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Patta-Kissar.—Une colonie qui commence.—Femmes turkmènes.—Cuisine.—Gengis-Khan à Termez.—Ibn-Batoutah.—Termez en 1345.—Ce qu'il en reste.—Unmazar.—Ichânes.—Dîmes.—Encore des pèlerins.—Un Varan.—Le mirzaJarim Tach.—Nous retrouvons les Russes qui viennent de Mazari-Chérif.
Patta-Kissar.—Une colonie qui commence.—Femmes turkmènes.—Cuisine.—Gengis-Khan à Termez.—Ibn-Batoutah.—Termez en 1345.—Ce qu'il en reste.—Unmazar.—Ichânes.—Dîmes.—Encore des pèlerins.—Un Varan.—Le mirzaJarim Tach.—Nous retrouvons les Russes qui viennent de Mazari-Chérif.
Le jour de notre départ pour Termez, qui se trouve plus loin sur l'Amou, nous allons visiter le village de Salavat dans la matinée. Bâti non loin du Sourkane, entouré d'arbres à fruits, avec un îlot de platanes et de mûriers monstrueux qui lui font derrière ses maisons un beau parc ombreux et tapissé d'herbe jusqu'à la rivière, il paraît au premier abord un séjour charmant. Malheureusement, les émanations du Sourkane y entretiennent une fièvre qui devient terrible à la saison des grandes chaleurs; en outre, au dire des habitants, pendant l'été Salavat est une fournaise. Nous le croyons volontiers, car nous venons de constater trente-huit degrés de chaud à l'ombre, et nous sommes dans le commencement d'avril. Que sera-ce dans les mois de juillet et d'août?
Ces arbres gigantesques sont respectés des habitantscomme s'ils étaient des dieux protecteurs. Ils le sont en effet, quand un soleil qui brûle l'herbe à ras du sol et craquèle la terre comme le feu l'argile du potier, a transformé la vallée en une étuve où l'air surchauffé fait haleter bêtes et gens.
Nous avons mesuré quelques-uns de ces géants, derniers survivants des forêts qui ont dû garnir autrefois cette partie du bassin du vieil Oxus. Les soldats d'Alexandre y taillèrent les hampes de leurs piques et le bois de leurs javelots.
Un mûrier a plus de cinq mètres de circonférence, le tronc étant mesuré à hauteur d'homme; un platane qui broche au-dessus de terre en quatre branches colossales, a dix mètres de tour à sa base.
En rentrant chez notre hôte, nous trouvons nos hommes occupés à emballer les effets dans les coffres et dans les sacs. Le fils de Mala-Kodja, qui assiste à cette opération, est tout surpris en voyant une brosse à habits; il la prend, l'examine, et, se tournant vers Abdou-Zaïr:
—A quoi sert cela? dit-il.
—A nettoyer le drap des vêtements, lui répond l'autre, en faisant le geste de brosser.
Le jeune homme pousse un «Ah!» qui peint l'étonnement, il continue à regarder la brosse, la tourne, la retourne, puis la dépose à terre et s'en va pensif. Cette brosse à habits a peut-être autant surpris et fait rêver aussi confusément ce jeune Ousbeg de quinze à seize ans que les Pyramides d'Égypte un Européen du même âge.
Abdoul fait un heureux: il donne à un indigène qui le regarde, accroupi à distance, le dos au mur, une boîte en carton ayant contenu du tabac. L'individu sur qui maître Abdoul répand ses bienfaits se confond en remercîments,et regarde le cadeau avec une visible satisfaction. La feuille de mica bouchant le trou pratiqué dans le couvercle de la boîte le surprend par sa transparence et sa souplesse; il voit bien que ce n'est point du verre. Il interroge Abdoul, qui lui répond très-digne: «Allah seul le sait, les Faranguis inventent de si drôles de choses!»
Tout est prêt. Une poignée de main au saint, à son fils, quelques morceaux de sucre qui le comblent d'aise, et nous partons accompagnés de leurs meilleurs souhaits. Les morceaux de sucre de l'étrier ont contribué pour une bonne part à provoquer cette avalanche de compliments. C'est un des cadeaux les plus agréables qu'on puisse faire aux gens de ce pays. Ils ignorent la manière de fabriquer le sucre; il leur arrive des Indes et de la Russie. Pour eux, il est un objet de luxe.
