II
Population flottante.—Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous, Tsiganes, Juifs.—Les Sartes.—Construction et disposition d'une maison indigène.—Costume d'un homme.—Pas de mode.—Les différents aspects d'un turban.—Costume des femmes.—Leur éducation.—Histoire d'un mariage; la cérémonie.—Parures des femmes.—Leur vie après le mariage.—Leurs distractions.
Population flottante.—Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous, Tsiganes, Juifs.—Les Sartes.—Construction et disposition d'une maison indigène.—Costume d'un homme.—Pas de mode.—Les différents aspects d'un turban.—Costume des femmes.—Leur éducation.—Histoire d'un mariage; la cérémonie.—Parures des femmes.—Leur vie après le mariage.—Leurs distractions.
Dans l'après-midi du 1ernovembre, notre tarantasse roule sur la plaine qu'arrosent le Tchirchik et ses affluents. Plus de montées ni de descentes: la route, avec ses ornières et sa fine poussière, se développe presque en ligne droite. Les arbas et les cavaliers sont nombreux, des chameaux lourdement chargés s'en vont par longues files.
C'est l'animation, le va-et-vient incessant qui annoncent l'approche d'une cité populeuse.
Le soleil est encore chaud, des gens piochent, le torse nu; les arbres sont verts; nous retrouvons le printemps, après avoir éprouvé les rigueurs d'un commencement d'hiver en Sibérie.
Puis nous sommes au milieu des hauts murs de terre qui enclosent les jardins, où les indigènes ont coutume de passer sous des abris la saison des chaleurs, et nous ressentons l'inexplicable sentiment de plaisir de tout civiliséqui se voit de nouveau au milieu de beaucoup d'hommes à la fois. Car Tachkent est bien une grande ville, la première depuis Moscou. Les maisons sont drues, mais carrées, à toiture plate, quelquefois à un étage, toujours en terre.
Avec l'idée qu'on s'est faite en Occident d'une capitale, on croirait plutôt se trouver dans un village ou un faubourg; pourtant, c'est bien une ville, ayant l'aspect que devaient avoir les villes gauloises à l'époque des Carlovingiens, quand nos pères vivaient de culture, de petit commerce, sans division de travail, et presque sans industrie comme ces gens-ci.
Mais une porte en briques se dresse, toute moderne, voûtée, ronde, profonde: c'est l'entrée d'une forteresse ou d'une prison: nous venons de pénétrer dans le quartier russe.
Voilà des rues droites en éventail autour d'une grande place flanquée d'édifices; ici, le gymnase; là, l'institut topographique militaire; plus loin, la banque; puis un pont aux parapets peints en vert, et des maisons blanches, style russe, de grands magasins, des boutiques, un charcutier, un hôtel. Le long des rues spacieuses, des allées d'arbres et des ruisseaux d'eau courante, des femmes du peuple, des officiers à cheval, une troupe de soldats en marche: c'est l'Occident à côté de l'Orient, celui-ci avec sa simplicité, son peu de besoins; celui-là avec tous les accessoires que réclame l'impérieuse nécessité du bien-être, avec ses armées permanentes, bien outillées pour la lutte, qui conquièrent, qui rendent à cette pauvre Asie,—notre épouvante d'autrefois,—la monnaie de sa pièce, qui lui remboursent à coups de canon et de fusil les coups de sabre et de lance que nous prodiguèrent jadis ses Attila et ses Gengiz.
Tachkent,—ville de pierre,—ainsi nommée par ironie probablement, est vieille de milliers d'années. Autrefois, elle était située plus près du Jaxartes ou Syr-Daria, à l'endroit couvert de ruines appelé vieux Tachkent, à vingt-cinq kilomètres au sud-ouest du nouveau. Elle s'appelait d'abord Tchach, et, d'après le chroniqueur indigène Mohammed Tachkenti, elle n'apparaît dans l'histoire avec son nom d'à présent que dans le deuxième siècle de notre ère. Depuis cette époque, on la voit, ainsi que le territoire qui l'enclave, passer successivement sous la domination de tous les conquérants qui se présentent: Chinois, Thibétains, Mogols, Kirghiz, Dounganes, Bokhares, Kokandais, s'en emparèrent tour à tour, et, en dernier lieu, elle est conquise, le 29 juin 1865, par le général Tchernaieff, fils d'une Française, à la tête de 1,950 soldats russes. Rien ne fait prévoir qu'elle doive prochainement passer en d'autres mains.
Tachkent est dans une bonne situation géographique. Bâtie sur le lœss, terre de culture par excellence, au point où descendent des montagnes les eaux abondantes du Tchirtchik, elle offre aux indigènes tous les avantages désirables: un sol riche et facile à irriguer. Dans de telles conditions, le climat aidant, un homme qui travaille peut vivre sans grande peine.
