Chapter 14

[42]Le même jeu de mots a provoqué la légende qui fait descendre les Kirghiz d'un chien et de quarante filles.

[42]Le même jeu de mots a provoqué la légende qui fait descendre les Kirghiz d'un chien et de quarante filles.

Les mosquées qui subsistent encore sont vastes; l'une d'elles pourrait être restaurée facilement. Pour le style et les matériaux, elles diffèrent peu des mosquées modernes de Karchi ou de Bokhara.

Mala-Kodja, saint de Salavat, nous explique de la manière suivante la destruction de Chahri-Samane: «Du temps où le sultan Baber était maître de ce pays, Chahri-Samane était une ville populeuse avec de beaux jardins. Baber qui l'habitait avait un favori du nom de Samane qui sans cesse lui demandait des présents et des faveurs nouvelles. Longtemps l'émir accéda à ses demandes, satisfit à ses fantaisies, puis il se lassa de tant accorder à un même homme, et il malmena son favori. Celui-ci quitta la ville, disparut, et plus jamais ne donna signe de vie. A dater de son départ, Baber entendit une voix lui crier régulièrement chaque nuit: «Samane kildi; Baber, kosch!Samane vient; Baber, va-t'en!» Le pauvre émir, harcelé par cette voix, perdit la tête, et, ne pouvant plus trouver le repos dans la ville où Samane avait vécu, il passa sur la rive gauche de l'Amou, et se réfugia à Bactres. Tous les habitants de Chahri-Samane le suivirent, car c'était un bon prince chéri de ses sujets. Depuis cet exode, la ville ne s'est pas repeuplée; avec le temps, maisons et édifices sont tombés en ruine, les ariks se sont comblés, et Chahri-Samane est devenu un cimetière immense, où les fidèles des environs viennent ensevelir leurs proches, près du mausolée de Sa Sainteté l'émir Houssein».

Et Mala-Kodja ajoute: «Je tiens ce récit de mon père, qui l'avait lu dans un livre perdu malheureusement pendant une guerre, il y a cinquante ans déjà.»

Tels sont les renseignements que nous avons pu recueillir de la bouche des indigènes.

Nous avons passé plusieurs jours à Salavat; pendant la journée nous étions dans la ruine, le soir nous rentrions au village. Capus a pris des croquis des substructions les plus intéressantes, mais leurs dimensions au pas ou à la corde, de façon à pouvoir tracer un plan relativement exact[43].

[43]Il faisait une chaleur étouffante; dans l'après-midi du 12 avril, le thermomètre marquait 38° à l'ombre.

[43]Il faisait une chaleur étouffante; dans l'après-midi du 12 avril, le thermomètre marquait 38° à l'ombre.

Personne n'est venu nous interrompre dans notre travail, la ruine est restée toujours déserte. Nous avons vu seulement une bande de chacals qu'Abdou-Zaïr, homme de la ville, qui n'a pas l'œil d'un chasseur, prenait pour des fauves de forte taille, criant: «Maître, des ours! des ours!»

Il est regrettable que nous n'ayons pu questionner le vieux saint, mais il ne sortait guère de la partie de l'habitation réservée aux femmes où l'étiquette nous interdisait de l'aller voir. Nous l'avons aperçu dans l'entre-bâillement d'une porte, appuyé sur sa béquille; il s'en allait péniblement avec une petite fille sur le dos. Sa longue barbe blanche étalée sur sa poitrine lui donnait un air vénérable. Ce vieillard nous eût conté des choses certainement intéressantes et peut-être donné au sujet de Chahri-Samane une explication plus raisonnable que celle de son fils. Il est non moins regrettable de n'avoir pu pratiquer des fouilles qui eussent sans doute mis à jour des documents de grande importance pour l'histoire de la Bactriane; car, comme à Bactres, la ruine de l'époque musulmane recouvre probablement la ruine de l'époque gréco-bactriane, et c'est en outre le pays de Zoroastre.

Pour notre compte, nous croyons que le manque d'eaua surtout contribué à la désolation graduelle de cette contrée. Dans ce coin de la terre, ainsi qu'en maint autre endroit, la pluie ne suffit pas à fructifier le sol, et l'homme doit emprunter aux rivières, presque invisibles pendant l'hiver et débordantes pendant l'été, l'eau indispensable à ses rizières, à ses champs de blé ou de sorgho; d'où la nécessité de travaux d'irrigation d'autant plus pénibles que le niveau de l'eau est plus bas. S'il est advenu, et c'est sans doute le cas pour cette région, que ce niveau baissât de plus en plus par suite du déboisement des montagnes, d'une modification dans la direction des courants atmosphériques ou de quelque autre phénomène météorologique, les cultivateurs du sol ont dû augmenter la profondeur et la longueur de leurs ariks à mesure que l'eau réclamait plus de pente pour s'écouler vers les champs cultivés. Qu'on ajoute à cette difficulté toujours croissante qui condamne l'homme à un surcroît de labeur, un abaissement subit du chiffre de la population résultant, par exemple, d'une de ces guerres exterminatrices dont l'Asie semble avoir gardé la triste spécialité, et l'on comprendra qu'il a bien pu advenir que les gens du Sourkane ne se soient plus trouvés en nombre pour fournir le travail qu'exigeaient l'entretien et l'extension des canaux, et que, dans ces conditions nouvelles, ils aient trouvé trop rude le combat pour l'existence. Ils auraient alors renoncé à réédifier ce que, entre temps, les conquérants avaient jeté bas; ils auraient abandonné leurs champs et leurs tombeaux pour gagner un milieu plus favorable, où l'on se procure à moins de frais l'eau, sans laquelle la terre est une marâtre impitoyable.

Au reste, de tels déplacements se produisent maintenant dans le Bokhara et ailleurs en Asie centrale, pourles raisons que nous venons de dire. Nous-mêmes l'avons constaté durant notre voyage. Nous avons rencontré une troupe de Turkmènes qui longeaient l'Amou à la recherche d'une «bonne place» pour la culture, et entre Gouzar et Karchi nous avons vu un village abandonné récemment par ses habitants qui s'étaient rapprochés des montagnes, l'eau étant devenue trop rare dans la vallée, et l'entretien des canaux leur coûtant trop de peine.

La dépopulation de la vallée du Sourkane ne serait donc qu'un de ces épisodes assez fréquents dans la lutte pour la vie où l'homme manque d'industrie, se sent trop faible, et recule devant les obstacles qui lui sont opposés par la nature.

Peut-être qu'à défaut d'autre hypothèse, l' «usure» d'une race trop vieille, ayant perdu le ressort et l'énergie, suffit pour expliquer comment nous avons trouvé une solitude là où s'était agitée une population très-dense.


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