Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l’encre de Chine, que Rodolphe Bresdin. Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il remplace la multiplicité des touches du pinceau, par l’infinité des traits de la plume, et nous offre ainsi, au lieu d’un canevas merveilleusement émaillé de laines vives, une toile incroyablement embrouillée de fils obscurs.
C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur d’une gloire ébauchée, et de chercher à mettre en plus nette lumière, des figures familières à la seule élite. D’aucune part, on ne nous en sait gré. Ceux qui savouraient, entrerare few, une œuvre assez ignorée, seraient presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer.Ils répétaient après Baudelaire : « C’est le petit nombre des élus qui fait le Paradis ! »
Les autres, qui n’admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d’en avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement, ces plaisantes gageures n’ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de critique, suscités par une renomméein fieri: un des plus nobles offices de nos Lettres.
Une caractéristique des talents dont la forme un peu ésotérique nous occupe, c’est précisément d’avoir toujours eu, de leur vivant, un héraut, d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste pour longtemps drapé dans le linceul d’art, que lui a tissé et brodé la seule clairvoyante pitié d’un contemporain magnanime.
Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly ; Baudelaire, pour Guys. Pour Bresdin, ce fut Banville.
Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt qu’aux pages supérieures que nous dirons, à unfactumde moindre importance, dont l’écrivain,d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement saréputation, mais sacarrière:
« Ces contes — écrit Champfleury, dans sa préface — qui ont décidé de la destinée de l’auteur… » Et plus loin : « Chien-Caillou, patronné par Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre ; l’auteur ne l’a pas oublié, et remercie ses amis connus ou inconnus, etc… »
Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier l’artiste vrai, « l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc, comme le tombeau d’un pharaon », selon l’expression de Banville ; l’homme à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au détriment du lion lumineux ; de nous faire admirer non loin d’un petit Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.
Tels sont les redressements dont il importe derebouter à temps les opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment : les légendes ; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière : « mon amie, montez plus haut ! » que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri difficultueux et peu rémunérateur desdisjecta membrad’une renommée encore hésitante et diffuse.
Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions, et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et vénérable.
Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des concierges,du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret : « Chingakgouk, bon vin, sert à boire et à manger. »
La nouvelle, je ne fais que la rappeler ; elle est à lire et, pour beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique : « Cette histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus tard. »
Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu trop « amusantes », et dont il ne paraît point que le récit l’aitamusé, personnellement.
Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite « une chambre de quarante francs par an ». Elle est meublée d’un lit de miséreux, et d’une échelle à « marches plates servant d’étagère », sur laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste : quelques planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour tirer lesépreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant, modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom deMaître au Lapinrecueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie. — Un troisième et dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis.
Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, « quelque chose d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux », qu’il revend deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. « Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La plupart des gens n’y auraient rien vu ; les véritables amis de l’art y découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de difficultés. »
Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit de contribution pour l’histoire de Bresdin.
Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir son héros aveugle, surcette poignante apostrophe : « Ah ! dit-il en poussant un grand cri, je ne vois plus… » c’est que ceLamma Sabachtanide l’art a précédé telle situation qui nous émeut dansLa Lumière qui s’éteint, le beau roman de Kipling.
Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent acceptables.
M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous représente Rodolphe Bresdin « d’une honnêteté niaise et sublime ». A vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase caractéristique de la vie duMaître au Lapin. Le compagnon de Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère ; Bresdin lui a réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent Paris à Toulouse ; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but. Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure,moyennant cinq francs par an, le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier « moitié terre et moitié chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de labeur. » Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir,soi et lui« exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à la plume… » — et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard.
Au bout de ces cinq années de stage à « s’asseoir avant d’entrer, aux portes de la ville » Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. « Pour la première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit… le propriétaire l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques branches mortes ramassées dans le verger. » Et le voilà installé dans son recoin qui lui semble royal, — d’ailleurs, selon son goût, — à « travailler, inconnu et admirable » suivant la juste expression de son historien d’alors, entreson lapin et une rainette, qui constituent, en ce temps-là, toute sa famille.
Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître M. Dusolier.