Rien d'étonnant donc à ce que les agriculteurs se pressent dans la vallée du Tchirtchik, et qu'une grande ville ait surgi et se soit maintenue à la place où nous la trouvons aujourd'hui.
Elle couvre une surface aussi grande que Paris, et n'a guère plus de cent mille habitants. Cette extension considérable, pour une population relativement faible, s'explique facilement: la majorité des Tachkentais vivent d'agriculture,et toujours ils ont un jardin plus ou moins grand contigu à leur habitation.
La ville est divisée en quatre grands quartiers, nommés yourtes, et subdivisée en quarante-deux plus petits, nommés makallah. Chaque quartier a une dénomination spéciale. Avant la dernière conquête, il y avait une enceinte de murailles en terre percée de douze portes d'où le nom de cité aux douze portes que lui donnent quelquefois les nomades. Les Russes ont jeté bas les portes s'ouvrant du côté de leur quartier, et ils ont construit une forteresse près de laquelle se groupent leurs maisons et qui domine la ville indigène.
Le Tachkent sarte a une population flottante de Bokhariens, d'Afghans, de Persans et de Kachgariens, marchands pour la plupart. Les Kirghiz, les Tatars, les Juifs, les Indous, les Tsiganes et les Sartes forment la population sédentaire.
Les Kirghiz sont nombreux dans le quartier de Jakka-Bazar. Ils ont conservé leurs habitudes et leurs occupations de nomades; ils vivent sous la tente, élèvent des chevaux et du bétail, fabriquent du mauvais koumys pour les Sartes, et, avec du millet et du riz, une boisson fermentée légèrement enivrante, le bouza, dont eux-mêmes boivent des quantités énormes. Les jours de marché, ils s'en vont au bazar avec les outres pleines, et débitent le contenu aux amateurs. Leurs femmes tissent une toile grossière employée à la confection des sacs pour céréales; elles fabriquent aussi des pièces d'un feutre solide (kachma): au Kirghiz il sert à construire sa tente, à tout le monde de lit et de tapis pour couvrir le sol de la maison, au marchand à protéger de l'humidité et de la poussière les marchandises qu'on transporte à dos de chameau.
Le Kirghiz n'est pas un musulman très-fervent, il est assez indifférent en matière de religion. D'une bonne foi relative, sans aptitude pour le commerce, il est la proie des Sartes mercantiles qui l'exploitent; aussi les déteste-t-il sincèrement.
Nous nous étendrons ailleurs plus longuement sur les gens de cette race qui parlent le plus pur dialecte turc.
Les Tatars sont venus de Russie avant la conquête. En leur qualité de musulmans, ces réfugiés purent s'installer dans le pays sans difficultés; ils fondèrent même près de la ville le village d'agriculteurs de Nogai-Kourgan (Montagne des Tatars). Ils s'occupent généralement de commerce et excellent dans l'art de s'enrichir. Il en vint aussi à la suite des armées russes. Comme ils parlent tous le russe et le turc, on les emploie volontiers comme interprètes, et ils sont des intermédiaires tout désignés entre les vainqueurs et les vaincus qui sont leurs coreligionnaires. Les nouveaux venus, dont quelques-uns sont de très-riches commerçants, habitent le quartier neuf.
Les Indous sont tous réunis dans un même caravansérail où ils vivent sans femmes. Ils vendent des tissus de l'Inde, des châles, des mousselines; mais on prétend qu'ils tiennent boutique pour la forme, et que l'usure est la source principale de leurs revenus. Ils prêtent à des taux fort élevés et seulement sur de bonnes garanties. Le gouvernement russe du Turkestan les a autorisés à devenir propriétaires fonciers, droit qu'ils n'avaient pas jusqu'à ce jour. Les Sartes n'ont pas accueilli cette innovation avec plaisir; beaucoup d'entre eux sont les débiteurs des Indous, et ils craignent de voir passer leurs propriétés aux mains des infidèles.
Adorateurs du feu, les Indous ont soin d'avoir dansleur chambre un flambeau constamment allumé, et toujours ils portent au front le signe qui varie suivant leur caste. Ils conservent le costume national, le bonnet rond, la babouche à bec recourbé; ils ont des cheveux longs, se taillent la barbe, et ne mangent qu'à leur table et leur propre cuisine.
Les Tsiganes fabriquent des voiles de crin pour les femmes, des tamis, des treillages en fil de fer. Ils sont peu nombreux et méprisés.
