Chapter 10

[27]Huit kilomètres environ; tach, en turc, pierre.

[27]Huit kilomètres environ; tach, en turc, pierre.

Nous causions avec des gens de la caravane, quand quatre cavaliers afghans passent au galop: ils vont dans la direction de Karchi.

Voilà ce qui est arrivé. Les Afghans ont loué à Samarcande des arbas et des chevaux pour transporter la majeure partie de leurs bagages jusqu'à Kilif seulement, parce qu'ils pensaient trouver sur la rive afghane les moyens de les transporter plus loin. Trompés dans leur attente, ils ont tout fait pour décider les voituriers bokhares à passer l'Amou et à poursuivre jusqu'à Mazari-Chérif. La veille, ils leur ont promis beaucoup d'argent, des khalats, de bons traitements, s'ils voulaient continuer leur route. Les arbakèches ont juré qu'on pouvait compter sur eux pour le lendemain matin. Mais, comme ils n'ont pas la moindre confiance dans la parole des Afghans, comme ils comprennent qu'après avoir franchi le fleuve ils seront à la discrétion de ces derniers, et qu'au lieu de tenir les promesses brillantes qu'on a fait miroiter à leurs yeux, on pourra très-bien les payer en coups de plat de sabre, ils ont jugé plus prudent de décamper dans la nuit. Au réveil, les Afghans n'ont pas vu l'ombre d'un arba, et leur départ sera retardé de plusieurs jours, car il leur faudra querir au loin des chameaux de bât; ils veulent donc à tout prix décider les fuyards à revenir sur leurs pas, et ils lancent sur leurs traces ces cavaliers qu'ils ont chargés de séduire les arbakèches par des offres merveilleuses et des engagements solennels.

Deux heures après, les cavaliers revenaient sans avoir rien obtenu.

On nous avait parlé de forêts qui se trouveraient à l'est de Kilif. Un officier russe de l'escorte en avait entendu certifier l'existence par les indigènes. Un Kilifien affirmeque sur la route de Kilif à Chirrabad, il y a une belle forêt de trois tach (24 kilomètres) de longueur.

—Tiens, ajoute-t-il, la porte de ma maison est faite avec le bois que j'ai pris dans cette forêt.

—Tu y es allé en arba?

—Non, le chemin n'est praticable que pour les chevaux.

Avec des renseignements aussi précis, nous croyions tenir la vérité; nous avons constaté que cet homme mentait ou ne comprenait point. En effet, il est probable que le central asiatique n'a plus de vocable équivalant à notre mot forêt, qui implique une agglomération d'arbres considérable. L'expression correspondant à la nôtre a perdu de sa valeur par suite du déboisement continu de ce pays-ci. La chose n'existe plus, le mot seul est resté, et, tout étant relatif, on ne l'applique plus maintenant qu'aux deux ou trois cents arbres échelonnés parfois au bord d'une oasis. Sans compter que c'est là une vraie forêt pour des gens qui font souvent cent kilomètres sans voir un peuplier!


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