Un autre biographe lui succède ; car le sort qui paraît se divertir à fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste, mais effectif évangile.
Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.
Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de caractère déjà observés, complèteront la figure.
Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). « A vingt ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, ilhabitait un grenier, un galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules, faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la tannerie. »
Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail, dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez plutôt :
« Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M. Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la demeure d’un artiste ; elle était divisée en deux pièces. Celle où il travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisirà commander à tous ces animaux… » Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en déclarait surpris : « J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin, et la meilleure des boissons… » une eau de source dont il exaltait le mérite, affirmant « qu’elle contenait une infusion bienfaisante des diverses feuilles qui y tombaient. »
Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de Bresdin, lelamentode ces cruelles années.
Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli.
On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend, Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois « muni d’un dessin qu’il met en vente. »
« Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez », répond-il à un amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même lesquatre cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur déplaisait. — « Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art ! » — Et deux jours après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.
Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire le bien avec délicatesse.
Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte quatre cents francs, au nom de la « cousine du tyran ». Pourquoi justement cette somme ? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux, suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée. Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le comprendre,bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial, avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait : « la première épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain… le pauvre homme était si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser entrer dans la cour ! »
Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin : les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles de ce crucifié de l’existence.
La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de « l’amertume de sa position », et, dans le même instant, nous révèle sa propre charité. Pauvre (et quel pauvre !) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit d’un Polonais, qu’il appelle« pauvre Pologne » et qui vient le trouver pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires…
« Il tombe sur mon pain —remarque drôlement l’auteur de la lettre— et y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et bagages ; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes pourront bien y passer aussi, sans que lessteamersaient jamais besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées. » —Et il ajoute: « Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen… le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très honnête, Pologne, — ce qui est à considérer. — Je dois l’emmener avec moi en Amérique, l’année prochaine… »
« Il tombe sur mon pain —remarque drôlement l’auteur de la lettre— et y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et bagages ; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes pourront bien y passer aussi, sans que lessteamersaient jamais besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées. » —Et il ajoute: « Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen… le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très honnête, Pologne, — ce qui est à considérer. — Je dois l’emmener avec moi en Amérique, l’année prochaine… »
J’insiste sur ce point de beauté morale, qui nous donne à constater que si, comme l’écrira plus tard Banville « cet esprit est taillé dans le roc, comme le tombeau d’un Pharaon », ce cœur est aussi pénétré d’amour, comme le nid d’une colombe.
Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, constamment manifeste chez Bresdin, qui, selon Banville encore « s’est exilé, pendant de longues années, non pas dans une province, non pas dans une campagne, mais dans une forêt… pastout à fait comme Alceste, pour avoir seulement la liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment entrât pour beaucoup dans la résolution prise ». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, au cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, lors du baptême de son premier enfant, prend cette forme particulière : la marraine choisie n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes garanties de moralité, il la remplaça, séance tenante, par une fillette de dix ans qu’il alla quérir sur ce propos : « Puisque vous prenez la chose au sérieux, je ne peux permettre que ma fille reçoive le premier sacrement, soutenue par des mains impures. » Enfin, nous voyons s’ébaucher dans la dernière phrase de la lettre précitée, cette Amérique idéale qui fut une des illusions de ce génie enfant, ensemble borné et vaste.
« L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu… en me reportant vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du Créateur. — Ah ! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force, comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur existence. N’est-cepas enviable, et bien capable d’émouvoir tout homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront qu’il faut hurler avec les loups ; moi je pense qu’il vaut mieux les tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous permet pas de pouvoir les museler. »
« L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu… en me reportant vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du Créateur. — Ah ! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force, comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur existence. N’est-cepas enviable, et bien capable d’émouvoir tout homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront qu’il faut hurler avec les loups ; moi je pense qu’il vaut mieux les tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous permet pas de pouvoir les museler. »
[17]On rétablira aisément la construction de cette phrase et de quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer l’éloquence.
[17]On rétablira aisément la construction de cette phrase et de quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer l’éloquence.
Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné faute d’argent.
« Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu — ô prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur l’exploitation ! — j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente francs… moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travaillerle moëllon lithographiquepour amasser mon voyage, et probablement celui des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la concession. »
« Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu — ô prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur l’exploitation ! — j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente francs… moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travaillerle moëllon lithographiquepour amasser mon voyage, et probablement celui des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la concession. »
Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet que nous voyons fluctuer au cours des lettres. En 1866 :
« La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si cher que les vieux amis ne s’écrivent plus, — ce qui prouve à la fois la force des événements, et la faiblesse des sentiments ! »Et tout de suite après cette boutade: « Ma pauvre femme et moi nous désirons d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons. »
« La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si cher que les vieux amis ne s’écrivent plus, — ce qui prouve à la fois la force des événements, et la faiblesse des sentiments ! »Et tout de suite après cette boutade: « Ma pauvre femme et moi nous désirons d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons. »
Une autre lettre de la même année, débute ainsi :
« Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans deux mois, au plus tard ; je devais partir le 20 septembre, mais ayant appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde mon voyage — d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la somme nécessaire, aient été couronnés de succès.Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux environs. »
« Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans deux mois, au plus tard ; je devais partir le 20 septembre, mais ayant appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde mon voyage — d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la somme nécessaire, aient été couronnés de succès.
Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux environs. »
Mais toujours l’auteur de tant deFuites enÉgyptevoit se refuser à lui, cette fuite en Amérique tant désirée.
C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le Canada. De ce voyage — qui sans doute ne fut pas heureux — nous ne connaissons guère que le retour : « Il y a dix ans (vers 1876) dans une brasserie fréquentée par les peintres — écrit Paul Arène en sonParis Ingénu (Un Vieil Artiste)— près d’une gare, quelques amis s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune. »
Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les souffrances ; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est pas sans les aggraver.
La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été question. Suivons-la : « Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance.Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en souffrait beaucoup. » Une lettre de 1862, touchante d’espérance combative, s’exprime ainsi :
« J’ai déjà passé un traité avec une Revue (La Revue Fantaisiste) : deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque. — Voilà donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille. — Je m’ennuie affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler ; il me tarde de pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien s’ennuyer aussi. »
« J’ai déjà passé un traité avec une Revue (La Revue Fantaisiste) : deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque. — Voilà donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille. — Je m’ennuie affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler ; il me tarde de pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien s’ennuyer aussi. »
En 1865 :
« Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette fois, grâce à Dieu, est un garçon ; qu’il a un mois, paraît très bien portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère…, que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié. »
« Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette fois, grâce à Dieu, est un garçon ; qu’il a un mois, paraît très bien portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère…, que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié. »
En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26 mars 1831.
Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je l’ai dit, au héros de Kipling.
« Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours : j’en souffre beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel état de choses.« Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades ; que la saison n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse, depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me donne des nausées.« Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin qui n’est pas ordinaire : il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement ou me guérirait. « Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou guéris. » J’espère donc qu’il meguérira d’une façon ou d’une autre. De temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire…« Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans ? Avant, je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant, tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues… »
« Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours : j’en souffre beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel état de choses.
« Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades ; que la saison n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse, depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me donne des nausées.
« Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin qui n’est pas ordinaire : il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement ou me guérirait. « Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou guéris. » J’espère donc qu’il meguérira d’une façon ou d’une autre. De temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire…
« Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans ? Avant, je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant, tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues… »
Encore une épître :
« Les yeux ne veulent pas dessiner du tout ; ils sont de plus en plus divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher. »
« Les yeux ne veulent pas dessiner du tout ; ils sont de plus en plus divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher. »
Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870 :
« La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer, la paix va se faire.« Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre !« Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces tortures.« Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur leur ferraille ; tiens-toi bien, vieux Caillou !« A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieusait, et peut seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens. Hélas ! pourrai-je encore y revenir ? »
« La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer, la paix va se faire.
« Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre !
« Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces tortures.
« Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur leur ferraille ; tiens-toi bien, vieux Caillou !
« A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieusait, et peut seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens. Hélas ! pourrai-je encore y revenir ? »
Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.