La révélation d'amour produisit sur Dieudonat un bouleversement total. Sa stupeur était indicible; les livres de science ou de philosophie, et les théologiens aussi, lui avaient dénoncé, il est vrai, l'existence de ces sensations inférieures qu'ils classent sous la dénomination de «voluptés»; il avait supposé que ce vocable désignait un ensemble de plaisirs médiocres, tels qu'en procurent un mets ou une senteur agréables. Mais d'une émotion si intense, personne ne l'avait averti, ni par écrits, ni par paroles! Pour la première fois de sa vie, après tant de doutes et de négations, il venait donc enfin de rencontrer une vérité décisive, la lumière absolue, éphémère sans doute, mais dont rien ne saurait abolir l'éblouissante certitude! La pleine clarté, il l'avait vue! Pendant un moment, il avait possédé l'incontestable! Il pourraitmaintenant se souvenir de quelque chose, et cette chose méritait largement tous les honneurs de la mémoire.
Or, cette illumination subite ayant accompagné la perte de sa virginité, il concluait, par syllogisme, que l'une est inhérente à l'autre, comme l'effet à la cause, et que, par conséquent, cette minute doit être unique pour chacun, comme celles de la naissance et de la mort.
—Des trois, assurément, celle-ci est la meilleure.
Pour n'en pas troubler les derniers restes, il demeurait immobile en une extase qui se prolongeait de langueurs, et, dans ce demi-rêve, il se disait que Dieu est bon; il n'en avait jamais douté en principe, bien qu'en fait il n'en eût jamais trouvé beaucoup de preuves, avant celle-ci; au reste, elle suffisait! Mais, franchement, pourquoi ces mêmes livres s'obstinent-ils à recommander la Chasteté, à prôner la Virginité, alors que les Pères de l'Église, en se rassemblant pour démontrer l'existence de Dieu, n'ont pas dans toutes leurs homélies un seul argument, un seul cri, dont l'éloquence soit comparable à celle qui, spontanément, émane de ces deux vertus, quand on les viole?
—J'inclinerais à croire qu'il y a erreur dans l'interprétation des Textes: on nous dit que la Virginité est agréable à Dieu, et je n'en discute pas, puisqu'elle prouve Dieu le jour où on la perd; encore faut-il la perdre, sous peine d'être un impie, et cela est de toute évidence.
Il forma au fond de son cœur le ferme propos de se remémorer chaque soir et chaque matin, au cours de sa prière, le bon moment que la divine miséricordevenait de lui donner. Puis il poussa un soupir en songeant à la brièveté de cet instant si précieux.
—Comme la vie serait belle, Seigneur, si votre clémence avait voulu que cette sublime invention de votre génie fût d'un usage renouvelable! Une telle décision vous était possible, puisque rien ne vous est impossible, à ce qu'affirmait notre Prieur. Si l'ivresse que comporte l'ablation de la virginité nous était seulement permise de temps à autre, ce monde serait votre chef-d'œuvre, mon Dieu! Peut-être aviez-vous ainsi conçu le Paradis Terrestre, et nous l'avons perdu. Qui sait si vos Anges ne bénéficient pas de cette perfection durable qui nous est interdite, et si leur supériorité ne consiste pas à redevenir indéfiniment vierges, pour recommencer indéfiniment à ne l'être plus? S'il en était ainsi, Seigneur, faites que je devienne un ange durant l'éternité.
—A quoi tu penses, prince de mon cœur?
Ainsi parla doucement la jeune fille dont le buste reposait sur le bras de l'ascète en rupture de ban.
—Je pense... à ce qui est déjà passé...
Elle lui baisa les yeux, en riant de plaisir.
—Tu m'aimes? demanda-t-elle.
—N'en doute point, répondit-il. Ma gratitude associera ton souvenir à celui de cette heure où tu fus l'émissaire et l'instrument sacré.
—Émissaire, mon trésor?
—Le bonheur imprévu m'est concédé par toi, et tu me diras ton nom, pour que je le bénisse.
—Je m'appelle Lélia.
—O Lélia, ma belle cousine, mon âme reconnaissante honore ton bienfait.
Elle trouva que la galanterie de l'étranger s'exprimaiten des locutions un peu trop pompeuses et qui manquaient d'abandon, mais non pas de civilité: elle attribua cet excès de correction aux modes d'un pays qu'elle ne connaissait pas.
—Dis, chéri, on parle comme ça aux femmes, chez toi?
—Je l'ignore, mais faut-il parler autrement à celle qui fut choisie entre toutes pour révéler le ciel à un fils de la terre?
Elle tâcha de comprendre et y réussit presque.
—Eh quoi? fit-elle, je t'ai révélé?...
—L'infini!
—Vrai? Tu étais?
—Oui...
—Et je t'ai?...
—Oui.
—A ton âge! Quel âge as-tu donc?
—Trente-cinq ans.
Elle battit des mains, toute fière de sa collaboration, et elle rappela ses compagnes pour leur annoncer la nouvelle, mais aucune n'y voulut croire.
—Il se moque de toi, Lélia!
—N'est-ce pas, chéri, que tu ne te moques pas et que c'est vrai?
—Mon cœur en bat encore.
—Pauvre garçon, tiens! On l'avait enfermé dans un couvent.
—Faut-il qu'il y ait des parents barbares!
La brune Cléanthis, qui portait des fleurs rouges dans les cheveux et qui osait plus que les autres, se rapprocha du maître pour le confesser: elle s'assit tout près de lui, hanche contre hanche; elle lui parlait à l'oreille, il répondait à voix basse, et à mesurequ'ils devisaient, un double étonnement allongeait leurs deux visages. Alentour, les belles servantes observaient, intriguées. Cléanthis, avec des gestes vifs et des yeux brillants de gaieté, semblait affirmer quelque chose dont le prince doutait encore; enfin, elle éclata de rire et s'écria:
—C'est trop drôle, figurez-vous... Il croit que... Il ne veut pas croire que...
Elle dut essayer de plusieurs formules successives pour expliquer, tant bien que mal, la naïve illusion du néophyte qui pensait ne plus avoir droit à retrouver jamais l'ivresse évanouie.
—Qu'est-ce que nous ferions sur terre, alors?
Elles le raillèrent à l'envi, ayant perdu tout respect d'un homme si naïf, car on admet généralement que la candeur est une vertu féminine et un vice masculin. Pressées autour de lui et parlant toutes ensemble, elles s'offraient à lui prouver son erreur, sans délai. Cléanthis réclamait la priorité; on la lui reconnut. D'un geste souverain, elle congédia ses amies et la preuve fut administrée.
—O maître aimé, doutes-tu encore maintenant?
—Eh! fit Dieudonat, voilà qui change notablement l'aspect du monde! La vie n'est plus du tout ce que j'imaginais! Je n'en connaissais rien qui vaille, et j'ai perdu mon temps! En vérité, le Paradis Terrestre existe encore, quoi qu'on en dise, et c'est offenser Dieu que de se détourner volontairement du meilleur don qu'il nous octroie! J'étais impie, tout simplement, et sans le savoir: Dieu m'a châtié de mes dédains, c'est justice! Il faut cependant constater que tout n'était pas de ma faute: les livres m'ont trompé. Sais-tu lire, Cléanthis?
—Non.
—Et pourtant, tu es bien savante, puisque tu m'as instruit, moi qui avais tout lu.
—Je sais le principal.
—En effet, ma cousine, et tu me l'as bien prouvé. Mais, peut-être vas-tu me dire comment les moralistes ont pu se mettre d'accord pour classer parmi les péchés une fête que Dieu organisa lui-même, et qu'il nous conviendrait de célébrer avec des actions de grâces?