Sur le chemin de Termez on rencontre le village de Patta-Kissar, en face de l'endroit où les voyageurs, venant de Mazari-Chérif, traversent l'Amou au moyen d'un bac. Le service est fait par deux barques, l'une appartenant aux Afghans, l'autre aux Bokhares. Le village s'est récemment constitué; il est habité exclusivement par des Turcomans. Le chef de ce village qui nous a offert l'hospitalité pendant deux jours, nous conte lui-même la courte histoire de Patta-Kissar, dont il est un des fondateurs:
Il y a vingt ans, six hommes d'une tribu de Kara-Turkmènes qui vivait sur la rive gauche de l'Amou, partirent des environs de Kerki à la recherche d'une bonne place sur la rive droite. Ils résolurent de se fixer près du bac de Patta-Kissar, sur un terrain qui faisait alors partie d'un vakouf aboli dix ans plus tard par l'émir. Ils se mirent à l'œuvre et défrichèrent quelques tanaps de terre avec beaucoup de peine, car le sol était couvert de patta et detougai (de roseaux et de tamarix). Puis ceux de leur sang vinrent les rejoindre; ils furent bientôt deux cents, et maintenant ils sont trois cent vingt. Durant toute l'année, le travail ne leur manque pas. Pendant l'hiver, ces hommes sont courbés sur la terre, ils la labourent à la houe, la préparent à recevoir les semences, car s'ils négligent leurs champs, ils en sont immédiatement punis: le tougai reparaît. C'est également dans la saison froide que leurs femmes font des kachmak et des tapis, et qu'ils reçoivent la visite des Turkmènes pillards. Mais étant nombreux et courageux, ils n'en ont point peur: ils se défendent et les tuent. Ils mènent à Chirrabad ceux qu'ils font prisonniers, et on leur tranche la tête. A partir du mois d'avril, ils sont très-occupés, ils travaillent tous les jours de la semaine, même le vendredi qui est leur dimanche. Ils ne prennent de repos que par le mauvais temps. Ils ont la plus forte crue d'eau dans les mois de saouzan et saratan.
Le bac est peu fréquenté. Il ne vient pas de caravanes de l'est, peu du nord, et celles qui arrivent de l'Afghanistan passent à Kilifou ou à Tchochka Gouzar, et vont à Karchi et à Bokhara. Mais en avril et mai, il arrive du Ferganah et du Hissar des bandes nombreuses de pèlerins se dirigeant sur Mazari-Chérif avec quelques ballots de marchandises. Ils ont à redouter les tigres qui nagent d'une rive de l'Amou à l'autre et dévorent le bétail.
Ils payent l'impôt, environ un tenga par tanap et par an. Le chef perçoit l'argent en deux fois, d'abord après la moisson du blé, ensuite après la moisson du djougara[44], et il va le porter au beg de Chirrabad. Ils consomment lesproduits du sol sur place. Ils ne vendent que les feutres et les tapis fabriqués par leurs femmes. Ils élèvent des vers à soie; chaque maison recueille cinq ou six livres de soie en moyenne; les cinq livres se vendent six, huit et même dix tengas.
[44]Sorgho.
[44]Sorgho.
Tous n'ont pas leur femme: les riches en ont une ou deux, les pauvres point. Ceux-ci sont les serviteurs des privilégiés, qui les payent un quart ou une moitié de tenga par jour, suivant la quantité de travail qu'ils ont fourni; en outre, ils sont nourris.
La meilleure terre coûte de trente à quarante tengas le tanap; celle de moindre qualité, deux à trois tengas.
Quand ils vendent la terre, si le marché est de peu d'importance, ils réunissent leurs meilleurs amis, ils discutent le prix, et, une fois d'accord, la somme est payée immédiatement en présence de témoins; acheteurs et vendeurs se déclarent satisfaits, et invitent les assistants à manger un palao préparé à l'avance qui est expédié séance tenante.
Quand il s'agit d'une vente considérable de dix, quinze tanaps au moins, les deux parties s'en vont à Chirrabad, et concluent leur marché en présence du kazi, qui écrit un papier par lequel l'acheteur est investi de sa nouvelle propriété. Le kazi reçoit ordinairement comme honoraires de trois à six tengas, selon le chiffre de tanaps vendus. L'acheteur garde l'acte de vente.
