LE MILLIARDAIRE

Je n’ai pas une idée bien distincte de M. Pierpont Morgan, qui vient de mourir, rassasié d’ans et d’or, surtout d’or. Je n’ai pas non plus une idée bien nette des caves de la Banque de France. Mais je me figure mieux une cave remplie d’or qu’une machine à faire de l’or. M. Pierpont Morgan était une machine à faire de l’or, mais cet or, il ne l’a même jamais vu. Il le possédait mais en paroles et en chèques, quoique pourtant en réalité. Les Crésus modernes ne ressemblent guère aux anciens. Ils portent leurs trésors dans leur tête et au bout de leurs doigts. Celui-là était, paraît-il, un vilain bonhomme qui avait le nez rouge et l’œil féroce. Il avait l’air perpétuellement furieux et travaillait continuellement. Pour se faire croire à lui-même qu’il prenait quelque répit, il fit semblant, en ses dernières années, de s’intéresser aux œuvres d’art et pour se faire croire qu’il était bon, à la philanthropie. C’est-à-dire qu’il faisait acheter des objets très cher et qu’il faisait fonder des orphelinats et des hôpitaux, mais pendant cela il continuait de calculer, car chaque mouvement des fibres nerveuses de son cerveau produisait un peu d’or qui s’ajoutait à la masse. Il pensait de l’or, il mangeait de l’or. Il ne pouvait même manger que cela, ayant une maladie d’estomac. Quant aux autres plaisirs, ses principes lui avaient défendu d’y toucher. Mais il jouissait peut-être de l’idée qu’on croyait qu’il pouvait tout. Cependant, il n’eut jamais aucun caprice. A quoi bon avoir des caprices, quand on peut les réaliser immédiatement, sans prendre le temps d’y rêver, M. Pierpont Morgan était trop sérieux pour rêver jamais. Il calculait, ce qui est plus profitable et ne laisse pas de regrets. Nul ne sait quelle était sa fortune, mais lui le savait, quoiqu’il ne tînt aucun registre, peut-être une dizaine de milliards, peut-être plus. N’est-ce pas le plus bel éloge que l’on puisse faire de notre civilisation ?


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