EN ASIE CENTRALE
I
Moscou.—Nijni.—Traversée sur le Volga et la Kama.—Les passagers duSamolet.—Perm.—Yékatérinbourg.—Un couvent de nonnes.—Le tarantasse.—Un enterrement sibérien.—Les déportés.—Lecimex lectuarius.—Les Kirghiz.—La steppe de Baraba.—Sémipalatinsk.—L'Ala-Taou.—L'Ili.—Vernoié.—Le Talas.—La vallée du Syr ou Jaxartes.
Moscou.—Nijni.—Traversée sur le Volga et la Kama.—Les passagers duSamolet.—Perm.—Yékatérinbourg.—Un couvent de nonnes.—Le tarantasse.—Un enterrement sibérien.—Les déportés.—Lecimex lectuarius.—Les Kirghiz.—La steppe de Baraba.—Sémipalatinsk.—L'Ala-Taou.—L'Ili.—Vernoié.—Le Talas.—La vallée du Syr ou Jaxartes.
Arrivé à Moscou, soit par Vienne et Varsovie, soit par Berlin et Vilna, le voyageur qui se rend en Asie centrale a le choix entre deux routes. Il peut aller en chemin de fer jusqu'à Orenbourg, puis, en voiture, par Irgiz, gagner le Jaxartes ou Syr-Daria. Il longera ce fleuve à partir du fort de Kazalinsk jusqu'à Turkestan, pour s'en éloigner ensuite et parvenir après un coude droit sur le sud à Tachkent, capitale des nouvelles possessions russes. Il peut aussi depuis Moscou poursuivre son chemin toujours vers l'est, presque en ligne droite jusqu'à Kazan la tatare, et, par Yékatérinbourg, faisant un long détour par la Sibérie, ayant vu miroiter le lac Balkach à l'est, aboutir au même point. S'il préfère ce deuxième itinéraire, il lui faut se livrer aux douceurs du tarantasse pendant près de trois mille cinq cents kilomètres, environ dix-huit cents de plusque par la voie d'Orenbourg; mais, en revanche, il traverse une région plus intéressante où le fourrage est moins rare et partant les chevaux meilleurs et plus nombreux. Les stations de poste où l'on relaye sont également mieux tenues: on y trouve toujours un bon feu et souvent une soupière où fume un tchi réconfortant.
Dans l'année qui précédait notre arrivée à Moscou, une sécheresse prolongée avait causé la disparition presque totale du bétail des Kirghiz, qui fournissent de chevaux le trakt[1]d'Orenbourg à Tachkent. Tel fut le motif qui nous fit choisir la route plus longue de Sibérie.
[1]Service postal.
[1]Service postal.
Nous ne parlerons pas ici des villes qu'on rencontre avant Moscou, et, en ce qui concerne cette cité, russe par excellence, nous nous contenterons d'en recommander le séjour à tout observateur désireux de comprendre le peuple le plus jeune et le plus vivace de l'Europe. Nous n'avons pu jeter qu'un coup d'œil rapide sur les merveilles que renferment ses musées, et nous avons quitté la vieille ville où se font sacrer les tzars, avec le plus vif désir de la revoir.
Toujours nous garderons le souvenir de Moscou tel que nous l'aperçûmes d'une fenêtre du Kremlin, tandis que d'en bas s'élevait, puissant et lent, le chant d'une procession arrêtée près de la chapelle d'un de ces saints que le moujik qui passe salue en se signant trois fois. Nous nous souviendrons des milliers de clochers, des dômes étincelants, des bazars, de la Moskwa qui s'en va à travers la ville, et aussi des voitures exécrables attelées de bons chevaux, et des pluies torrentielles qui transforment les rues dallées en ruisseaux.
Le 6 septembre, nous étions à Nijni-Novogorod.
C'est là que la puissante rivière Oka déverse ses eaux dans le Volga: elle vient de l'ouest, parallèlement à lui; après s'être uni à la Kama, le grand fleuve descend vers le midi. C'est à Nijni que l'Orient et l'Occident se donnent rendez-vous chaque année, et il y a un concours étrange entre les représentants de toutes les races qui trafiquent ici-bas de l'indispensable et du superflu. L'appât du gain les attire: mages d'un nouveau genre, lorsqu'ils voient luire dans leurs rêves une pièce d'or au ciel de Nijni, ils accourent de Kiakta aussi bien que de New-York.
Ils sont tous là, le lourd Tatar de Kazan, le Persan à taille fine, le Sarte qu'on voit les jambes croisées sur ses coffres, le Russe blanc, le Petit Russe, le Napolitain avec son corail, le Florentin avec sa mosaïque, l'homme d'Arkhangel, le Sibérien courtier de la Chine, l'Anglais, le Yankee, le Français, et tous se sourient l'un à l'autre, car ils veulent s'enrichir aux dépens l'un de l'autre.
A Nijni, nous nous embarquons à bord duSamolet, qui doit nous transporter jusqu'à Perm. Au moment du départ, ce vapeur est littéralement pris d'assaut, car la foire tire à sa fin, et beaucoup ont hâte de revoir leurs boutiques.
Le chargement se fait au milieu du plus grand désordre. Les bagages sont jetés brutalement à fond de cale, les treuils grincent, les matelots crient «gare» aux gens qui se bousculent pour prendre place sur le pont, celui-ci cherche sa femme, celui-là son enfant, une grosse commère réclame d'une voix aiguë son époux resté sur le quai; la machine ronfle sourdement, on ne s'entend pas, le tohu-bohu est indescriptible. Puis, le dernier coup de cloche sonne, les retardataires traversent essoufflés la passerellequ'on retire vivement, leSamoletlance son coup de sifflet d'adieu et s'ébranle avec une trépidation de toute sa carcasse. Nous descendons le Volga aux bords estompés d'une brume.
