III

III

Les hommes.—Éducation d'un garçon.—Les metcheds; les médressés.—L'enseignement que donnent les mollahs.—Un saint orgueilleux.—Les lettrés; leurs mœurs.—A propos d'Akkouli Bey.—Les talismans; le commerce qu'on en fait.—Histoire d'un talisman.—Un savant grincheux.—Superstitions.—Prédiction drôlatique.—Distractions des hommes: courses, combats de cailles, de perdrix, etc.

Les hommes.—Éducation d'un garçon.—Les metcheds; les médressés.—L'enseignement que donnent les mollahs.—Un saint orgueilleux.—Les lettrés; leurs mœurs.—A propos d'Akkouli Bey.—Les talismans; le commerce qu'on en fait.—Histoire d'un talisman.—Un savant grincheux.—Superstitions.—Prédiction drôlatique.—Distractions des hommes: courses, combats de cailles, de perdrix, etc.

Les hommes ont une vie plus agréable que les femmes. Ils sont élevés avec plus de soin, fréquentent l'école plus longtemps. C'est à l'âge de six ou sept ans que les fils de gens jouissant de quelque aisance commencent leurs études. Ils vont d'abord à la metched, façon d'école primaire libre, tenue par un mollah, enseignant à lire et à écrire. On prodigue le nom de mollah (instituteur, magister) à tout homme sachant lire un manuscrit, écrire une lettre ou simplement réciter la prière. Les gens des villes s'appellent quelquefois entre eux de ce nom, par politesse. De même que les hadjis, ces lettrés affectent de porter le turban blanc; ils jouissent de la considération des fidèles, qui les invitent volontiers à leur table dans les grandes occasions.

Le mollah n'a pas d'appointements fixes; il ne relève d'aucun ministère de l'instruction publique, et ses élèves le payent avec des cadeaux en argent et en nature. Durant la mauvaise saison, il rassemble les enfants dans la metched, s'il en a une à sa disposition, ou dans une chambre quelconque. Quand la température le permet, c'est en plein air, dans une cour ou sous les branches d'un arbre, qu'il infuse son savoir à ses jeunes disciples. Ils arrivent dès le jour, vont prendre leur repas vers huit ou neuf heures du matin, et, leurs forces réparées, se mettent de nouveau à l'œuvre jusqu'à midi ou une heure. Ensuite, ils sont libres jusqu'au lendemain.

Sous l'œil du maître, ils s'accroupissent en rond sur une natte et chantent, les uns l'alif (alphabet), les autres l'aftiaque ou livre d'épellation, et la leçon leur entre dans la tête par l'oreille. Quiconque passe devant une école entend une discordante musique. Un élève qui a étudié jusqu'au dix-septième ou dix-huitième chapitre de l'aftiaque prend le galamdane (écritoire) du maître et rend visite aux membres de sa famille et aux amis de la maison. Il présente l'écritoire ouvert et dit: «Alamnascha.» Chacun délie sa bourse et met la pièce dans l'écritoire. L'enfant frappe aux bonnes portes, et, sa tournée finie, apporte le produit de la quête à son maître. Celui-ci, encouragé à mieux faire par ces cadeaux, veille à ce que l'enfant dont la famille ne lésine point fasse de rapides progrès, et il le pousse—comme on dit dans nos écoles—la gaule au poing.

Le mollah fait bon usage d'une baguette longue et flexible pour rendre ses élèves assidus à la lecture et attentifs à ses explications. Parfois il attache avec une corde les jambes de l'enfant qu'il veut châtier; ses camarades lui saisissent les bras et le maintiennent étendu sur le dos,tandis qu'on le frappe sur la plante des pieds nus. Les enfants de la metched vont en corps à la mosquée réciter la prière; ils ne doivent point partir avant la fin, s'ils s'en vont trop tôt, ils sont punis à coups de gaule.

Après avoir bien étudié l'aftiaque, l'élève sait lire à peu près. On lui met alors le Coran entre les mains. C'est là un événement important de sa vie d'écolier que son père célèbre quelquefois par une réjouissance. On cuit force palao, on rassemble les parents et les amis, le maître est invité, il est le héros de la fête. On lui donne un beau khalat de soie qu'il revêt immédiatement et un long tchalma de laine blanche qu'il roule en turban autour de sa tête. L'enfant revêt une robe neuve, et des pièces d'étoffe sont distribuées à ses camarades. L'aîné des écoliers qui supplée le maître dans ses cours reçoit un tepe (calotte) brodé de soie, et il prend part au festin, assis près de son chef, qui le premier met la main au plat.

Les parents font quitter l'école à leurs enfants dès qu'ils peuvent les associer utilement aux travaux domestiques: ils prennent cette décision souvent après la circoncision du garçon, quand il a neuf ou dix ans. Il vit dorénavant avec son père, qui lui enseigne son métier ou l'art de tromper les clients s'il est marchand: car la probité est leur moindre défaut.