—Sais pas.
—J'y réfléchirai plus à loisir, quand le calme se sera refait dans mes esprits. Pour le quart d'heure, il me suffit de réprouver mon égarement et de renoncer au péché d'abstinence: je ne le commettrai plus; j'entends réformer ma vie autant qu'il dépendra de moi, et quel que doive être encore le nombre de mes jours. Car j'ignore les desseins de votre roi; mais ma reconnaissance lui est acquise, désormais, même s'il me fait couper la tête.
—Sa Majesté ne songe à vous faire couper quoi que ce soit, monseigneur: à preuve qu'elle nous a recommandé de vous servir avec tendresse, et nous a tout promis si nous savons vous rendre heureux.
—Votre souverain est un philanthrope; je le jugeais fort mal, ne le connaissant que par ses exploits militaires; mais celui-là est vraiment digne du sceptre, qui s'applique à en user pour le bonheur de ses semblables. Je le lui dirai, en le remerciant comme il convient. Puisque, grâce à lui, cette demeure est mienne, je n'en sors plus; ma solitude est avec vous. Ici j'installe le couvent dont nous serons les cénobites, et nous célébrerons ensemble les œuvres d'adoration.Chères filles, j'ai fait vœu de ne plus donner que de ma personne; c'est un beau vœu, bien plus beau que je ne pensais. Rappelle tes sœurs, Cléanthis.
—Déjà, monseigneur?
—Ne me nomme pas ainsi, cousine, et donne-moi plutôt un baiser de ta bouche. Je ne suis pas ton seigneur, Cléanthis, mais ton disciple, et bien heureux de ce que tu m'as enseigné, bien heureux, Cléanthis; je te garderai une reconnaissance mille fois supérieure à celle que je conserve à Lélia, car elle m'avait appris le bonheur, mais je te dois de savoir que le bonheur est innombrable.
A ce moment, Anoure s'avança, avec les salutations réglementaires, pour annoncer que le Roi, dans une heure, recevrait son hôte.
—Dans une heure? fit Dieudonat. Voilà qui est bien regrettable, mais je serais un ingrat si j'hésitais à obéir. Allons trouver le Roi.
Il se leva en soupirant et les servantes rentrèrent, afin de le parer en vue de sa réception; elles taillèrent sa barbe et ses cheveux, puis elles le vêtirent de magnifiques habits, qui moulaient étroitement ses formes.
Alors, il apparut si beau, qu'elles-mêmes eurent peine à le reconnaître: le sacre viril l'avait transfiguré. Lorsqu'il se montra en haut des marches, entre deux colonnes du péristyle, un murmure d'admiration sortit du peuple, et mieux que tout à l'heure, les foules comprirent qu'il était Prince.
Les servantes, cachées derrière les fenêtres, regardaient leur maître s'éloigner.
—Hélas! disaient-elles, il ne reviendra plus à nous. Quand les grandes dames de la Cour l'aurontvu tel que le voilà, elles voudront le garder pour elles.
—Les grandes dames, dit Lélia, sont bien savantes, et nous ne pourrons pas lutter.
—Es-tu sûre? dit Cléanthis.
Dieudonat fit à la Cour une entrée sensationnelle. En voyant celui qu'on leur avait dépeint comme un sauvage, les dames eurent un petit cri de surprise, et les seigneurs firent une moue: sa taille virile et déliée, un ensemble de force et de délicatesse, son port fier mais sans morgue, ses traits purs, ses gestes dégagés, sa physionomie généreuse et franche, tout en lui exprimait l'avidité de comprendre, de vivre, le besoin d'aller, de donner, et dans ses prunelles une ardeur étrange brillait, en souvenir des jeunes feux qui venaient d'animer son sang pour la première fois.
—Or ça, dit le roi Gaïfer, est-ce là mon anachorète, et ne l'a-t-on pas changé en voyage?
—Il est mignon, dit la princesse Aude.
—Il est mieux, dit la reine Gaude.
Les demoiselles d'honneur remuaient leur honneur sur les tabourets.
—C'est celui-là qui fait de l'or à volonté?
—Oui, ma chère, et tout ce qu'il désire se réalise!
—Rien ne lui résiste, alors?
—Ni personne, ma chère!
—Pourvu qu'il n'ait pas fantaisie de moi, dit la Duègne-Major, qui était mûre et qui éventait ses gros charmes.
Le nouveau venu s'était arrêté au seuil de la grand'salle et son coup d'œil vérifiait les dames nobles: on en comptait là plus de cent. Il en fut aise et il approuva leur présence. Sous son regard circulaire, elles sentirent une caresse qui les effleurait toutes, et le prince s'avança au milieu des sourires.
Là-bas, au fond, le roi, sous son dais à franges d'or, trônait dans un demi-cercle de hallebardiers et de ministres qui tous appartenaient au sexe masculin et qui, par conséquent, ne méritaient aucune attention: Dieudonat, sans empressement, s'achemina vers le trône. Mais là il fut distrait, ayant découvert, au bas des marches, la princesse Aude qui le contemplait avec de grands yeux candides, et la reine Gaude qui l'analysait avec de petits yeux savants; elles lui plurent, et il salua le Roi. En même temps, il reconnut, à droite du monarque, l'archiduc Galéas-le-Borgne, qu'il s'étonna de trouver en ce lieu; depuis vingt ans, le Sérénissime continuait à attendre la mort du vieil Empereur malade qui ne se décidait point à trépasser, et l'humeur de l'héritier en était devenue de plus en plus acariâtre: déjà trois épouses successives avaient passé de sa couche au cercueil, et il était en quête d'une quatrième fiancée. A l'approche de Dieudonat, dont il se rappelait l'insolence, il fronça le sourcil sur son œil crevé, et cela étaitmauvais signe. Mais déjà Gaïfer proférait avec emphase:
—Prince Dieudonat, nous savons que votre père a manqué envers vous de reconnaissance et de justice; le ciel l'en a puni. La bonté paternelle que vous deviez attendre de lui, vous la trouverez près de Nous; en adoptant ses États, nous prétendons adopter son fils. Vous serez désormais le Nôtre.
Ayant parlé, le souverain se leva, descendit de son trône, vint à son hôte et lui donna l'accolade; ses royales moustaches fleuraient la bière et la lavande. Ensuite, il se tourna vers Galéas:
—Sérénissime, je sollicite pour celui-ci la haute faveur de vos bontés, et je demande à Votre Altesse de le considérer désormais comme un membre de cette maison que Votre Altesse Impériale a daigné choisir entre toutes, pour l'honorer de sa très auguste alliance.
L'archiduc répondit violemment:
—Sire et futur beau-père, il sera fait selon votre vœu.
Puis il se détourna vers son maréchal de camp, tandis que Dieudonat s'avançait vers la Reine aux yeux d'escarboucles:
—Jamais je ne saurai voir en vous une mère.
—Baisez-moi tout de même.
Et la Majesté lui tendit ses joues qui sentaient bon.
La princesse Aude ayant à son tour levé le menton, son frère improvisé l'embrassa aussitôt; elle rougit, et, pour la seconde fois, Galéas fronça le sourcil.
Alors, les courtisans se présentèrent au baisemain de leur nouveau prince, qui trouva cette cérémonie absurde et trop longue; il changea d'opinion quandles dames et demoiselles défilèrent. Quelques-unes étaient belles, beaucoup étaient jolies, et toutes étaient femmes. Le toucher de leurs lèvres et le souffle de leur haleine chatouillaient délicieusement ses doigts; les courbes inclinées de leur corps, qu'il examinait déjà en connaisseur, avaient dans la génuflexion une grâce mouvante, et le regard que plusieurs relevaient vers sa face entrait dans ses prunelles et coulait en lui comme une eau tiède; maintes fois, on le vit retourner le bout des doigts pour rendre une caresse au visage dont le contact lui avait causé du plaisir; on put remarquer que cette distinction honorifique n'était décernée qu'aux plus avenantes.