LeSamoletest aménagé avec un confort relatif; il est bondé de monde.
Aux premières: de riches marchands sibériens, quelques-uns avec leurs femmes; un obèse Tatar de Kazan et son fils; un fonctionnaire de Perm; un ingénieur des mines de l'Oural.
Aux secondes: des employés d'un tchin[2]inférieur en uniforme, des hommes empelissés à face joufflue et rubiconde, qui sont des marchands dont le nombre diminue à mesure qu'on avance; ils s'égrènent avec leurs ballots de marchandises dans les diverses petites localités voisines du fleuve où le bateau fait halte.
[2]Letchincompte dix-huit degrés hiérarchiques, l'Empereur occupant le premier.
[2]Letchincompte dix-huit degrés hiérarchiques, l'Empereur occupant le premier.
Sur le pont: quelques soldats; des moujiks, leurs femmes et leurs enfants. Ils se réunissent par groupes, se font un lit de leurs hardes, s'installent de leur mieux en prévision de la nuit à passer. Enroulées dans leurs grands manteaux ouatés, des femmes s'étendent sur le plancher, la tête cachée; on les prendrait pour des sacs gonflés de linge.
Pendant les six jours de traversée, la vie des passagers est à peu près la suivante. Aux premières, les Sibériens, qui sont très-gais, content des histoires et jouent aux cartes; le Tatar et son fils, assis les jambes croisées, se tiennent silencieux à leur place; leur seule occupation est de se tailler les ongles à tour de rôle et minutieusement ou de dormir; ils se lèvent seulement à l'heure des repaset des prières qu'ils vont dire sur le pont. Le fonctionnaire reste couché sous son manteau et cause avec l'ingénieur qui se promène sans cesse devant lui. Ici l'on boit énormément de thé et l'on dort encore plus.
Aux secondes: grosses histoires qui font s'esclaffer de rire les auditeurs; fumée de tabac à ne pas se voir. On dort, et, quand on ne dort pas, on mange ou l'on joue aux cartes, en buvant alternativement le thé et l'eau-de-vie. On se grise légèrement.
Sur le pont: les moujiks dansent au son de l'accordéon, ils chantent, ils se promènent, les mâchoires fonctionnent à tout propos, et cela chasse l'ennui; on dévore du poisson fumé, du lard qu'on arrose d'un peu de thé et de beaucoup de votka. Quelques gens des deux sexes sont complétement ivres.
Cependant leSamolet, chassé par ses aubes, glisse au milieu du fleuve, tranquillement, lentement, comme il convient à un brave bateau qui porte des gens peu pressés. La rive droite du fleuve est bordée de collines; à gauche, les plaines immenses s'étalent. La navigation n'est pas toujours commode: les sables charriés par les eaux modifient sans cesse le chenal, et quand la nuit est obscure, on doit stopper, attendre le jour. En certains endroits, on chemine lentement, un homme est placé à l'avant avec une toise, il la plonge dans l'eau, et, chaque fois qu'il la retire, on l'entend crier la profondeur: «Quatre pieds! trois pieds et demi! cinq pieds! trois pieds!» Le bâtiment hésite, le pilote tâtonne, puis le cri: «Sept pieds! huit pieds!» donne de l'assurance, et l'on part, mais posément: le Russe ne se presse point. «Il faut des précautions, nous dit-on, les accidents sont fréquents, on échoue encore assez souvent, le bâtiment que prit l'ingénieur desmines pour venir à Nijni a fait eau par une nuit sombre. Pourquoi se risquer inconsidérément? tôt ou tard, on arrive toujours.»
A Kazan, grande ville des musulmans russes, notre Tatar descend.
Le jour suivant, nous sommes dans la Kama, rivière qui apporte au Volga un volume d'eau considérable; elle lui arrive après avoir tracé un 9 dans son parcours capricieux, et le fleuve qui venait de l'ouest à sa rencontre tourne droit sur le sud. La Kama traverse un paysage accidenté, tantôt une plaine couverte de taillis, tantôt des collines sur lesquelles se hérissent les plus verdoyants. Nous la remontons cahin-caha avec de fréquents arrêts sur les deux rives où l'on prend et dépose des voyageurs.
Le 11 septembre, nous débarquons à Perm, jolie ville, bâtie régulièrement, sur la rive gauche de la Kama, d'où part le chemin de fer menant par l'Oural à Yékatérinbourg. Elle possède une belle gare qui paraît être la promenade favorite des habitants. Au moment du départ du train qui a lieu une fois par jour, la foule envahit la salle d'attente et circule librement sur les quais, où se voient toujours plus de curieux que de voyageurs.
Nous partons en compagnie des Sibériens qui se trouvaient sur leSamolet. Les uns vont à Irkoustk, les autres à Kiakta, le grand entrepôt des marchandises de la Chine, au sud du lac Baïkal.
En un jour et une nuit, on va de Perm à Yékatérinbourg. Le chemin de fer décrit une longue courbe à travers les collines boisées de l'Oural. La vitesse du train est celle d'un bon trotteur, en raison des pentes. On passe sans s'en douter de l'Europe à l'Asie confondues géographiquement et séparées l'une de l'autre par une frontière purementadministrative. C'est insensiblement qu'on arrive à Asiatskaïa, la première station de Sibérie, ainsi nommée par opposition avec Europaiskaïa, dernière station d'Europe.
Nous sommes à Yékatérinbourg à la tombée de la nuit. Une drochka nous cahote à fond de train jusqu'à l'hôtel, le dernier que nous rencontrerons sur notre route qui nous rappelle un peu l'Europe. On y trouve des lits.
