IICOCO, CACATOIS

Des gens content que nous vieillissons ou mourons ? Quelle blague ! Nous sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil, et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment, ce ne sont plus les mêmes… Et après ? Suis-je moi-même identique à ce que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne ?

Toutes les bêtes sont là : la soixantaine de pigeons, les cinq ou six chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le maître à danser des poules n’est plus là : il est allé leur enseigner la musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup vieilli : son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des chapelets.

Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets… Mais il y a incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe.

Ce neuf s’appelle Coco et d’après les estimations les plus sérieuses, il doit avoir tout près de deux cents ans.

Un perroquet. Non. Un kakatoès, un cacatois comme on écrivait quand il est né. C’est la femme de mon cousin qui l’a emmené de Languedoc en Aquitaine gasconne ; là-bas, dans sa famille, on ne se souvenait pas de ne point l’avoir vu. Un cacatois blanc, dont la huppe arbore des brindilles rouges lorsqu’on le caresse ou l’agace, lorsqu’il est heureux ou furieux. Enorme. Des gamins qui ont dû depuis beau temps aller voir comment on fume la pipe de l’autre côté de la vie, lui ont, jadis, crevé un œil et cassé une aile. Ce borgne compliqué de manchot ne s’en porte pas plus mal pour cela. Il a un appétit charmant, un cœur tendre, et tient des discours pleins d’intérêt.

Car, ne nous y trompons pas : il se peut qu’un jeune perroquet répète sans y rien entendre les mots et les sons qu’on lui serine ; mais il n’en saurait être de même pour un patriarche de l’importance de Coco.

Un patriarche, je m’explique mal, car Coco est une femelle cacatois, qui pond de temps en temps un bel œuf blond et le déguste suavement, n’ignorant pas qu’elle est veuve depuis deux siècles bientôt et que les qualités de l’objet sont uniquement nutritives.

Mais avant de manger son œuf, Coco s’extasie et répète : « C’est bon ! C’est bon !… Viens me voir, papa !… » Aujourd’hui, il (ou elle) m’a accueilli avec une gravité inaccoutumée : « Temps orageux, monsieur… » Et, le comble, c’est que c’est vrai !… Allez parler de psittacisme à propos d’un animal qui, lorsqu’on lui offre un biscuit, vous déclare froidement : « Non, j’ai soif… Une orange, bien tirée, une orange !… » Et il ne se trompe jamais sur la pronostication du temps… Ce matin, il m’a dit : « Prends ton pépin… » Une ondée est tombée, comme j’allais sortir. Durant que j’écris, il grommelle, — j’allais dire : entre ses dents ! — il grommelle : « Charmante journée. Beau temps pour la campagne !… » Et, cette fois encore, il a raison. Tout va bien. Tout est dans l’ordre. L’ondée n’aura pas de conséquences graves ; à peine suis-je aspergé quand je secoue les lilas et les cognassiers pour en faire choir les hannetons, régal des poules. Les libellules célèbrent leurs noces au-dessus des bassins ; les petits escargots noirs et roses ou jaunes et bruns sont tous dehors, lustrés, repeints à neuf, — comme la tortue qui vient me regarder sous le nez avec une déplorable insolence, un manque de timidité qui semble écœurant à mon orgueil humain.

Tout est dans l’ordre, ai-je dit… Toujours à l’excès optimiste ! Midi vient de sonner à la tour rose de l’église ; j’admettais le caquetage des passereaux, les coassements des grenouilles… Mais ce rossignol, à pareille heure. Que nous veut-il ? Et c’est qu’il en met ! Nous n’y couperons pas, c’est une ode !…

Je regarde : avec une pierre dans l’arbre, je pourrais sans doute envoyer ce troubadour se faire pendre ailleurs. Impossible de le repérer. Et, tout à coup, une stupéfaction énorme m’immobilise. Le rossignol, c’est Coco… Coco qui s’est reconnu poète sur le tard et qui imite les maîtres au point de les surpasser en virtuosité. Il peine, il travaille, il y va fort, il est beau. Son œil crevé a l’air d’un monocle posé sur un œil normal… Je n’y tiens plus. J’applaudis. Il me rappelle quelqu’un ou quelque chose…

Il me sourit (il n’y a pas d’autre mot), puis, de son accent le plus tendre :

— Si vous ne la savez pas, je vous la copierai.

… J’en suis retombé le derrière dans l’herbe, comme au temps où j’y verdissais mes pantalons de coutil blanc.

Pauvre vieux qu’il y a là ! Personne n’osera plus le gronder, s’il se tache…


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