IIRENCONTRE DE ZOMPETTE

«Celle-avec-qui-je-me-promenais-dans-la-Forêt» vit quelque chose de vert bondir à son approche, et grimper pataudement contre sa robe claire. Elle poussa un cri :

— Un crapaud !

Puis, ayant examiné la bestiole :

— Ce n’est pas un crapaud… c’est un bijou.

Ce n’était pas un crapaud, ce n’était pas un bijou ; c’étaitZompette, grenouille verte, rainette. Pourquoi Zompette ? A cause que certains visages évoquent quasi fatalement certains prénoms ou surnoms et que le visage de la bestiole nous avait rappelé presque en même temps à l’un et à l’autre l’appellation de l’héroïne d’un conte d’Henri Duvernois qui nous avait fait bien rire le même matin.

Ainsi fut baptisée cette nouvelle petite amie qui, ce jour-là, aurait pu aussi avoir nom « légion » dans la forêt landaise. Ce n’est pas en vain que j’ai parlé de champignons, de leur pullulement mystérieux et équivoque pour les simples, quand le prince Automne entre dans son sylvestre palais. Zompette, ce jour-là, était aussi fréquente sur nos pas que le sont, en mai, les sauterelles dans les prés, où l’herbe croît et commence de mûrir, et cela n’allait pas sans provoquer en moi un étonnement assez légitime.

Car toutes ces Zompettes étaient visiblement des bébés-rainettes au plus tendre de leur âge, d’une superficie moindre que celle d’un jeton de vingt sous, évidemment très maladroites encore à procéder sur le sol par bonds ou autrement, tout de suite essoufflées et comme décontenancées d’avoir pris brusquement contact avec une vie qu’elles n’entrevoyaient la veille encore qu’à travers le partiel aveuglement larvaire de tous leurs sens… Oui, certainement, quelques heures plus tôt, Zompette et ses sœurs n’étaient que des têtards, habitants de mares ou de sources qu’elles ne retrouveraient désormais qu’adultes et dans la seule saison de leurs amours, petites choses équivoques et mal finies, pourvues de leurs quatre pattes, déjà, certes, mais aussi d’un reste de queue qui leur rappelait désobligeamment (j’imagine) leur cousinage avec les tritons et les salamandres, créatures vaseuses, fangeuses, dépourvues de toute aspiration vers les arbres et le ciel.

Or, ni mare, ni source n’existent là, à deux bonnes lieues à la ronde ; nulle provision d’eau douce dans cette longue presqu’île que bornent, au nord, des landes sèches et, par ailleurs, l’océan gascon sujet aux grands délires, ou le bel et vaste étang marin qu’un chenal fait communiquer avec lui.

Mystère qui déjà me rendait ma nouvelle pensionnaire sympathique ! Ainsi, un certain romanesque flottait autour de son origine… L’histoire de Zompette, mon héroïne, commence, somme toute, comme fait si souvent celle d’une héroïne humaine dans un roman-feuilleton construit selon les règles de l’art. On me concédera qu’il serait prématuré de faire, dès à présent, la lumière sur sa naissance à la vie, lumière dont je ne devais être éclairé moi-même que beaucoup plus tard.


Back to IndexNext