Accompagné d'un Turkmène qui s'était armé d'un énorme gourdin pour écarter les chiens qui rôdent autour des maisons et se jettent sur les étrangers, je fus me promener dans le village, dont les maisons de terre sont installées au bord d'une ancienne berge de l'Amou, au pied de laquelle s'étendent des jardins semés d'arbres fruitierssillonnés de petits canaux. Il est l'heure de la sieste; je n'en vois pas moins plusieurs hommes piocher courageusement la terre, vêtus d'un simple caleçon de toile, tête nue par un soleil ardent. Ces gens sont généralement robustes, alertes. Quelques-uns se rapprochent du type turkmène dépeint par Khanikoff; ils sont les yeux petits, la face ronde, le nez court et retroussé, les pommettes très-fortes et saillantes, le cou fort, musculeux; l'ossature de tout l'individu est solide, le torse puissant sur des jambes arquées.
Les femmes, qui circulaient librement, le visage découvert, avaient grand air avec leur robe flottante et la coiffure de cotonnade rouge leur ceignant la tête comme un diadème. Elles parlaient aux hommes sans la moindre gêne et sur un ton qui n'était pas souvent celui de la déférence. Il y a loin de l'œil tranquille de la Turkmène qui regarde avec aplomb, à l'œil effaré de la femme sarte, aperçu sous un coin de voile avant la fuite de commande devant un infidèle. L'une se sauve le corps penché sur des jambes grêles, traînant gauchement ses pieds; l'autre va la tête droite et avec calme. Les femmes que nous avons vues à Patta-Kissar nous ont paru bien charpentées, fortes et capables en tout point de produire une race d'hommes sains et vigoureux.
La colonie de Patta-Kissar est composée actuellement d'éléments excellents: les adultes y dominent, ce qui est un avantage dans la dure période du défrichement, où il ne faut pas de bouches inutiles. Nul doute qu'elle ne prospère dans la suite, et ne fournisse la preuve que le Turcoman devenu sédentaire est capable de cultiver le sol avec autant de soin et de ténacité qu'il en mettait autrefois à piller ses voisins.
Espérons aussi qu'ils feront des progrès dans l'art de cuisiner, car certaine platée de riz cuit à l'eau, arrosé d'huile de sésame, nous a laissé longtemps un désagréable souvenir. Il est vrai que huit mois plus tard, lors de notre retour par les plaines glaciales de l'Oust-Ourt, nous eussions savouré certainement ce qui d'abord nous semblait impossible à digérer.
A huit ou neuf kilomètres à l'ouest de Patta-Kissar sont les restes de la forteresse de Termez.
L'histoire rapporte qu'après avoir pris Samarcande et passé l'été dans le Chahri-Sebz, Gengis-Khan se dirigea vers l'Oxus à la tête de ses Mogols. Ce fut pendant l'automne de l'année 1220 qu'il vint dresser ses tentes près de Termez.
Il fit les sommations d'usage aux habitants, les invita à ouvrir leurs portes, à démolir leurs remparts et leur citadelle. Sur le refus qu'on lui opposa, il commença immédiatement le siége de la ville, qui fut prise au bout de neuf jours; les habitants furent massacrés. On conte que, sur le point d'être tuée, une vieille femme demanda la vie, promettant, si elle était épargnée, de donner une perle magnifique. Lorsqu'on la lui demanda, elle affirma l'avoir avalée. On l'éventra du coup, et Gengis aurait ensuite commandé de fouiller les entrailles des cadavres pour y chercher semblable trésor.
Puis il donna l'ordre à ses guerriers d'organiser une grande chasse. Elle dura quatre mois, ce qui fait supposer que le pays était couvert de bois où vivait un gibier nombreux. Aujourd'hui, on compte les arbres, et le gibier de poil ne se rencontre guère que dans les roseaux qui bordent l'Amou. Il est vrai que maintenant encore on pourrait faire un joli massacre du gibier de plume près de Termez,pourvu qu'on s'y trouvât dans la même saison qu'autrefois Gengis-Khan, pendant l'automne, qui est l'époque du passage des oiseaux.
