«Mon cher ami,« Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. ½ à l’atelier, Rue de la Sorbonne, voulez-vous y venir ?Tout à vous,Chaulnes.Jeudi matin. »
«Mon cher ami,
« Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. ½ à l’atelier, Rue de la Sorbonne, voulez-vous y venir ?
Tout à vous,
Chaulnes.
Jeudi matin. »
Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à 1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici la genèse. Jeune alors, ettrès féru de poésie parnassienne, j’en étais à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait, entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.
Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes descriptions ont été tracées.
De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées. J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci, partiellement représentative de son art : « Une voix douce, musicale, inoubliable », écrit Monsieur André Gide. « Son aspect, ajoute Monsieur Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité,ennemi de toute pose et de tout geste dramatique. » Et plus loin : « Un geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait parfois une mystérieuse solennité. » Monsieur Mauclair est plus étendu : « sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée… comme dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni précieux… » — « un peu de prêtre, un peu de danseuse », écrit à son tour, du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges Rodenbach, « l’aigu et fluide enchanteur desVies Encloses», selon une expression de Mallarmé lui-même.
Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et corrélatifs,de visuobservés, puis notés de souvenir par des assidus, moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, « que leur met en esprit l’amitié » scolastique :« on a tout le temps désormais pour parler de son œuvre ; ceux qui viendront après nous pourront mieux en parler encore… » formule le premier ; et le second : « d’autres analyseront son art si noble », ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de nous parler excellemment de « l’effrayante densité que laisse aux mots (dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure », et Monsieur Mockel de définir avec exactitude cette « pensée dont il (Mallarmé) restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en aiguiser mieux la pénétrante vigueur » ; aussi, cet « art hermétique et distant » qui « choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point tenté d’avilir son art » en des temps qui n’« accueillent avec joie que les formes les moins nobles » de la poésie. Mais à peine d’exemples, au cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme : « il forçait à aimer plus qu’on n’avait admiré », un très noble vers inconscient, un de ces alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des poètes : « Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre. » Heureuxdéjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge !
Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la funéraire libation de son personnel regret, nous livre de caractéristiques formules de l’art de son Maître : « Le langage parlé, à ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit » et il demeurait « courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation de rêve et de style. » Des citations développées et bien choisies viennent corroborer ces justes expressions, de « leur syntaxe elliptique et très concentrée ». Ledémon de l’ellipse, ce mot avait déjà été prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.
Je préfère les conclusions de nos jeunes[19]commentateurs, plus poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé, cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle « s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrerintimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa, d’un Laplace, ou dans une géométrie. » Je goûte fort aussi cette réflexion de Monsieur Mockel : « Qu’on ne soutienne pas que cela n’est point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en désarroi, car ils leur ont donné des noms : l’ellipse, la synchise, l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu besoin. »
[19]Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
[19]Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire : le but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition enseignante et la précieuse linguistique de laTentation de Saint Antoineou d’Émaux et Camées, par exemple, méritera pour le moins, le titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé ; cedistinguoest nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’onl’a insinué) que d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif, mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et circonvallations, qui songe à le contester ? Pas plus qu’à en infliger la lecture aux amateurs dustyle coulantou, à ces producteursnaturellement compliqués, si justement définis par Gautier dans la préface desFleurs du Mal, de nous offrir leur pensée tout couramment éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve tant de chalands pour l’écriturediluée, tant de poètes et de prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens poursuivi finitpresque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence redonnera du ton aux veules phraséologies.
[20]Ils ont fait leur apparition.
[20]Ils ont fait leur apparition.
Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit peut-être nécessaire ; quelques suppressions, par des incendies de librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes d’une purebeauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant decrises.
J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le caractérisent bien : alambic et quintessence. Abstracteur de quintessence, s’il en fut jamais ! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin, — qui fut aussi l’ami de Mallarmé :Janua aperta ad hortum regis conclusum: La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.
Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à un jardinà la Française; et cette comparaison me mettrait d’accord avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art ce brevet de nationalitéet ce titre d’origine. Les ormes et les ifs taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides, n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute, comme le fait justement un des écrivains cités plus haut : « Les couleurs y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la transparence, et sans qu’un relief les trahisse. »
J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler, telles que des poissons sous la glace.
La même similitude nous reporte vers les sommets : la raréfaction des idées est proche de la raréfaction de l’air ; la condensation des formes, si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence. La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de néologismesni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach, prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut, on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.
Je ne crois pas[21]pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à l’Euphuismeproprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur del’Après-midi d’un faune, etEuphues, le héros de John Lillie, pas plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott. Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en sesconcetti, d’autre ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et par les princes, comme de ce Seigneur : « Il est trop précieux, trop orné, trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire… le fil de sa verbosité est plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés fanatiques… Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre, quelle est la girouette, quelest le coq de clocher qui en est l’auteur ? Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle ?… Cet homme sert-il Dieu ?… Il ne parle pas comme une créature de Dieu. » — Lecteurs malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé l’apostrophe d’Hugo : « Prends garde à Marchangy !… »
« Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris ! »
« Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris ! »
[21]Je suis même persuadé du contraire.
[21]Je suis même persuadé du contraire.
Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles : en voici des plus gracieux :
« Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,De qui l’extase pure est de peindre la fin,Sur ses tasses de neige à la lune ravie,D’une bizarre fleur qui parfume sa vieTransparente, la fleur qu’il a sentie enfant,Au filigrane bleu de l’âme se greffant.… je vais choisir un jeune paysageQue je peindrais encor sur les tasses, distrait.Une ligne d’azur mince et pâle seraitUn lac, parmi le ciel de porcelaine nue,Un fin croissant perdu par une blanche nueTrempe sa corne calme en la glace des eauxNon loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux. »
« Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,
De qui l’extase pure est de peindre la fin,
Sur ses tasses de neige à la lune ravie,
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
… je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un fin croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux. »
Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son œuvre, parue dans l’année 66 duParnasse Contemporain, et couronnent la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez Baudelairiennes.
J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop gaie :
A CELLE QUI EST TRANQUILLE
« Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bêteEn qui vont les péchés d’un peuple, ni creuserDans tes cheveux impurs une triste tempêteSous l’incurable ennui que verse mon baiser.Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songesPlanant sous les rideaux inconnus du remords,Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.Car le Vice, rongeant ma native noblesse,M’a comme toi marqué de sa stérilité ;Mais tandis que ton sein de pierre est habitéPar un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,Ayant peur de mourir lorsque je couche seul. »
« Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.
Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M’a comme toi marqué de sa stérilité ;
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul. »
Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, parmi ceux qui me semblent devoir se parfiler, un jour, en l’anthologie de notre Syrus, dans le sonnetVere novo:
« Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, lasEt creusant de ma face une fosse à mon Rêve… »
« Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las
Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve… »
Encore, ce vers oùl’Azurs’obstine à percer l’enveloppant plafond de ténèbres, tramé par les nuages et les fumées :
« Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux. »
« Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux. »
Et, dans la pièceLes Fleurs:
« Pour le poète las que la vie étiole. »
« Pour le poète las que la vie étiole. »
N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, lequel
« Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs »,
« Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs »,
non moins que ce doux fronttaché de son, dans lequel le rêveur peut bien voir
« Un automne jonché de taches de rousseur » ?
« Un automne jonché de taches de rousseur » ?