Lorsque les parents pensent que leurs enfants ont des dispositions pour l'étude et qu'ils pourront plus tard tirer parti de leur savoir, ils les laissent sous la direction du mollah. Et, avec le temps, ils parviennent à lire couramment, puis ils apprennent les noms des pays formant les sept climats, s'exercent à écrire, et celui qui a une belle main devient scribe et libraire du même coup, vendant les livres qu'il a copiés. Tel autre ayant de la mémoire, l'espritdélié et l'ambition d'arriver haut, s'en va à Samarcande, ensuite à Bokhara, la tête de l'Islam, étudier dans les médressés célèbres.

La médressé est une école supérieure entretenue grâce aux dons des fidèles qui lui lèguent des terres, une boutique, ou un bain dont le rapport sert à payer les professeurs et les élèves. Ces biens inaliénables s'appellent vakoufs; ils sont régis par le moutavalli, qui verse les sommes perçues au moudari (directeur de l'école), choisi parmi les hommes illustres par leur savoir ou leur sainteté. Chez nous les choses se passèrent de la sorte jusqu'à la sortie du moyen âge.

Grâce à la recommandation chaleureuse d'un puissant, il est offert, dans ces médressés, une petite chambre au jeune homme privilégié. C'est là qu'on le voit à genoux devant les «grands livres» qu'il lit à haute voix des heures entières, psalmodiant les phrases selon le rituel, avec un balancement de corps d'avant en arrière. Les étudiants parlent fièrement de ces énormes in-folio, réservoirs de science: leur taille est si formidable que les feuilleter est une fatigue.

Les études de la médressé consistent en la lecture de quelques livres, un livre représentant un cours. A des heures fixes les élèves sont réunis, l'un d'eux lit un texte, et le maître explique les mots et les passages obscurs,—très-nombreux, dit-on,—avec un soin extrême, consacrant à une ligne parfois une heure de développements. On ne lit pas toujours un livre par an, et il faut plusieurs années d'un travail assidu pour en digérer cinq ou six. Mais qui a fait cela est un savant, et peut porter un gros turban blanc. Il connaît le Coran, il a appris quelques mots de la langue arabe, sa tête est bourrée de vers despoëtes turcs et persans, sa mémoire est écrasée, le but est atteint. Qu'il trouve un sens nouveau à un verset du Coran interprété déjà pour la millième fois, et il aura fait une découverte équivalant aux plus belles inventions de l'Occident, il sera cité comme un homme de génie, et rien ne l'empêchera de devenir un saint, un iman à longue barbe, que l'on viendra voir de loin.

Il pourra à son tour diriger une médressé ou bien une mosquée où des fidèles afflueront, qui ne manqueront point de lui verser des offrandes copieuses au jour sacré du Ramazan.

En somme, chez les Sartes, pour qui sait lire et écrire, et veut continuer d'apprendre, le travail intellectuel consiste à accumuler des phrases, à jongler avec des mots, à équivoquer sur une syllabe.

Sous ce rapport, un certain iman de Tachkent, célèbre au loin, ne laisse rien à désirer. A une science profonde il joint les plus édifiantes vertus, il a lu Platon dans une traduction, il passe pour savoir l'arabe, fait des miracles, et son écriture est belle. Les indigènes le vénèrent: c'est un saint.

Il parle de toutes choses dans une langue imagée, et le nombre de ses élèves et de ses admirateurs est très-grand.

Les croyants mendient ses bénédictions pour leurs nouveau-nés, qu'ils lui apportent. L'iman récite sur le petit être vagissant une prière de circonstance qui lui assurera un riant avenir. Parfois, entre deux tasses de thé, le nez haut, de côté, il se contente de souffler trois fois sur l'enfant. En échange, le père dépose sur son tapis des pièces d'argent, des mesures de riz, de blé, puis se retire, marchant à reculons, s'inclinant à chaque pas avec force remercîments.

Depuis qu'il a acheté un globe terrestre à des marchands russes, il passe pour être au courant des progrès que les Occidentaux font faire à la science en général et à la cosmographie en particulier. Il faut voir avec quelle dignité il montre sa sphère aux fidèles qui viennent recueillir les paroles de vérité que sa bouche laisse tomber dédaigneusement.

Concernant la terre il a son idée faite: elle est ronde, il en est sûr. Il n'a point fait cette découverte en fouillant les livres ou en observant la nature; cette vérité lui a été révélée par Allah, clément et miséricordieux, qui lui a parlé en confidence un jour qu'il priait avec son cœur, à l'heure où le soleil disparaît.

Le savant homme enseigne également que la terre est immobile. Le fait est patent, dit-il, il suffit de lever les yeux pour s'en convaincre. Qui peut nier que le soleil se lève à gauche, tourne et descend se coucher à droite? Et tout fidèle qui contemple le ciel quand la nuit est venue, ne voit-il pas la lune et les étoiles glisser dans le même sens? Il fait observer que la sphère des ourousses n'était pas exacte, qu'il a dû la compléter en traçant à la couleur rouge un chapelet de demi-lunes qui coupe en biais les méridiens. Ces demi-lunes figurent les sept ciels.

Comme la plupart des saints personnages du pays, il est d'une morgue excessive, ne souffre point qu'on discute ce qu'il avance. Au surplus, contredire un iman est le propre d'un pataud, d'un Kirghiz, d'un Ousbeg. Un Sarte de bon ton ne commet pas d'aussi grossières bévues.