Après cette chasse, le conquérant ravagea les districts de Kounkourt et de Samane.
Un voyageur arabe, Ibn-Batoutah, a visité Termez en 1345, c'est-à-dire cent vingt-cinq ans après que le conquérant mogol avait anéanti la ville. Laissons la parole à Ibn-Batoutah:
«Nous partîmes de Samarcande et nous traversâmes la ville de Nécef (Karchi), à laquelle doit son surnom Abou-Hafs-Omar,Annecefy, auteur du livre intitulé:Alman Zoumah, «le Poëme», et traitant les questions controversées entre les quatre fakihs (les fondateurs des sectes orthodoxes). Ensuite nous arrivâmes à Termedh (Termez), qui a donné naissance à l'iman Abou-Ica-Mohammed, fils d'Ica, fils de SoûrahAttermedhly, auteur duAldjâmï Alkebir, «la Grande Collection», qui traite des traditions. C'est une grande ville, bien construite, pourvue de beaux marchés, traversée par des rivières, et où l'on voit de nombreux jardins. Des raisins et surtout des coings d'une qualité supérieure y sont fort abondants, ainsi que la viande et le lait. Les habitants lavent leur tête dans les bains chauds avec du lait, en place de terre glaise. Il y a chez le propriétaire de chaque bain de grands vases remplis de lait. Lorsque quelqu'un entre dans le bain, il en prend dans un petit vase et se lave la tête avec ce lait, qui rafraîchit les cheveux et les rend lisses. Les habitants de l'Inde emploient pour leurs cheveux l'huile de sésame, qu'ils appellent assiradj (chiradj), après quoi ils lavent leur tête avec de la terre glaise. Cela fait du bien au corps, rend les cheveux lisses et les fait pousser. C'est par ce moyen quela barbe des habitants de l'Inde et des gens qui demeurent parmi eux devient longue.
«L'ancienne ville de Termedh était bâtie sur le bord du Djeihoun. Lorsque Tengis l'eut ruinée, la ville actuelle fut construite à deux milles du fleuve. Nous y logeâmes dans l'ermitage du vertueux cheikh Azizân, un des principaux cheikhs et des plus généreux, qui possède beaucoup d'argent, ainsi que des maisons et des jardins, dont il dépense le produit à recevoir les voyageurs. Je joignis, avant mon arrivée dans cette ville, son prince Ala-Elmuc, Khodhâwend-Zadeh. Il y envoya l'ordre de me fournir les provisions dues à un hôte. On nous les apportait chaque jour, pendant le temps de notre résidence à Termedh. Je rencontrai aussi le kadhi de cette ville, Kiwam-Eddin, qui était en route, afin de voir le sultan Thermachîrîn et lui demander la permission de faire un voyage dans l'Inde.»
Que reste-t-il de l'ancienne Termez? Une steppe déserte; à l'est, environ un kilomètre du mur d'enceinte, ébréché, branlant, gardant encore les traces de l'emplacement d'une porte couverte où se tenaient les gardes, les gens du fisc et les marchands; une forteresse qui n'est qu'un amas de décombres, et dont les deux tourelles de la façade de l'ouest sont seules reconnaissables.
Cette forteresse était placée sur une éminence adossée au fleuve qui la baignait au sud; elle formait un parallélogramme, le plus grand côté d'environ huit cents pas faisant face au nord, le plus petit côté mesurant deux cent cinquante pas. Vis-à-vis l'Afghanistan, au milieu de la forteresse, sont scellés à la rive deux énormes blocs de maçonnerie en briques cuites qui ont les mêmes dimensions que la brique de Chahri-Samane. On dirait les fragmentsd'une pile de pont qui s'est séparée en deux; l'eau ayant rongé la base et sapé les fondements, l'avant de la pile aurait perdu son assiette et se serait détaché de la masse. Un pont a-t-il jamais existé en entier à cette place? Nous ne le pensons point, et nous présumons qu'ici comme auprès de Samarcande, sur le Zérafchane, nous sommes en présence d'un pont à peine commencé.
