XIISUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE

Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser, dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre, c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et, en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne devait excéder cinq ou six mois…

L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.

Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande sollicitude des miens.

Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je le répète : Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles de plus que nous, plus évolué, mieux organisé : par exemple, un grillon. Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris, j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la quasi-synonymie du beau mot d’amitié… Mais elle s’habitue à nous, à notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.

En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé, regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir, surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour expliquer aux Parisiens que l’homme « descendait », non point du singe, mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique, sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques « pays » facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit un accueil grandiose, l’acclama… Il y eut, en l’hôtel des Sociétés savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était né.

Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante, ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois énoncé qu’instinctetintelligencesont des mots, ne sont rien que des mots, — que je ne suis même pas loin de supposer que, « peut-être, après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe… » Pourtant, je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est stupide, du moins dans le sens que notre « intelligence » attribue à stupidité… Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler inférieurs.

Animal inférieur. Oh ! sur ce point aussi, entendons-nous… De la prétendueEchelle des êtres, laquelle est sans commencement ni fin, nous ne connaissons qu’une minime étendue ; nous n’en demeurons pas moins persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, « les bêtes qui périssent »…

Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà, pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en activité par les poumons ; il fonctionne assez durablement quand la bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique ; si vous avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce viscère conserver son battement une dizaine de minutes ; et la rainette, privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler, puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici deux au lieu d’un ; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.

Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous, des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de façon si autre qu’en nous-mêmes.

Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière cérébrale…

Charmante, mais stupide…

Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles de la branche que nous lui offrirons comme perchoir ? Car Zompette est une admirable — encore qu’inconsciente — artiste en fait de mimétisme. Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi de sa vêture se modifiera ; les feuillages sensibles du mimosa l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de bronze ; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux à sa personnalité pensive et vorace.

Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence lapersonnalitéchez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit d’animaux dont les « visages » peuvent se modifier selon la différence quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres, qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les irrite… Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni l’apaisement de la satisfaction ; seule la forme de ses mains à quatre doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative « humanité ».

Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un fragment de jade : « On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces d’oiseaux… » Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et des considérations générales.

Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la cinquième année de sa vie.

Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de quatre ans.


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