Yékatérinbourg passe à juste titre pour une des plus belles villes de Sibérie; ses habitants en parlent avec orgueil. Ses rues sont spacieuses et bien alignées, les monuments publics d'aspect agréable. Le voisinage des mines a fait la rapide fortune de cette ville. On y fait également le commerce des pierres fines qui proviennent de l'Oural. Le gouvernement a fondé une école où l'on enseigne à de jeunes ouvriers le dessin et la taille des pierres. Cette école ne semble point florissante.
Nous pouvons recommander au voyageur que le hasard poussera vers ces régions lointaines la visite d'un couvent de nonnes, situé à une faible distance de la ville. Il a été fondé par des femmes qui avaient la volonté de se suffire à elles-mêmes, en dehors de toute aide du sexe fort. Elles tiennent parole, et les recrues, paraît-il, ne leur manquent point. Elles-mêmes ont construit leurs maisons, défriché le sol, installé des ateliers. Suivant leurs aptitudes, des femmes de tout âge pétrissent les briques, les cuisent, maçonnent sous la direction d'architectes en jupons, labourent, sèment et récoltent. Le principal revenu des nonnes provient d'une fabrique de chandelles et de cierges qui occupe de nombreuses ouvrières. Elles ont la clientèle des églises; les commandes affluent, et le couvent est très-riche.
L'outillage employé pour la fabrication est fort simple. Au reste, le travail se fait surtout à la main. Nous voyons des nonnes qui remplacent par leur avant-bras le rouloir servant à arrondir le cierge à la sortie du moule; elles le polissent très-habilement en le roulant sur le plat de leurs bras nus qui sont élargis et déformés par ce frottement continu. D'autres, à force de tourner le rouet autour duquel s'envide la mèche préparée par une voisine, ont le bras droit aussi musculeux que nos forgerons, et, comme la filandière du conte, elles se sont aplati le pouce de la main gauche à tordre le fil de coton.
D'un autre côté, les religieuses douées d'un sentiment artistique dessinent des modèles de broderies, et leurs compagnes les exécutent avec du fil d'or. Ces broderies sont utilisées pour les ornements d'église et vendues fort cher aux popes de tout rang. On nous a montré également des tableaux peints à l'huile par une des artistes de la maison. Les sujets, empruntés à la vie des saints, sont naïvement traités, mais la grâce des attitudes, la délicatesse de touche dénotent un talent qui eût produit des œuvres d'un charme exquis sous la direction d'un maître de l'art.
A partir de Yékatérinbourg jusqu'à Tachkent, nous voyagerons en tarantasse.
On a bien dénigré ce véhicule, on l'a qualifié d'instrument de torture! On lui reproche le manque de ressorts dans un pays où les distances à parcourir sont immenses, où villes et villages sont clair-semés, les charrons introuvables et les routes si longues, alternativement si boueuses et si poussiéreuses qu'il est impossible de les entretenir... à moins que chaque habitant de Sibérie ne devienne un cantonnier, sans excepter les femmes et les enfants en bas âge. Brave tarantasse, on t'a calomnié! Une voiture basse, àquatre roues, presque entièrement en bois, est l'idéal des véhicules dans un pays où les accidents de voyage ne sont pas rares. On peut le réparer facilement et vite, car on trouve toujours du bois et des hommes sachant manier la hache. En somme, un bon tarantasse plie et ne rompt pas. Comment ose-t-on se plaindre d'un véhicule avec lequel on peut courir huit mille kilomètres d'un trait, par des routes qui ne valent pas toujours le plus mauvais de nos chemins de traverse?
On est mal assis dans le tarantasse, dit certain voyageur anglais, on a les côtes brisées par des cahots continus, on en descend éreinté; impossible d'y dormir. Ayez bien soin d'emporter des coussins à air que vous placerez au bon endroit, ajoute-t-il; sans ces meubles indispensables, le voyage vous sera une torture de tous les instants.
A ces plaintes nous répondrons qu'il ne faut pas voyager assis dans le tarantasse. Et pourquoi ne pas imiter les Russes? Ils entassent du foin et de la paille dans la boîte de la voiture; dessus, ils placent leurs matelas et s'étalent dans un lit d'oreillers. Grâce à ces précautions, les secousses du roulis sont amorties, et ils peuvent voyager jour et nuit sans fatigue insupportable.
Qu'on nous permette un conseil à l'adresse de quiconque devra user de ce genre de locomotion. Qu'il fasse choix d'une voiture solide et munie d'excellentes roues. L'économie qu'il croira réaliser en achetant à bas prix une voiture d'occasion et déjà fatiguée, dont les fêlures se cachent sous un vernis tout frais, se traduira dans la suite par une perte de temps et d'argent, sans compter le désagrément d'échouer sur une route déserte par une nuit obscure et froide ou par une journée d'orage. Il n'aura pas fait cinq cents verstes qu'une jante des roues se détachera,ou bien l'essieu se rompra au moment où la fatigue oblige à dormir, et l'on se réveillera sur la route. Que le voyageur achète donc son tarantasse dans une fabrique de renom, et qu'en outre, il fasse provision de sucre, de thé, de graisse à roues et de... patience.