—Celle-ci, oui; celle-là, non...
Il les classait au passage. Encore tout obsédé de ses découvertes sur la collaboration des sexes, il était incapable d'en détourner son esprit et ne l'essayait guère; de savoir toutes ces douces créatures en possession de voluptés latentes, il se plaisait à penser que chacune d'elles recélait l'infini, et mentalement il les cataloguait d'après leurs avantages physiques, sans considération aucune de leurs dignités hiérarchiques. Il adoptait l'une, renvoyait l'autre, et jetait son dévolu comme une bénédiction: «Celle-là, oui; celle-ci, non!» Elles se suivaient; le jeu l'amusait; le diable enregistrait les vœux, et, lorsque le défilé prit fin, soixante-trois élues remportaient le sacre d'un désir: Aude et Gaude étaient parmi elles.
Les mieux doués d'entre les hommes ne raisonnent plus guère, quand le souci d'amour les tient; Dieudonat, en jouant ainsi, venait d'oublier trop qu'il était le personnage dont les souhaits se réalisent;soixante-trois amantes retournèrent à leurs sièges, férues de contagion, et parfaitement décidées à ne plus voir sur terre qu'un héros de roman, Lui! A ce nombre, s'ajoutaient les personnes qui se piquent au jeu lorsqu'on les dédaigne, et celles, plus raisonnables, qui savent calculer la réelle importance d'un richard introduit dans une maison bien tenue; également s'adjoignait le lot des vierges à marier avec un gentilhomme plein d'avenir.
Déjà les rivalités se flairaient, se devinaient et se guettaient; une fièvre de concurrence électrisa le palais, pendant qu'une fièvre d'amour le volcanisait en dessous; des épouses furent nerveuses et des maris grincheux; des fiancés boudaient, des pucelles rêvaient, des mères lançaient des pointes à des mères voisines. Le clan des diplomates se montra unanime à critiquer l'attitude peu décente de l'étranger pendant le baise-main.
—Il manque de tenue, cet anachorète.
—Ane incorrect, riposta Galéas.
Les courtisans estimèrent que c'était là ce qui s'appelle un bon mot; les jalousies en éveil le firent circuler jusqu'à la princesse, qui le déclara stupide, inepte, abject.
—Altesse, il est de votre fiancé.
—Et digne de lui!
Trois minutes après, le Sérénissime était informé de cette appréciation discourtoise: il s'en irrita; les mécontents s'appliquèrent à l'exciter: il bouillonna; les inimitiés naissantes apprirent qu'elles avaient un chef; la haine germe à l'ombre de l'amour.
Dieudonat ne se doutait de rien. Le Roi l'ayant pris dans son carrosse pour lui faire admirer les splendeursde la capitale, il parcourait l'interminable ovation des boulevards; affable de nature, il répondait avec aménité aux acclamations de la foule; lorsque l'encombrement des avenues obligeait à ralentir l'allure des chevaux, il dévisageait les badauds; il découvrit de la sorte quelques centaines de femmes adorables et les souhaita gentiment, pendant une seconde, avant de s'éloigner: un sillage d'énamourées s'allongea sur les deux côtés du carrosse, et plusieurs parmi celles-là étaient des luronnes qui n'ont pas de goût pour attendre.
Le soir arriva, avec un festin suivi de bal. Dieudonat, qui jamais encore n'avait rien vu de tel, s'étonna de ces jeunes couples qui ne craignaient pas de s'étreindre devant le monde; il eût imaginé que les enlacements réclament la solitude, mais il songea que chaque peuple a ses coutumes; par condescendance, il s'accoupla comme les autres. Il ne le regretta point: il prenait plaisir à ployer les tailles souples dans le cercle de son bras, à serrer sur son buste des rondeurs sympathiques. Dans le vertige des contredanses, de jolies bouches murmurèrent près de son oreille: «Je vous aime.» De plus audacieuses affirmèrent: «Je t'aime!»
Il répondait: «Moi aussi.» Et, de fait, il aimait tout le monde, comme il convient aux gens heureux.
—Beau neveu, dit la reine Gaude, seyez-vous là, et sachez que vous me plaisez fort.
—Beau cousin, dit la princesse Aude, faites-moi danser, je vous prie.
Et quand ils tournoyèrent:
—Veux-tu, beau cousin, que je t'aime comme une sœur ou comme une cousine?
Le Borgne les surveillait de loin.
La fête dura tard dans la nuit. Lorsque l'élu des femmes regagna son palais, il y trouva ses vingt-et-une chambrières qui l'attendaient en des poses diverses, mais dans une impatience égale; elles saluèrent son retour avec des cris de joie. En même temps, on lui présenta, sur treize plateaux d'argent, treize monceaux de lettres qui l'imploraient d'amour.
—A la bonne heure! Voilà un pays où l'on s'aime! Bien décidément, j'y fixe ma résidence; les mœurs sont douces, les âmes bénévoles, et les femmes donnent de leur personne.
—Si Monseigneur veut bien me croire, dit Cléanthis, il se contentera du bonheur qu'on trouve à domicile, sans se risquer dehors. Que Monseigneur compte ces plateaux, dont le chiffre est de mauvais augure, et qu'il compte aussi ses servantes, dont le total est de trois fois sept, nombre béni qui doit suffire à contenter sa fantaisie.
—Il se peut, repartit Dieudonat, qui pensait à la princesse Aude.
Il pensait à bien d'autres encore et il n'eut pas besoin de les quérir. Dès le lendemain, elles venaient en multitude; le surlendemain, il en vint davantage, et chaque jour de plus en plus; on en voyait rôder autour du palais, ou se faufiler dans la nuit. Pour arriver à lui, elles soudoyaient le chef des eunuques; il en trouvait partout, à toute heure de tous les jours, les unes très voilées, et les autres sans voiles. De toutes les tailles, de toutes les formes, de tous les tons, blondes, brunes, rousses, les graciles jeunesses, les maturités amples, les sentimentales et les rieuses, passionnément pudiques ou violemment exaspérées,celles qui brûlent et celles qui feignent, toutes dissemblables et cependant toutes pareilles, elles se succédaient, emplissant sa maison d'un roucoulement de tourterelles, et le néophyte radieux ne trouvait point que cette musique fût monotone.
—Ah! disait le chef des eunuques, Monseigneur ne s'ennuie pas!
—D'aucune façon, mon ami.
Les semaines passèrent. Dieudonat, sans changer de place, faisait le tour du monde. Ce voyage incessant l'avait un peu maigri, bien qu'il ne fût point gras, mais sa beauté n'y perdait rien. Sa taille en était plus élancée, son geste plus agile et son œil plus brillant.
—Ah! disait le chef des eunuques, voilà quarante ans que j'exerce, et je suis riche, mais je donnerais tous mes biens en échange du vôtre.
—On a eu, en effet, de grands torts vis-à-vis de vous, mon ami.
Il le pensait fermement et tenait son pourvoyeur pour le plus malheureux des hommes, aussi bien qu'il était lui-même l'homme enviable entre tous.
Anoure tenait une comptabilité.
—J'aurai l'honneur de présenter ce soir à Monseigneur la fin du huitième quarteron.