N'est-ce pas Allah qui parle par la bouche de l'iman?

Si l'auditeur n'est pas convaincu du premier coup, s'il a sur la langue l'objection toute prête, qu'il garde le silence, qu'il approuve avec les autres d'un «khoub»(bien!) modeste, en inclinant la tête. Il pourra, quand l'iman aura cessé de parler, lui soumettre ses humbles arguments, mais sous forme de doutes, car un petit mollah ne doit rien affirmer à l'encontre de celui qui se tient pour une irréprochable incarnation de la divinité. Trouve-t-il une réponse plausible, l'iman daigne réfuter le téméraire; est-il à court, une affirmation catégorique le tire d'embarras; avant tout, il importe de sauvegarder une réputation d'infaillibilité. En général, dans toutes les réunions de lettrés, un «oui» ou un «non» bien net du personnage en renom, vers qui les yeux se tournent, suffit pour trancher une difficulté, source de discussions, et personne ne souffle mot.

L'homme à la sphère n'admet pas qu'on le compare au Prophète lui-même. On raconte qu'un jour, en compagnie de ses disciples, il va au cimetière prier sur la tombe de son père. Il reste debout quelques instants, la tête inclinée, absorbé par la méditation. Soudain il lève les bras et s'écrie d'un ton inspiré: «O mon père, tu peux entrer au ciel, mes prières t'ont ouvert les portes que tu avais trouvées fermées!» Un de ses élèves lui demande d'expliquer les paroles qu'on vient d'entendre. Il lui répond que son père était en enfer en punition des fautes qu'il avait commises sur la terre, et que le miséricordieux vient à l'instant de mettre fin à ses souffrances par égard pour les vertus de son fils. Un maladroit lui rappelle alors que le père de Mahomet s'était trouvé dans une situation semblable, et que le Prophète avait intercédé lui-même, et que.....

Mais l'iman l'interrompt, et très-froid, vexé qu'on le compare à si mince personnage: «Peuh! peuh! le Prophète... Mahomet... que me parles-tu du Prophète!»

Ces lettrés, ces pieux individus forment la partie la plusintéressante de la population indigène, et, puisque l'occasion se présente, nous en parlerons avec quelques détails.

Grâce à notre ami M. W..., nous nous trouvons souvent en contact avec les plus renommés d'entre eux. Ils aiment à se rendre chez le mirza ourousse, qui parle leur langue, leur fait toujours un bienveillant accueil, leur témoigne de la considération et leur offre une table bien garnie. Vaniteux et gourmands, ils n'oublient pas le chemin d'une maison où on leur donne la bonne place à une bonne table, et sur un signe de notre ami ils accourent au rendez-vous qu'on leur fixe.

Le vendredi, après le namaza khouftane (prière du soir), il y a chez le mirza ourousse une compagnie nombreuse et choisie. Dans la chambre basse où nous sommes réunis, deux musiciens jouent du doumbourak et du sournoï. Une collation copieuse est servie. On verse du thé dans les tasses et aussi du cognac et du rhum que ces fervents musulmans avalent d'un trait avec une satisfaction visible. Ceux qui nous voient pour la première fois, gênés par la présence d'infidèles, hésitent à boire; ils n'imitent leurs camarades qu'après s'être fait prier et s'être laissé dire par leur hôte qu'il ne leur est rien offert de ce que le saint Coran défend.

Entre deux airs de musique on s'entretient.

Un des musiciens, grand et beau gaillard d'une trentaine d'années, a étudié autrefois dans une médressé de Tachkent avec l'intention de devenir iman, mais un beau jour on l'a surpris dans sa cellule en compagnie d'une femme légère, il a été expulsé, et sa carrière de religieux ayant été perdue par cette incartade, il a cultivé la musique, pour laquelle il se sentait des dispositions. Il passe pour jouer admirablement de tous les instruments, et mène lavie agréable d'un artiste choyé du public. A l'entendre, il va partir bientôt pour Kaboul, où l'émir l'a mandé; mais auparavant il veut aller à Stamboul, chez le sultan de Roum, car sa renommée de musicien a traversé les déserts; puis il se dirigera vers la Mecque. Il dit tout ce plan de voyage sérieusement, avec de beaux gestes. Mais mon voisin me souffle tout bas qu'il n'en est rien, que c'est un «lafgui», un hâbleur comme il s'en trouve tant dans ce pays où fleurit le mensonge. Et, à ce propos, il me conte une histoire de lafgui. Elle prouve qu'ici l'on peut exagérer autant qu'à Marseille et à Bordeaux.