Car s'il a demandé au staroste les chevaux pour six heures du matin, c'est seulement à sept heures qu'il verra venir le yemtchik conduisant sa troïka qui trottine, la douga[3]posée sur le cou du cheval qu'il monte. On n'attelle pas non plus aussi rapidement que le désire celui qui attend, et quand le voyageur, heureux d'être emporté à toute vitesse, croit enfin être parti, bien parti, un trait casse, une courroie se desserre, et chaque fois on fait halte. Mais à part ces à-coup qui reviennent à peu près chaque jour, c'est d'un relais à l'autre une course folle. Et puis, si la poussière n'est point trop dense, on a des compensations: on voit le paysage se dérouler de chaque côté de la route, on a la compagnie et la conversation parfois amusante du yemtchik russe ou kirghiz, coiffé de l'inévitable bonnet en peau de mouton. Le yemtchik ne se lasse point d'exciter ses chevaux du geste de la main, feint de lancer le coup de fouet, en même temps qu'il siffle pour en imiter le bruit. Et le cheval du milieu, la tête maintenue droite par la courroie de la douga, allonge les jambes démesurément, toujours au trot; les chevaux qui le flanquent galopent, la tête penchée et à demi tournée comme pour regarder le conducteur. Du départ à l'arrivée, entre les bêtes et l'homme, c'est un entretien dont celui-ci fait naturellement tous les frais: il leur prodigue des excitations,des promesses, des menaces, des compliments, et les gabions espacés comme des jalons pour indiquer la route lors des tempêtes de neige, semblent courir l'un après l'autre. Et quand on voyage la nuit, aussi longtemps que la lune ne disparaît pas à l'horizon, quel plaisir de revoir l'étoile qui brille devant soi, chaque soir, et de rêver en la fixant obstinément comme un phare! Et l'on va, on va.
[3]Arc en bois qu'on fixe à l'extrémité des limons au moyen de lanières de cuir; on y attache les clochettes qui égayent la route et aussi les courroies qui maintiennent levée la tête du trotteur.
[3]Arc en bois qu'on fixe à l'extrémité des limons au moyen de lanières de cuir; on y attache les clochettes qui égayent la route et aussi les courroies qui maintiennent levée la tête du trotteur.
Après Yékatérinbourg, la première ville qu'on rencontre est Tjumen, renommée pour ses fabriques de tapis et son commerce. A Tjumen nous avons assisté à une scène curieuse de mœurs sibériennes. Nous étions dans la cour de la station postale quand des cris plaintifs nous attirent dans la rue. Un convoi funèbre est en marche, on porte un homme en terre. Quatre amis du défunt marchent en tête avec le couvercle du cercueil sur l'épaule, puis suivent quatre autres qui portent de la même manière le cercueil découvert où gît le mort dans un linceul. Immédiatement après se traîne la veuve qui gémit à pleine gorge et toujours sur le ton d'une même mélodie larmoyante. Elle se laisse fréquemment choir à terre et donne les marques du plus profond désespoir. Deux de ses compagnes la relèvent et la soutiennent; les nombreuses femmes qui suivent pleurent ou plutôt crient en chœur avec la veuve. Les hommes se tiennent à gauche du mort, silencieux et la tête découverte. A mesure que le cortége avance dans la rue, les gens qui sont à l'intérieur des maisons entendent les lamentations, ils sortent, et quand passe le convoi, ils se signent et se prosternent, les femmes poussent en outre des gémissements qui durent aussi longtemps que le défilé.
Jusqu'à Omsk nous sommes dans un pays riche et cultivé.On rencontre assez souvent des villages habités par des exilés ou leurs descendants; les maisons sont bien construites et généralement mieux tenues qu'en Russie. La race est d'une belle venue; mainte figure reflète l'intelligence et l'énergie. Des forêts et des bois où le bouleau domine, égayent la route.
Il nous arrive de dépasser des voitures chargées d'hommes uniformément vêtus d'une capote grise. Au milieu d'eux sont des soldats qui veillent, la baïonnette au canon du fusil. Ces voitures vont lentement, avec un bruit de ferraille plus fort à chaque cahot, car ces hommes sont enchaînés; ils sont trop faibles pour marcher, un paysan charitable les transporte jusqu'au village où finit l'étape. On les dirige vers la région des mines. A tel endroit nous avons vu une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants, tout un village d'exilés, faisant halte sous la surveillance de soldats.
Parfois des condamnés parviennent à s'échapper. S'ils n'ont pu se procurer de l'argent pour faciliter leur fuite, la liberté qu'ils ont conquise est plus dure que leur bagne, mais c'est la liberté. En pleine forêt, nous avons croisé une bande de ces évadés. Ils avaient pour tout vêtement une blouse et un pantalon de toile. Pieds nus, sans coiffure, la barbe et les cheveux longs, ils s'en allaient, une énorme branche à la main; c'étaient des hommes robustes à figures audacieuses.
CHEF KIRGHIZ. FEMME SARTE.D'après une photographie deKazlowski.
CHEF KIRGHIZ. FEMME SARTE.D'après une photographie deKazlowski.
Les malheureux errent avec la crainte d'être repris, toujours sur leurs gardes et prêts à s'enfuir dans les fourrés. Si l'occasion se présente belle, ils attaquent une voiture ou pillent le voyageur isolé. N'ayant point d'armes à feu, ils se contentent généralement de couper les cordes qui attachent les bagages derrière les tarantasses et de lesvoler sans que les voyageurs endormis s'en aperçoivent. Ils vivent de rapines et, comme des loups affamés, rôdent autour des villages. Ils savent que le paysan sibérien a le cœur compatissant, et que s'il aperçoit des évadés dans les environs, le soir, avant de se coucher, il a soin de placer sur le bord de la fenêtre un pot de lait et un morceau de pain à leur intention. Mais que les évadés se gardent de voler dans le village, car les habitants se réuniront et, guidés par leurs chiens, leur donneront la chasse. Quand ils parviennent à les saisir, ils les attachent entre deux planches, comme s'ils ne voulaient point châtier directement le corps, et cognent sur le bois à coups redoublés. La correction administrée, ils laissent sur place le voleur à moitié assommé, sans plus s'en occuper.
Beaucoup de ces «hors la loi» meurent de privations et de souffrances, quelques-uns parviennent à gagner la Russie, les autres tombent dans les mains des gendarmes.