Vers le milieu du second trimestre, le prince crut s'apercevoir que peut-être, peut-être bien, son plaisir allait s'atténuant, et que ce perpétuel imprévu manquait, en somme, d'imprévu.
—Me blaserais-je déjà? O mon Dieu, préservez-moi de cette ingratitude envers vous, envers elles!
Force lui fut de reconnaître, au sixième mois, que sa curiosité s'affadissait. Or, à mesure que de moinsen moins il s'intéressait à cette perpétuelle nouveauté, il constata que les dernières élues témoignaient d'une joie intense, beaucoup plus vive que celle des premières.
—Voilà qui est bizarre...
Un jour, l'une de ces dames s'était, en pleurant, jetée sur sa poitrine; il l'interrogea:
—De quoi pleurez-vous, belle cousine?
A travers ses sanglots, elle répondit:
—J'ai cru que cette minute n'arriverait jamais! O cher aimé, mon bien-aimé, depuis six mois, je l'ai souhaitée tant, cette minute!
Et ses yeux exprimaient une extase infinie. Ce jour-là, il comprit.
—Elles sont trop, et je n'ai pas le temps de les aimer; elles viennent trop vite, et je n'ai pas le loisir de les appeler. Elles concentrent sur moi les vœux que j'éparpille sur elles. Pendant que je les oublie après les avoir entrevues, elles s'exaspèrent de m'attendre, accumulant du désir et thésaurisant de l'espoir; chaque jour de leur patience collabore au bonheur futur, et lorsque, à bout de forces, elles viennent ici, elles m'y apportent le fruit mûr, gonflé de rêve et doré par un long soleil. Elles me donnent plus que je ne leur peux rendre, et c'est pourquoi, mon Dieu, vous leur accordez plus qu'à moi.
Il secoua la tête:
—J'ai voulu trop d'amour, et je n'en faisais que les gestes.
Légèrement perplexe, il descendit dans ses jardins; il y rencontra, comme à l'ordinaire, de timides personnes qui baissaient la tête en rougissant, etqui, venues là pour le voir, n'osaient le regarder en face.
—Qui sont celles-ci?
—Des sottes qui vous aiment d'un amour platonique, Monseigneur, et qui ne sollicitent qu'un regard.
Il leur sourit par bonté d'âme et daigna parler à quelques-unes; elles s'en retournaient ravies. Mais l'eunuque raillait ces créatures inutiles qui boudent contre le vrai bonheur.
—Etes-vous bien sûr, mon ami, qu'un bonheur soit plus vrai qu'un autre?
—Je n'en connais qu'un sur la terre!
—Celui que vous ne connaissez pas?
—Lui-même, monseigneur, et lui seul!
—Oh! oh! fit Dieudonat, nous approchons de la vérité. Une dame m'enseignait tout à l'heure que les réalisations valent par l'intensité du désir; un eunuque m'enseigne à présent que l'intensité du désir est en raison inverse des possibilités...
Il s'arrêta brusquement, comme si un crocodile eût apparu dans le sentier:
—Mais... ce que je découvre là, mon Dieu, je le savais! Voilà seize ans que, de ma bouche, j'expliquais au brave Onésime: «L'homme dont tous les désirs se réalisent est un homme privé de désirs.» Et je suis une dupe, alors? Et je suis un nigaud, aussi, puisque je ne me doute même pas de ce que j'enseigne aux autres, et qu'il suffit d'une émotion pour me rendre ignorant de tout et de moi-même!
A pas lents et la tête baissée, comme s'il portait un fardeau, il regagna le palais. Pour la première foisdepuis son arrivée, il décida de coucher seul, et comme les servantes protestaient au seuil de sa chambre, il les renvoya en disant:
—Belles filles, allez dormir; tout bonheur est dans l'idée.
Cette nuit-là, le prince ne dormit point, et, bien qu'elle fût de la plus molle suavité, il la trouva singulièrement désolante, en raison de sa douceur même. Accoudé à sa fenêtre, il regardait évoluer les étoiles, et il s'amusait tristement à les appeler par leurs noms.
—Je vous donne des noms et je ne vous connais pas, pas plus que vous ne connaissez les noms que je vous donne; je jouis de votre beauté qui passe, sans rien savoir de ce qui la constitue, car les aspects que je lui suppose ne vous ressemblent pas; je vous combine d'après moi, sans donnée précise sur vous, ô belles étoiles, et tandis que par vous je me délecte de votre splendeur, nous restons étrangers l'un à l'autre, mystérieuses étoiles si pareilles aux femmes!
Jamais à ce point, il n'avait senti l'isolement, ni dans la cellule du monastère, ni dans l'ermitage de la montagne, et à cette heure seulement il découvraitqu'il y a deux solitudes, celle du corps, qui est au désert, et celle de l'esprit, qui est parmi les hommes.
En face de lui, la planète Mars flamboyait de rouge.
—Je t'ai vu tourner toute la nuit, astre dissemblable, et maintenant tu vas rentrer dans l'horizon, comme les autres, toi qui n'as rien de commun avec les autres, pauvre planète, enfant de soleil, qui fais semblant d'être un soleil! Longtemps, je t'ai cru plus grand que tous, uniquement parce que tu es plus petit, comme moi, et plus près de moi; je t'admirais de briller tant, alors que tu ne brilles même pas, ô miroir chétif que tu es, prince brodé dont les dorures n'étincellent que par reflets. Es-tu vivant ou déjà mort? On ne le sait même pas! Je te ressemble.
En somme, il traversait la crise d'une mélancolie nettement spécifiée par l'adage médico-moral qui commence sur ces mots: «Omne animal...» Ignorant les causes de son malaise, il abandonnait au vague son âme fatiguée, avec cette complaisance que nous mettons à mourir en partie, et il se dépitait de voir apparaître les premières blancheurs de l'aube qui allait le débarrasser de sa peine en le rinçant dans la lumière.
—A n'aimer qu'une seule femme, j'aurais sans doute été moins seul...
Il se mit à chercher laquelle il aurait dû choisir, sans remarquer que systématiquement il la cherchait au nombre des inexplorées. Il jetait des noms au hasard: «Gaude?—Mariée... Aude?—Fiancée...» Elles s'éliminaient toutes, pour un motif ou pour un autre, et cependant une d'entre elles assurerait le Paradis, peut-être?
—Toi qui pourrais m'offrir une félicité qui dure, viens à moi!
Alors, il entendit un pas léger derrière lui.
—Voilà que mon vœu se réalise... Déjà!
Il n'osait tourner la tête, par crainte de se trouver face à face avec l'élue définitive de qui dépendrait son destin.
—Qui est-elle? Comment est-elle?
A n'en pas douter, il percevait le bruit d'une haleine et sentait un regard posé sur sa nuque. Enfin, une petite toux, timidement indiscrète, et très aiguë, insista pour réclamer son attention. Il prit courage, et se retourna, bien sûr qu'il allait voir l'Unique. C'était l'Eunuque.
—Pourquoi viens-tu et qui es-tu? Anoure, es-tu toi-même ou un symbole? Apparais-tu comme un conseil, Anoure, au moment où j'invoque la forme du bonheur suprême?
—Je ne comprends pas ce que dit Monseigneur. Je viens parce que tel est mon devoir, ayant vu Monseigneur tout seul, et voulant demander ses ordres.
—Je n'en ai pas à te donner.
—Monseigneur serait-il souffrant? Ou un peu las? Monseigneur s'ennuie?
—Peut-être.
—Monseigneur, pour s'amuser, veut-il revoir mes fiches et les listes, avec les portraits de ces dames? Ma comptabilité accuse actuellement le numéro cinq cent quarante-neuf.
—Il n'importe, mon ami.