Au bas de la forteresse, un monument à peu près intact contient des tombeaux de saints; il a pris le nom du plus illustre, un certain khodja Abdoul-Akim-Termesi. Il se compose de trois vastes chambres, l'une d'elles surmontée d'une grande coupole précédée d'un portail élevé, auquel on arrive par une des quatre arcades de la galerie couverte de la façade. Sur la galerie s'alignent quatre coupoles de moindre dimension.
Au dire de l'ichâne qui habite à côté, dans une maison en terre destinée aux gardiens du mausolée, Tengis aurait laissé debout cet édifice par respect pour la mémoire d'Abdoul-Akim.
Nous n'avons pu obtenir de l'ichâne qu'il nous ouvrît la porte de la chambre où se trouvent les tombeaux les plus vénérés; il prétexta n'avoir point la clef que son fils aurait emportée avec lui dans la steppe, où il surveillait en ce moment le bétail. Nous avons dû nous contenter de rendre visite aux saints de second ordre qui gisent à gauche de la grande coupole, dans une grande chambre obscure comme une cave, où sont rangées leurs tombes, semblables à celles de Chahri-Samane. Elles sont couvertes de boules d'argile et de kisiak déposées par les femmes. Des cornes de chèvres sauvages et de daims sont fixées dans le mur. Proviendraient-elles des bêtes tuées lors de la grande chasse de Gengis-Khan?
Le mazar[45]est commis à la garde de quatre ichânes qui le surveillent chacun trois mois à tour de rôle. Ils vivent du produit des aumônes que leur font les nombreux pèlerins qui viennent visiter Termez au printemps et perçoivent en outre sur les gens du district une dîme régulière. A leur intention, le district de Chirrabad a été divisé en quatre parties égales, et de la sorte, chaque ichâne a sa région fixée à l'avance, où il fait sa tournée après la récolte du blé. Chaque cultivateur du sol leur donne, selon son degré de richesse, dix, vingt livres de blé, ou plus s'il est dévot et généreux. Il paraît que chaque ichâne se fait de cette manière un revenu d'environ cinquante batmans de blé par an. Vu le prix du batman, c'est une assez jolie rente, qui leur rend moins sombre la perspective de passer trois mois près de la forteresse de Termez, où les distractions, à notre avis, brillent par leur absence.
[45]Tombeau, mausolée.
[45]Tombeau, mausolée.
Le lendemain, nous partons pour Chirrabad. A six verstes environ de Patta-Kissar, à droite de la route qui traverse une steppe, on aperçoit une construction que nous avons déjà remarquée la veille, et qui nous a paru être une tour. C'est comme le fût énorme d'une colonne brisée par le milieu, massive, construite avec de grosses briques de terre séchée, de trente-quatre à trente-cinq centimètres de côté, et épaisses de douze centimètres. A la base, les pâtres ont creusé un terrier où ils se réfugient par le mauvais temps; nous croyions d'abord que c'était l'entrée de l'édifice. Plus haut, à cinq ou six mètres au-dessus du sol, on voit une autre ouverture; je parviens à me hisser jusque-là en m'accrochant aux briques qui font saillie. C'est un trou, profond d'à peine deux mètres, où je vois quelques morceauxde cotonnade laissés par un homme qui y gîtait, et des brindilles apportées sans doute par l'aigle noir qui tournoie au-dessus de ma tête. Il pousse des cris furieux en me surprenant à violer l'asile où il se proposait d'installer son nid.
Que représente cette masse de briques mesurant quatre-vingt-cinq pas de tour et plus de dix mètres de hauteur? A quoi servait-elle? A la défense de la ville, à surveiller la plaine? Nous n'avons pas vu dans le cours de notre voyage d'autre construction de ce genre.
Plus loin, au pied d'un petit minaret délabré flanquant une mosquée en ruine, nous trouvons une trentaine de pèlerins qui viennent de prier sur le méguil d'un saint. Ils ont le grand bâton à la main, les pans du khalat relevés et passés dans la ceinture; leurs provisions et leurs bagages sont chargés sur des ânes. Abdoul engage la conversation: ils vont à Mazari-Chérif. Nous leur souhaitons bon voyage, et l'individu qui paraît être leur cornac nous répond, pour toute la bande, d'une profonde inclinaison du corps, la main droite sur le cœur.