Les Juifs habitent dans le Djougout Rakallah; ils sont talmudistes et parlent persan. D'après Youdi-Tcherny, savant de leur religion, en 720 avant le Christ, ils auraient été transportés en Médie par Salmanassar, et se seraient, de là, répandus dans la Perse et le Maverannahr. Il faut donc les compter parmi les plus anciens habitants de l'Asie centrale.
Après l'introduction de l'islamisme dans ce pays, on leur laissa le droit de pratiquer leur religion. Ils s'habillent comme les musulmans, mais on les reconnaît facilement aux longues boucles de cheveux qui tombent sur leurs joues. Ils se coiffent généralement d'un bonnet pointu bordé de fourrure. Cette coutume leur vient peut-être de l'époque où les autorités indigènes leur imposèrent un costume spécial: ils devaient porter des bottes et une coiffure d'une certaine forme; le turban leur était interdit; leur ceinture devait être en crin tressé ou simplement une corde. Ils n'avaient point les mêmes droits que les musulmans; on leur défendait l'usage du cheval, et, comme en Europe, ils ne pouvaient devenir propriétaires fonciers. Entourés de musulmans qui préféraient acheter à leurs coreligionnaires, ils s'occupaient peu de trafic et s'étaient fait une spécialité de la teinture des étoffes et de la soie.Ils ont encore la réputation de bons droguistes et d'habiles médecins.
Jusqu'à l'arrivée des Russes, ils n'avaient pu utiliser toutes leurs aptitudes commerciales; mais, à présent que le vainqueur slave a mis tous les vaincus au même niveau, les Juifs ont ouvert boutique, et, s'ils ne luttent pas avec les Sartes dans le commerce de détail, ils savent mieux que ces derniers aller chercher au loin les objets de fabrication étrangère, et, dans tout ce qui concerne l'importation, ils font preuve d'une grande initiative et d'un grand flair commercial. Ils sont, du reste, plus intelligents et plus actifs que leurs concurrents indigènes, et il est possible que, dans la suite, ils luttent avantageusement contre les marchands russes.
Condamnés à vivre dans l'isolement, ne se mariant qu'entre eux, ils ont conservé du type sémite l'ovale prononcé de la figure et l'œil fendu en amande. Ils ont aussi le regard plus expressif et la physionomie plus avenante que les Sartes.
Le reste de la population de la ville indigène est sarte. On désigne sous ce nom les sédentaires de presque toutes les oasis du Turkestan. Le fond de leur race est aryen ou iranien, si c'est préciser davantage, mais ils portent naturellement la trace de mélanges variés, et mainte tête rappelle que les Mogols et les Turcs sont passés par là. Placés au carrefour où ont abouti tous les conquérants, d'où qu'ils vinssent, ils ont subi toutes les oppressions. Leur sort a été celui des habitants des vallées fertiles, trop attachés au sol qu'ils cultivent, au foyer près duquel ils s'étendent chaque soir, pour renoncer volontiers à la vie du laboureur paisible, mener la vie remuante du guerrier, et, en cas de défaite, se réfugier dans la montagne,comme le font quelquefois les plus énergiques d'entre eux.
Ils se sont toujours courbés immédiatement sous le joug; jamais leur résistance n'a été acharnée; ils ont connu toutes les humiliations, et leur hypocrisie, leur scepticisme, leur amour de l'argent et des jouissances matérielles en ont grandi d'autant.
Aussi leurs voisins de la steppe ou de la montagne les ont appelés de ce nom de Sartes, qu'ils prononcent avec mépris, en crachant, car le mot implique l'idée de lâcheté. Les Sartes n'osent point avouer leur nom, et quand on leur demande à quel peuple ils appartiennent, ils répondent: «Je suis de Tachkent, de Tchimkent, etc.....» Ils sentent bien qu'ils ne sont plus de race, que leur passé est pitoyable, et que leur histoire n'est qu'un long catalogue de hontes bues et de horions reçus.
Les Aryens leur ont légué un goût très-prononcé pour la culture du sol et la vie sédentaire; les Sémites, ces grands inventeurs de religions, leur ont donné l'islam; les Turcs leur ont donné leur langue. Quelques-uns cependant parlent le tadjique, un dialecte persan que les lettrés emploient de préférence.
Le Sarte habite invariablement une maison en terre dont les murs à teintes grises font à l'Occidental une impression pénible. On répugne à se courber pour pénétrer dans les chambres basses et sombres, et il semble qu'un homme se plaisant en ces réduits étroits ne peut avoir que des pensées malsaines, comme l'air qu'il y respire forcément. Pourtant si la maison du Sarte est basse, c'est que les tremblements de terre sont fréquents dans son pays, qu'il ne peut la construire qu'en terre séchée, le bois lui manquant pour édifier les charpentes ou cuire les briques.
