Chapter 4

[10]Au nord de la Ferghana étaient autrefois des villes comme Almalik et Almaty, et Yangui, qui dans les livres est appelé Tharar Kend; de nos jours, depuis les Mongols et les Ouzbeks, elles sont ruinées. (Béber, éd. Ilminsky, page 1.)

[10]Au nord de la Ferghana étaient autrefois des villes comme Almalik et Almaty, et Yangui, qui dans les livres est appelé Tharar Kend; de nos jours, depuis les Mongols et les Ouzbeks, elles sont ruinées. (Béber, éd. Ilminsky, page 1.)

De Vernoié nous longeons les montagnes par une steppe où de grands aigles noirs abondent. Chemin faisant, nous en tuons deux d'une belle envergure; à la porte d'une tente kirghiz, un de ces oiseaux, dressé à la chasse, est attaché à un piquet, la tête encapuchonnée. Nous voyons des loups traverser la route; l'un d'eux, à cent mètres de nous, gratte tranquillement le sol pour prendre un mulot dans son trou. Le pays est infesté de ces fauves; on les trouve également dans la montagne, où ils sont en compagnie du lynx, de la panthère, de l'once, de l'ours.

C'est de Koudaï, perchée sur un contre-fort de l'Ala-Taou, que nous apercevons pour la première fois la chaîne des monts Alexandre. Ils vont de l'est à l'ouest. Les premières neiges leur ont déjà mis une large collerette blanche. Ayant descendu à toute vitesse une pente si roide que les roues semblent glisser, nous sommes ensuite ballotés par de mauvais chevaux, dans de mauvais chemins, jusqu'au Tchou, qui roule une eau claire à travers des jungles touffues. Elles sont le repaire des sangliers et des tigres comme celles de la Lepsa et du lac Balkach. Près du Tchou, beaucoup d'aouls et de nombreux troupeaux.

Au delà du Tchou, au point où la route bifurque à l'est vers le splendide lac Issik-Koul, à l'ouest vers Aoulié-Ata,nous voyons Pichpek, ancien fortin kokandais, maintenant un joli village d'un riant aspect, avec des maisons entourées de peupliers et de saules.

Entre Pichpek et la station d'Ak-Sou, nous voyons un bolide filer de l'est à l'ouest. La boule de feu s'abat sur une montagne voisine, bondit sur les roches, trace des trajectoires éblouissantes et disparaît dans une gorge.

A notre gauche s'allongent toujours les monts Alexandre, où naissent les rivières qui alimentent les aryks[11]de la plaine. Beaucoup d'aouls et de méguils; les méguils sont les plus grands que nous ayons vus jusqu'à ce jour; ils disent la richesse des morts et partant du pays, prouvent que l'eau ne manque point.

[11]Canaux d'irrigation.

[11]Canaux d'irrigation.

Tchaldovar, avant Merké, est habité par des paysans petits russiens immigrés depuis la conquête. Leur colonie est dans une situation prospère. Ils cultivent courageusement le sol, leurs récoltes sont belles, et ils sont contents de leur sort. En même temps que ces paysans s'installaient volontairement, on transportait sur divers points du Sémiretché des Cosaques auxquels on donnait également de bonnes terres afin qu'ils pussent pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Ils devaient défendre la frontière contre les attaques des nomades. Mais les Cosaques, descendants de guerriers, n'avaient point ces habitudes de vie réglée qui font le bon cultivateur: ils ont négligé la culture du sol, préférant la chasse et la pêche dans un pays giboyeux. Ce sont de mauvais colons. Hommes de cheval, qui se plaisent aux déplacements, ils deviendraient nomades plutôt que de s'enpaysanner. Ils n'ont pas assez perdu l'habitude du sabre pour manier volontiers la pioche.

A Merké, gros village de Sartes, les Kokandais avaient autrefois une forteresse. Elle a été démantelée, et maintenant une croix est plantée sur les ruines des murs en mémoire des soldats russes tués en la prenant. Nous quittons ce village dans la matinée. Arrivés aux dernières maisons, nous entendons crier à tue-tête, les gens courent, chacun sort de sa demeure. Un loup cause tout cet émoi. Il était entré dans une cour pour surprendre quelques volailles, on l'a chassé, il s'est sauvé dans la rue, et tout le monde le poursuit, qui avec une fourche, qui avec un bâton. Mais le gaillard a d'excellentes jambes; il passe devant nous comme une flèche, franchissant un mur et gagnant la montagne, les oreilles droites, au grand galop.

