Trois couples appareillés venaient de mimer un cake walk: les femmes, le buste horizontal à force d'être rejeté en arrière, les genoux remontés presque à hauteur du ventre, avec toutes, dans le visage, le même sourire oblique, sourire des lèvres peintes et sourire des yeux faits. Le remous des jupes retroussées très haut les enveloppait quand même d'une ondoyante grâce; les hommes, eux, carrément grotesques, parodiaient plus la danse qu'ils ne l'exécutaient.
La Disdéri se levait:
—Cela ne vous attriste pas, Thomas? demandait-elle à Forgett.
—Non, cela m'humilie de voir des blancs danser si mal une danse nègre. Ils sont simiesques, en vérité. Et puis, avouez-le, Ninetta, vous tombez de sommeil?
—Peut-être bien. Nous avons cinq heures d'auto dans les jambes.
—Mais c'est vous qui avez voulu déjeuner à San-Remo, ma chère!
—C'est vrai… Nous partons?
—A vos ordres.
L'Américain se levait. Le couple traversait le Carlston au milieu de l'indifférence hostile de la salle. La même envie sournoise allumait toutes les prunelles; la danseuse avait au cou pour au moins cinq cent mille francs de perles, et leur merveilleux orient aimantait les regards.
Debout dans l'entre-colonnement du seuil, un valet de pied aidait la danseuse à s'insinuer dans une ample sortie de bal de moire cerise tout engoncée de dentelles d'or, une espèce de guérite d'étoffe raide, où la gracilité de la Disdéri s'amenuisait, plus frêle et plus fragile encore.
Les danseurs avaient regagné leurs places; les Lautars ne jouaient plus.
—Et les perles de la Disdéri, ont-elles une histoire? demandait un des soupeurs.
—Les trois rangs qu'elle avait ce soir! Non, pas encore. Forgett vient de les lui donner.
—Ah! c'est le cadeau!…
—De joyeux avènement. Les colliers dans la vie de ces dames marquent toujours le commencement d'un règne.
—Mais Forgett n'est pas le premier prince régnant?
—Est-ce qu'on sait! Il est, en tout cas, le premier amant subi. La Disdéri est une fille étrange et qui, jusqu'ici, n'a eu que des caprices.
—Vous m'étonnez!
—Je la connais mieux que vous, j'ai été lié avec son premier amant.
—Le prince Tschernakine?
—Parfaitement. Il n'avait que deux millions, que la Disdéri a mangés en trois ans. Tschernakine était beau comme un dieu, la Disdéri l'adorait.
—Non!
—Si. Elle en était folle et elle ne l'a jamais trompé.
—Même chez les entremetteuses?
L'habit noir avait un haussement d'épaules:
—La Disdéri ne se commet pas; et puis je vous dis que Sacha Tschernakine a été sa grande passion.
—Une passion de trois ans. Combien ont duré les autres?
Le smoking interpellé allumait un cigare.
—Et depuis?
—Depuis, je n'ai jamais connu à Ninetta que des amants jeunes et d'un physique susceptible d'inspirer, sinon de l'amour, du moins un sentiment très vif à une femme.
—Ah! cette danseuse a des béguins?
—Oui, elle goûte les jolis garçons. Mais elle les a toujours choisis riches.
—Le hasard pour elle a bien fait les choses.
—Oui, elle a su aider le hasard. Très adroite de sa part, cette manière de consacrer le physique de ses soupirants par son choix, et très amusant, ce concours de beauté de tous les gigolos de chez Maxim's avec brevet supérieur décerné par la brune Ninetta. Je comprends qu'elle ait fait prime. Très adroit et très fort!
—Oh! toi, reprenait l'habit noir, tu étais hors concours.
—Oh! moi, je n'ai pas le physique d'un gigolo, je le sais, mais Forgett non plus, et voilà un choix qui détruit un peu la légende. La Disdéri, que je sache, n'a pris Forgett ni pour la fraîcheur de son teint, ni pour l'éclat de ses yeux.
—Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdéri l'a pris pour ses millions. Lui, c'est le bon entreteneur.
—A la bonne heure! Elle se range!
—Et cette déchéance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es.
«Eh bien! je veux défriser un peu ton stupide orgueil, je vais te raconter une aventure de la Disdéri. Tu verras quelle âme exquise et quelle nature puérile et charmante était encore, il y a deux ans, cette adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mépriser les hommes. Je sais d'elle une aventure où son amant, si riche qu'il était, n'eut point le beau rôle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache. Dans cette histoire-là ce fut la Disdéri qui fut supérieure aux hommes et aux circonstances, et nous, les mâles, nous fûmes tous en mauvaiseposture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand elles se mêlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que nous.
—Mais, ma parole, tu as été amoureux de la Disdéri!
—Et je le suis encore. Mais voilà le fait.