La contrée que traverse le Tobol et l'Ichim, affluents de l'Irtich, est très-giboyeuse. Les étangs qu'on rencontre fréquemment sont habités par des bandes innombrables de cygnes, d'oies sauvages, de hérons, de canards et autres oiseaux aquatiques. Au premier coup de fusil, ils s'élèvent en nuées compactes et sonnent une fanfare retentissante. C'est le pays béni des chasseurs, et il est naturel que le baron de Crac y ait eu ses plus merveilleuses aventures de chasse.
Les faucons et autres oiseaux de proie pullulent également; ils ont la vie facile et agréable, ayant leur dîner toujours à portée des serres. Un autre gibier qui n'est pas de plume, habitué à vivre dans les boiseries des maisons, se trouve dans chaque station postale; il s'agit des «proussaki», coléoptères noirâtres qui chaque nuit envahissentles chambres et se promènent sur les voyageurs endormis. Ils sont désagréables et importuns, mais beaucoup moins que certain insecte de couleur brune, arrondi, très-plat, sans ailes ni élytres, qui pompe le sang de l'homme à l'aide d'un suçoir; les entomologues l'appellent élégammentcimex lectuarius, le vulgaire le connaît sous le nom de punaise. Or, la punaise paraît avoir trouvé son Éden en Sibérie, où les maisons sont en bois et fort bien chauffées; elle y a fait souche et s'est multipliée au delà de ce qu'on peut s'imaginer. Un fait donnera idée de l'audace et du nombre de ces insectes; dans une station voisine d'Omsk, ils couraient sur la table et même sur le registre où le staroste inscrivait nos noms, sans se donner la peine de les écarter.
Nous sommes à la fin de septembre; il gèle chaque nuit, et les matinées sont froides. Le 23, à six heures du matin, il y a sept degrés de froid. De petits enfants qui sortent des chambres chauffées quelquefois à plus de vingt degrés ne se promènent pas moins dans la rue sans autres vêtements qu'une chemise. Dans l'après-midi, on a de douze à vingt degrés de chaud.
Après avoir traversé à bac l'Irtich, large à cette place d'à peu près un kilomètre, nous courons vers Omsk, emportés par des chevaux pleins de feu qui trottent dans de mauvais chemins au train de plus de vingt kilomètres à l'heure. Ces bêtes, qui paraissent être un croisement du cheval mogol et du cheval russe, ont la taille d'un bon ardennais, mais l'encolure beaucoup plus forte, une grosse tête, un front large, un poitrail vaste, une croupe excessivement musculeuse, les jambes sèches et grosses, larges à l'articulation, avec des tendons très-saillants et très-forts. A une surprenante résistance à la fatigue, ces chevauxjoignent une vitesse dont on ne les croirait point capables au premier abord. En effet, ils vivent exclusivement de l'herbe des pâturages, et leur ventre a un volume plus considérable qu'il ne convient à des coureurs.
En même temps qu'émergent de la vallée les premières maisons d'Omsk, nous apercevons à notre droite le dos rond des premières yourtes kirghiz éparpillées dans un pli de terrain. A distance, dans la brume du soir, avec leurs feutres noirâtres et le mince filet de fumée qui filtre par en haut, elles semblent les tas fumants d'une charbonnière à la lisière d'un bois.
Omsk, située sur l'Om, rivière qui se jette dans l'Irtich, est régulièrement bâtie, sans monuments remarquables. Elle est habitée par un grand nombre d'exilés polonais.
Son petit musée contient une belle collection d'oiseaux des steppes, de curieux objets d'ethnographie recueillis chez les Samoyèdes, et entre autres choses les étoffes que ces demi-sauvages fabriquent avec le fil d'une ortie. Les bazars de la ville sont bien approvisionnés de marchandises de Russie. Dans les rues, on rencontre fréquemment des caravanes. On ne trouve point d'ânes à Omsk; ils n'en supporteraient point le climat rigoureux. C'est ici que nous voyons les premiers chameaux et leurs propriétaires, les Kirghiz trapus, à la face large, à l'œil petit, bridé, et avec des jambes arquées. Nous nous rappelons involontairement la description des Huns par Ammien Marcellin. Comme eux, ils se nourrissent de viande de cheval.
A la sortie d'Omsk commence la steppe de Baraba, les villages sont plus rares, les relais plus espacés. Toujours beaucoup d'exilés polonais. Les starostes sont généralement Cosaques, et la plupart des yemtchiki sont pris parmi les Kirghiz devenus sédentaires. Les Russes qui viventau contact de ces derniers parlent volontiers la langue turque, qu'ils apprennent très-facilement. Nous rencontrons fréquemment des étangs peuplés d'oiseaux aquatiques innombrables. Les aigles, les faucons sont toujours nombreux, et il n'est pas rare de voir sommeiller à la cime des arbres de gigantesques harfangs d'une blancheur de neige. Mais les corbeaux dominent; grâce à leur nombre et à leur courage indiscutable, ils sont les maîtres de la steppe, et on les voit donner la chasse aussi bien à l'oisillon qu'à l'aigle et au vautour. Des lacs qui se dessèchent sont frangés de cristaux de sel. A la place de ceux qui ont disparu, les dépôts salins reluisent comme des précipités d'argent au fond de creusets immenses, et ce sont autant de miroirs étamés par la nature, qui produisent sous le soleil des effets de mirage merveilleux et les multiplient à travers la plaine. Alors les modestes méguils[4]des Kirghiz flanqués de quelques perches en manière de toug[5], paraissent être des monuments grandioses au milieu de bocages entourés d'eau.
[4]Tombeaux en terre séchée ou en briques parfois abrités sous un dôme.
[4]Tombeaux en terre séchée ou en briques parfois abrités sous un dôme.
[5]Fanion fait d'une perche et d'une queue de cheval.
[5]Fanion fait d'une perche et d'une queue de cheval.