—Depuis vingt ans un nommé Abdoullah, de Bokhara, passait aux yeux de ses compatriotes pour le plus grand menteur qu'on pût trouver dans tout le Turkestan. Fier de cette renommée, Abdoullah dormait tranquille. Quand il s'en allait boire le thé au bazar, c'était la tête haute qu'il chevauchait; mais il advint qu'un marchand qui revenait de Tachkent l'aborda un jour en lui disant: «Bismillah (au nom de Dieu!), ami Abdoullah, il y a à Tachkent plus menteur que toi.» Abdoullah en pâlit. Des curieux étaient présents quand le marchand parlait en ces termes, la nouvelle se répandit dans le bazar, et à l'occasion chacun répétait à l'illustre menteur: «Est-il vrai, Abdoullah, qu'il y a plus menteur que toi à Tachkent?» Celui-ci en devint inquiet, il perdit sa gaieté, et résolut de faire le voyage de Bokhara à Tachkent pour se rendre compte par lui-même de ce qui lui semblait une énormité. Il part, va frapper à la porte de son rival; un enfant de huit ans vient lai ouvrir:

—Mohammed le menteur est-il chez lui?

—Que lui veux-tu? je suis son fils.

—Va dire à ton père que j'apporte un tapis que j'aidéroulé depuis Bokhara jusqu'aux portes de Tachkent.

—Allah sera content, répond l'enfant, mon père vient de faire un accroc à son turban, ton tapis sera juste assez grand pour cacher la déchirure.

Cette réponse du fils suffit à Abdoullah pour le convaincre de la supériorité du père, et il retourna à Bokhara avouer qu'il avait trouvé son maître.

Mon interlocuteur est Kokandais, ce qui le met à l'aise pour se moquer des gens de Tachkent et de Bokhara.

Cependant, un des mollahs parlait de l'Inde, où la coutume est de brûler des morts, où des femmes ne peuvent supporter la perte de leur mari et se précipitent dans les flammes du bûcher, sans hésiter. Elles sont réduites en cendres avec le cadavre de l'homme qu'elles ne veulent point quitter.

«Au jour de la résurrection, demande un auditeur, qu'arrive-t-il à ceux dont les os sont brûlés?

—Que les os soient brûlés ou enfouis dans la terre, les morts ressusciteront sous la forme qu'ils avaient de leur vivant», répond un Tatar.

La conversation roule ensuite sur la fête splendide que Akkouli Beg a donnée récemment à Pskent à propos de la circoncision de son fils.

Comme la communion chez les catholiques, cette cérémonie religieuse est le motif d'une grande réjouissance chez les musulmans. L'amour-propre de la famille est en jeu, c'est à qui recevra le mieux ses hôtes.

En Asie, comme ailleurs, il n'est pas mauvais d'avoir la réputation d'homme riche et généreux. Tel économise donc de longues années afin de pouvoir tenir table ouverte à ses parents et à ses amis quand le moment est venu.

Pendant huit jours, Akkouli Beg a régalé tous ceux quisont venus le féliciter. Il voulait faire honneur à son origine, étant fils de ce fameux Yakoub Batcha, un danseur qui par son talent et ses intrigues s'éleva de la boue du bazar au faîte de la puissance. Yakoub fut premier ministre de Khoudaïa Khan dans le Kokan, puis maître absolu à Kachgar, où les deux plus puissantes nations du globe vinrent solliciter son alliance.

«Akkouli Beg n'a-t-il pas fait assassiner son frère, il y a quelques années?» demandai-je.

«Oui, me répondit un mollah, d'un coup de pistolet dans le dos. Akkouli Beg est un grand prince, un saint homme; qu'il ait une longue vie!»

L'individu qui n'a pas un cri d'indignation et ne trouve que louanges à l'adresse d'un fratricide, est le «famulus» du saint iman dont il était question tout à l'heure.

Il est venu de Kachgar, dans le Turkestan, après la mort de Yakoub Batcha: petit, gros, avec un nez crochu flanqué d'yeux ronds, montrant ses dents fines et blanches, il a le rictus d'un chat dans une face brune d'orfraie. Il utilise son habileté de calligraphe en copiant les méditations de son maître, et les vend le plus cher possible aux croyants qui se passionnent pour les élucubrations d'une des pures lumières de l'Islam. L'esprit de clocher s'en mêle, les Tachkentais sont très-fiers de leur saint, et le Kachgarien écoule rapidement sa marchandise. Il a encore une autre source de revenus: il écrit des toumors ou talismans.

Les indigènes sont superstitieux à l'excès: ils croient non-seulement au pouvoir bienfaisant des reliques et des lambeaux de vêtements autrefois portés par des saints en renom, mais ils attribuent également une puissance surnaturelle à certaines prières, à certaines formules. Pour seles procurer, ils s'adressent à un mollah écrivant d'une belle écriture, et en échange d'une pièce blanche, ils reçoivent un papier contenant à l'encre noire et rouge les paroles qui doivent assurer soit la réussite d'un voyage, soit un heureux accouchement, soit les faveurs d'une cruelle qui n'a point voulu céder aux instances d'un poursuivant. Le rouge étant la couleur de bon augure, il importe que le talisman soit tracé à l'encre rouge à tel ou tel endroit de la page; dans ces conditions, il donne le plus de chances favorables à la personne qui s'en munit. On le porte souvent sur l'épaule, cousu dans une pochette triangulaire visible à l'extérieur du khalat, au-dessus de la clavicule; on l'enferme aussi dans un sachet ou un cylindre spécial, à l'extrémité d'un cordon qui pend au cou: nos catholiques portent leurs croix et leurs scapulaires de la même manière. Les musulmans achètent des talismans aux Juifs eux-mêmes, qui tiennent cet article, en même temps que les drogues. Ceux-ci ont, par exemple, un excellent remède contre les maladies de cœur: le jade, dont on met un éclat dans un sachet qu'on porte toujours sur la poitrine, en ayant soin de l'appuyer sur le côté malade.