Les forêts ont disparu du Turkestan, où, durant dessiècles, les habitants ont abattu les arbres sans rien planter à la place, sans empêcher les troupeaux de brouter les jeunes pousses. Maintenant, c'est seulement sur les pentes escarpées des montagnes qu'on trouve de rares artcha (genévriers), parfois gigantesques, et dans les hautes vallées que se rencontrent encore des bouleaux, des érables, des peupliers en rangs serrés. Les arbres de construction poussent surtout aux alentours des jardins, où on les soigne et les surveille comme les plantes peu communes et de grande valeur. Il faut voir avec quelle minutie l'ouvrier indigène utilise la moindre parcelle d'un peuplier malingre; son économie présente un contraste frappant avec le gaspillage du Russe, son vainqueur, qui, dans ses forêts immenses, abat un arbre pour y creuser une auge.
N'ayant sous la main ni la pierre, ni le bois en quantité suffisante, l'indigène n'emploie ces matériaux que là où ils sont indispensables, et, tout naturellement, il a recours à ce qu'il possède en abondance, à la terre argileuse que durcit le soleil, sur laquelle la balle rebondit, et aux joncs qui poussent innombrables, grands comme des arbres, sur les bords des fleuves et des lacs.
Lorsque la pluie a détrempé la terre, le Sarte découpe avec sa bêche des mottes carrées qu'il superpose pour dresser les quatre murs; puis il place en travers des poutrelles légères à peine dégrossies qui supportent le lit épais de roseaux recouverts de terre en manière de toit.
Les maisons des riches ont des fondations en briques cuites et un toit assis sur des briques carrées. A l'exception d'Allah à qui l'on élève des temples, seuls, les émirs et les khans ont des demeures faites de briques cuites très-coûteuses à cause de la cherté du combustible. Pour cette même raison, elles sont larges et minces; plus épaisses,elles cuiraient plus difficilement, et leur prix de revient serait plus considérable.
Les maisons sont toutes sur le même modèle et ne diffèrent que par la dimension.
Les Sartes, qui ont la coutume de tenir cachées leurs femmes et de recevoir volontiers leurs amis, ont divisé leur maison en deux parties ayant chacune leur cour. Dans l'une (eschkiri), les femmes peuvent circuler et vaquer à leurs occupations à l'abri des regards indiscrets; dans l'autre (le tachkiri ou biroun), on place les chevaux des invités, leurs arbas, et l'on peut s'y amuser et s'y divertir entre hommes.
Les cours, défendues par des murs élevés, sont adossées au corps d'habitation, dans lequel on a ménagé un couloir pour passer de l'une à l'autre.
On pénètre dans le biroun par une porte couverte, à deux battants, allant droit à un mur qui arrête immédiatement la vue, car le Sarte aime à être bien chez lui. Sous la porte, un appentis est ménagé pour les chevaux, et le long du mur, dressé comme un gigantesque paravent, se trouve l'allée conduisant dans la cour.
Devant l'habitation on voit souvent une galerie à colonnettes de bois (aïvane), au-dessus d'une terrasse qui se continue plus bas et à ciel ouvert, autour des murs d'enceinte. Sous l'aïvane, on prend le frais, on mange pendant les chaleurs; à côté, on fait la cuisine, et, par les nuits chaudes, les serviteurs dorment à l'air sur des nattes.
Au centre du biroun se trouve une fosse pleine d'eau, alimentée par un canal qui la traverse; quelquefois des saules ou des peupliers l'entourent; cette eau sert aux ablutions.
La plus belle pièce de la maison, le migman-khana (chambre de réception), donne sur l'aïvane. On y entre par une porte basse à côté de laquelle on dépose les kaouch dans un trou carré et peu profond; le jour pénètre par une autre porte plus large qu'on tient ouverte et qui n'éclaire bien que la partie inférieure de la pièce; mais cela suffit, puisque la coutume est de se tenir à genoux, les jambes croisées, ou accroupi sur les talons. Des tapis ou des pièces de feutre posées sur le sol forment tout l'ameublement de cette chambre.
Pour l'hôte de marque, on apporte des coussins remplis d'ouate sur lesquels il est plus mollement et plus commodément assis.
En hiver, vis-à-vis de la fenêtre, on allume le feu dans un trou carré semblable à celui où l'on dépose les kaouch.
Des niches ménagées dans l'épaisseur des murs remplacent nos placards. Le Sarte y dépose les objets d'un usage journalier: le koumgane (théière), l'aftaba (aiguière pour les ablutions), le livre en lecture—lorsque l'hôte est lettré,—le plateau de cuivre sur lequel sont offerts les fruits secs et les friandises pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs.
