Chapter 6

Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes — la collection Humbert, contenant la grandeFemme au bain, précédemment décrite, les collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq peintures — n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître, ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont, grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique principalement, la réunion d’œuvres de l’illustreFlamand est encore sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que, d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de diffusion par des sélections distinctes.

Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.

Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages ; mais de là au charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire, n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblementdéfinie. Un jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot profond : « L’expérience de toute une vie ! »

Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle expression : il parle d’uneatmosphère saturée de solennité. Il y a de cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais ; une édification d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables aspects de l’opinion humaine.

L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine quelques dissidences, faute d’examen ; tout au plus une ou deux fausses notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que d’excellents articles ! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé « par l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie un peu étouffée des appartementsbien clos, par une touche exacte et pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son relief. » Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair. Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir « les pâtes étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les choses sobrement représentées sans encombrement ni excès ». De la seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve, « qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui ».

Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée, ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le morceau sur ces « tableaux d’une forme dense, d’une coloration harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles, désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les décors,les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates, tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient.

« Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée, semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux accords ; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente, et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces toiles aux détails savammentdisposés, gardant juste leur importance ; admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles, nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation, les autres frémissantes de volonté.

« C’estLa Dame rose, si solide sous ses dentelles légères ; c’est la femme effondrée au retour du bal ; c’est la lecture au coin du feu ; c’est cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet ; c’estLa Femme à la harpe, en robe de soie verte ; c’est ce chef-d’œuvre deLa Jeune Mère, qui donne le sein à l’enfant goulu, scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance ; c’estLa Dame aux cerises; c’est cette merveille desDerniers jours du veuvage, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la table ;c’est cette autre merveille complète de laLettre de faire-part, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète ; c’est cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui. »

Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non, encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je l’ai écrit ailleurs : « quels plus dramatiques combats, quelles submersions plus poignantes ?[4]»

[4]Page 21.

[4]Page 21.

Et celeitmotivdu billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en une acception fortexceptionnelle : c’est un petit chien qui fait le beau pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre encore sous les espèces de cepoulet, entre les moustaches du roquet debout devant Ève.

Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition Stevens aussi désorientés que la noce deL’Assommoirdans le Louvre, et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit : un Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un Stendhal, j’admettrai la similitude.

Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait inappréciable ; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que « la capacité de leur esprit,se hausse » et se borne à reprocher aux robes à volants de n’être pas des jupesbonne femme.

Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué. L’une d’elles trouve cette pittoresque expression : « la carapace des cachemires », et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies élégantes.

Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du Quai Malaquais, des notations antérieures.

Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes, qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose ? On pourrait tout d’abord répondre que leBlue Boyne fut pas baptisé autrement, non plus que l’Hommeau gantdu Titien, lequel cependant ne manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête ; et que tant de Madones auvoile, à lachaise, auraisin, auchardonneret, aupoisson, ausinge, aulapin, auraient peut-être fait plus respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste, que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, leNaufrage de la Méduseou leProméthéede Salvator Rosa, ne l’emporte en pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le tableau s’intitule simplementRetour du Bal, comme plusieurs des compositions de notre grand féministe. « Femme effondrée au retour du bal », Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette désignation. Je l’appellerais :L’Atterrée. C’est le plus poignant des petits drames que peignit Stevens ; celui-là rédige en grand sinistre une de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deuxDouloureuse Certitude, exposées dans les mêmes galeries, en offrent deuxexemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin, les a-t-il vues ? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie. Dans le détail de l’ajustement — car ces douleurs sont élégantes, et c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance demeurée humaine — j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu fané, d’une fleur de bouillon blanc ; ou, mieux encore, de la coque diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente ; variations sur le même sujet ; ce n’estpas un autre modèle, et la toilette est pareille ; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus concentrée, plus intense.

Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau charmeur.L’Atterrée, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de cruauté :

« Le sourire défaille à la plaie incurable. »

« Le sourire défaille à la plaie incurable. »

Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir le bonheur.

Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page magistrale, audacieusement intitulée :Tous les bonheurs. J’imagine que Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au dehors ; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant le poing de plaisir.

[5]Madame Alfred Stevens.

[5]Madame Alfred Stevens.

C’est nombre de fois que la beauté de MadameAlfred Stevens fut reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclatin fierid’une maîtrise touchant à son apogée.

La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0m80 de hauteur. C’est un sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante (comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, diteà double jupe, dont la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau, ditchapeau-assiette, est de paille blanche, garni de coques pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleusui generisexcellemment rendu. La main droite de cette mondaine présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur ancolie ; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes qui ne veulent s’appeler que des« fleurettes printanières ». L’expression du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un regard qui écoute ; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais se voient du cœur.

Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, effleure l’épaule du modèle et le costume du jeune homme plus faiblement encore. Il semble, lui, vraiment en contemplation devant sa chère compagne. Sa pose est aussi allongée sur l’herbe, il est en guêtres de chasse, sa veste est en velours brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin repose sur son manteau étalé.

Les accessoires sont bien caractéristiques de la manière de Stevens : un châle de dentelle noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode et si à la mode alors, une ombrelle-marquise ouverte, également en dentelle noire, à la doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle des brindilles se détachent. Une paire de gants de Suède roulés ; enfin, détail symboliquement voulu, un volume broché dont la couverture porte ce titre : « Son Printemps ».

Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, d’un confrère Flamand, heureux de portraiturer son ami dans ces conditions amoureuses ? Je ne crois pas, je laisse de plus experts en décider.

Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et vu son importance dans l’œuvre d’Alfred Stevens, sera peut-être un jour sonAngelus, c’estLe Convalescent. Toile vaste pour notre peintre. Trois personnages : un long jeune homme assis, dont la maigreur s’accuse en de noirs habits, maintenant trop amples. Debout, devant lui, une matrone le remonte de propos réconfortants et lui touche le front dont elle rejette les blonds cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une robe de soie gris-fer, aux puissantes indications de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps, d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès d’elle, sur le canapé, une belle jeune femme considère le convalescent avec une aimable sollicitude. La peinture de ce tableau est si souple et si riche qu’on dirait du laque. Commune à bien des tableaux de Stevens, cette qualité s’accuse encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de leur bois, le noir des étoffes, le marbre de la cheminée, les garnitures qu’elle supporte, dontune pendule ornée de plaques en lapis-lazuli (qui reparaît auCoin du feude Monsieur Feydeau), apaisent leurs reflets, absorbent la lumière, satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante, en un concert harmonieux de tons colorés.

C’est le propre des belles peintures d’Alfred Stevens, d’agir sur l’esprit comme une belle musique. Et ceci n’est pas seulement une réflexion poétique, mais une observation tirée des procédés de composition et de facture. Le petit tableau de laDame aux cerisesle démontre éminemment en sonthèmede rouge et de vert, posé, avec ces cerises elles-mêmes, sur les genoux de la jeune femme et développé au cours de toute la toile par les variations de ces deux tons, confiées aux étoffes du fond, du fauteuil, de la toilette.

Une autre composition, en laquelle la déliée physiologie féminine ne le cède point au rendu exquisement fin, c’est dans le tableau insuffisamment intitulé :La Visite[6].La Confidence,L’Aveu, plus explicites, ne le seraient pas assez encore. C’est un aveu d’une spéciale délicatesse. La plus jeune amie, la plus récente mariée a faitdemander sa grande sœur, la compagne qui l’a précédée en la vie, dans le mariage et la maternité. Elle lui avoue son état enfin certain, ce glorieux avènement, bourgeoisement connu sous le nom deposition intéressante. Mais ses premiers troubles, ses premiers malaises, une nouvelle forme de la pudeur ont rencogné derrière un paravent luxueux la future jeune mère. Son peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée de rose par un transparent déjà lâche, est une merveille d’élégance et de goût. Pas un noir ne durcit son personnage délicieux ; pas une lueur ne l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, entre tous unique, dans l’œuvre de Stevens ; un doux sourire, en forme de croissant, relève les coins de la bouche, les yeux sont baissés ; une tendresse baigne les chairs, assouplit la stature ; on dirait une mondaine interprétation du vers d’Hugo :

« Ève sentit que son flanc remuait. »

« Ève sentit que son flanc remuait. »

[6]A Madame Cardon.

[6]A Madame Cardon.

L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil dans la pénombre, la nuque dans la lumière, regarde, écoute, encourage ; et son burnous de cachemire resplendit chaudement et mélodieusement de tons de turquoise et de giroflée. Unparavent de laque à fond noir, aux dessins d’or et d’argent, autre prodige de fini et de rendu, sert de cadre à ce chatoiement, chatoiement lui-même. Et ni la soie du canapé aux rayures Pompadour, ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, ni la tenture vert-saule, ni la cordelière aux glands soyeux, je ne dis pas ne se nuisent, mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, fort et fin, précieux et gracieux.

C’est un prodige de cet art que la juxtaposition de ces surfaces diaprées, non seulement sans mutuelle hostilité, mais en une association de richesses et un échange de distinctions, qui s’activent et se tempèrent.

Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil ; mais tout rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces milieux de choix ; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout, le fluide qui les baigne, leur atmosphère.

Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties, chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve : il est difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui pourraient s’apparier ainsi :Le modèle se chauffant, brune tête de Murillo, et la petiteVeuvesur son canapé rouge ;La Femme au bouquet, de Monsieur Manzi, etLa Femme aux papillons, de Madame Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments ; on dirait deux Courbets en miniature : une liseuse, celle-ci fort honnête femme, aucoin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise ; l’autre, debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au lointain.