—En six mois, cinq cent quarante-neuf amies, c'est fort beau, Monseigneur. Et si je comptais celles qu'il nous fallut refuser...
—En as-tu donc refusé?
—Monseigneur oublie-t-il qu'il s'est formellement interdit l'adultère, et que j'ai dû, en conséquence, renvoyer bien des amoureuses entachées de mariage?
Le majordome négligea d'ajouter qu'en maintes circonstances, quand les clientes étaient particulièrement jolies, quand elles le rémunéraient de quelques privautés ou de quelques ducats, il avait pris soin de leur dénoncer les scrupules de son maître; les épouses averties se déclaraient alors demoiselles ou veuves.
Il souriait en y songeant, tandis que Dieudonat s'adonnait de nouveau à des pensées plus graves: Anoure l'entendit soupirer.
—Monseigneur est mécontent?
—Je me disais, mon ami, que les femmes sont vraiment futiles.
—Je le crois, Monseigneur.
—As-tu jamais songé à l'étymologie de ce mot-là?Futere, futilis, qui est susceptible d'être, qui doit être... Comment dirais-je? Qui existe pour être...futita!
—Je n'entends pas le latin, Monseigneur.
—C'est grand dommage, car tu concevrais qu'on a tort de parler des «choses futiles.» Il n'y a pas de choses futiles, mon ami, mais seulement des personnes; et tu reconnaîtras que, par définition, la futilité est l'apanage distinctif du sexe féminin.
Mais l'eunuque n'écoutait plus guère; il regardait par la fenêtre, d'un air anxieux, et brusquement il sursauta, en criant avec épouvante:
—Là, Monseigneur, dans le petit brouillard, cette femme qui vient, regardez, Monseigneur!
—J'en aperçois une, en effet.
—La Reine, Monseigneur! La Reine Gaude, qui se décide comme les autres! Je la reconnais sous son voile!
Aussitôt il fit réflexion que, pour se lever si matin, une si noble dame devait avoir des raisons bien pressantes, et dans l'instant même il perçut le double danger d'un dilemme: fureur de la royale épouse s'il tentait de l'arrêter au passage, et fureur de l'époux s'il se prêtait au crime de baise-majesté. Il s'esquiva.
Le Prince reçut la Souveraine avec un respect excessif; affectant de ne rien entendre aux gracieuses intentions de cette visite matinale, il parla de sa reconnaissance pour les faveurs de toutes sortes qu'on lui prodiguait dans sa nouvelle patrie, et notamment pour les paternelles bontés du Roi son hôte. A l'abri de cette gratitude, il se croyait en sûreté, mais la reine le désabusa:
—N'ayez point de ces illusions, beau cousin; le roi ne vous aime pas tant qu'il en fait parade.
—Oh!
—Je connais son dessein qui fut tout uniment de vous apprivoiser ici, de vous y enchaîner, avec des fleurs d'abord, ou des bras enlacés, et différemment s'il le faut, afin de tirer de vous ce dont il a besoin.
—Mes sentiments de profonde...
—Du sentiment, tout le monde en peut faire, mais vous seul savez faire de l'or, qui vaut mieux; c'est de l'or qu'on attend de vous, mon ami... N'interrompez pas votre Reine. Dans l'espoir de cet or, Gaïfer vous appelle son fils, et tout aussi bien il vous appellera son gendre, si le rôle vous agrée: ce qui, parparenthèse, réjouirait ma belle-fille, qui vous adore, beau cousin.
Tout en parlant de la sorte, elle le surveillait du coin de l'œil. Les notes graves dominèrent dans la voix de Dieudonat, tandis qu'il répondait:
—Je vénère la princesse Aude, et je la sais fiancée à l'archiduc Galéas...
—Qu'elle déteste, qui vous exècre, et dont on fera des saucisses si tel est votre bon plaisir, à la seule condition que vous donniez ce que l'on attend de vous; et puisqu'il vous suffit d'un geste de votre petit doigt...
—Plus jamais je ne ferai de l'or, jamais plus! Je l'ai juré! Je les connais trop, les œuvres de ce métal, néfaste puisqu'il engendre le malheur, funeste puisqu'il procure la mort! Jamais plus, jamais plus!
—Eh là! ne vous exaltez pas ainsi et réservez vos forces, pour l'instant. Aussi bien, je ne me soucie nullement de vous voir épouser cette petite sotte; je vous réserve mieux, mon ami, puisque je vous prends pour moi.
La netteté de cette péroraison ne permettait plus aucune méprise sur le bon vouloir de la Souveraine; elle avait les yeux brillants et la bouche très rouge; on voyait toutes ses dents, qui reluisaient, et ses lèvres mobiles se mirent à marmotter un silence plus explicite encore que ses paroles. Puis elle poussa un gros soupir, comme si le double poids de son sein avait écrasé ses poumons, et les deux poings appuyés aux coussins du divan, elle reprit:
—J'ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela dès la première heure. J'ai voulu voir s'il passerait, et même j'ai résisté, car je suisune honnête épouse. Il persiste; donc, je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l'annonçais tout à l'heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule et que je n'admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non plus: je me livre toute, et je réclame tout. Vous apprendrez entre mes bras, cousin, qu'il n'est félicité d'amour que dans le don total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès de notre passion érudite. Inutile, après cela, d'ajouter que je renonce au Roi, qui d'ailleurs ne vaut plus grand'chose. Nous le déposerons: tout est prêt; des gens à moi travaillent l'opinion publique; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos sujets, applaudira d'enthousiasme; nous supprimerons les impôts, nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits, nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier. Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous réserve votre bon ami Gaïfer.
Le prince cacha de son mieux l'horreur qu'il éprouvait pour des perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens moral; l'usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait suffi à lui apprendre qu'un honnête homme doit faire bonne figure aux malhonnêtetés qu'il rencontre. C'est pourquoi, tout en affirmant qu'il était fort touché d'une distinction trop flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l'honneur d'être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.
Sa réponse fut mal accueillie.
—Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de scrupules et votre morale tardive! Le mariage! Ses devoirs sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous donnerez-vous à croire que tant d'épouses légitimes viennent ici dans l'espérance d'y entendre un sermon de carême?
Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait commis l'adultère à couche-que-veux-tu. La sincérité de sa surprise était si évidente que la Reine Gaude décoléra, pour étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en prenait conscience. Mais l'amant perpétuel était dans un état d'esprit à ne pouvoir contempler qu'avec épouvante les tentations horizontales, et il souffrait d'une hilarité qui lui parut hors de saison. Enfin, la belle Gaude reprit haleine.
—O grand nigaud, joli nigaud, c'est donc vrai qu'on vous fit avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu'on y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous demeurions en attendant votre arrivée?
—Eh quoi? Pas un des époux outragés n'est venu me casser la tête!
—Ils avaient trop à faire de veiller sur la leur, tout endommagée qu'elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu'il eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d'or? La fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d'écus, et votre vie était sacrée comme la patrie elle-même! L'espoir de la patrie, vous êtes cela, bel ami. Toucherà vous, ou l'essayer, ou y penser, est crime de haute trahison qui mérite la potence ou la hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments de son Roi. Profitons-en. Tout vous est loisible, mon cœur! Je vous l'ai dit, n'en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.
—Ma conscience est écrasée de honte par l'avilissement universel que je créais sans le savoir.
—Eh là! quelles pompeuses paroles! L'avilissement universel? Si cette idée-là vous offusque, rayez-la et vous le pouvez: des exceptions ont confirmé la règle.
—Des époux se sont irrités?
—Et des fiancés, des pères, des frères, voire parfois des fils...