L'appartement des femmes, adossé au migman-khana, contient les coffres où les vêtements sont renfermés; c'est là qu'on place les ustensiles de ménage dans les niches et qu'on suspend les khalats à des chevilles enfoncées dans la paroi.
Par le froid, toute la famille se réunit dans cette chambre, autour d'un brasero installé sous le sandal, table basse en bois, sur laquelle on place une large couverture ouatée. Chacun tire sur lui un coin de la couverture, se cache les jambes, et tous, recroquevillés, serrésles uns contre les autres, passent dans cette posture les longues soirées d'hiver. Une chandelle de suif les éclaire, ou simplement une mèche de coton plongée dans l'huile et dont le lumignon fume en brûlant. Le Sarte ne fait pas de grands frais d'éclairage; au reste, il veille rarement tard.
Dans cette chambre, dont le plus grand côté a quatre mètres au maximum, souvent sept à huit personnes dorment ensemble. L'air est corrompu rapidement, et la puanteur de l'huile, les vapeurs du brasero, augmentent encore l'insalubrité du logement. Malgré tout, les femmes n'en sortent guère durant la mauvaise saison.
A côté de la chambre des femmes, on voit souvent une cuisine spéciale au-dessus de laquelle se trouve une sorte de poulailler ou une chambre à sécher les raisins nommée balian-khâna (chambre haute), terme où d'aucuns ont vu l'origine du mot «balcon». Le balian-khâna sert également à loger les parents venus de loin.
De la cour placée devant le harem on peut passer dans le jardin, mais par une porte basse et étroite, par précaution contre les curieux.
Les appentis formant les dépendances de la maison se trouvent à l'intérieur du biroun ou lui sont contigus. Ils servent de grenier pour le foin, qu'on entasse aussi sur le toit, et d'écuries pour le bétail, qui mange dans des auges en terre battue.
Telle est la maison d'un Sarte dans l'aisance. Pour le riche, elle sera plus grande et mieux ornée: les colonnettes de bois de l'aïvane seront grossièrement sculptées; les niches des chambres seront d'albâtre, agrémentées d'arabesques; les murs seront blanchis, et les tapis remplaceront le feutre.
Quant à la maison du pauvre, elle est plus petite, se compose d'une chambre unique, sorte de terrier où il vient dormir en compagnie d'un abondante vermine.
On retrouve dans le costume des Sartes l'uniformité qui se manifeste dans leurs habitations. Ici, la mode n'existe point, on ne fait point sur mesure, la «confection» triomphe. Quelle que soit leur situation, les Sartes se couvrent de vêtements taillés sur un patron unique.
Tous portent le kouliak, chemise en coton ou en calicot; l'ichtane, large et court caleçon de même étoffe, et, par-dessus, le khalat, longue robe coupée droit, aux manches fort larges à l'épaule, étroites aux extrémités, et si longues qu'il suffit de fermer le poing en baissant les bras pour qu'elles tombent et qu'on puisse s'abriter les mains du froid ou de la pluie. Le khalat descend plus bas que les genoux; il est d'une étoffe légère de coton, et, s'il doit servir de pardessus, d'une étoffe de soie ou de laine.
Le Sarte aisé porte plusieurs khalats l'un sur l'autre, et les serre avec le bilbak, ceinture de cotonnade, longue parfois de dix mètres. Le khalat de dessus seul reste flottant; on le ferme sur la poitrine avec des cordons.
Le bilbak n'est si long qu'en raison des usages nombreux auxquels on le destine; en voyage, par exemple, il sert de serviette, de mouchoir, de porte-monnaie, de sac aux provisions. Tel revient du bazar ayant dans son bilbak tout ce que nous mettrions dans un panier.
Par-dessus le bilbak, on boucle en outre le kiamar, ceinture mince en cuir, à laquelle sont suspendus en une touffe différents objets: un ptchak (couteau dans sa gaîne), un kaïrak (pierre à aiguiser), un bigis (poinçon), un doukerp (petits ciseaux pour la barbe et pour les ongles), de l'amadou dans un petit sac, un peigne en os ou en mûrier,et une bande de cuir tailladée qui sert d'ornement en attendant qu'elle soit usée en lanières.
Les Sartes ne font usage ni de la cravate ni de la chaussette; ils vont la poitrine découverte et se contentent d'enfermer leurs jambes dans les mazis où se perd leur ichtane.
Les mazis sont une sorte de bas en cuir souple et noirci, bordés en haut d'une ganse brodée ou de couleur voyante, tandis qu'au talon une applique de chagrin vert reproduit un motif quelconque d'ornementation.
Par-dessus les mazis, ils chaussent leur kaouch, babouches en cuir de mouton, à talons larges, qu'ils quittent à la porte des mosquées et à l'entrée des chambres. Les kaouch des élégants sont en chagrin vert, avec bouts retroussés, à talons pointus, gênant la marche et prouvant qu'on est de haute extraction par l'impossibilité dans laquelle on se trouve d'aller à pied.