On cite un scribe, besoigneux avant de s'occuper spécialement de la fabrication et de la vente des talismans, qui s'est enrichi rapidement. Il a commencé son commerce accroupi comme un mendiant, dans un coin du bazar, n'ayant pour toute fortune que son roseau et son papier; aujourd'hui, on vient le trouver chez lui, et les clients se pressent à la porte de sa maison ornée d'éclatantes peintures et située au meilleur endroit du vieux Tachkent. Sa réputation est faite et sa bourse pleine.

INDOU. JUIF DE TACHKENT.D'après une photographie deKazlowski.

INDOU. JUIF DE TACHKENT.D'après une photographie deKazlowski.

En notre présence, le Kachgarien écrit d'une haleine un talisman de deux grandes pages pour le domestique deson hôte. Le jeune Achmed est désespéré de la froideur d'une charmante dame habitant le rydek de la ville, il veut en finir et emploie les grands moyens. Le scribe trempe sa plume tantôt dans l'encre noire, tantôt dans l'encre rouge. Il écrit en outre à l'adresse de cette beauté une supplique finissant en des termes qui sont bien un peu hyperboliques:

«Des larmes de mes yeux j'ai préparé (délayé) l'encre que tu vois sur ce papier fait de l'enveloppe de mon âme; les cils de ma paupière ont fourni la calame qui trace ces lignes. Envoie-moi, je t'en supplie, une réponse favorable; je la suspendrai à mon cou comme un toumor, et j'errerai fou d'amour.»

Leurs clients ne sachant pas lire, ces industriels ont beau jeu et peuvent donner un libre cours à leur imagination quand ils confectionnent leurs talismans. L'important est de donner un aspect agréable à l'écrit, en employant beaucoup d'encre rouge.

Un hadji tatar qui rit de la simplicité de ses coreligionnaires nous a conté à ce propos l'anecdote suivante:

«Au printemps, un ichane de Bockhara, en humeur de voyage, monte sur son âne et se dirige du côté de Karchi. Chemin faisant, le ciel se couvre, les nuages s'amoncellent, un orage terrible crève sur sa tête. L'ichane presse sa monture, se dirige, par une pluie battante, vers la première maison du village le plus proche, et demande l'hospitalité.

«Par la porte entre-bâillée, le maître du logis l'invite à porter plus loin ses pas, attendu que sa femme est sur le point d'accoucher. La délivrance est difficile; il n'a point le loisir de recevoir un étranger sous son toit.

«On va fermer la porte au nez du voyageur; maisl'orage ne fait que commencer, et il tient bon, parlemente, réclame une toute petite place dans un coin pour sa bête et lui-même, promettant de partir dès que le ciel s'éclaircira. Le paysan est inflexible.

«—Qu'il aille plus loin!

«Heureusement, l'ichane est un homme à expédients, il a une inspiration:

«—Je t'écrirai pour ta femme, dont j'entends les cris plaintifs, une prière qui facilitera l'accouchement.

«Du coup, on lui fait bonne mine:

«—Qu'il entre, Allah sera content!

«On installe bien l'âne, on lui donne la botte de foin, on apporte le dasterkane au voyageur, qui se sèche au feu, sort son écritoire et écrit à notre Ousbeg enchanté le talisman que voici: «Je suis à l'abri, mon âne a la botte; quant à la femme de mon hôte, qu'elle accouche ou non, peu m'importe.» Le mari suspend immédiatement le talisman au cou de son épouse, et, rassuré sur l'issue des couches, la laisse gémir. Sans se préoccuper plus de celle qu'il aime, il fait servir le palao par son fils et régale de thé l'ichane jusqu'à ce que la dernière goutte de pluie soit tombée. Alors celui-ci enfourche son âne, et «qu'Allah te garde, brave Ousbeg!» il s'en va gaiement.

«L'autre reste un instant sur sa porte à suivre des yeux le saint homme que Dieu lui a envoyé avec tant d'à-propos. Il réfléchit à l'heureuse conjoncture et conclut en se disant qu'Allah est grand!»

Un mollah tatar est venu, en compagnie du Kachgarien, visiter l'ourousse mirza. Il se tient à sa place dans une pose modeste; rêve tandis qu'on cause autour de lui, de temps à autre lève les yeux vers le ciel et pousse un long soupir.

C'est un mystique.

Il fait partie d'une secte dont la doctrine a surtout cela de particulier que chaque sectaire se considère comme une incarnation plus ou moins parfaite de la divinité. Tout en affectant les dehors de l'humilité, les néophytes, dit-on, n'en sont pas moins très-fiers de leur situation récente d'incarnés. Quant aux convertisseurs, ils sont révérés par leurs prosélytes à l'égal des prophètes.