Ayant perdu de vue les ruines de Termez, nous ne tardons pas à rejoindre dans un désert de sable le courageux Mirza, son aide et le conducteur de chevaux, arrêtés à regarder un magnifique varan long de plus d'un mètre.
Étendu paresseusement sur le sable, à la porte de son trou, l'animal profite d'un beau soleil pour prendre—c'est le cas de le dire—un bain de lézard; il n'est pas le moins du monde effrayé par la présence des cavaliers, et les regarde sans bouger en papillotant de l'œil. J'invite le courageux Abdoul à s'en emparer. Abdoul ne descendrait pas de cheval pour une turquoise de la taille du Schah Sindeh; quant aux autres guerriers ses compagnons, ils se tiennentà distance prudemment. Je prends la baguette en fer d'un fusil Berdan, pour assommer le saurien le cas échéant, et m'avance en sifflant; l'animal écoute. Abdoul me crie, effrayé: «Arrête! arrête! il va te mordre!» Je vais lui poser le pied sur le corps, mais il se sauve bon train, et alors tous les braves qui en avaient peur se mettent à sa poursuite en criant comme dans une chasse au lièvre. Un petit chien, qui nous suivait depuis Chirrabad, se précipite sur le varan, qui s'arrête, ouvre une gueule bien armée et fait ferme. Je lui mets le pied sur le dos et lui tranche le cou; il n'en mord pas moins assez fort pour traverser la botte de Capus avec ses dents aiguës.
Ce varan, victime des collectionneurs, ne mourut qu'à Chirrabad, empoisonné par la nicotine amassée dans le tuyau d'un tchilim, qui lui fut introduite dans l'estomac avec un bâtonnet. Son cadavre, conservé dans des linges imbibés d'acide phénique, a été transporté à Paris dans une courge creusée, et sa momie ratatinée nage maintenant dans un bocal empli d'alcool, dans un recoin du Muséum.
A deux heures de l'après-midi, nous étions au village ousbeg d'Angara-Kourgane. Trois verstes avant d'y arriver, à gauche de la route, se dresse une antique forteresse perchée sur un monticule bordé au sud par des flaques d'eau, dernières traces de lacs salés qui se dessèchent. Il n'en reste que des murs.
A Angara-Kourgane, qui est à trente-six verstes de Patta-Kissar, nous descendons chez l'aksakal, remplacé pour le moment par son frère, qui nous fait les honneurs de la maison. Ce jeune homme est bossu, infirmité peu commune dans le pays, car c'est le seul estropié de ce genre que nous ayons vu dans tout le voyage. Après une pauseque nous faisons courte sur les instances du mirza, nous nous mettons en marche. Celui-ci a prétexté que Chirrabad est tout près, qu'il vaut mieux arriver de bonne heure; on aura le temps de faire cuire un bon palao avant la nuit; et puis sa femme, qu'il aime beaucoup, doit l'attendre avec impatience, et il lui tarde de la revoir. Nous excitons nos chevaux.
Déjà le soleil est bas, et l'on n'aperçoit pas encore Chirrabad, en dépit des promesses du mirza. Puis on pénètre dans la région cultivée, on traverse souvent des ariks charriant l'eau trouble du Chirrabad-Darya, que la fonte des neiges et les pluies de ces derniers jours ont gonflé rapidement. Voilà des peupliers, des roseaux de haute futaie au bord d'étangs, des maisons de terre çà et là, une mosquée perdue, habitée par un mollah ami de notre guide: nous sommes bien dans l'oasis. Les montagnes sont devant nous, grises, mais nous ne voyons pas la forteresse de Chirrabad, nous en sommes loin évidemment. J'interroge le mirza.
—Combien avons-nous encore de chemin jusqu'à Chirrabad?
Le mirza qui marche en tête se tourne sur son cheval, et sortant son petit doigt de la longue manche de son khalat, il le lève en l'air, et dit: «Bir tach! un tach!» Si nous n'avons plus qu'un tach à courir, nous arriverons avant le coucher du soleil. Nous marchons encore le temps de faire un bon tach, et pas de Chirrabad.
—Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?
Le mirza fait la sourde oreille. Je hausse le ton de la voix:
—Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?
—Par Allah! nous y voilà!
—Combien de tach nous en séparent?
Le mirza lève son index, fait le geste de le couper par le milieu avec le manche de son fouet, et répond:
—Jarim tach! Un demi-tach!