Celui qui entreprend un voyage à cheval ou va assister à une course, remplace les mazis par des bottes de cuir blanc ou saour, à semelles garnies de clous brillants, et dont le talon est plus ou moins large, selon les prétentions à l'élégance.
Pour prendre part soi-même à une course, on passe le tchim ou tchalvar, très-ample pantalon de cuir à fond immense où les pans de tous les khalats possibles peuvent tenir à l'aise, et l'on serre la taille avec le bilbak.
ENTRÉE DE TACHKENT. SOUS L'AQUEDUC.D'après une photographie deKazlowski.
ENTRÉE DE TACHKENT. SOUS L'AQUEDUC.D'après une photographie deKazlowski.
Le Sarte, si pauvre qu'il soit, se coiffe toujours d'un tepe ou kaliapousch, petite calotte ronde qui s'adapte au sommet de la tête. Le tepe, très-simple pour le pauvre, est en velours brodé pour le riche; il sert comme de coiffe au turban roulé en torsades, et dont l'aspect varie avec la position de chaque individu. Le turban, par la forme qu'onlui donne, en dit aussi long sur son propriétaire que les différentes coiffures de l'Europe. Il a des particularités qui correspondent à la casquette à trois ponts, ou aplatie sur l'oreille, au képi, ou bien au plus irréprochable chapeau de soirée.
Un iman, un hadji (pèlerin de la Mecque), un mollah, un cadi, tout homme ayant des droits à la considération de la foule, se coiffe d'un turban volumineux, très-blanc, aplati de chaque côté des tempes au point de cacher presque la figure; l'étoffe est alors de mousseline ou de laine blanche. Un marchand se contente de rouler négligemment un tchalma de couleur de moindres dimensions; un pauvre diable n'a qu'un embryon de turban fait d'un lambeau de calicot, parfois assez sale. Le guerrier le porte moins large que le lettré, mais plus haut, soit pour se grandir, soit pour abriter son crâne des coups de sabre. Les enfants, habillés comme leurs parents, portent plutôt un turban de couleur.
Pendant l'hiver, on jette sur les vêtements une pelisse en peau de mouton de même forme que les khalats.
Quant au costume des femmes, il est fort simple, surtout à la maison, où elles ne portent qu'une chemise et un pantalon très-large serré aux chevilles. Le pantalon se met sur le corps; il est en coton, mais la partie visible, plus bas que la chemise, est quelquefois d'une étoffe mi-soie mi-coton appelée adras, ou même de kanaous tout en soie.
La chemise, en cotonnade ou en mousseline, est échancrée sur la poitrine pour les femmes, et sur l'épaule pour les jeunes filles.
Sur la chemise, la femme revêt une sorte de jaquette à manches étroites, serrant la poitrine et fermée par devant; par-dessus, le mourcek, khalat à manches larges, d'étoffeplus ou moins luxueuse, selon les fantaisies du mari.
La femme va généralement pieds nus dans les kaouch, et, pour voyager par le froid, elle se chausse de bas de laine. Sa coiffure, faite d'un mouchoir lié derrière la tête, se complète de l'ouramal, pièce de mousseline blanche dont les extrémités tombent sur les épaules.
La femme ne passe dans la cour extérieure ou biroun, et ne sort dans la rue qu'après s'être cachée sous le parandja, manteau de couleur sombre, qui la couvre de la tête aux pieds et lui donne la tournure d'un épouvantail. Elle distingue son chemin au travers du tchimat, voile tissé en crin, qu'elle soulève dans les rues désertes afin de respirer plus à l'aise. Les Juives elles-mêmes doivent se masquer à la mode musulmane. Les vieilles femmes sont dispensées de ce déplaisant uniforme.
Les femmes sartes ne passent point gaiement l'existence. Jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, on leur permet de jouer avec les autres enfants, et déjà on les initie aux menus travaux du ménage. Les filles des riches vont à la metched, où on leur enseigne à lire et écrire. Vers neuf ans, elles ont généralement terminé leurs études, faites à la légère, plutôt pour la forme, et, leur vie durant, elles restent d'une ignorance crasse.
Les unes savent à peine compter jusqu'à dix avec l'aide de leurs doigts; les autres, plus instruites, savent leur alphabet par cœur, sont en état de réciter une prière, d'épeler une ligne de manuscrit, mais c'est toujours par extraordinaire qu'elles savent lire couramment, et une femme maniant le calame passe pour une véritable merveille.