Les villages s'allongent le long des berges de l'Irtich. Les tentes des nomades, tapies derrière les pentes, ne laissent voir que leur calotte: on dirait qu'elles se font petites pour échapper aux brusqueries du vent, que des moulins à vent défient hardiment; ils lui présentent le flanc, postés sur des collines, et ils agitent follement leurs ailes. Fréquemment on rencontre des tabounes[6]de chevaux qui broutent par centaines; ils sont gardés par des cavaliers armés d'une longue perche terminée par un lacet—c'estla houlette du berger kirghiz. Notre voiture roule sur la steppe semblable à une table ronde au bout de laquelle nous ferons la culbute, mais le bord de la table fuit devant nous comme le cercle d'un rond dans l'eau devant la barque qui s'avance, et nous ne pouvons l'atteindre non plus que l'horizon d'une mer. Nous comprenons qu'il ait souri à ces nomades de se réunir en bandes nombreuses et de s'en aller sous la conduite d'un chef aventureux droit au soleil couchant, poussés par le désir de voir ce qu'il y a au bout de la plaine.
[6]Nom donné aux troupeaux de chevaux.
[6]Nom donné aux troupeaux de chevaux.
La nuit tombée, nous sommes au centre d'un globe qui nous enveloppe d'une tenture sombre où scintille l'or des étoiles, plus pâle quand se promène la lune. La solitude est complète. On entend le tintement de la clochette de la douga, le trot des chevaux, les cris du yemtchik, le tremblotement de la voiture, et puis rien. Quelquefois un chant s'élève dans le silence: c'est un yemtchik qui retourne à la station; ou bien une lueur éclate, grandit et court comme un feu follet: ce sont les herbes de la steppe qui brûlent.
A Pavlodar, sur l'Irtich, nous voyons la cheminée d'un steamer dépasser la berge. Il vient prendre un chargement de sel grumeleux dont on trouve des gisements dans le voisinage. Ici la végétation est plus vigoureuse que dans les environs d'Omsk, les saules sont moins rabougris, les peupliers plus élancés: c'est que nous avons remonté vers le sud.
A partir de Pavlodar, la steppe est plus accidentée, et partant moins monotone. En approchant de Sémipalatinsk, les contre-forts extrêmes de l'Altaï se montrent à l'est.
Sémipalatinsk, sur les bords de l'Irtich, est la dernière ville ou plutôt le dernier village de quelque importanceque nous traversons en Sibérie. Elle est la résidence d'un gouverneur. Cette ville est construite au milieu des sables; on y voit nombre de Tatars et de Kirghiz. Depuis Omsk, nous avons suivi la rive droite de l'Irtich; ici, nous passons sur la rive gauche pour gagner le bassin du lac Balkach. Quand nous passons au bac, des caravaniers attendent leur tour avec des chameaux chargés. Une de ces bêtes s'abat en descendant la berge, et les Kirghiz s'efforcent de le remettre sur pied, mais sans jurons, sans un coup, tranquillement. Ces gens sont patients, peut-être parce qu'ils ont du temps à perdre.
De Sémipalatinsk à Serguiopol, nous voyageons dans la plus désolée des steppes: à part les stations postales, rien qui ait l'apparence d'un hameau. Pas d'arbres, pas de champs cultivés. Nous faisons quatre-vingts kilomètres sans voir d'autre oiseau qu'un tiercelet malingre réduit à chasser les petits rongeurs. Cette région est fameuse par ses bouranes[7]épouvantables. Des carcasses de chevaux et de chameaux sont semées sur la route, des méguils de Kirghiz apparaissent çà et là; tout parle de mort.
[7]Tempête de neige.
[7]Tempête de neige.
Nous sommes à l'extrémité est de la plaine où les Kirghiz mènent la vie nomade; elle commence à l'Oural, elle a donc une largeur d'environ mille lieues.
A la deuxième station après Sémipalatinsk, un convoi de condamnés indigènes du Turkestan fait halte; ils ont les chaînes au pied, des soldats les conduisent aux mines de Barnaoul. Les misérables préparent eux-mêmes leur pitance dans une marmite; des femmes kirghiz leur font l'aumône d'un peu de lait et de riz. Ils paraissent résignés à leur sort.
A la station d'Atchikoul, située au bas de collines abritant un aoul, nous rendons visite à des nomades, à nuit close. Ils sont trois près d'un feu chétif de kisiak[8]. Deux d'entre eux coupent de la viande de cheval séchée, en petits morceaux qu'ils jettent dans une marmite remplie d'eau; un troisième alimente le feu avec des brindilles et de l'herbe sèche qu'il brûle par petites poignées, parcimonieusement. Il sait bien que le combustible est chose rare autant qu'indispensable sous ce climat continental. Au reste, ils ont entassé des meules de broussailles près de leur demeure, pour se chauffer pendant l'hiver. Leur tente est placée à l'intérieur de petits murs en terre disposés en carré, dans un coin. Ils hivernent à cette place. Les chevaux sont au piquet, les vaches dorment sur le sol. Le chef de la tente nous introduit chez lui. Il bat le briquet, allume des herbes au milieu de l'aire; il souffle, la flamme jaillit, et à travers la fumée nous distinguons à l'intérieur de la kibitka un veau, endormi près d'un coffre, et, à côté, sous des peaux de mouton, nous entendons des chuchotements. Ce sont les femmes que nous avons éveillées; elles se communiquent sans doute leurs impressions. Elles n'osent se lever pour nous mieux voir, leur époux et maître ne les ayant point invitées à quitter leur place. Elles se contentent de nous regarder d'un œil en soulevant leurs couvertures. Ces Kirghiz accablent de questions notre domestique, qui est lui-même un Kirghiz. Le brave garçon qui nous accompagne est très-content d'être coiffé d'un vieux chapeau de feutre que je lui ai donné. Il a quitté son kolpak en peau de mouton pour une coiffure qui jure avec le reste de son costume national et lui fait une tête étrangeet comique. Il donne à tâter à ses congénères ce couvre-chef qui vient de loin, et ceux-ci expriment leur admiration par des claquements de langue. Il nous faut sortir de nos poches tout ce qu'elles peuvent contenir d'objets intéressants. La montre à remontoir les surprend, mais captive moins leur attention que mon couteau, qui coupe le fer, et la boussole dont l'aiguille se tourne toujours du même côté. Ils comprennent tout de suite qu'elle indique le nord, et ils tendent le bras vers la «petite étoile qui ne bouge pas». Ils nous demandent un peu de sucre. Quand nous les quittons, le chef de la tente nous tend la main et nous souhaite un heureux voyage.
