais d'Armide; des discours de bienvenue furent en outre commandés à qui de droit, et les corps constitués, en grand uniforme, vinrent se poster à la Porte du Nord, pour y recevoir l'ascète.
Lorsqu'il comparut devant cette superbe mascarade, boueux comme il était, et vêtu de haillons, des phrases d'oraison funèbre célébrèrent sa majesté et sa puissance. Ces sortes de propos ne sont pas, à l'ordinaire, entendus par celui qu'ils concernent, puisqu'il est mort: Dieudonat connut, tout vivant, la honte d'être loué pour des vertus ou pour des vices qu'il ne possédait pas; maintes fois il eut envied'interrompre les orateurs pour les renseigner sur l'inexactitude de leurs allégations. Personne ne lui en laissa le loisir: il but le calice jusqu'au bout, et quand l'éloquence officielle eut fini de s'égoutter, le cortège se mit en marche.
Il avançait, musique en tête et pompeusement comique, entre deux haies de troupes qui présentaient les armes; le peuple, en arrière des soldats, applaudissait en poussant des cris d'allégresse: Dieudonat, sous les yeux de tous, se sentait grotesque et s'assurait de plus en plus que la justice d'en haut lui infligeait ce rôle ridicule pour humilier l'orgueil de son intelligence. Enfin, les trompettes s'arrêtèrent devant le palais d'Armide; la troupe fit cercle.
Un groupe de varlets écussonnés à ses armes l'attendait à droite du perron; à gauche s'alignait une légion de chambrières savamment choisies parmi les plus belles filles du royaume; en avant d'elles, un petit homme gras et glabre, qui paraissait sculpté dans du saindoux, se montrait tout vêtu de blanc; par trois pas, coupés de trois révérences, il s'approcha du prince.
—Votre serviteur Anoure, chef des eunuques, prie respectueusement Votre Altesse d'entrer en son logis.
Le prisonnier entra. Derrière lui, les filles se pressaient; il les entendait chuchoter; en même temps, il admirait cette demeure superbe.
—Le Roi me traitera moins bien, quand il sera mieux renseigné. Et qui sait, d'ailleurs, quels supplices m'attendent là-dedans?
Il avançait avec courage et prêt à tout. La petite troupe suivait un large corridor aux murs plaquésd'onyx; soudain, elle déboucha dans une salle en hexagone, vaste, éclairée d'en haut, fleurie de plantes rares, et au milieu de laquelle se creusait une piscine de marbre rose, avec un jet d'eau qui jasait; trois niches garnies de divans et tendues de tapisseries s'enfonçaient dans trois pans de murs; une fraîcheur parfumée planait. En cet endroit, le Chef des Eunuques se retourna pour annoncer à Monseigneur que les servantes allaient procéder à sa toilette, afin qu'il pût avec décence se présenter devant le Roi. Monseigneur voulut protester, au nom de la pudeur, mais Anoure s'éloignait déjà et les filles commencèrent à débarrasser l'ascète du froc qu'il portait depuis tant d'années.
Elles parurent en éprouver d'abord quelque dégoût. Du bout des doigts, elles jetaient les hardes en tas, sur le marbre du sol; celles qui n'étaient point occupées à dévêtir le prince se déshabillaient elles-mêmes, pour le mettre au bain.
Il souffrait dans sa chasteté et il tenta de se débattre; mais les servantes étaient en force; pour l'entraîner vers la piscine, elles le serraient de toutes parts, l'enlaçant de leurs bras ronds, le poussant de leurs corps pressés contre le sien, et riant tout autour de lui: il en voyait sept, huit à la fois; il ne savait pas leur nombre, ne voulait pas le savoir, ne voulait rien savoir, et il fermait les paupières comme on ferme les poings, avec une énergie vigoureuse; cet effort était tout ce dont il demeurât capable, et il y concentrait sa pauvre petite pensée, à la manière des enfants qui soignent leur page d'écriture. Sa tête était devenue creuse, ses idées y flottaient, et il s'avoua par la suite que tout au long de cette journée,il avait été profondément stupide, comprenant les choses de travers sitôt qu'il s'avisait de tâcher à les comprendre, et ne sachant lier que des raisonnements saugrenus.
Quoi qu'il en soit, il s'aperçut que, sous ses paupières closes, les vivants tableaux de la minute précédente persistaient à se dessiner avec une précision terrifiante: bien plus, chaque contact évoquant une image, il avait l'illusion de voir par tout son corps, comme si sa peau eût été faite avec des yeux. Il cessa de se débattre, afin de ne plus augmenter ces attouchements qui lui déplaisaient trop peu, et, pour rafraîchir son esprit autant que pour implorer un secours à sa détresse, il entra en prière en même temps qu'il entrait dans l'eau.
L'onde était molle; malgré l'effort qu'il faisait pour libérer son âme en l'élevant vers Dieu, son oraison était distraite et ne montait guère; des contingences le rappelaient en bas, totalement dénuées d'idéalisme; parmi elles, un étonnement majeur et obsédant le persécutait sans qu'il pût s'en défaire.
Jamais de la vie il n'avait imaginé que les dames ou les demoiselles fussent arrangées de la sorte, jamais de la vie! Aucun document, dans la bibliothèque des saints moines, aucune enluminure ne l'avaient préparé à semblable surprise: sur les parchemins coloriés, ou sur les chapiteaux d'église, il avait jadis aperçu, de ci, de là, une épouse d'Adam chassée du Paradis ou quelques damnées de l'Enfer, mais elles ne lui avaient paru dignes que de pitié. Et combien ces maigres personnes ressemblaient peu à ceci que voici! En tout cas, et surtout, ces copies de l'art humain ne fournissaient aucune idée ducharme incontestable qui réside en les originaux directement modelés par Dieu, de ce charme qui est divin, quant à son origine, et que le Créateur a si soigneusement réparti dans l'ensemble et dans les détails.