Elles sont nubiles vers onze ans. Les parents leur jettent alors sur la tête le tchimat qu'elles ne quitteront plus dansla rue, et, dans la cour intérieure de la maison, elles ne se découvrent dorénavant que devant leurs plus proches parents—ou leurs amoureux, à la dérobée.
On les prépare au mariage en leur enseignant à coudre, à filer la soie et le coton, car une fille a d'autant plus de valeur qu'elle est plus habile de ses doigts. Elle est «de meilleure défaite», et son père est en droit d'exiger un plus fort kalim du prétendant qui la lui demande.
Ici, le mariage n'est qu'un marché entre les pères de famille, dont l'autorité est absolue et décisive, en ce qui concerne leurs enfants. A la vérité, quand il est question d'une fille, les parties discutent moins et s'entendent plus facilement que lorsqu'il s'agit d'un cheval ou d'un mouton.
Voici l'histoire d'un mariage. Un père juge que le moment est venu de donner une femme à son fils, ou bien un homme marié, quelquefois grand-père, trouve bon d'augmenter le chiffre de ses épouses, celles qu'il possède ayant perdu de leurs charmes ou de leur habileté au travail.
Dans l'un et l'autre cas, on s'adresse à une vieille femme qui connaît un certain nombre de jeunes filles. C'est elle qui renseigne les intéressés sur la beauté et les qualités des jeunes personnes qui peuvent convenir. Les amateurs se décident d'après les descriptions flatteuses qui leur sont faites, et la vieille, qui joue le rôle d'entremetteuse matrimoniale, est chargée de négocier l'affaire. Elle se rend chez le père de la jeune fille et lui expose qu'un tel de telle famille désire qu'il lui cède une de ses filles. Le père accepte, et débat immédiatement avec la marieuse la nature et le montant du kalim.
Pour les gens aisés, le kalim se compose généralement d'une somme d'argent, d'un trousseau comprenant plusieurshabillements complets de femme, depuis la chemise jusqu'aux babouches, et de tout ce qui sert à la confection du repas de noces, y compris les raisins et les carottes.
Il arrive que la jeune fille apporte de son côté des meubles ou des immeubles quelconques, mais il n'en est point parlé d'abord, et c'est plus tard seulement, après la conclusion du mariage, que l'épouseur sait si son beau-père est un ladre ou un galant homme.
La coutume veut également que le mari ne voie sa femme à visage découvert qu'après la cérémonie; mais celui-ci prend ses mesures, et trouve le moyen, soit par une porte entre-bâillée, soit par-dessus le mur, d'apercevoir les traits de la jeune fille qu'on lui destine. La marieuse facilite cette indiscrétion en invitant à propos la jeune fille à lui faire visite. Elle sait bien que sa complaisance lui vaudra un petit cadeau de la part du coupable.
Après ces préliminaires inévitables, le kalim est payé, puis on fixe le jour de la noce. Dans un certain monde, le nika ou mariage est compliqué d'une clause prévoyant le cas où le mari congédierait sa femme, et alors la mère de la fiancée et ses parents, d'accord avec les témoins, fixent le khakmar ou indemnité que la famille de la femme doit recevoir si tôt ou tard son époux la répudie. On procède ensuite à la célébration du mariage dans la maison habitée par la fiancée. Le mollah qu'on a invité pour réciter la prière est dans une première chambre, en compagnie du marié, des parents et des témoins. Dans une chambre voisine, la mariée, vêtue de ses plus beaux atours, se tient accroupie près de la porte fermée. Le mollah récite une prière, puis, à travers la porte, il demande à la jeune fille si elle veut d'un tel pour époux; sur sa réponse affirmative, il se tourne vers le futur, lui demande s'il veutprendre une telle pour femme. Le futur répond oui. Le mollah prend alors une tasse, la remplit d'eau, la présente au jeune homme, qui boit une gorgée et la lui rend. La tasse est portée à la jeune femme, qui imite son époux, et ce qui reste d'eau est bu de la même manière par les assistants. La tasse vidée, les femmes conduisent celui qu'on vient de marier près de celle qui l'attend à côté d'un lit couvert d'un drap «blanc» pour la circonstance; les femmes reçoivent des présents, puis se retirent en faisant les vœux de bonheur et des compliments.
Le mari reste trois jours avec sa femme dans la maison qu'elle habite; ensuite, il l'emmène sous son propre toit. Dès lors, commence pour l'épouse une existence d'une monotonie indicible.