Jusqu'à Aoulié-Ata la route est serrée entre les montagnes et le désert d'Ak-Koum. Les chevaux, de plus en plus rares, sont de plus en plus mauvais. Des rivières desséchées au lit caillouteux; une bande de Sartes enchaînés, qu'on conduit en Sibérie, puis, à Atchi-Boulak, une petite caravane de Dounganes. Les uns conduisent les bœufs traînant les voitures chargées de leur avoir; les autres chassent le bétail devant eux. Les femmes sont à cheval, élancées, d'une figure agréable, qu'elles ne cachent pas sous un voile. Les hommes sont robustes: poitrine large, cou de taureau à découvert, haute stature, avec un visage franc et un regard fier. Ils ont l'œil plus bridé que les Kirghiz, la face plus longue. Ils sont musulmans. Leur réputation est d'être de laborieux cultivateurs et des soldats courageux. Ils vivent dans les vallées du Tian-Chan, où ils dominèrent autrefois. Récemment écrasés par les masses chinoises, ils ont émigré en grand nombre sur le territoire russe.

Ils s'en vont vers le soleil levant, leur troupe disparaîtlentement dans un chemin creux. Ils tournent le dos à la légère nappe du désert, qu'ils n'aiment point; ils lui préfèrent les alluvions épaisses.

Au moment où le soleil effleure de son cercle d'or la grande tangente de l'Ak-Koum, nous apercevons d'une hauteur la plaine fertile où le Talas se ramifie capricieusement. Il arrose une oasis riche en pâturages; les aouls y sont entassés, le bétail innombrable, et de grands peupliers s'élancent à côté de vigoureux saules branchus comme des chênes. Les yourtes s'éclairent des feux du soir quand nous commençons à franchir les bras multiples de la rivière, entre-croisés comme les mailles d'un filet. Le courant est rapide, de grosses pierres bossuent le lit du Talas; il nous faut l'aide de cavaliers qui s'attellent aux voitures et excitent les limoniers de leurs cris incessants: en moins d'une demi-heure, nous sommes sur la terre ferme, sans autre accident qu'une roue cassée.

Aoulié-Ata est un village de peu d'importance. Son bazar était assez animé le lendemain de notre arrivée: on y voyait surtout des Kirghiz noirs (Kara-Kirghiz).

En quittant la vallée du Talas, sur les plateaux que ravine la rivière Arys, la température tombe à deux degrés au-dessous de zéro, et jusque dans l'après-midi nous faisons route par une neige qui nous aveugle de ses flocons. Puis le vent du nord-ouest déchire les nuages, les disperse, et la plaine du Jaxartes ou Syr-Daria se déroule, ayant au nord les contre-forts du Kara-Tau.

Au village de Mankent, le paysage change d'aspect; on est en plein dans l'oasis. L'alluvion reparaît en couches profondes, la végétation est luxuriante; au bord des aryks, des peupliers et des saules s'alignent; derrière les maisons en terre sont les vergers, plantés de pommiers, de pistachiers,d'abricotiers trois fois grands comme ceux de nos pays. Dans les champs, les Sartes, vêtus d'une chemise et d'un caleçon de toile, font les semailles; les uns houent la terre avec le ketmen[12]large et arrondi, d'autres labourent avec une amatch légère, traînée lentement par des bœufs ou par un chameau pelé qui arpente les sillons à longues enjambées, avec des allures dégingandées d'échassier et de bossu. L'amatch est une charrue primitive dont la structure n'a peut-être pas été modifiée depuis les temps éloignés où elle fut conçue par le génie de nos pères, les Aryens. C'est encore un tronc de bois coudé à angle obtus, la branche du bas taillée en pointe et emmanchée d'un coutre en fonte; l'autre branche, plus grande, est le mancheron unique avec lequel le laboureur godille dans la terre; au-dessus du coutre s'adapte une poutrelle servant de timon pour atteler. Jusqu'à Tachkent nous sommes chez les Sartes à figure longue; leurs femmes dérobent leur visage sous un voile de crin et s'enfuient à notre approche; les enfants jouent sur les toits faits de la boue des rues, et, lorsque nous passons, ils nous lancent parfois des injures en y joignant un geste bien digne des Sartes, petits-fils d'Onan.

[12]Sorte de pioche.

[12]Sorte de pioche.

Les villages se suivent, la population est dense. A la vie pastorale de la steppe a succédé la vie d'agriculteur des vallées humides.


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