Voici maintenant, au cours du volume de vers, en un poème d’âpre et nerveuse allure, les douloureux et risibles martyrs duGuignon:
« Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,Égaux de Prométhée à qui manque un vautour. »
« Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,
Égaux de Prométhée à qui manque un vautour. »
Viennent ensuite deux poèmes de plus longue haleine. Le premier est, on peut direle célèbre[22]poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave Moreau en vers, avec ce mérite de ne pas s’être inspiré du peintre. L’héroïne de Mallarmé confère au type biblique ce rajeunissement de l’hybrider du païen Narcisse. Oui, c’est bien une sorte de Narcisse féminin que le personnage ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un peu parent aussi de la Salammbô de Flaubert. Il me semble, et cette explication me paraît tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la propre version de Mallarmé sur le sens de son mythe, que cette Hérodiade nous offre un composé des deux femmes de Machœrons ; non seulement Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse dualité qui exigera la tête de Saint Jean. Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode,sauf par l’indication du caractère qui le doit déterminer. Et je crois qu’il y a lieu de voir, en cette éloquente suppression, une de ces muettes indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer plus haut que le verbe. Il s’agit donc de livrer énigmatiquement le secret du perversfémininqui doit danser pour la décollation d’un juste. Le poète procède ainsi, il nous montre une jeune Vierge mystérieusement, furieusement jalouse de sa propre virginité, jusqu’à repousser avec épouvante les gestes de sa vieille nourrice qui s’offre à la coiffer et à l’oindre : « Reculez ! », s’écrie la farouche Hérodiade,
« O femme, un baiser me tûrait.Si la beauté n’était la mort… »
« O femme, un baiser me tûrait.
Si la beauté n’était la mort… »
[22]Il l’est devenu.
[22]Il l’est devenu.
Et comme la servante se rapproche :
« Arrête dans ton crime,Qui refroidit mon sang vers sa source ; et réprimeCe geste…Ce baiser, ces parfums offerts…… cette main encore sacrilège.Car tu voulais, je crois, me toucher… »
« Arrête dans ton crime,
Qui refroidit mon sang vers sa source ; et réprime
Ce geste…
Ce baiser, ces parfums offerts…
… cette main encore sacrilège.
Car tu voulais, je crois, me toucher… »
Mais la nourrice insiste :
… « J’aimeraisÊtre à qui le Destin réserve vos secrets.
… « J’aimerais
Être à qui le Destin réserve vos secrets.
HÉRODIADE
Oh ! tais-toi !
Oh ! tais-toi !
LA NOURRICE
Viendra-t-il parfois ?
Viendra-t-il parfois ?
HÉRODIADE
Étoiles pures.N’entendez pas !
Étoiles pures.
N’entendez pas !
LA NOURRICE
… pour qui, dévoréeD’angoisse, gardez-vous la splendeur ignoréeEt le mystère vain de votre être ?
… pour qui, dévorée
D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
Et le mystère vain de votre être ?
HÉRODIADE
Pour moi.»
Pour moi.»
Je souligne cette réponse, qui est lequ’il mourûtde Mallarmé, et qui nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa nourrice tel motif de sa rétrospective fureur :
« C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis ! »
« C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis ! »
Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar :
« Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouisSans fin dans de savants abîmes éblouis,Ors ignorés, gardant votre antique lumièreSous le sombre sommeil d’une terre première,Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijouxEmpruntent leur clarté mélodieuse, et vous,Métaux qui donnez à ma jeune chevelureUne splendeur fatale en sa massive allure !Quant à toi, femme née en des siècles malinsPour la méchanceté des antres sibyllins,Qui parles d’un mortel devant qui, des calicesDe mes robes, arôme aux farouches délices,Sortirait le frisson blanc de ma nudité,Prophétise que si le tiède azur d’été,Pour lequel par instants la femme se dévoile,Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,Je meurs !J’aime l’horreur d’être vierge, et je veuxVivre parmi l’effroi que me font mes cheveuxPour, le soir, retirée en ma couche, reptileInviolé, sentir en la chair inutileLe froid scintillement de ta pâle clarté,Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !. . . . . . . . . . . . . . . .
« Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale en sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel devant qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Pour lequel par instants la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs !
J’aime l’horreur d’être vierge, et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé, sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté,
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
. . . . . . . . . . . . . . . .
Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers :
« l’azurSéraphique sourit dans les vitres profondes »,
« l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes »,
le suprême aveu de la vierge s’exhale, son « suprême sanglot meurtri », avec le dernier accord du poème :
« Vous mentez, ô fleur nueDe mes lèvres ! j’attends une chose inconnue,Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtrisD’une enfance sentant parmi les rêveriesSe séparer enfin ses froides pierreries. »
« Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres ! j’attends une chose inconnue,
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries. »
C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord ; mais leur répercussion leur survit ; elle ébauche le secret, lequel, je le tiens du poète lui-même,n’est autre que la future violation du mystère de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la mort ce seul sacrilège ; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se perpétuer le souvenir de la vierge entrevue.
Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley.
L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale d’un Debussy, est cetAprès-midi d’un Faune, dont je pus encore me procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition, sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné de rose et de noir.
Je n’essaierai pas detraduirecetteÉglogue; la pensée du poète commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes.
En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet exemple.
Avecl’Après-midi, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond toujours scrupuleusementprosodique, des courants d’idées circulent, tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre ; mais que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette « clarté qui vient par surprise », dans certain vers d’Hugo.
Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses
« De la langueur goûtée à ce mal d’être deux » ;
« De la langueur goûtée à ce mal d’être deux » ;
un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici les plus claires :
« Je t’adore, courroux des Vierges, ô déliceFarouche du sacré fardeau nu qui se glissePour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclairTressaille ! La frayeur secrète de la chair :Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide… »
« Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! La frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide… »
Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque :
« Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,Pour bannir un regret par ma feinte écarté,Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe videEt, soufflant dans ses peaux lumineuses, avideD’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers. »
« Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers. »
Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien :
« Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure »,
« Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure »,
puis :
« A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,Une fête s’exalte en la feuillée éteinte… »
« A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,
Une fête s’exalte en la feuillée éteinte… »
En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui, nommant le baiser
« ce doux rien par leur lèvre ébruité »,
« ce doux rien par leur lèvre ébruité »,
n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit :
« Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer… »
« Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer… »
Couronnons cette série de citations avec cette charmante
SAINTE
« A la fenêtre recélantLe santal vieux qui se dédoreDe sa viole étincelantJadis avec flûte ou mandoreEst la Sainte pâle, étalantLe livre vieux qui se déplieDuMagnificatruisselantJadis selon vêpre et complie :A ce vitrage d’ostensoirQue frôle une harpe par l’AngeFormée avec son vol du soirPour la délicate phalangeDu doigt que, sans le vieux santalNi le vieux livre, elle balanceSur le plumage instrumental,Musicienne du silence. »
« A la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore
Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
DuMagnificatruisselant
Jadis selon vêpre et complie :
A ce vitrage d’ostensoir
Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange
Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence. »
J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée de vitraux, une extatique Cécile, les mains détachées de sa viole en un geste d’élévation vague, semblant frôler un invisible instrument que le poète devine être l’aile d’un ange, divine harpe aux cordes de plumes, résonnant sans voix en deux derniers vers, l’un de concise description, l’autre de pénétrant mystère.
Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme de Mallarmé, c’est la possibilité pour lui, de se concilier avec certain grotesque voulu, ou des mots grossiers ; ainsi, ces enfants
« Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare…Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,Des marmots, des putains… »
« Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare
…
Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,
Des marmots, des putains… »
Les deuxChansons basoffrent un typique exemple de ce comique singulier, à la fois gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et funambulesque (c’est dire Banvillesque).Le Savetier:
« Le lys naît blanc, comme odeurSimplement je le préfèreA ce bon raccommodeur. »
« Le lys naît blanc, comme odeur
Simplement je le préfère
A ce bon raccommodeur. »
Quant àla Marchande d’herbes aromatiques, elle n’est autre qu’une jeune débitante de cette lavande destinée à parfumer des endroits secrets ; mais le poète lui conseille plutôt de la piquer dans sa chevelure pour
« Que le brin salubre y sente…Ou conduise vers l’épouxLes prémices de tes poux. »
« Que le brin salubre y sente
…
Ou conduise vers l’époux
Les prémices de tes poux. »
Il est intéressant de placer en regard de ce bizarre filon la très gracieuse veine de madrigal qui fut une grâce de notre auteur.
Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type accompli. Il en existe deux versions ; je citerai la première ; outre qu’elle est plus à mon goût, elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. Mallarmépolissaitetrepolissait, resserrant sans cesse sa pensée, on sait avec quelle insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il advint, notamment, à Ronsard.
Écoutez le
PLACET FUTILE
« J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’HébéQui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbéEt n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvresEt que pourtant sur moi ton regard est tombé,Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !Nommez-nous, vous de qui les souris framboisésSont un léger troupeau d’agneaux apprivoisésQui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.Nommez-nous… et Boucher, sur un rose éventailMe peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires. »
« J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé
Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.
Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé
Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.
Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres
Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !
Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés
Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés
Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.
Nommez-nous… et Boucher, sur un rose éventail
Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,
Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires. »
Voilà bien notre Faune de Rambouillet ; c’est terriblement précieux, mais vraiment joli, bien notamment le huitième vers, et le dernier.
Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qui va nous révéler, dans son caractère, comme dans son œuvre, un Mallarmé moins connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage mythique (je ne dis pas mystique) lequel, s’il avait existé, ce qui est peu probable, aurait joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre poète, le rôle d’une Béatrix profane, un contemporain composé de la Cynthia d’Ovide, de la Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. La dame, que nous appellerons, si vous voulez, Chéry-Legrand, outre le placet ci-dessus et telles autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui ne figurent pas dans l’édition de Déman, et qui sont, sinon tout à fait inédits, du moins plus ignorés.
SONNET A ELLE
« O si chère de loin et proche et blanche, siDélicieusement toi, Chéry, que je songeA quelque baume rare, émané par mensongeSur aucun bouquetier de cristal obscurci.Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voiciToujours que ton sourire éblouissant prolongeLa même rose avec son bel été qui plongeDans autrefois, et puis dans le futur aussi.Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendreOu de quel dernier mot t’appeler le plus tendreS’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.N’était, très grand trésor et tête si petite,Que tu m’enseignes bien toute une autre douceurTout bas par le baiser seul dans les cheveux dite. »
« O si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Chéry, que je songe
A quelque baume rare, émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.
Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
La même rose avec son bel été qui plonge
Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.
Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre
Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.
N’était, très grand trésor et tête si petite,
Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite. »
SONNET DU 1erJANVIER 1888
« Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammantLa rose qui, cruelle ou déchirée et lasseMême du blanc habit de pourpre, le délacePour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.Oui, sans ces crises de rosée ! et gentimentNi brise si le ciel avec, orageux, passe,Jalouse d’apporter on ne sait quel espaceAu simple au jour le jour très vrai du sentiment.Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque annéeD’où sur ton front renaît la grâce spontanéeSuffise selon quelque apparence, et pour moi,Comme un éventail frais dont la chambre s’étonneA raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,Toute notre native amitié monotone. »
« Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant
La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse
Même du blanc habit de pourpre, le délace
Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.
Oui, sans ces crises de rosée ! et gentiment
Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,
Jalouse d’apporter on ne sait quel espace
Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.
Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année
D’où sur ton front renaît la grâce spontanée
Suffise selon quelque apparence, et pour moi,
Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne
A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,
Toute notre native amitié monotone. »
Le 1erjanvier 1889 est fêté par cette
CHANSONsur un vers composé par Chéry.
« Si tu veux nous nous aimeronsAvec la bouche sans le dire,Cette rose tu l’interrompsEt verses du silence pire.Aucuns traits émanés si promptsQue de ton tacite sourire,Si tu veux nous nous aimeronsAvec la bouche sans le dire.Muet, muet entre ses rondsSylphe dans la pourpre d’empireUn baiser flambant se déchireJusqu’aux pointes des ailerons.Si tu veux nous nous aimerons. »
« Si tu veux nous nous aimerons
Avec la bouche sans le dire,
Cette rose tu l’interromps
Et verses du silence pire.