Mariée à un riche, elle a l'avantage de disposer d'une chambre pour elle seule, ce qui la dispense de vivre en contact perpétuel avec d'autres compagnes plus âgées et d'humeur acariâtre, ou plus jeunes et jalouses. Son mari ayant de nombreux serviteurs mâles ne la surcharge point de besogne. Préoccupée surtout de plaire à son seigneur et maître, elle consacre ses loisirs à se parer. Aussi bien que ses sœurs d'Occident, elle connaît les artifices de la toilette, et sait ajouter à sa beauté l'éclat emprunté du maquillage. Avec l'ousma, plante cultivée dans les jardins, elle fait ses sourcils plus noirs, les prolonge jusqu'à la naissance du nez; elle donne du lustre à ses cils avec le sourma (antimoine) apporté de Russie, et elle dissimule sa pâleur sous une couche d'eïlik—un fard rose obtenu en infusant dans l'eau les racines d'une plante qui ressemble à la bourrache.
Puis, elle mêle des nattes de crin à ses cheveux qui pendent sur son dos en tresses minces et nombreuses, et,à leur extrémité, elle attache des perles, du corail, ou des verroteries enfilées. Elle teint aussi ses ongles avec la fleur pilée du henna mélangée d'alun, elle étale cette couleur jaune-rouge sur la paume de ses mains et même sous la plante de ses pieds. Afin de faire pénétrer le henna, elle l'applique le soir en forme de compresse qu'elle garde jusqu'au matin.
En toilette de sortie ou de gala, elle se charge de bijoux de haut en bas. Sur le front elle pose le barghek, bandeau en or orné de pendants alignés qui tremblent à chaque mouvement de la tête; sur les tempes ou sur la poitrine elle a les cylindres en or ou en argent, enrichis de pierres précieuses qui contiennent les toumors, préservant des maladies et des accidents; aux oreilles les boucles, et, passé dans l'aile du nez, un anneau, si telle est la coutume de son pays d'origine; au cou plusieurs rangées de colliers portant, l'un, le tchachpak, houppe de soie à calotte dorée ou d'argent; un autre, le peschaous, qui est une houppe également, mais ornée de corail et de pierres précieuses; ayant entre ses fils des chaînettes auxquelles s'attachent un cure-dent, une pince pour s'épiler. A chaque poignet sont superposés des bracelets d'or ou d'argent; des bagues innombrables sont enfilées à tous les doigts, et des anneaux serrent les chevilles.
Généralement petite, chétive, avec une tête vieillotte et impassible, de grands yeux noirs sans expression, la femme sarte ainsi peinte, sous sa clinquaille et ses falbalas, semble une figure de cire. Quand elle s'en va sur ses jambes grêles, elle se traîne comme une malade. Et elle peut bien l'être d'ennui, car la vie du harem manque de distractions. Il est vrai qu'à l'occasion des grandes fêtes religieuses ou des réjouissances domestiques, les femmesde connaissance se réunissent en l'absence des maris, et elles dansent, chantent en frappant le tchilmandy ou s'accompagnant du doutor. Celle qui gratte un ou deux airs agaçants sur ce primitif instrument à deux cordes, passe aux yeux de ses amies pour une musicienne consommée—telle la dame virtuose qui, chez nous, joue Chopin à première vue. Si leurs époux leur ont donné quelque argent, elles achètent des friandises et se régalent. Tout comme leur seigneur elles fument le tabac dans la pipe à eau, elles mangent l'opium et mâchent volontiers une résine nommée tchaktchak. Il n'est point rare qu'elles se grisent de bouza, mais elles préfèrent à tout le reste le «sucre de fleur», comme elles l'appellent poétiquement: le goulkant, mélange de graisse de mouton, de sucre et de haschich, qui procure des rêveries érotiques. La femme qui a goûté le goulkant en mange à tout propos et s'en procure à tout prix.
Elles luttent ainsi contre l'ennui. Et quand elles abusent des narcotiques, leur esprit sommeille, leur être s'abêtit, et elles végètent dans le harem. En cet état, elles ne prennent plus plaisir à sortir de la maison et à se faire montrer les étoffes dans le bazar, où elles vont quelquefois à cheval avec un jeune parent ou une vieille femme en croupe pour garder leur vertu. Elles préfèrent rester en place, le mouvement leur répugne.
D'aucunes ne sont point fidèles, ont des intrigues au dehors et se sauvent avec un amoureux.
Parvenues à la vieillesse, elles sont négligées de leur mari, qui prend des concubines, dès que ses femmes légitimes ne peuvent plus être des génitrices d'enfants ou des instruments de plaisir.
La femme mariée à un pauvre n'a pas tous ces loisirs.Elle n'a point de nourrice pour ses enfants, et en même temps qu'elle les élève, elle doit vaquer aux soins du ménage, coudre ses vêtements et ceux de la famille entière, laver le linge, filer, partager les travaux de son mari s'il exerce une industrie, et jusqu'à sa mort mal nourrie, mal habillée, elle n'est qu'une bête de somme surmenée par son maître.