Après avoir gagné dans le commerce une fortune considérable, ce Tatar s'est ruiné pour obéir à un de ces illustres mystiques dont il exécute les moindres volontés.

Pour son directeur spirituel, il s'est dépouillé peu à peu de la majeure partie de son bien, et, maintenant encore, il abandonnerait le reste de son avoir sur un signe du bienfaiteur qui lui a dessillé les yeux. Beaucoup le blâment de ce désintéressement, mais d'autres l'excusent, disant qu'on ne peut trop donner à qui vous met sur la route du ciel.

Les chefs de ces mystiques organisent des réunions où ils font exécuter à leurs sectateurs des exercices semblables à ceux des derviches hurleurs. Dans une grande salle ou dans une cour fermée, les initiés s'agenouillent en rond, gardent un instant le silence, immobiles: ils se recueillent. Soudain, leur chef se met à pousser des cris gutturaux, les assistants l'imitent, puis il cesse ses cris, et le voilà chantant de toute la force de ses poumons une phrase courte, que les autres répètent en chœur et à tue-tête. Après une heure de cet exercice, dont le but est, disent-ils, de se rapprocher d'Allah, et qui paraît être de s'étourdir par des hurlements, ils tombent en une sorte d'extase et sont transportés au cinquième et même au septième ciel. De vieux croyants affirment que ces mystiques veulenten imposer par des jongleries. Ils conseillent au sunnite fidèle de fermer l'oreille à leurs discours et de s'en remettre du soin de son bonheur à Allah tout seul.

Ce Tatar a de violentes discussions avec un Bokhare incrédule à ses heures, qui nie hardiment l'existence des saints.

Le Bokhare est très-instruit pour un Asiatique; il écrit et parle couramment l'arabe, le turc et le persan; il a lu force manuscrits en ces trois langues; il discute de l'être et du non-être avec une facilité à exciter l'admiration d'amateurs européens. Aristote et Platon ne lui sont pas inconnus. La supériorité dont il a conscience le rend ironique; il parle à son adversaire d'un ton méprisant, lui prouve facilement son ignorance, le tourne en ridicule et s'attire des injures.

«Ni à Bokhara, ni à Tachkent, ni ailleurs, on ne trouve de saints par le temps qui court.»

«Sans les saints, répond le Tatare, l'ordre des choses serait bouleversé.»

«Pauvre ignorant! qui t'a dit ces choses? Sans doute le prétendu saint dont tu t'es fait l'esclave?»

«Je suis heureux d'être le serviteur d'un saint.»

«Si ton maître est un saint, tu dois savoir la prière. Récite-la donc, mollah!»

Le Tatar commence à dire la prière.

«Hé! hé! croyant, tu ne sais point l'arabe; tu le prononces comme un lourd Ousbeg. Tu parles même très-mal le persan. Allons, continue donc», dit le Bokhare en turc.

Le Tatar se tait, pâle de colère.

On vient de lui faire la plus grande injure que puisse recevoir un lettré: on lui a parlé en langue vulgaire. Sonadversaire sourit d'un air moqueur en faisant un geste de commisération.

Cette attitude l'exaspère, et il s'écrie:

«Allah en est témoin, tu as parlé comme un bouc.»

«Allah en est témoin, réplique l'autre; j'entends les paroles d'un âne.»

L'entretien continue sur ce ton affable jusqu'à ce que le Tatar, abandonnant la partie, s'en aille, poursuivi des huées de son contradicteur.

Ce Bokhare a une soixantaine d'années. Il est chétif, sec. Il a l'esprit inquiet et remuant, ne peut vivre longtemps au même endroit; il mène l'existence d'un nomade qui porte ses enseignements dans toutes les villes de l'Asie centrale où la science compte des amis.

Il explique son besoin de mouvement continuel d'une façon assez curieuse. Il prétend que chaque année, dans les premiers beaux jours qui suivent l'hiver, une «petite bête» lui mord la rate jusqu'à ce qu'il se mette en marche. Aussitôt qu'il a changé de résidence, la «petite bête» le laisse en repos. A son avis, c'est un ver qui le ronge si régulièrement à chaque retour du printemps.

Dernièrement, on crut qu'il allait se fixer définitivement à Bokhara. L'émir l'avait appelé près de lui et pensait le retenir en lui payant annuellement une somme assez forte. Le savant homme avait une position enviable.

Encore qu'ils fussent jaloux des préférences dont était l'objet un nouveau venu, ses collègues s'inclinaient devant sa supériorité indiscutable.

Mais notre homme a mauvais caractère et le commerce difficile. La discussion fait ses délices, il la recherche, et la moindre contradiction le met hors de lui.

Un jour, dans la chaleur d'un débat théologique, il ainjurié de grands personnages de la famille de l'émir. Ceux-ci ont tiré vengeance de l'insulteur en l'accusant de saper les bases de la croyance sunnite, et son protecteur lui a retiré son appui, supprimé ses gages, et finalement l'a invité à disparaître sans retard.