—Alors?
—Alors, on les a mis à l'ombre, pour leur rafraîchir les idées.
—Personne n'a perdu la vie?
—Peu de personnes: le Roi s'arrangeait, le Roi n'est pas méchant, mais le respect des justes lois ne s'obtient que par des exemples.
—Horreur!
—Bah! Les jaloux en prison compensent les jaloux qui emprisonnent leurs femmes, et s'il a paru nécessaire d'envoyer quelques forcenés au gibet, je ne les vois pas plus à plaindre que les malheureuses expédiées dans un autre monde par la colère de leurs maris.
—Dans un autre monde?
—Ah çà! pensez-vous donc, cousin, que pas un d'eux ne s'est vengé? Que tous ont accepté en souriant la disgrâce de leur amour trompé, de leur honneurbafoué, de leurs foyers éteints? Que pas une n'a payé son écot et le vôtre? Si vous aviez quelque connaissance du monde, et surtout si vous aviez, comme moi, feuilleté les rapports de la police...
—Eh bien?
—Sur les centaines de créatures que vous avez tenues là, heureuses et vivantes, combien sont mortes à cette heure et combien d'autres vont mourir!
—Là, vivantes et heureuses, là!
—Vous pouvez supposer tous les drames: ils furent! Toutes les formes de la rage ou du désespoir: elles sont! Des maris qu'on ne reverra plus, parce qu'ils rôdaient en armes autour de votre palais; des épouses étranglées au retour, des enfants orphelins, des vierges enceintes, des familles déshonorées, des pères fous, des fiancés et des amants qui boivent l'oubli dans le poison, et d'aimables demoiselles qui, par furie de vous ravoir après vous avoir eu, ou par impatience d'y réussir, s'en vont chercher la paix au fil de la rivière...
—Mon Dieu! mon Dieu!
—Vous êtes admirable! D'inconscience ou d'innocence, mais admirable, assurément! Vous n'imaginez même pas que les jours ont des lendemains, que les causes produisent des effets, que les semailles préparent des récoltes. Vous semez, advienne qu'advienne, et vous vous dites: «Les femmes sont futiles.» Je n'en disconviens pas, mon cher, et je veux tout à l'heure vous en administrer la preuve; mais notre futilité est la chose du monde qui se paie le plus cher, même quand elle est gratuite. Donnez de l'or ou n'en donnez pas: il ne compte guère, quoiqu'on dise, et les larmes, mon bon ami, sont l'unique rançon des baisers.
Cette reine bien informée se tut et tapota les coussins autour d'elle; puis, lorsqu'ils furent à son gré pourvus de bosses et de creux, elle ajouta:
—Maintenant, beau cousin, venez près de moi, car le temps passe et c'est assez nous occuper des autres.
Mais l'Irrésistible ne la regardait même plus. Il marchait à grands pas à travers la salle, et se lamentait à coups d'exclamations, de phrases rétrospectives, de remords éloquents; il arrachait ses cheveux bouclés et maudissait l'heure de sa naissance. La Majesté, pendant ce monologue errant, patientait et s'impatienta.
—Beau cousin, prenez garde; vous m'importunez, beau cousin.
Lasse enfin, elle se leva, puis avec une lenteur vraiment royale, elle remit son voile épais, et se dirigea vers la porte; sur le seuil, elle se retourna:
—Je vous apportais le bonheur dans la gloire, et vous préférez un cachot? A votre aise!
Insensible aux menaces, il continuait d'arpenter la salle, en se frappant la poitrine:
—Assassin! assassin!
La Reine n'était pas encore sortie de la maison que déjà le Chef des eunuques avançait la tête entre deux portières et jetait:
—La princesse Aude, Monseigneur! Voici la princesse qui vient, comme les autres! Je la reconnais sous son voile!
La fille du Roi entra en coup de vent, comme au théâtre.
—Gaude est ici! Ne dites pas non! Je l'ai vue venir! Je la surveille! Pour les autres, passe! Mais belle-maman, je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas! Je vous défends! Oh! faites-moi la grâce, cousin, de ne pas prendre avec moi ces airs de candeur qui ne vous vont guère et qui ne me trompent pas davantage. Sous prétexte que je suis une ignorante jeune fille, ne supposez pas que je ne comprenne rien à votre manège: je sais ce qu'elles viennent faire chez vous, toutes, tant qu'elles sont. Parfaitement, je le sais! Et si vous croyez que j'y prends du plaisir, sans cœur? Oui, sans cœur, sans cœur, sans cœur!
Elle se mit à pleurer avec véhémence, poussant des cris pointus, martelant le tapis à coups de talon et battant ses grands yeux de ses petits poings à fossettes.
—Oui, sans cœur, sans cœur, là! Parce que moi, je vous aime, et vous le savez bien, et que je ne vous permettrai plus du tout de câliner toutes ces dames-là quand vous serez mon mari, de les câliner comme il fait, toute la journée et toute la nuit, le sans cœur qui ne m'aime pas!
—Je vous aime comme la mignonne amie, la sœur cadette qui va se marier bientôt; car vous êtes fiancée, Aude, la fiancée d'un autre...
—Jamais je ne l'épouserai, ce vilain-là, qui est trop laid, et bête aussi, et qui est borgne, avec un œil crevé! Est-ce que vous me voyez, méchant, dites, est-ce que vous m'imaginez passant ma vie en face d'une seule prunelle, devant une figure à cheveux roux, qui me regarderait avec son œil crevé? Je ne l'aimais pas dans le temps, mais, depuis que vousêtes venu, je le déteste! Et je l'ai dit à Papa-Roi, et Papa-Roi m'a dit que nous aurions la guerre s'il renvoyait mon fiancé; mais je m'en moque, de la guerre où je ne vais pas, et je ne veux point de cet affreux fiancé-là, parce que j'en veux un autre, qui est bien plus joli, et qui le sait trop, le sans cœur!
Elle ne sanglotait plus, mais, larmoyante encore, elle boudait avec une moue gentille, dont elle marquait la ponctuation de ses phrases. Dieudonat, que hantaient les révélations de la Reine et qui écoutait peu, répondit:
—Oui, vraiment, j'ai agi en homme sans cœur.
—Pour sûr, et l'Archiduc est plus gentil que vous, car il fait tout ce qu'il peut pour me plaire, lui; il me dit des compliments qui sont idiots, mais ce n'est pas de sa faute, puisqu'il ne sait pas en inventer de meilleurs, et il m'envoie des bouquets, et il m'offre des bagues, des colliers, des pendants d'oreilles, de tout, et bien d'autres choses, et je m'en moque, parce que je les voudrais de vous, et jamais vous n'avez eu l'idée du moindre rang de perles, ni même d'une fleur qui m'aurait fait plaisir! Vous trouvez ça gentil?
—Monstrueux.
—Là! Vous êtes un monstre et vous en convenez!
—Et vous pouvez aimer un être si méchant?
—Il faut bien, puisque je l'aime.
—Malgré son manque de cœur?
—Ça n'a rien à voir.
—Et pourquoi, petite Aude, à cause de quoi m'aimez-vous?
—Vous le savez bien, fat, et vous voulez me le faire redire.
Elle lui prit les mains, l'attira vers elle, le fit asseoir à ses côtés, sur les coussins que, tout à l'heure, la Reine avait creusés de ses formes plus amples, et elle gazouillait:
—Parce que je te trouve joli, oh! joli, si joli! Toutes, nous te trouvons joli! Il y en a qui aiment tes yeux, il y en a qui aiment tes mains; et d'autres, c'est ta voix qu'elles adorent, et puis d'autres...
