Chapter 27

—Voyons, vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de ces demoiselles et de leurs écrins, que pensez-vous du collier de Milla? Lui a-t-il été volé ou a-t-il été vendu?

—Les avis sont partagés, réservait prudemment l'habit noir.

—Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question. Enfin, vous connaissez Milla, vous avez vécu dans son intimité, vous êtes même encore de ses amis…

—Une raison pour me taire.

—En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du matin. Si vous n'êtes pas franc maintenant, vous ne le serez jamais. Dans votre opinion Milla a-t-elle vraiment été la victime d'un vol, ou tout le bruit soulevé autour de cette affaire n'a-t-il été qu'un bluff?

—Milla est très adroite, hasardait l'interpellé.

—C'est justement pour cela, insistait un des deux autres fêtards, avec Milla on ne sait jamais.

—Oui, avec elle tout peut arriver.

—Et tout arrive. Il y eut des interviews inénarrables autour de ce collier.

—En effet, ce fut une merveilleuse publicité, mais ce sont ces interviews mêmes qui m'ont donné à penser. Si circonstanciés qu'ils fussent, ils n'ont pas rapporté et ne rapporteront jamais en réclame les cinq cent mille francs du collier.

—Reste à savoir!

—Le fait est que l'humanité est si bête. D'ailleurs valaient-ils bien cinq cent mille francs ces saphirs? Vous l'avez vu, ce collier?

—J'ai même vu le faux, c'étaient deux pièces admirables.

—Ah! il y en avait un faux?

—Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses tournées.

—Et c'est le vrai qu'on lui a pris?

—Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas trompés… des professionnels!… Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles, à la portée de la main, dans une grande verrine de Venise, sur la cheminée d'un petit salon attenant à la chambre; tout le monde pouvait les palper au passage; la maison de Milla est très accueillante, très ouverte, son petit hôtel est plein d'allées-et-venues.Milla aimait beaucoup faire admirer ses saphirs; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que dans la main: les vrais restent très froids au toucher, les autres prennent très vite la température de la peau. Au cou de Milla je ne faisais pas la différence: c'était la même eau, le même éclat profond de cristal.

—Et ces saphirs lui ont été volés chez elle?

—Mais oui, quelqu'un a passé, qui les a cueillis le plus simplement du monde dans leur coupe de verre irisé.

—Quelqu'un de l'intimité, alors?

—Apparemment.

—Et Milla a l'intimité très large.

—Forcément. Milla est très jolie, très à la mode; de plus, elle est artiste et écrivain: elle reçoit tous les mondes.

—Et ce jour-là il n'était venu que des femmes du monde, je crois.

—Et son peintre?…

—Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en train.

—Et tout le monde a été soupçonné?

—Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a été appelé chez le juge d'instruction.

—Et les domestiques?

—Les domestiques, eux, ont accusé les femmes du monde, et les trois peintres se sont chargés forcément: haine sociale, rivalité de concurrences. Ce serait mal connaître Paris que de s'étonner desdeux noms qui furent le plus compromis dans l'affaire: les suspicions allèrent droit aux personnes les plus irréprochables: à la comtesse Hinley, jeune innocente venue ce jour-là aux renseignements pour un domestique, et à Tito Strezzi qui dans le portrait, bon an mal an, gagne presque ses cent mille francs. Ah! le collier fut dérobé un jour de réception choisie. Quelle chambrée, messeigneurs! nos plus nobles déclassées, tous les hors-concours du Champ de Mars et le Bottin des grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces dames avaient été également reçus ce jour-là. Ah! Milla aurait choisi son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait! C'est cette assistance d'élite qui m'a toujours laissé un peu perplexe sur l'authenticité du fait.

—Bonne âme, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent mille francs?

—Oh! c'était une pièce admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y connaître, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont toujours beaucoup de valeur; le contrôle est plus difficile.

—Maxence, je vous retiens.

Les hommes recommandaient du soda; il était près de trois heures et demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la cinquième fois le motif preste et sautillant de laBrésilienne. Les quatre hommes attablés dans un angle de la salle continuaient à s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnementbuté dont cinq bouteilles d'extra-dry étaient la vague excuse.

—Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez, moi, de cette histoire du collier… oui, j'en ai assez d'autant plus que j'y ai été indirectement mêlé.

—Toi, Maxence?

—Parfaitement.—Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuité.—Ce vol, dont Milla a été victime, le lui avais-je assez prédit! Ah! elle n'a pas été prise sans vert. Pour prévenue, elle a été prévenue. Milla a toujours eu un entourage déplorable et une insouciance… coupable. On eût dit qu'elle se plaisait à attirer le danger.

«Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici. Elle y était venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la notoriété européenne de la courtisane étaient, de Cannes à Menton, d'un autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario qui avait eu l'idée de cette tournée. C'était un barnum quelconque dont le flair avait tablé sur la curiosité des foules alors surexcitées sur la vogue et les écrins de Milla. La pantomime que donnait Lintano n'avait que cinq personnages, la petite troupe était donc réduite à sa plus simple expression: une duègne et deux pauvres hères ramassés au hasard des agences théâtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique passionnée et la beauté de Milla meublaientla salle, ses saphirs et ses diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu à Milla que beaucoup plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous lesclubmenen déplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au théâtre une candeur étonnée et des effarements d'oiselle d'une saveur incomparable pour qui connaissait la rouerie manégée déployée par elle à la ville. Cette vivante antithèse eût vraiment dilaté les malveillances les plus endurcies.

«Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rôle d'une bohémienne loqueteuse et misérable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni la violence pimentée et sombre. Landolf lui avait chiffonné d'assez curieux haillons. Sur ces loques de théâtre Milla arborait triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et près du double d'émeraudes et de diamants, chimériques et stupides parures, étant donné le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la note du milieu.

«Malgré ses yeux d'océan après la pluie et la transparence nacrée du plus fin et du plus étroit visage de pairesse qu'ait jamais peint Reynolds, c'étaient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que le public venait voir. J'étais bien forcé de me rendre à l'évidence, puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je m'y présentais à trois heures, et le rideau se levait une demi heure après. Ilne restait plus une place: Milla faisait salle comble.

«Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle. Moulée dans une ample redingote de drap mauve brodée de motifs d'argent, elle jouait négligemment avec une lourde étole de chinchilla. De larges brides de velours pensée amincissaient encore l'ovale de son visage; une brume de gaze violette l'auréolait, elle s'avançait à petits pas, appuyant sa main gantée de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute canne d'ivoire. C'était la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve animé se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages d'Italie, se dégradant au loin en teintes irisées, encadraient la courtisane à souhait; la minute était brève, mais inoubliable. Jamais Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-là. Un groupe de fidèles l'escortait; l'escorte, à vrai dire, n'était pas royale. Il y avait là Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore à venir, récemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mélomane; il y avait là Nitich, leur modiste à toutes; le gros Lestoufer, le joaillier usurier de la station, Lestoufer, la Providence à cent pour cent des joueurs décavés et des demoiselles laissées pour compte; Lintano, le mime au visage glabre et poli par le blanc de céruse. L'impresario de la tournée complétait le cortège. Deux grandes dames de la colonie étrangère, soupçonnées de quelques escales à Lesbos, marchaient dans le sillage de l'infante. Unmurmure flatteur et parfois hostile saluait cette marche d'une étoile.

«J'abordais Milla.

«—Vous n'étiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.

«—M'aviez-vous réservé une place? Oh! je l'aurais payée, répondais-je à cette attaque.

«—Mais, mon cher ami, je n'ai même plus de service, nous faisons salle comble. Il faut retenir son fauteuil trois jours à l'avance, n'est-ce pas, Rigobert? et elle me présentait son impresario.

«L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face graisseuse dans le collet d'une pelisse de fausse loutre.

«—Monsieur Rigobert, insistait Milla.

«Tout me déplaisait en cet homme: ses petits yeux clignotants, la bouffissure de ses joues blafardes, sa face à la fois effrontée et basse, son obséquiosité insolente, tout, jusqu'à sa pelisse de cabot en tournée et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me présentait, ne me revenait pas davantage; un visage hâve et pâle aux paupières et à la bouche tombantes, comme lâchées du bas, un profil assez pur d'ailleurs, mais comme émacié de chlorose, s'aggravait encore de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues à tous les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prétention répandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux vis-à-vis de Milla m'emplissaient soudain d'unesourde exaspération. En vérité, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout à la joie d'avoir fait salle comble, elle monologuait ses succès, ses triomphes:

«—Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en délire, un public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des fleurs!…

«Et les deux hommes renchérissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et les deux fournisseurs aussi; c'était, dans le plein air de Monte-Carlo, la même fièvre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de première. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'étais furieux.

«—Vous verrai-je ce soir? demandai-je à l'infante.

«—Ce soir, impossible; je suis l'invitée de ces dames: la princesse Strasimoff et lady Glanhow.

«Et Milla me présentait les deux femmes, demeurées un peu en arrière.