[8]Bouse séchée.
[8]Bouse séchée.
Ces Kirghiz sont très-doux et très-affables, comme tous ceux de leur race que nous rencontrerons plus tard. Toujours nous les avons trouvés hospitaliers et accommodants, et ils sont plus honnêtes et plus mâles que leurs voisins, les sédentaires de race iranienne.
Le 8 octobre, au pied du mont Tchingis, nous découvrons Serguiopol, la première ville du Turkestan. Ville sur la carte, en réalité village de piètre mine, dans une vallée triste et désolée. Une église blanche, quelques maisonnettes aux toits saupoudrés de poussière, des huttes en terre crépies de chaux, en tout de quoi abriter deux cents habitants, et un baraquement pour les soldats: telle est Serguiopol. Ce qu'on nous dit de son climat n'est point fait pour modifier notre première impression. Pendant l'hiver, le froid serait terrible, et les bouranes si violents que l'habitant doit rester calfeutré dans sa maison quelquefois une semaine entière.
Dorénavant nous avancerons moins rapidement; les chemins sont exécrables et les chevaux mauvais et rares. Beaucoup de nomades sont réduits à monter sur des bœufs:ils les guident en tiraillant une corde qui serre le mufle ou s'attache à une broche de bois passée dans les narines.
Ayant dépassé la station de Djous, nous apercevons, à l'ouest, le lac Balkach; nous voyons comme le golfe d'une mer avec une île au milieu; ce paysage rappelle la sortie du port de Christiania. Comme les autres lacs du pays, celui-ci se dessèche, et nous traversons péniblement les sables que ses eaux recouvraient naguère. Il est probable qu'il fut en communication avec cette traînée de petits lacs qu'on peut suivre à l'est jusqu'au pied du Tian-Chan.
Des kibitkas, des troupeaux, des carcasses de chevaux et de chameaux toutes blanches: c'est toujours la steppe. Nous marchons vers le sud. A notre gauche pointent les sommets neigeux de l'Ala-Taou; le soleil couchant illumine ses flancs abrupts, et les roches dénudées ont une souplesse et des reflets de velours grenat. L'Ala-Taou forme un fouillis de montagnes qui s'alignent, s'étagent et se confondent en ondulations grandioses se perdant dans le ciel. Est-ce parce que nous sommes bien las des dix mille kilomètres de plaine que nous courons depuis Paris? Nous ne pouvons détacher nos yeux de cette chaîne de montagnes, qui nous paraît ravissante.
La pensée nous vient qu'au delà commence la civilisation chinoise, fille du lœss, vieille de milliers d'années, et des Dounganes, coiffés du bonnet de feutre, nous annoncent que nous frisons la pointe du triangle formidable ayant sa base sur le Pacifique, que le colosse chinois couvre en Asie. Souhaitons à nous-mêmes et à nos descendants que jamais la fantaisie ne lui prenne de s'armer pour la conquête, à l'imitation des peuples de l'Europe.
Maintenant que nous sommes près des montagnes, lesrivières desséchées sont plus rares, les stations postales sont généralement bâties au bord d'un filet d'eau bordé de peupliers ou de saules, qui arrose quelques champs cultivés, et nous avons autant de petites oasis vertes où reposer nos yeux fatigués de la blancheur de la steppe ensoleillée. Après avoir passé la Lepsa et l'Ak-Sou, qui se réunissent au moment de se déverser dans le Balkach, nous sommes dans un pays mieux arrosé, plus fertile, avec des pâturages. On aperçoit des aouls, des méguils, des chevaux paissant l'herbe en bandes nombreuses.
Au pied d'un contre-fort de l'Ala-Taou, qui barre le chemin de Kopal, à côté d'un ruisseau d'eau limpide et fraîche, est la station d'Abakoumoskoy.
Un bain pris à la clarté des étoiles avant le lever de l'aurore, déjà paresseuse en ce mois d'octobre; la première pastèque du voyage savourée aussi lentement qu'un sorbet, quand on a la gorge en feu et comme une brûlure sur tout le corps, voilà plus qu'il n'en faut pour garder le souvenir d'un coin très-insignifiant de la terre.
Grâce à la pastèque dont je me régale avant le coucher, grâce à la certitude de pouvoir me plonger dans l'eau froide à mon réveil, j'ai trouvé très-poétique, à Abakoumoskoy, de m'endormir—comme d'habitude—calfeutré dans le tarantasse qu'ébranlait le vent de la nuit; j'ai trouvé très-poétique de tendre l'oreille au bruit des aouls épars dans la steppe d'où nous arrivait le cri enroué d'un chameau, la plainte d'un veau ou l'agaçant et rauque aboiement des chiens à poil long et fin museau, rêvant de chasse. Et dans les intervalles de silence, l'eau du ruisseau rabotant les cailloux me ravissait comme un doux gazouillement. A quoi tient la tournure du jugement que porte un voyageur sur les choses et sur les hommes! Plusqu'aucun autre, il doit être en défiance vis-à-vis de lui-même pendant qu'il observe, de façon à ôter le plus possible de sa valeur à l'«équation personnelle» de MM. les astronomes.