—Et la petite Aude?
—Moi, c'est ton nez, dont je raffole! Et tes cheveux aussi... Quand j'ai vu tes mignonnes narines, qui faisaient ça, comme ça, j'ai compris tout de suite que j'allais t'aimer. Ensuite, au moment où je m'y attendais le moins, et c'est juste le moment où tu me faisais ta révérence, j'ai vu là, au-dessus de ta tempe gauche, là, une mèche de cheveux qui se tortillonnait... Oh! alors, j'ai compris que je t'aimais pour la vie!
—Petite Aude, ne seriez-vous pas un oiseau?
—Plaît-il?
—En sorte que si quelque autre avait mes mignonnes narines, qui font comme ça...
—Vous êtes drôle! Chacun a ses narines, et c'est les vôtres que je veux, celle-là et puis celle-ci...
Du bout de ses doigts roses aux ongles bien polis, elle picorait une narine après l'autre, et le bien-aimé laissait faire, occupé qu'il était à réfléchir sur les causes occasionnelles de l'amour, dont les origines sont si modestes et les conséquences si terribles. Mais la jeune princesse, impatientée de cette rêverie trop longue, finit par lui pincer le nez, rageusement. Dieudonat essayait de se dégager, et la pucelle s'animait, les yeux brillants, les dents enfoncées dans lalèvre, et tout son petit corps se trémoussait déjà.
—Futile enfant! dit le philosophe.
Mais sa voix si jolie était nasillarde, car la futile enfant ne lâchait pas le nez du philosophe.
A ce moment, l'eunuque accourut pour la troisième fois, et cria:
—Le Roi, Monseigneur, voici le Roi qui vient!
La princesse lâcha le nez, car elle avait besoin de ses deux mains pour les battre l'une contre l'autre.
—C'est bien fait, que Papa-Roi me trouve ici! Il nous mariera tout de suite, et l'Archiduc déclarera la guerre. C'est bien fait, bien fait!
Dieudonat regardait tristement cette joie.
—Il n'y a pas à nier, dit-il, voilà bien la futilité qu'annoncent les étymologies. Mais il faut maintenant, si je le peux encore, endiguer le torrent de misères qu'elle a déchaîné grâce à moi.
On entendait, au loin, le bruit des hallebardes frappant les dalles du perron pour annoncer l'entrée du potentat. La petite princesse, ravie, scandait du doigt cette musique de menace, et redressait en bataille son joli buste aux seins guerriers. Dieudonat, debout auprès d'elle, attendait.
—Seigneur, mon Dieu, dans cette nuit de lassitude, et seul en face des étoiles, j'ai demandé le suprême bonheur d'amour et vous me l'avez présenté sous trois formes: la continence d'un castrat, la passion d'une femme mûre, la légèreté d'une enfant. Mais je crois comprendre pourquoi l'Eunuque est venu le premier.
La Reine Gaude avait couru chez le Roi Gaïfer.
—Gaude, ma mie, je vous vois là bien en courroux.
—Je quitte Dieudonat.
—En vérité? A cette heure, il est dans son palais et joue aux dames.
La Reine n'était pas d'humeur à plaisanter.
—Sire, on se gausse de toi.
Elle n'eut pas la maladresse de prétendre que le bourreau d'amour l'avait sollicitée, et bien lui en prit, car le roi savait pertinemment qu'elle eût peu résisté. Elle dit:
—Ta Majesté est dupe! Je m'en doutais. J'ai voulu savoir. Je suis allée. Tu n'ignores pas, j'imagine, qu'un dévergondage scandaleux règne dans la maison de cet aventurier et que ses mœurs sont la honte du pays?
—C'est affreux, dit le roi avec tranquillité.
—Mais tu ignores, sans doute, qu'il est décidé à ne plus faire d'or, jamais plus?
—Il le prétendait autrefois, mais j'ai su changer son esprit.
—Tu n'as changé que ses mœurs.
—Cela revient au même, ma mie. Vous n'entendez rien aux affaires du gouvernement; j'ai pourri cet homme et je l'ai dans la main, car entre mille autres cadeaux, je lui ai donné une chose dont on ne se dépêtre plus: des besoins.
—Allez-y voir, beau Sire, et si tu ne me crois pas, fais comme moi: demande-lui ce dont tu as envie.
L'autocrate, inquiet d'abord, puis furieux, ceignit son épée et se précipita chez son fils adoptif. Il fut désagréablement surpris de trouver là sa propre fille, qu'il ne cherchait pas.
—Que fais-tu ici?
—L'amour, papa.
—Nous aviserons plus tard à ce détail. J'ai à régler avec celui-ci, pour l'instant, des comptes d'un autre genre! Est-il vrai...
Mais Dieudonat l'interrompit sans déférence:
—Est-il vrai, ô Roi, que j'aie causé dans ce pays tant de maux et de désespoirs?
—Il s'agit bien de cela! Je ne te reproche rien de ce que j'ai consenti pour ton plaisir: je n'y ai marchandé ni les femmes de mon royaume, ni les hommes qui leur étaient trop proches. Laissons ces balivernes. J'ai soldé d'avance, et l'on me dit que tu refuses de payer à ton tour.
—La douleur des âmes meurtries, ô Roi, comment se paiera-t-elle?
—Avec de l'or, et tu vas m'en donner!
—Jamais plus ma volonté ne produira un gramme d'or.
—Pour un gramme, à ton aise, c'est une montagne qu'il m'en faut!
—J'ai fait serment de ne plus rien donner qui ne fût de moi-même.
—Fort bien pour les femmes, cela, mais ton Roi réclame autre chose.
—L'expiation de mes fautes? Je suis prêt à la subir.
—Pas de phrases, du métal! Regarde par la fenêtre et vois cette montagne aux cimes de granit: ordonne qu'elle soit changée en or!
—Et mes crimes, à ce prix, me seront pardonnés?
—Tout ce que tu as fait, tu pourras le refaire, et tant qu'il te plaira.
Le magicien cacha sa face dans ses mains:
—Dieu juste, qui voyez ce bas monde, vous m'avez appris chez mon père comment l'or désorganise un peuple, et vous m'enseignez à cette heure comment il déprave les âmes; ô Dieu, Conscience suprême qui tolérez ces choses, votre nom serait-il donc Indifférence?
—Es-tu prêt?
Les mains de Dieudonat glissèrent le long de son visage pâle, et il répondit:
—Je suis prêt.
—A l'œuvre donc! Ta vie me répond de ton obéissance. Tes vœux se réalisent: fais ton vœu!
—Le voici: que tu t'asseyes et te taises, mauvais père, mauvais pasteur, et que toute ta Cour vienne céans.
Dans la minute même, la rumeur d'un complot courut dans le palais. Les uns disaient: «Dieudonat s'est emparé du Roi et du sceptre, avec la Reine.» Les autres: «Le Roi a fait jeter Dieudonat en prison, avec la Reine.» Tous se précipitèrent pour congratuler le pouvoir, quel qu'il fût. Ils entrèrent en foule dans la salle d'onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat se tenait debout à sa droite; Aude souriait dans un coin. Leur attitude parut énigmatique; les gens n'y découvraient aucun indice qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans le doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin, Dieudonat prit la parole:
—Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi, votre hôte, nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance; nous avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l'exemple d'une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture, égoïsme libidineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons pénitence par un acte public, et nous vous demandons très humblement pardon.
Le Roi muet s'agitait sur son siège en grimaçant avec des rides torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les effets du remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu'à la dérobée et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se souvînt d'avoir rencontré leurs prunelles.
