Chapter 23

—Nora Lhérys n'a-t-elle pas été une fois dévalisée à Londres? demandait Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient été remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre Greenwich et Wolwich.

—Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, répondis-je.

En effet, la tragédienne avec son luxe était une proie indiquée pour les bandes organisées de l'autre côté du détroit. Les fabuleux écrins que lui prêtait la légende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora Lhérys, prévenue, avait passé à travers les mailles du complot tendu pour la dépouiller. De tous les joyaux visés, les malfaiteurs n'étaient parvenus qu'à soulever les turquoises de l'actrice, dépouilles opimes de la Russie, une bagatelle de cinquante mille où ces messieurs avaient cru trouver plus d'un million. Nora Lhérys se l'était tenupour dit. Rentrée à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion, les garnitures en faux de ses plus célèbres pièces. C'est à quoi se sont résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de province et de l'étranger. La plupart du temps même, ce sont des joyaux faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte: rien de plus coûteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, émeraudes et saphirs faux ne font illusion qu'à l'expresse condition d'être aussi bien montés que les vrais, et il suffit d'avoir passé vingt minutes chez un grand bijoutier pour savoir ce que coûtent les belles montures.

Voilà donc Nora Lhérys à Londres.

C'était en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une série de représentations àGaity-Theater.Élisabeth d'Angleterre, de Carducci;Lucrèce BorgiaetMarie Tudor, de Victor Hugo; laCléopâtrede Shakespeare et laJocondede d'Annunzio alternaient chaque soir sur l'affiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incomparable, y soulevait autant d'enthousiasme que son génie. Il faut avoir vu la Lhérys descendre, appuyéesur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre, au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme. Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de béryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Égypte, un grand lotus érigé dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la profondeur mystérieuse de ses yeux: deux prunelles irradiées et violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards… et la langueur de ses attitudes et l'attirance de ses gestes. C'était la Volupté même qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale.

Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier acte d'Élisabeth, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavéreuse de vieux pape, elle mimait,comme je ne l'ai jamais vu faire à d'autres, l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le désespoir rageur, le regret exaspéré de la puissance qui va échapper et qu'on ne peut retenir. Oh! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les plis de son manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une grandeur tragique, que dis-je, à une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine d'Égypte.

La Lhérys dans uneÉlisabeth d'Angleterreet dansCléopâtre, inoubliables souvenirs!

Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper; on lui offrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure. Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.

Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragédienne descendît à l'hôtel. Très riche, il avait mis à la disposition de l'actrice une maisonmerveilleusement installée qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la domesticité. Un grand jardin complétait le domaine: pelouses de velours vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la tragédienne avait accepté.

Le domaine était assez loin du théâtre. Le cab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures après une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez elle.

La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait évaluer et admirer dans les parures d'Élisabeth et les colliers de Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soirées dans la gentry anglaise;mais elle ne portait que du faux à la scène. Nora Lhérys était très manégée et très adroite; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son talent et son génie; et pour entretenir la légende des écrins princiers, tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lère-Cathelain: elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai. Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises.

Un soir que Gaity-Theater avait justement donnéCléopâtre, la tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendait à la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux.

Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.

—Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.

Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit. Nora Lhérys s'était légèrement assoupie—Cléopâtre est un des rôles les plus exténuants du répertoire—et, bercée par le mouvementde la voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files de saules. Ce n'était pas là la banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camériste devenait de l'inquiétude, et cette inquiétude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante… Et la femme de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout à coup, il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Nora à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.

—Qu'est-ce qu'il y a, Harry?

On était au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos. La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la tragédienne. L'homme était masqué.

—Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vousvoulons aucun mal. Veuillez seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.»

Nora est toujours armée. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet:

—Allons, pas de manières! Ne nous contraignez pas à employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le répétons, nous ne vous voulons aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.

Un des autres hommes, surgi de l'autre côté du cab, maintenait la femme de chambre à demi morte d'épouvante. Le troisième était toujours à la tête du cheval.

—Et Harry, mon cocher! s'écriait instinctivement l'actrice, vous l'avez tué, vous l'avez assassiné, misérables!

—Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle tranquillement dans une écurie de White-Chapel, préalablement ligoté. Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain et sauf. C'est ce brave garçon qui le remplace pour cette nuit.

Le cocher, descendu de son siège, s'était approché. Un cache-nez remonté jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient impénétrable. Mais la tragédienne reconnaissait sur son dos la livrée de l'absent.

L'homme continuait:

—C'est un brave compagnon qui vous reconduirachez vous, à cent mètres du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcés de vous abandonner ici, sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas très sûre la nuit… D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-même. Il y aura bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous débarrasser de ce revolver. Il vous gêne.

Et quand il eut cueilli délicatement l'arme des mains de l'actrice interdite:

—Je vous ai déjà demandé deux fois, madame, de vouloir bien nous remettre votre sac à bijoux.»

La campagne était absolument déserte; les trois routes s'étalaient, puis s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions inconnues, et la tragédienne savait ses bijoux faux.

Elle s'exécutait de bonne grâce. Elle remettait la valise à son interlocuteur. Il la passait à l'un des autres hommes et, en un clin d'œil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du cab, trois avaient disparu; le cocher était remonté sur son siège, derrière la voiture; les deux autres s'étaient évanouis dans la nuit. La valise avait été véritablement escamotée. Nora, en racontant la chose prétendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une séance de magie.

L'inconnu beau parleur, demeuré auprès des deux femmes, s'installait en s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il roulait près de troisquarts d'heure et s'arrêtait de nouveau. L'homme sautait à terre et, offrant la main aux voyageuses:

—Vous êtes arrivées, mesdames, votre maison est à cent mètres. Vous en reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas jusqu'à la grille, mais la prudence et la discrétion ont des nécessités que vous comprenez comme moi.

La tragédienne regardait les fenêtres éclairées de sa villa briller joyeusement dans la nuit. Toute secouée qu'elle fût par l'alerte, elle riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque imperceptiblement son salut au voleur incliné très bas devant elle.

—Vous êtes témoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal, faisait-il d'une voix presque implorante.

—Et mon revolver? demandait l'artiste.

—Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas tous les jours l'honneur de dévaliser Mme Nora Lhérys.

Une malice pétillait dans les yeux de l'actrice.

—Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous préviens, et d'un placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez où les rapporter, je les reprends au prix coûtant. Vous avez mon adresse.

Et elle se dirigeait vers sa villa.

L'homme était déjà remonté dans le cab et le cheval filait au grand trot.

Voilà, mon cher Cantho, l'exacte vérité sur l'aventure arrivée à Londres à Nora.


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