Par une matinée fraîche et lumineuse, nous nous engageons dans la montagne. La route est encaissée; elle monte la pente que descend gaiement un mince ruisseau qui bondit ainsi qu'un enfant turbulent. Assez large pour deux voitures, elle serpente entre les roches, se dérobe à droite, à gauche, ne nous laissant voir que les deux cents prochains mètres à courir: comme un lézard se faufile dans une crevasse et ne montre que la queue à celui qui le poursuit. Pour soulager nos chevaux essoufflés, nous quittons la voiture et laissons le yemtchik prendre les devants. L'écho répercute les claquements de leur fouet et leurs cris qui s'éloignent. Nous ne tardons pas à nous apercevoir que nos jambes sont percluses par l'usage constant de la voiture, et la montée, qui eût été autrefois une promenade agréable, est une ascension fatigante. Nous nous traînons tant bien que mal, comme les chameaux que nous joignons à mi-chemin. Ces bêtes n'ont point le pied grimpeur; la montagne est le «plancher des vaches» de ces navigateurs du désert, et ils n'y sont point à l'aise. Ils trébuchent fréquemment contre les pierres, et, encolérés par les obstacles qu'ils trouvent à chaque pas, ils finissent par s'arrêter, et, les jambes écartées, s'obstinent à rester là. Les chameliers leur tenaillent le nez, les infortunés portefaix bavent et pleurent de douleur, puis se décident à suivre le vieux Kirghiz à barbe blanche qui marche en tête, monté sur un bœuf noir. Le vieillard tire le premier chameau par une longe, s'arrête chaque fois qu'un des suivants fait halte, attend patiemment, et, entre temps,comme nous-mêmes, va boire à mains pleines l'eau claire qui coule d'en haut. Il nous regarde d'un œil stupéfait quand nous examinons les schistes violets et les filons de quartz très-blanc qui brillent dans les roches.
Au sommet de la passe, à l'issue du couloir où nous étions enfermés, d'une plate-forme naturelle de granit en plein soleil, nous avons le contraste de la steppe infinie et nue devant nous, et des plateaux verdoyants à notre droite où les nomades ont semé leurs tentes, taupinières infimes en bas des pics de l'Ala-Taou.
La descente dans la direction de Kopal est très-rapide.
Kopal est une ville d'environ quatre mille habitants. Avec ses maisons de style russe bien alignées, un jardinet au tournant d'une rue, elle nous semble un séjour délicieux, en comparaison de Serguiopol. Kopal, d'abord poste cosaque, est devenu un petit centre de commerce, grâce à sa position sur la route de Tachkent et de Vernoié à la Sibérie.
Nous quittons Kopal par la pluie; la grêle tombe ensuite, puis la neige. Nous traversons des plateaux souvent coupés de rivières qu'on passe à gué ou sur un pont, quelquefois à côté du pont, par précaution. La température baisse brusquement; en vingt-quatre heures nous passons de vingt-cinq degrés de chaud à trois degrés, de froid. Un vent glacial souffle du sud-ouest. A Altyn-Imel, poste de guerre russe sur la route de Chine, nous sommes très-heureux de nous chauffer, et au lieu de passer la nuit dans notre voiture, nous nous réfugions près d'officiers russes qui nous offrent gracieusement une place à portée d'un poêle qui ronfle. Des troupes sont assemblées à cet endroit en prévision d'une guerre avec la Chine, à propos de la province de Kouldja.
La route devient plus animée. Notre Kirghiz de Sibérie rit de bon cœur en voyant les premiers Sartes coiffés du turban, montés sur des ânes, et il ne ménage point les plaisanteries à ceux qui conduisent leur arba[9], assis sur le cheval, un pied appuyé sur chaque limon.
[9]Voiture en bois à deux roues très-élevées.
[9]Voiture en bois à deux roues très-élevées.
Après Tchingil nous sommes sur les rives de l'Ili, précisément au moment du passage des perdrix de montagne. Leurs nuées filent au-dessus de nos têtes. Je n'ose dire le chiffre approximatif des perdrix qui passent durant trois heures; il paraîtrait certainement exagéré à nos chasseurs de France qui s'estiment heureux d'en apercevoir une centaine dans une journée.
En passant l'Ili, notre voiture est placée sur le bac à côté de celle d'un vieux Juif de Turkestan, qui écorche le russe et sait les quatre mots suivants de notre langue: «Français, bien, bonjour, monsieur.» Il a rapporté ce vocabulaire d'un voyage à Jérusalem. Il est allé à Port-Saïd, à Alexandrie, à Aden, à Arkhangel.
Par la steppe, puis des champs cultivés, nous arrivons à Vernoié, capitale de la province des Sept-Rivières. Une allée de peupliers conduit à cette ville, couchée au pied de l'Ala-Taou transilien, que couronnent des forêts de sapins.
Vernoié, qui était en 1853 un poste cosaque, compte, nous dit-on, vingt mille habitants.
Elle est percée de belles rues larges, plantées d'arbres comme nos boulevards, arrosée par des ruisseaux d'eau courante. La population est mélangée: on y trouve des Sartes, des Tatares, des Kachgariens, des Kalmouks qu'on voit passer à cheval, une longue tresse de cheveux leur battant le dos. Ils habitent la vallée de l'Ili depuis leurgrand exode de l'année 1771; quelques-uns de leurs frères sont encore sur le Volga.
Près de Vernoié est l'emplacement d'une ville disparue[10]qu'on dit avoir été Almaltik, visitée par les voyageurs chinois du moyen âge, qui la virent dans sa splendeur.