Aucuns traits émanés si prompts
Que de ton tacite sourire,
Si tu veux nous nous aimerons
Avec la bouche sans le dire.
Muet, muet entre ses ronds
Sylphe dans la pourpre d’empire
Un baiser flambant se déchire
Jusqu’aux pointes des ailerons.
Si tu veux nous nous aimerons. »
Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques pleins de badinages[23],où passe comme un souffle desChansons des Rues et des Boiset qui se posent, tels que des papillons, sur des livres, des éventails, des photographies ;
[23]Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.
[23]Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.
« Pour un lotus bleu, don inepte,La blonde StarnabuzaïLe recevait comme on accepteUn abbé qui n’est point haï »,
« Pour un lotus bleu, don inepte,
La blonde Starnabuzaï
Le recevait comme on accepte
Un abbé qui n’est point haï »,
écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi, « pour le don inepte » et galant de tous les menus lotus bleus que nous allons effeuiller, que notre « poète un peu moins qu’un abbé » dut être reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve.
« Un mot au coin que j’avertisse :La dame qu’ici vous voyez,Dans la fresque du PrimaticeA des cheveux blonds déployés. »
« Un mot au coin que j’avertisse :
La dame qu’ici vous voyez,
Dans la fresque du Primatice
A des cheveux blonds déployés. »
« Blanche Japonaise narquoiseJe me taille dès mon leverPour robe un morceau bleu turquoiseDu ciel à qui je fais rêver. »
« Blanche Japonaise narquoise
Je me taille dès mon lever
Pour robe un morceau bleu turquoise
Du ciel à qui je fais rêver. »
« Sans les mettre dans vos souliersComme Noël aux châtelaines,Déesse, il sied que vous fouliezDe votre pas nu ces fleurs vaines. »[24]
« Sans les mettre dans vos souliers
Comme Noël aux châtelaines,
Déesse, il sied que vous fouliez
De votre pas nu ces fleurs vaines. »[24]
[24]En envoyant des fleurs.
[24]En envoyant des fleurs.
« Lilith[25]confie à votre soinLe rejeton qu’elle a fait naître,Pour qu’assis en un petit coin,Ainsi vous revoyiez son maître. »
« Lilith[25]confie à votre soin
Le rejeton qu’elle a fait naître,
Pour qu’assis en un petit coin,
Ainsi vous revoyiez son maître. »
[25]Chatte de Mallarmé.
[25]Chatte de Mallarmé.
« Ta lèvre contre le cristalGorgée à gorgée y composeLe souvenir pourpre et vitalDe la moins éphémère rose. »[26]
« Ta lèvre contre le cristal
Gorgée à gorgée y compose
Le souvenir pourpre et vital
De la moins éphémère rose. »[26]
[26]Avec un verre d’eau.
[26]Avec un verre d’eau.
« Voici la date, tends un coinDe ta fraîche bouche étonnéeOù la nature prend le soinDe te rajeunir d’une année. »[27]
« Voici la date, tends un coin
De ta fraîche bouche étonnée
Où la nature prend le soin
De te rajeunir d’une année. »[27]
[27]1eravril 1887 — (Jour de la naissance de la Dame).
[27]1eravril 1887 — (Jour de la naissance de la Dame).
« Paon[28], nous voici, par la merveilleDe ton beau rire et du printemps,Ramenés tous deux à la veilleDu jour où tu n’as que vingt ans »[29].
« Paon[28], nous voici, par la merveille
De ton beau rire et du printemps,
Ramenés tous deux à la veille
Du jour où tu n’as que vingt ans »[29].
[28]Nom d’amitié donné à la Dame.
[28]Nom d’amitié donné à la Dame.
[29]1eravril 1889.
[29]1eravril 1889.
« Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,N’allez pas vous enfuir demain,Et le ciel reprendra ses fêtesSur un geste de votre main »[30].
« Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,
N’allez pas vous enfuir demain,
Et le ciel reprendra ses fêtes
Sur un geste de votre main »[30].