—Somme toute, on peut éprouver du plaisir à admirer l'œuvre de l'Éternel, sous la réserve de ne pas contaminer cet hommage par des désirs qu'il interdit?
En conséquence, il rouvrit les yeux. A cinq doigts de sa face, il revit les seins où perlaient des gouttes: les jeunes filles immergées jusqu'à mi-corps, avec les roses écuelles de leurs deux mains, lui lançaient des écuellées d'eau sur le torse. Leurs poitrines étaient si blanches qu'il constata sa propre crasse; il en eut honte, et ses alarmes changèrent de motif; le souci de ne pas voir fut souci de n'être pas vu; il referma les yeux. Cette décision d'autruche ne devait pas lui procurer l'apaisement qu'il en espérait; sa honte persista. Ces minutes eurent, dans sa vie, une importance capitale, car elles furent celles où la pudeur, en changeant d'objet, avait changé de nature: de religieuse, elle s'était faite humaine, et par elle l'homme venait de naître dans le catéchumène.
Mais quoi? En ce lieu et dans cette attitude Dieu sans doute l'avait jeté, Daniel dans la fosse aux femmes, pour qu'il y endurât le châtiment de ses erreurs? Certes, il méritait de plus cruels supplices! L'âme résignée et la mine assez niaise, il attendit, pendant que les petites mains, tout écumantes de savon, se démenaient sur lui. Elles couraient partout, alertes, familières; elles patinaient sur la mousse glissante, viraient, giraient, s'envolaient, revenaient,elles étaient six, elles étaient dix, peut-être plus, peut-être vingt, et elles se chassaient, se remplaçaient, avec un bruit de soie si rapide et si gai qu'elles avaient l'air de rire à leur besogne.
—Quel étrange tourment m'accordez-vous, mon Dieu?
A tout prendre, la torture était supportable, et vraisemblablement la constance du patient méritait une récompense: il la reçut. D'instant en instant, les angoisses de sa pudicité s'engourdissaient pour faire place à une sorte de ravissement séraphique qui descendait en lui comme une bénédiction, ou peut-être comme un pardon, et il en percevait la tiédeur lumineuse, qui rayonnait au fond de son être: il sentait palpiter dans son cœur les ailes d'une colombe mystique, encore parfumée de paradis, et si resplendissante qu'elle l'éblouissait du dedans au dehors.
Les gentilles tortionnaires persistaient à rire en savonnant toujours: il regrettait un peu qu'une telle frivolité profanât ce moment de grâce efficace, mais il n'avait le cœur à blâmer ces filles ni personne, tant son extase intérieure le remplissait tout ensemble de gratitude envers le ciel et d'indulgence pour ses bourreaux.
C'est alors qu'il rouvrit les yeux pour la seconde fois, et mieux encore qu'à la première il apprécia combien la personne d'Eve avait été supérieurement réussie; il trouva même que peut-être les filles d'Eve n'avaient pas tort de rire, comme il croyait tantôt, car le multiple éclat des lèvres, des dents, des joues, des yeux, des cils et des fossettes constituait une harmonie que la science divine était seule capable de concevoir et d'ordonner. Le rire aussi était donc uneœuvre de Dieu? Et à son tour il rit, mais d'un air bête.
—Merci, mesdemoiselles, ce sera assez...
Les chambrières n'entendaient rien: maintenant, elles démêlaient ses cheveux et sa barbe; ensuite, elles l'entraînaient hors de l'eau et le chassaient vers des coussins amoncelés; puis, elles séchaient sa peau avec des linges doux, le frottaient d'essences odorantes: la chaleur d'un bien-être assouplissait ses membres. Debout au milieu d'elles, il respira; son torse lui parut s'élargir et sa taille se redresser; une sève généreuse coulait dans ses veines conscientes; il se sentait plus fort et plus lucide, éclairé de notions neuves et cependant confuses; il lui sembla qu'un monde s'ouvrait tout à coup devant lui, une patrie mystérieuse qu'il retrouvait sans la connaître, et qu'il avait portée en lui, longtemps, longtemps, et souhaitée, sans le savoir; elle l'appelait avec ses horizons promis, et l'aube montait sur eux, tandis que son passé s'embrouillait là-bas, comme un rêve...
Sous la poussée des filles, il croula parmi les coussins et resta sur le dos; le brusque vertige de sa jeunesse venait de l'enivrer et sa tête était lourde. Il passa ses doigts sur son front, en essayant de réfléchir. Où était-il? D'où venait-il? Lui-même, qui était-il? Un autre, apparemment! Il ne se souvenait plus et ne désirait pas, vraiment, se souvenir. Il oublia tout ce qui était loin, pour regarder ce qui l'entourait, et son regard était celui d'un jeune dormeur qui s'éveille.
En cercle, les filles nues se tenaient droites, étonnées de leur ouvrage et admirant sa beauté reconquise. A l'une d'elles qui souriait avec plus de complaisance,il répondit par un sourire. Elle s'avança timidement, comme si elle craignait de mal comprendre et d'oser trop. Il continuait de lui sourire, sans savoir pourquoi; alors, les lèvres de la jeune fille s'épanouirent davantage; elles venaient, il les vit planer au-dessus de lui comme un oiseau rose qui, de plus en plus, se rapprochait de sa bouche, pendant que deux prunelles appelaient son âme et l'aspiraient par les prunelles. Il sentit les seins frais se poser sur son cœur, et, par-dessus l'épaule de la première amante, il aperçut les autres qui s'en allaient, discrètes et boudeuses.