«C'était il y a deux ans, la Disdéri était alors avec André Farnier, le fils de l'agent de change. Nous avons tous connu André, donc pas de portrait. C'était un joli garçon châtain aux larges yeux violets, un peu bébête, mais très apprécié dans les boudoirs. André et Nina s'adoraient: c'était le parfait amour filé dans le petit hôtel de la place des États-Unis, où la Disdéri passe tous ses printemps; mais André, pourvu d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, était réduit à la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser à son fils la mensualité de six mille francs, que tout paternel, un peu coté à la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progéniture qu'à l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'était une bien maigre pitance pour la délicieuse inconscience de la Disdéri.
«Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie à Santa-Lucia, la Disdéri a gardé d'une enfance peuple une parfaite ignorance de la valeur de l'argent. Habituée à se nourrir d'une orange, d'une tranche de pastèque et de deux sous de macaroni, elle joint à ce beau mépris de l'or la divine insouciance des races nées au soleil.Les asperges à quarante francs la botte et les truffes à soixante francs le kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achetée via Toledo, à la sortie de San-Carlo, un soir de représentation populaire. Soyez sûrs que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le cœur que le petit collier de verroterie attaché à son cou par son premier amant. Bref, elle est ainsi. Aussi la gêne relative imposée par le conseil judiciaire d'André la faisait-elle peu souffrir. Très amoureuse, elle prenait la chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire était un charme de plus aux yeux éblouis de Farnier. Tout en refusant à sa maîtresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par la tête et dont elle était la première à rire cinq minutes après, André Farnier s'endettait fort. Malgré les avis insérés dans les journaux, les fournisseurs résistent mal à un nom aussi connu que le sien. Les usuriers aussi étaient quelque peu visités par le jeune homme et de tout ceci Mme Farnier mère s'inquiétait. Mme Farnier est une figure, la droiture même, une femme admirable de dévouement et d'indulgence, et à laquelle les infidélités du père et les frasques du fils ont depuis longtemps appris la résignation. Il y a déjà quinze ans que Mme Farnier n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais Farnier respecte toujours en elle l'épouse irréprochable et la parfaite associée de la maison. Mme Farniera pour son fils une adoration aveugle, pis, une préférence injustifiée dont ne s'alarment pas heureusement ses deux filles, conquises à son indulgence pour leur frère; et cette mère passionnée déplorait amèrement la liaison de son fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embûches et de surprises: et, pourtant désarmée par la joliesse de la danseuse, flattée peut-être du goût de l'Italienne pour son André, n'osait-elle émettre que de rares remontrances, terrorisée surtout à la pensée des éventualités qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le père et le fils.
«Tel était l'état d'âme de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la matinée de mai où, vers onze heures, comme elle était occupée avec le maître d'hôtel à vérifier les comptes de la semaine, un valet de pied venait l'avertir qu'une dame demandait à la voir et que, malgré l'heure indue, elle insistait pour être reçue; la chose était, paraît-il, urgente. Immédiatement la mère avait le pressentiment qu'il s'agissait de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la face et s'enquérait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait une carte sous enveloppe cachetée. La danseuse avait eu la discrétion de dérober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier déchirait l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdéri. Tout son sang lui affluait au cœur.
«—C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais.
«Et, prenant sur elle de dominer son émotion,prête à défaillir pourtant (car il s'agissait bien de lui maintenant, le doute n'était plus possible), Mme Farnier se rendait au salon. Elle y trouvait la danseuse. La Disdéri ne lui laissait pas le temps de lui adresser la parole. Les yeux suppliants, avec dans toute sa personne une prenante tristesse et une plus grande confusion, elle se précipitait au-devant de la mère:
«—Madame, excusez, pardonnez l'audace de ma démarche. J'en sens toute l'indiscrétion; ma place n'est pas ici, je le sais. Il a fallu que la chose fût bien grave pour me décider à tenter cette visite, madame.
«—Si grave que cela, mademoiselle? Parlez et, je vous en prie, veuillez vous asseoir.
«Une expression de gratitude détendait la face contractée de la Disdéri.
—Oh! merci, madame, merci de m'avoir reçue. Vous êtes bonne.
«Et la jeune femme s'asseyait.
«—Je vous attends, mademoiselle.
«Mme Farnier, elle, ne s'était pas assise. Il y eut un silence. La danseuse hésitait, puis, dépêchant les mots comme un chapelet:
«—Vous n'ignorez pas, madame, quelle profonde affection nous unit, M. André et moi.
«—Je sais, je sais, mademoiselle.
«—Cette affection, vous la blâmez, vous la déplorez, et pourtant, madame, vous ne pouvez savoir combien elle est vive et désintéressée. Ilne faut pas juger notre liaison sur les apparences. On ne sait pas, on ne sait jamais la vérité sur le sentiment des autres.
«Le visage de Mme Farnier s'était fait impénétrable.
«—Et si j'avais pu deviner que mon affection deviendrait dangereuse un jour pour André.
«—Elle l'est donc devenue?
«Et la mère, arrachée tout d'un coup à son impassibilité, faisait un pas vers la Disdéri.
«—Mon fils a joué? Il s'est endetté pour vous?
«La jeune femme levait sur la mère la tristesse de deux yeux admirables.
«—Non, madame, c'est beaucoup plus grave.
«—Mais alors, quoi! Qu'a-t-il commis? Oh! mon pauvre enfant, où l'avez-vous poussé, mademoiselle?
