MATHILDE

MmeAubil avait été attendre son mari à la gare et, pendant les premiers moments, elle fut tout à la joie de le revoir. Ils regagnèrent en voiture leur confortable appartement des Ternes et le déjeuner fut gai et sans nuages.

M. Aubil parla de ses affaires. La maison de commerce où il était associé fonctionnait à souhait et le poste qu’il occupait depuis la guerre, dans l’administration militaire d’une grande ville du centre, lui laissait assez de loisirs pour qu’il puisse surveiller ses intérêts. Il manifesta l’intention d’expédier, dès l’après-midi même, quelques courses urgentes, afin de pouvoir, le lendemain, sortir librement avec sa femme.

— A propos, dit soudain MmeAubil, tu sais que je me suis brouillée avec les cousins Dertal…

M. Aubil eut un léger mouvement.

— Non, dit-il, je ne savais pas…

— Ah ! je croyais te l’avoir écrit. C’est à propos de mon œuvre. La cousine Dertal s’est fait nommer vice-présidente sans m’en parler, acheva-t-elle, les yeux étincelants de courroux.

M. Aubil, quadragénaire placide, d’esprit fin et de tempérament nonchalant, ne put s’empêcher de sourire tant il la trouvait jolie et tant, après six années de mariage, il était encore émerveillé de l’extraordinaire désaccord qui existait entre la beauté délicate, frêle et vaporeusement blonde de MmeAubil et son caractère irascible dont l’agressive susceptibilité était sans bornes.

« Et je me suis brouillée aussi, continua-t-elle, avec la tante Blaise parce qu’elle n’a pas rompu avec eux en même temps que moi. Elle voulait les ménager parce qu’elle y dîne le dimanche… Alors, tu comprends, il a fallu qu’elle choisisse : eux ou moi. Ce serait trop commode d’être bien avec tout le monde.

— Avec la tante Blaise aussi… répéta M. Aubil. — Mais alors il ne reste que l’oncle Armand ?…

— Oui, il ne reste que l’oncle Armand… Pourquoi hausses-tu les épaules d’un air malheureux ? Pourquoi fouilles-tu dans ta poche ?…

— Pour prendre des notes, dit M. Aubil, résigné. Je m’y perds… Notre famille est très nombreuse et tes rapports avec ses divers membres sont un peu variables.

— Ce n’est pas de ma faute si j’ai le sentiment de de la famille très développé, interrompit MmeAubil frémissante. Je ressens très vivement ce qu’on me fait… Certes, si c’étaient des indifférents je ne m’en inquiéterais guère…

— Sans doute, sans doute, dit M. Aubil, qui consultait son carnet.

Il reprit :

« Ma petite Mathilde, au moment où la guerre a commencé tu t’es réconciliée avec tous ceux de nos parents qui étaient mal avec toi. Quelque temps après, exactement au mois de janvier 1915, tu m’as écrit de ne plus envoyer de cartes postales à ta belle-sœur Madeleine parce que tu ne la voyais plus…

— Je m’en souviens très bien, elle avait dit, dans son salon, que je passais mes journées dans les magasins ou dans des thés, au lieu de tricoter, ce qui était un mensonge.

— Peu après, poursuivit M. Aubil, première brouille avec la tante Blaise…

— Elle avait dit, selon ce qu’on m’avait raconté, que tu occupais un poste où tu n’étais pas exposé…

— Mais c’est vrai que mon poste n’est pas exposé, et il est vrai aussi que j’y suis à ma place…

— Du reste, la tante Blaise ne l’avait pas dit. C’était une invention de cette petite peste de Germaine…

— Avec qui tu te brouilles aussitôt, sans pour cela te réconcilier avec la tante Blaise. Puis tu m’interdis une première fois d’écrire aux Dertal. Puis, à ma première permission, tu t’es remise avec Madeleine et tu as rompu avec sa sœur. Puis je reviens à Paris, tu vois de nouveau les Dertal… Puis…

— Assez ! interrompit MmeAubil. Assez ! tu t’amuses à m’exaspérer, moi qui étais si heureuse de te revoir ! Tu sais aussi bien que moi que tout ce qui est arrivé c’est par la faute des autres ! Tu ne vas pas leur donner raison contre moi, je présume !…

Elle avait rougi, ses grands yeux bleus flambaient. M. Aubil l’admira et tenta de l’apaiser.

— Tu as des délicatesses que tout le monde ne comprend pas, ma chérie, explique-t-il avec douceur, et on te blesse parfois sans le vouloir. Mais je vais les voir et en s’expliquant…

— Les voir ! Aller les voir ! Tu n’y penses pas ! Des insolents que je ne salue plus, des pintades hypocrites et envieuses ! Je te le défends bien, par exemple !

— C’est que je n’étais pas au courant, n’est-ce pas ! Je leur ai écrit pour annoncer mon arrivée ; alors ce sera une grossièreté qui aggravera la brouille… remarqua M. Aubil ennuyé.

Mathilde eut un rire sec.

— Justement, comme cela ils comprendront mieux. J’en ai assez d’être leur victime… Va voir l’oncle Armand. C’est un brave homme, lui. Il ne fait pas de cancans, et il est fidèle à ses affections. Il est le seul de tous qui nous ait toujours aimés et qui n’ait jamais dit de mal de nous… Va le voir dès aujourd’hui… C’est le seul parent qui nous reste, acheva-t-elle gravement.

— En effet, en effet, constata M. Aubil, un peu ahuri de cette brusque abolition de toute une famille qui était abondante.

Afin d’en conserver au moins le dernier vestige, et pour obéir à sa femme, il alla le même jour rendre visite à l’oncle Armand.

Dans une rue triste, à l’entresol d’une maison sombre, une servante très âgée précéda M. Aubil à travers des pièces délabrées et poussiéreuses. Au coin d’un maigre feu, un petit vieillard, aux jambes enveloppées dans une couverture, était établi. Reconnaissant son neveu, il parut effaré.

— Alors vous voilà, mon pauvre garçon ! Je vous plains bien… je vous plains bien… gémit-il.

— De quoi, mon oncle ? demanda M. Aubil étonné.

— De Mathilde, reprit le vieux, de sa voix aigre et d’un air peureux. — De Mathilde… Elle est terrible, hein ?… Ils sont venus tous me raconter… Elle leur en a fait… elle leur en a fait… Tous ont peur… tous… Et moi aussi… Alors, hein, allez-vous-en, Aubil, allez-vous-en, voulez-vous ?… Elle pourrait venir vous chercher ici… Je vous plains bien, mais allez-vous-en tout de suite…

« C’est un vieux fou », se dit M. Aubil lorsqu’il se retrouva dans la rue. Mais il était extrêmement mortifié et, le soir, en retrouvant Mathilde, il lui expliqua, avec quelques atténuations, que l’oncle Armand, qui n’avait plus sa tête à lui, l’avait mis à la porte.

Mathilde bondit, elle jeta sur son mari un regard d’indicible reproche.

— Tu t’es brouillé avec l’oncle Armand, articula-t-elle lentement, tu t’es brouillé avec l’oncle Armand… Et tu viendras encore dire, n’est-ce pas, que c’est moi qui ai mauvais caractère !…


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