Dieudonat poursuivit:
—J'ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l'amour est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens, vous apprendrez que toute puissance est misérable, d'autant plus misérable qu'elle paraît plus grande: car celui-ci est un monarque par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur, il avait été simplement portefaix sur le port, il n'aurait pas démérité plus qu'un autre; sa malchance et la vôtre le firent naître sur un trône, et parce qu'il pouvait trop, il a fait plus de mal. J'en ai fait davantage encore, parce que je pouvais davantage: plus puissant qu'un roi, je fus aussi plus détestable, car j'ai désolé deux royaumes.
Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors, on vit Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l'air cette lame invincible, au grand péril des mouches.
—Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n'est pas une preuve: il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu'une faveur du sort te permet de l'ouïr une fois en ta vie, la vérité, sache l'entendre et rougis-en: tu vaudras davantage de savoir le peu que tu vaux!
Le Roi poussa des hurlements; les ducs et pairs n'osaient bouger.
—Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A genoux, comme moi, pour qu'ils nous pardonnent à tous deux. Quand tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t'étonnes d'obéir, parce que tu as l'habitude de commander,mauvaise habitude pour laquelle tu n'étais pas doué. Comprends-le et humilie-toi. Ainsi j'ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche de réparer autant qu'il se pourra les désordres qui furent notre œuvre.
Agenouillés côte à côte, le Prince et le Roi se frappaient la poitrine, mais Gaïfer, en même temps, roulait des yeux exorbités par la fureur. Plusieurs courtisans jugèrent sage de s'éclipser; deux ministres, à voix basse, se confièrent que ce thaumaturge commettait la plus lourde faute en discréditant le pouvoir et ceux qui le représentent; un archevêque hochait la tête avec tristesse.
C'est alors que l'Archiduc fit irruption dans la salle, juste au moment où Dieudonat se relevait pour dire:
—Adieu, vous tous! Je vous laisse un roi moindre et meilleur. Quant à moi, je m'éloigne plus chargé de peines, ô mes frères, qu'aucun de vous, puisque j'emporte dans mon cœur toutes vos peines réunies.
Déjà il se dirigeait vers la porte, mais Galéas-le-Borgne, désireux de triompher sous les regards de la belle Aude, se précipita, l'épée nue, et barra le passage:
—Tu laisses à autrui le soin de réparer tes fautes et de payer tes crimes, et tu t'en vas, lâche! Mais, tu ne t'en iras pas, je m'en charge, et tu expieras!
—Au fourreau, cette épée, mon ami. J'expierai en effet, mais non comme tu penses, car nous ne pensons pas de même.
L'Archiduc voulut raidir son bras qui de lui-même remettait l'épée au fourreau, mais le bras mieux que l'Archiduc savait ce qu'il avait à faire, et rengaina. Tout au moins, le Sérénissime estima qu'il devait frapper le pommeau avec violence, pour témoignerdevant tous de son énergie indomptable: il exécuta ce noble geste, puis redressant le torse, et coulant vers la princesse un regard de son œil unique, il commanda, d'un organe belliqueux:
—Fermez toutes les issues! Arrêtez-le!
Dieudonat répondit doucement:
—Nul ne m'arrêtera, mon ami, et on ne me fera ni rechercher, ni poursuivre, car je le défends, et toi-même seras content de me voir partir.
—Content de ne plus voir ton exécrable face, oui certes, et je ne serai pas le seul!
—Telle jeune fille pourtant en serait chagrinée, puisqu'elle a pris goût au visage que Dieu m'avait donné. Je te le donne à mon tour, afin qu'elle se plaise auprès de toi. Ainsi soit-il!
Aussitôt, les traits de Dieudonat furent ceux de Galéas et le donateur apparut sous les formes de l'Archiduc: borgne et roux, avec une peau couleur de purin, et des lèvres couleur de lilas, il gardait cependant, au fond de son œil gauche, une expression de tendresse et d'intelligence qui rendait supportable l'aspect de ses difformités; son âme idéalisait sa laideur, tandis que la beauté de l'autre restait agressive et mauvaise.
Dieudonat, qui surveillait le renouvellement de l'impérial gentilhomme, ne fut point satisfait de son œuvre; il avait espéré mieux de la métamorphose:
—Voilà donc cette prétendue joliesse pour laquelle des créatures ont dévasté leur vie! Il faut que nous professions pour nous-mêmes une singulière indulgence, car mon pauvre visage m'avait paru plus honorable, dans le temps où il était mien et où je lerencontrais dans les miroirs. J'étais aveugle alors et je ne suis plus que borgne: j'y gagne.
Si le prodige lui parut médiocre, les assistants montrèrent moins d'exigence: un murmure d'admiration, d'inquiétude aussi, se propagea dans la salle d'onyx; tous les pieds reculèrent, écrasant derrière eux des orteils moins rapides, et malgré les ordres de l'Archiduc, malgré les gestes exaspérés du Roi, personne ne se souciait de porter la main sur un homme dont la puissance était manifeste; le prestige du mystère médusait toutes les vaillances, et des guerriers qui n'eussent par bronché devant la pointe des lances se garaient avec épouvante, pour laisser un large passage au départ du sorcier.
La princesse Aude avait tendu les bras et s'était élancée entre les deux rivaux: elle les contemplait tour à tour, mécontente et perplexe, se demandant lequel était son adoré.
Dieudonat la regardait hésiter et souriait: le sourire de ses lèvres mauves était hideux et tendre.
Alors, elle lui dit:
—Vous êtes un vilain. Je vous déteste. Allez-vous-en.
Puis elle se rapprocha de Galéas qui avait désormais les narines voulues, et Dieudonat sortit.
Dans le vestibule, il rencontra les servantes qui guettaient les nouvelles, et qui tremblaient.
—Belles cousines qui me fûtes douces, je vous dis adieu pour toujours.
Elles lui répondirent par une moue, le prenant pour Galéas qu'elles exécraient, à cause de son inimitié pour leur prince chéri: toutes avaient reconnu les vêtements de leur maître et plusieurs reconnaissaient sa voix, mais pas une ne reconnut son âme aufond de sa prunelle. Il en eut un chagrin glacial; une froidure descendit dans son cœur, sur lequel il les avait serrées. Tant de fois ils s'étaient ensemble donné l'illusion de fondre deux corps et deux âmes en un seul être doué d'une âme unique! Rien ne subsiste donc de ces moments sacrés, pas même l'instinct du souvenir qu'une telle communion doit laisser après soi? L'inanité des étreintes le pénétra d'horreur, et il pleura: mais les larmes ne coulaient que de son œil gauche.
—Adieu, Cléanthis; adieu, Lélia; adieu, toutes: vous ne reverrez plus le maître qui était votre ami, et qui renonce à vivre. Mais, avant que je parte, dites-moi donc, comme la princesse, de quoi était fait votre amour, puisqu'il a suffi de modifier un peu de ma couverture extérieure pour vous détacher de ma personne entière?
Elles crurent que Galéas était devenu fou, et, acculées au mur, elles se pressaient les unes contre les autres, pour éviter celui qu'elles allaient pleurer: le prince passa son chemin.
Au vestibule, ses valets, qui déjà connaissaient l'algarade dans les moindres détails, jasaient en groupe; il s'approcha pour les remercier dans un adieu; mais ces laquais, si obséquieux la veille, le toisèrent avec insolence; ceux pour lesquels il avait eu plus de bonté que pour les autres lui marmonnèrent une injure. Un seul le suivait de loin, en rasant les murailles, et le rejoignit par derrière:
—Monseigneur...
Touché de ce courage et de ce dévouement, le Prince se retourna et fut heureux de reconnaître le Chef des eunuques.