«—Oh! madame, écoutez-moi sans m'accuser, écoutez-moi sans prévention ni colère, vous jugerez après. Si je suis ici, c'est que vous seule pouvez le tirer de là.
«—Le tirer de là! il s'agit donc de le sauver?
«—Oh! madame, écoutez-moi. Je ne sais pas ce que votre fils dépense pour moi, je sais que j'ai réduit mon train depuis que je l'aime. Je lui demande le moins possible, je sais que la pension d'André est un peu courte, et j'ai essayé de brider un peu mes fantaisies. Dernièrement, pourtant, je n'ai pu prendre sur moi de ne pas admirer un merveilleux collier d'émeraudes exposé par Bœhmer.
«—Aux Arts décoratifs? Je l'ai vu, mademoiselle.
«—N'est-ce pas que c'était une pièce admirable? faisait l'Italienne, rendue tout à coup à ses instincts.
«Mais devant l'œil froid de la mère la danseuse se reprenait et d'une voix précipitée:
«—Ce collier, ah! je le sens maintenant, je ne dissimulais pas assez la convoitise qu'il éveillait en moi, je m'extasiais sur la grosseur des pierres, sur leur eau et le travail de la monture; j'avais tout à fait oublié qu'André m'accompagnait. Dans la soirée, il m'arriva peut-être de reparler de ces émeraudes; mais le lendemain, je vous assure, madame, je les avais tout à fait oubliées. Je suis ainsi. Quand, avant-hier, en me mettant à table, j'y trouvai un écrin posé à ma place. Je regardai André assis en face de moi.
«—Mais ouvrez. Cet écrin est pour vous.
«Et, comme j'hésitais un peu, lui se levait, venait auprès de moi et faisait jouer la fermeture de la boîte de satin. Je poussais un cri. C'était le collier de Bœhmer. J'avais reconnu les émeraudes.
«—Quelle est cette plaisanterie? lui disais-je.
«—Mais il n'y pas de plaisanterie. Ce collier est à vous. Vous l'avez désiré, le voilà.
«—Mais vous ne pouvez avoir acheté ce collier, mon ami. Il vaut quatre cent mille francs. Où avez-vous pris cet argent? Quatre cent mille francs, vous ne les avez pas.
«—Mais ma signature est bonne. Mêlez-vous devos affaires, je vous prie, et ne vous mêlez pas des miennes.
«—Vous avez acheté ce collier à crédit. Je ne veux pas de ce collier, André.
«—Ah! quelle singulière petite fille vous faites. Le collier est payé, vous dis-je.
«—Vous avez fait des billets? Comment les paierez-vous?
«—Cela me regarde.
«Et, comme je le voyais s'énerver, je n'insistai pas, je le remerciai du collier, et à trois heures j'étais chez Bœhmer. Bœhmer est un ami pour moi. Je demandai à voir les billets et je constatai qu'ils étaient bien signés d'André, mais qu'il avait imité la signature de son père.
«—Mon fils, un faux!… C'est impossible!
«—Hélas! madame, serais-je ici sans cela?
«—Vous les avez vus?
«—Je les ai eus entre les mains.
«—Et c'est pour vous, mademoiselle, qu'André a…
«—Madame, je vous ai dit la vérité, je n'ai pas demandé ce collier. D'ailleurs le voici. Je le rapporte, je n'en veux pas.
«Et la jeune femme désignait un paquet qu'elle avait déposé sur la table.
«—Les voilà, ces émeraudes; je vous les rends à vous, madame, à vous sa mère.
«—Vous craignez d'être compromise, mademoiselle?
«—Oh! je sais bien que M. Farnier ne laissera pas protester sa signature, surtout imitée par son fils, mais je ne veux être pour rien dans la rupture qui suivrait cet éclat. Voilà pourquoi j'ai songé à vous, madame, vous la mère… oui, voilà pourquoi je suis dans ce salon, où vous ne me reverrez jamais plus, madame.
«Et la Disdéri se dirigeait vers la porte.
«Mme Farnier était restée debout, le dos à la cheminée: elle courait après la danseuse:
«—Vous êtes une brave fille! et lui saisissant les mains: Pardonnez moi, je vous ai méconnue, je vous croyais…
«—Comme les autres, soupirait la Disdéri.
«—Oui, André a raison de vous aimer.
«—Merci, madame.
«Et la jeune femme se retirait.
«Deux jours après, un valet de pied se présentait chez la danseuse avec une lettre et un écrin. La Disdéri reconnaissait l'écrin: c'était celui de Bœhmer, les émeraudes y étincelaient de toute leur eau verte; la lettre était de Mme Farnier: «Le collier est à vous, mademoiselle; vous pouvez le porter, c'est moi qui vous l'offre. André et moi nous vous remercions; portez-le en souvenir de nous deux.» Et c'était signé: «Sa mère.»
—Ce qui prouve, mon cher, concluait l'habit noir, qu'il y a parfois d'honnêtes femmes et des générosités inattendues chez des danseuses, comme chez des femmes d'agents de change et des mères de futurs banquiers… Garçon, un soda.