Il est alors venu à Tachkent, où il avait des connaissances. S'étant installé dans une médressé, il ne tarda pas à réunir autour de lui un chiffre respectable d'élèves, dont les cadeaux lui permettaient de vivre à l'aise. Mais la petite «bête» qui loge dans sa rate a de nouveau fait des siennes, et un matin les élèves ne trouvèrent plus leur professeur à la place accoutumée. Il ne reparut que trois mois après.

Fatigué de l'enseignement, le Bokhare avait résolu de vivre loin des villes et de chercher un endroit à la campagne où il se proposait de donner au monde le spectacle d'une vie ascétique.

Il va s'établir alors dans un village, à quelques lieues de Tachkent.

Il ne sort point de la mosquée, passe son temps à mortifier son corps et à réciter des prières. Il vit de la charité des fidèles. Peu à peu, il a conquis la réputation d'un saint homme.

Mais cette vie monotone le fatigue encore, l'ennui le prend; il se décide à sortir de sa retraite et à enseigner de saines doctrines. D'abord, tout va bien; puis il ne tarde pas à laisser passer le bout de l'oreille, le vieil homme reparaît; il rassemble des jeunes filles, et leur lit des poëmes d'amour. Il perd de sa gravité d'emprunt, professe des hérésies, devient libéral. Ne va-t-il pas soutenir que le musulman ne commet pas de péché en mangeant au même plat qu'un infidèle! Cette nouveauté impiefait jaser, les croyants sont mécontents et cessent d'avoir en lui l'aveugle confiance d'autrefois. On ne le consulte plus en toute occasion comme devant, les enfants ne s'empressent plus de venir baiser le bas de sa robe. Cette froideur eût dû lui être un avertissement salutaire. Mais non. Même en public, il se comporte sans décence. Durant la prière, il ne garde plus l'immobilité convenable; il remue, s'interrompt pour avaler son grain d'opium. On prétend même qu'en pleine mosquée, tandis qu'il priait, il se permit un geste fort indécent.

Cette inconvenance fut le coup qui jeta bas l'édifice rapidement échafaudé d'une sainteté qui pouvait devenir lucrative. On ne lui témoigna plus de respect, on ne lui porta plus d'offrandes, et on lui rogna si bien les vivres qu'il ne lui resta plus qu'à s'en aller.

Une nuit, il partit pour Tachkent, où il a repris son ancienne occupation de mollah enseignant la philosophie. Ces aventures, ces déboires, ne lui ont point rassis le caractère; il est indécis dans ses croyances, et, selon qu'il est disposé, se comporte en musulman rigoriste ou en soufyste d'un scepticisme déplorable. Aujourd'hui, il jeûne et prie sans interruption; demain, il se moquera des saints, de Mahomet, boira des liqueurs prohibées par le Coran, et, sous l'influence de l'eau-de-vie russe, il doutera des qualités divines d'Allah et même de son existence.

«Qu'est Allah?» dit-il alors à un de ses élèves qui ne le quitte point.

«Allah est le maître de l'univers, le clément, le miséricordieux, souverain au jour de la rétribution.»

«Hé! hé! en es-tu bien sûr?»

Et l'élève est confondu en entendant ce blasphème.

Tel qu'il est, ce Bokhare est le plus éclairé de tous lesmollahs indigènes dont nous avons fait la connaissance. Il n'a point la superstition naïve de la plupart de ses congénères. Il ne croit point qu'une pastèque tombant à terre annonce un tremblement de terre, lorsqu'elle a été fendue par la chute; il n'admet pas non plus que le bruit du tonnerre soit produit par une vieille secouant là-haut un tapis ou ses culottes de femme liées par le bas et remplies de pierres; durant l'éclipse de décembre dernier, il n'a point tremblé de peur, n'est pas monté sur le toit pour invoquer Allah, frapper sur une marmite sonore et pousser les cris qui effrayent le dragon étreignant la lune et l'empêchent de la dévorer; et pourtant, quand il est directement en cause, il est aussi crédule que l'enfant. Il a grand'peur de mourir, et c'est avec la foi solide d'un homme effrayé qu'il récite «la prière de longue vie», une prière qui lui vaudra cent vingt ans d'existence. Il l'a communiquée tout bas à son meilleur ami l'ourousse-mirza, lui recommandant de tenir cachée cette recette d'une valeur inappréciable.

Le mirza est sceptique; il m'a récité la prière en souriant. Je la croyais moins laconique, vu l'importance du but. La voici:

«Allah, préservez-moi des accidents et des maladies, et faites que je vive cent vingt ans.»

Deux fois par jour il faut prier en ces termes, et le résultat ne trompera pas l'attente. Il est bon d'énumérer les accidents et les maladies qu'on désire éviter.

D'après une croyance très-répandue dans le Turkestan, le monde doit finir l'an 1300 de l'hégire. La terre s'entr'ouvrira, et tout ce qui est disparaîtra, à commencer par le quartier de Tachkent où se trouvent les maisons de prostitution.

La date de la catastrophe est proche, et les fidèles ne laissent pas d'avoir des préoccupations. Ils se disent leurs craintes, se reprochent l'un à l'autre leurs méchancetés, leurs mensonges, leurs mœurs dépravées. «L'indignité de notre conduite attire sur nous la colère divine; il est temps de penser et d'agir mieux.» Malgré ces récriminations, ils mènent leur vie habituelle de débauches et de tromperies, car ils sont amoureux du lucre et des divertissements, et rien ne les délecte comme l'obscénité.