«—Et demain?

«—Demain, dans la matinée, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant dix heures.

«Sem, le caricaturiste attitré de la station, se dirigeait vers nous, son terrible crayon caché dans le creux de sa main. Peu soucieux de figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je quittais le groupe:

«—A demain, me répétait Milla.

«Milla avait pourtant des amis de goût. La décorationdu petit salon où j'étais reçu le lendemain, en était une preuve. Toute la pièce était fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements roses, dans un cadre, on eût dit, d'estampes japonaises, tant l'enchevêtrement de toutes ces ramures neigeuses se détachait, pareil à d'invraisemblables coraux pâles, que je trouvais Milla, plus rose et plus fraîche encore que ses fleurs. Les fenêtres, grandes ouvertes sur le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le bleu du large. Drapée dans une longue robe de surah chair, Milla semblait plus nue que la nudité et, avec cela, si juvénile de formes et de teint! Et la gracilité de cette nuque nacrée sous la fumée d'or des cheveux!…

«—Vous ne boudez plus?…

«Et elle me tendait la main.

«—Étiez-vous assez de méchante humeur, hier?

«—Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que…

«—Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de très honnêtes gens, mon cher.

«—Vous les payez.

«—Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse authentique.

«Et, avertie par ma moue:

«—Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du talent. Quant à Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur.

«—Rien que votre professeur?…

«—Vous voulez rire; et puis, si c'était mon plaisir.

«—Oh! je n'ai rien à dire.

«—Je l'espère bien. D'abord, c'est à lui que je dois mon talent et notre succès; et notre tournée est une marche triomphale.

«—Et Rigobert!

«—Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-là, je l'ai bien vu. Il est très commun, je vous l'accorde, mais c'est un très honnête homme.

«—Je veux bien vous croire. Où l'avez-vous connu?

«—Où je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tournée. C'est lui qui en a eu l'idée, une idée géniale, comme vous voyez.

«—Mais, enfin, d'où sort-il?

«—Oh! cela, je n'en sais rien.

«—Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garçon de café.

«—Qu'à cela ne tienne. La Disdéri, qui gagne aujourd'hui cinq mille francs par soirée, a vendu des oranges sur les quais de Naples.

«—Vous avez réponse à tout. Vous donnez, je crois, encore deux représentations ici. Après, que comptez-vous faire?

«—Mais nous partons en Italie, nous jouons à Bordighera, à San-Remo, à Gênes, puis à Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de la côte Ligure, et puis Livourne, où nous sommes attendus;de là nous descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une vraie tournée, comme vous voyez.

«—Et toujours avec Rigobert et Lintano?

«—Naturellement.

«—Et aucun autre homme ne vous accompagne?

«—Non, pourquoi?

«—Vous voyagez avec tous vos bijoux?

«—Certes.

«—Et vous en avez pour?…

«—Mes saphirs, mes diamants, mes émeraudes, mes rubis, de douze à quinze cent mille francs.

«—Et vous ne savez pas un mot d'italien?

«—Non, c'est la première fois que je vais en Italie.

«—Eh bien! si vous ne revenez pas dévalisée…

«—Que voulez-vous dire?

«—Ah! vous êtes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.

«—Vous ne soupçonnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose?

«—Je ne soupçonne personne. Rigobert sort on ne sait d'où, et Lintano est Italien.

«—Mais c'est abominable.

«—Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mêmes, mais ils peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontière, vous êtes entre leurs mains.

«—Je vous déteste. Dites tout de suite que je serai assassinée.

«—Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On n'assassine que les vieilles rentières, les jolies proies de votre envergure sont toujours laissées indemnes.

«—Et si je vous jetais dehors, maintenant?…

«—Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi à la porte, mais méditez ce que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime réellement, Milla. On ne connaît vraiment la valeur que des bijoux qu'on a perdus. Au point de vue réclame, un collier volé fait autrement de bruit que la plus grosse vente, cornée et annoncée dans tous les journaux.

«J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.

«Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa santé s'altéra subitement, et la jolie fille dut aller se reposer un mois à Antibes, dans la plus absolue solitude. Désespoir de Lintano, cris et récriminations de Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le dédit à son barnum et se tint prudemment en deçà de la frontière.

«Un an après, Milla perdait son collier de saphirs; la pièce la plus précieuse de son écrin lui était volée dans les conditions que vous savez, et Milla prétend que je lui ai porté malheur.

«Et voilà pourquoi je ne suis peut-être pas tout à fait étranger au vol des saphirs de Milla.»


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