La Charmeuse de papillons[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée, le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques.

[7]Une nièce de l’artiste.

[7]Une nièce de l’artiste.

Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et sévère Dominique, c’estLa Visite, appartenant au Roi des Belges. J’ai parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la robe-princesse de son amie, faillecheveux-de-la-reine, garnie d’unechicoréede même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure dorée,autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait pas dans la collection Montalbanaise.

Ce qu’Ingres eût envié dans le tableauL’Inde à Paris, au Chevalier de Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement, l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol. Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture de la composition : une table recouverte d’un tapis turc aux riches nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une collectionneuse[8]debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé. Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de velours noir. Vers la droite, unficuss’y assortit, qui découpe sur du rose-gris ses feuilles retombantes.

[8]La femme de l’artiste.

[8]La femme de l’artiste.

Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le costume ; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue : « N’oublions pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or, ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur. » Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intituléeLe Cadeau: une jeune blonde en robe d’algérienne, dont les manches lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt, considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une main elle tient la lettre du donateur lointain ; de l’autre, une pensée, indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui faisait écrire à Baudelaire : « beauté du lieu commun », dans ses notes publiées posthumes.

Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre tableau :La Lettre de faire-part, dit encore :La Femme en rouge. Ce devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi.La Femme en rougey figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme, l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle, trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. « L’art est à moi ! » semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et, comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale.

L’autreLettre de faire-part, plus célèbre,plus ancienne, plus étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle. Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis d’une robe marron clair, en soie épaisse,à pleines mains, disent les chambrières. Le bichon jappe dans son sillage ; sa maîtresse l’oublie, perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique de ce que j’appellerais volontiersle sentiment habillé, tel qu’il nous apparaît dans le monde.

J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires. Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été porté par « la bonne Impératrice ». C’est une curieuse coïncidence que ce succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu ; ce ne sont que berthes, guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces,biais, bouillonnés, marabouts — et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce !

Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableauLa Visite[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fondtabac d’Espagne, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la Cousine Bette que Balzac nous peint « en proie à l’admiration des cachemires ».

[9]Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés portent ce titre.

[9]Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés portent ce titre.

Le tableau intituléRemembernous sollicite maintenant : une mondaine rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de soie jaune porté par le modèle deL’Atelier. Elle s’abrite de cet éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède,La Psyché, admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit à sa brune chevelure. La jeune femme deRemembera les sourcils effacés, les cils blancs, et sacomplexionfait penser à ce vers de Mallarmé :

« Un automne jonché de taches de rousseur. »

« Un automne jonché de taches de rousseur. »

Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine. —La Femme en vert, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire), regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète, celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaineLiseuseappartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives figures de Fantin-Latour.

Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900.

Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers 55) d’une facture moinslibre, sentant encore un peu l’école. DisonsL’Avare,Le Mercredi des Cendres,La Leçon de musique,La Mendicité interditeetLa Mendicité tolérée, ces deux dernières d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant, rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines de l’artiste.

Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un groupe à part, de quelques tableautins que je citerai :La Liseuse couchée, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps de cette savante voluptueuse.Liseuse, qui se transforme en lasciveDormeuse, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions, propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux effluves caressants d’un jour d’été ; même collier de corail aux couleurs de baies ; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à ce bijou, au fond d’un tonpompéien, à l’écran de forme japonaise. —La Dame en bleu, diteLe Bluet, figurine unique en son genre, est assise au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une toile de deux tons d’azur, «wedgwood» et saphir. — LaRose-Thé, une jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur, qu’on les prendrait pour cette rose elle-même. —Le Pianiste Hongrois, petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré ; une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes. Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon célèbre. — Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre Whistler :La Fillette à la poupée, une combinaison en rose et vert à ravir le peintre des arrangements ;La Femme au peignoiretLa jeune Femme assise, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier,en plus rosse (un peu la Bessie deLa Lumière qui s’éteint), le modèle gentil et commun en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux et hors des fausses manchettes de toile empesée. — Trois petits portraits : deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique adolescent ; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin, au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose ; puis une petite tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus loin s’accommode aux sombres atours deLa Veuve avec ses enfants, dans le tableau du Musée de Bruxelles.

Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses petites toiles, c’estLa Femme au bainde la collection Humbert, non exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de rappeler ce joli vers de Musset :

« La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant. »

« La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant. »

J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors ligne. Je m’en voudrais (Stevens lui-même peut-être m’en voudrait) d’omettre sesmarines, qui ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais qui y jouent un notable rôle dont il est fort jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû faire l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que de les mélanger aux portraits de femmes. Et pourtant la mer n’est-elle pas femme comme elles, mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies et de cruautés sous ses robes changeantes, pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur écume, de roses d’aurore ou de nocturnes violettes ? Ce que je préfère, c’est une série de vues de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère sans voiles, les contours nets et presque durs, les maisons peintes comme des fleurs dans des paysages de pins qui s’assombrissent au crépuscule, sous des ciels bleu pâle qui se mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par le soir naissant en une clarté surnaturelle.

On reproche généralement aux coins de paysage, aux bouts de jardin que Stevens encadre dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, un éclat un peu creux ou un peu cru. Cesont bien, il est vrai, des paysages de peintre d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice et superficielle. Néanmoins ces décors, voire ces portants, sont à leur place et à leur valeur, et parfois, comme dansLa Femme aux papillons, le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes plates-bandes et les ombreux sous-bois avec non moins de consciencieuse passion que les paysages dorés des paravents de laque.

Je conclus par quelques détails typiques, récemment glanés. La figure de femme deL’Atelier du peintre, et cette autre, d’ailleurs assez dissemblable, de laDouloureuse Certitude(en robe de soirée) furent posées par un modèle du nom de Victorine, dont il appert que le maître se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, plus qu’à rechercher sa ressemblance exacte. Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les objets occupant le fond du décor, la photographie d’une tête d’homme est reproduite avec une singulière vérité : c’est un portrait de Baudelaire. De même que la robe d’algérienne, tant aimée, tant de fois reproduite par le peintre, lui avait été donnée par la Princesse de Metternich, la robe de laDame roselui vient de Madame Doche. Un jour l’histoire sera faite deces robes variées ou redites par Stevens, dans tel ou tel de ses tableaux, chiffons immortalisés, loques transfigurées ; candide robe bleue duPrintemps, que sillonnent de fins velours noirs, tels que d’obscurs filons de deuils préventifs ; robe rose deL’Été, dont les boutons de métal poli sont autant de miroirs menus qui reflètent le paysage. Le grand amoureux des robes devait aussi se préoccuper de ces robes de l’ameublement qui sont les tapis de table. Il en a peint beaucoup, de rutilants et de discrets.La Visite[10]et lesDerniers jours de veuvageen contiennent deux extraordinaires.

[10]A Madame Cardon.

[10]A Madame Cardon.

Un mot de la célèbre ambassadrice que je nommais tout à l’heure : « Princesse, Stevens trouve que vous avezdu chien, lui dit-on un jour. » (La locution venait d’être inventée.) Et la spirituelle dame de répondre : « Est-ce le peintre d’animaux ? » — C’est un plaisir d’entendre le maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui exprime mon admiration pour la collection de ses œuvres réunie aux Beaux-Arts : « Et pourtant mon chef-d’œuvre n’y est pas ! » me réplique-t-il. Ce chef-d’œuvre, c’est, selon lui,La Tricoteuse,une femme en blanc (toujours la robe d’algérienne), assise, en train de travailler à un ouvrage de soie bleu pâle. « Je ne sais pas comment j’ai pu faire cela, me dit naïvement Stevens ; j’ai revu le tableau il y a quelques années, j’en étais épaté ; c’est d’une couleur !… » Un désaccord avec le collectionneur Bruxellois a privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or un autre chef-d’œuvre est là, incontestable, lisible pour tous,Le Cadeau[11], à l’égard duquel son auteur se montre moins équitable. Comme on le lui racontait minutieusement : « C’est étonnant, murmura-t-il, je ne m’en souviens pas. » Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits sans se rappeler les regards rassasiés, les soifs étanchées. D’autres tableaux, qui prétendirent prendre rang au catalogue avaient moins de droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, annoncé d’avance et non sans ostentation, lui fut apporté avec inquiétude par un commissaire zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée dans la manière du maître, n’était pas de lui, était fausse.

[11]Décrit plut haut.

[11]Décrit plut haut.

Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableauxune petite peinture d’un fini presque excessif, que Stevens appelleL’Angelus. C’est une jeune femme, en robe de soie noire, assise près d’une fenêtre ouverte. Ses bras ballants tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter l’Avedu village.

Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure universellement édifié. D’autres maîtres, d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient se surpasser elle-même en cet ensemble subjuguant et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, Béraud, Gervex se sont multipliés pour assurer cette glorieuse joie à leur confrère. Monsieur Benjamin-Constant commente ces tableaux de compréhensive façon, et Monsieur Degas promène sur leur émail une loupe non déçue. Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le tableau appartenant au baron Blanquet lequel va, ces jours prochains, éprouver les enchères[12]. Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce petit musée, exprimait son enthousiasme parun mot qui fut rapporté à Stevens et le réjouit : « A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous que des maçons ! »


Back to IndexNext