Le mirza se moque de nous, ou bien il ne connaît pas son chemin. La conversation continue:
—Mirza, connais-tu ton chemin?
—Ha, ha, fait-il avec aplomb.
—Eh bien, tu mens comme tu as toujours menti depuis que tu es avec nous. Si tu arrachais un poil de ta barbe chaque fois que tu ne dis pas la vérité, tu aurais le menton d'un batcha.
Il rit.
—Hé, croyant, qui connais si bien la distance qui nous sépare de Chirrabad, combien y a-t-il de mirza disant aussi bien la vérité à Chirrabad? Deux?
Il lève de nouveau le doigt d'un air tragique, et répond:—Yok, bir, non, un seul, et en même temps il se met l'index sur la poitrine.
—Bien, alors, il n'y a qu'un mirza aussi franc à Chirrabad et qu'un tach avant d'arriver.
—Ha, ha, par Allah! Et il fouette son cheval en riant. Comment se fâcher contre cette espèce de Sancho Pança qui rebondit comiquement sur son cheval dont le trot est dur? Nous faisons contre fortune bon cœur, et bien nous en prend, car la nuit est noire que nous cherchons toujours Chirrabad, que le mirza répond invariablement à toutes nos questions: «Encore un quart de tach.»
Il est près de dix heures quand nous franchissons la porte des jardins où sont dressées les tentes de l'ambassade russe, qui est revenue de Mazari-Chérif dans l'après-midi. Il est temps, car un orage s'annonce par des éclairs qui font dans le ciel de longues déchirures lumineuses;dans la montagne le tonnerre gronde formidablement.
Dans le temps que nous mettons à descendre de cheval, le mirza disparaît sans rien dire. Il se dérobe probablement aux chaleureux remercîments que nous lui devons bien pour l'agréable étape de plus de quatre-vingts kilomètres dont il vient de nous régaler... involontairement du reste, car nous apprenons le lendemain qu'il avait perdu la bonne voie, sans vouloir rien avouer. Nous ne l'avons jamais revu.
Nous apprenons que les Afghans ont bien traité les Russes, mais sans se départir d'une certaine défiance, car quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils reçoivent des étrangers, au fond de leur pensée ils les tiennent pour des ennemis.
Pour se rendre à Mazari-Chérif, où devait finir leur voyage, les Russes passèrent par Bactres, dont les ruines couvrent une très-grande étendue de terrain. On y voit encore un tronçon de la forteresse. L'antique cité n'est plus qu'une bourgade d'un millier de maisons. En venant de Mazari-Chérif droit au nord sur Tchochka-Gouzar, on rencontre également les restes d'une ville considérable, située à dix verstes de l'Amou. Les indigènes appellent cette ville Barbar.
Les Russes partent le lendemain matin. L'orage a sévi toute la nuit. Nous leur faisons nos adieux, après nous être donné rendez-vous à Tachkent.
Dans la journée, nous avons la visite du kourbachi, qui est toujours frétillant. Le tok-saba vient moins souvent nous voir; il tient toujours la place de son père, dont l'absence se prolonge. Je vais encore chasser aux étangs, tandis que nos chevaux de bât se reposent des fatigues de la veille. La chaleur est extrême, 35° à l'ombre.
A mon retour, j'apprends que l'«otographe» va nous quitter; Chodja-Mazar ne juge pas à propos de continuer le voyage; il a vu «du pays», ce qui lui a donné de l'expérience; il a sa paire de bottes et un capital considérable, un tenga qu'on lui a donné pour deux pièces de monnaie trouvées dans la ruine; depuis quinze jours il mange régulièrement deux fois par jour; il se retire des affaires. Peut-être lui répugne-t-il de quitter sa ville natale; il sait que nous allons regagner le Turkestan russe. Il est remplacé par un Ousbeg d'une vingtaine d'années, brave garçon, moins bruyant que son prédécesseur; il nous a bien servi pendant le voyage; nous lui adjoignons un garçon de treize à quatorze ans, chargé de la conduite d'un des chevaux de bât. Le retour devant s'effectuer par des montagnes où les sentiers laissent à désirer, il est prudent de donner à chaque bête de somme son conducteur.