Il n'est pas rare que des bruits de guerre, d'invasion ou de bouleversement se répandent parmi les indigènes. Il semble que les tremblements de terre, fréquents dans cette région, ébranlent les cerveaux aussi bien que les édifices. Et une nouvelle, pourvu qu'elle soit bizarre, frappe leur imagination, prend de la consistance et les pousse à des actions parfois comiques.

Il y a quelques années, un hadji avait rapporté de la Mecque une prédiction drôlatique pour nous. Un saint de la «mère des cités» lui avait révélé que, dans le Turkestan, une poule pondrait un œuf d'où sortirait un serpent, et le reptile dévorerait tous les hommes. La rumeur court, et bientôt la population ne déjeune plus que de poulets. Ceci se passait dans le Turkestan russe.

Le chef du district apprend le massacre, réunit vite les chefs indigènes, et les invite à expliquer à leurs coreligionnaires que d'un œuf de poule il sort toujours un poulet, qu'il n'y a pas lieu de s'épouvanter de la prédiction, et que le mieux est de laisser vivre ces pauvres volatiles.

Les barbes blanches retournent dans leurs villages; mais, quoi qu'ils disent, la tuerie continue. Le chef de district ne sait plus quelle mesure prendre. Heureusement,l'idée lui vient de faire annoncer que toute personne ayant tué une poule payera en amende la valeur d'un mouton. L'argument fut décisif, et les poules respectées; jusqu'à présent, les survivantes n'ont point vengé la mort de leurs sœurs, aucune d'elles n'a couvé l'œuf d'où le serpent doit sortir.

Une des distractions favorites des Sartes est d'assister aux combats de cailles et de perdrix. A Tachkent, chaque vendredi, après la prière du matin, les amateurs de ce sport se réunissent dans un grand jardin nommé Chaïkan-Taour. Les assistants tiennent des paris, et le propriétaire d'une bonne caille ou d'une bonne perdrix de combat empoche une somme assez ronde. Ce plaisir est à la portée de toutes les bourses, une caille non dressée valant quelques centimes; aussi le moindre rôdeur de bazar a-t-il dans un repli de son khalat un de ces oiseaux, qu'il garde toujours par devers lui pour le dresser dans ses moments de loisir. Les perdrix ont plus de valeur; elles sont de montagne, et ne se vendent jamais moins d'une trentaine de francs. Elles atteignent des prix très-élevés quand elles ont remporté de nombreuses victoires, et il arrive même que l'excès de gloire les conduit tout droit à la marmite, leurs propriétaires ne pouvant plus en tirer parti; les amateurs, sûrs d'une défaite, ne veulent point parier contre.

On organise des courses de chevaux à l'époque des grandes fêtes religieuses, à l'Arsol (jour de l'an), au Rouza-Kaït (leurs Pâques), qui suit le dernier jour de jeûne à la fin de Ramazan, et au Kourban-Kaït. Les coursiers sont montés par de jeunes garçons; la foule des curieux est toujours immense; les myriades de cavaliers en costumes éclatants font la haie le long de la piste, et, par un beausoleil, pour le resplendissement des couleurs, on ne peut comparer à la houle des turbans et des khalats bariolés que le spectacle, au mois d'avril, des fleurs de la steppe qui ondulent sous le vent.

Le Sarte est ennemi des exercices du corps; il préfère les longues poses dans le tchaï-khana, où l'on donne rendez-vous à ses connaissances, où, moyennant quelques centimes, des heures entières, on reste à causer de l'événement du jour, tout en étalant la richesse de ses vêtements aux regards des passants. Et puis il trouve généralement dans le tchaï-khana un musicien, un chanteur ou bien un beau et jeune batcha coquettement habillé, aux gestes gracieux, minaudant comme une femme. C'est lui qui daigne verser le thé, présenter la pipe à eau aux clients, qui l'admirent tout à leur aise, l'appelant taksir (majesté). Entre temps, ils jouent aux cartes, aux dés, aux osselets, mangent un melon, une pastèque ou des fruits secs.

Les pauvres n'ont point toutes ces joies, et ils cherchent fréquemment l'oubli en fumant le nacha[13], qui leur donne des idées riantes, ou bien en buvant le koknar préparé avec des capsules desséchées de pavot, qu'on fait bouillir dans l'eau.

[13]Haschich.

[13]Haschich.

Sous l'influence du koknar, l'individu s'affaisse le dos au mur et reste immobile dans un état de somnolence dont la durée varie suivant la quantité absorbée, et là il rêve les yeux fermés, dans une sorte d'anéantissement agréable dont il a la sensation; il perçoit tout ce que l'on fait près de lui, mais il souffre du moindre bruit, de la parole qu'on lui adresse, et son bonheur n'est complet qu'avec un repos et un silence absolus. Puis il se lève et serend à son travail. Une fois qu'il s'y est accoutumé, le buveur de koknar ne peut plus se passer de ce narcotique, et chaque jour, à la même heure, il lui faut prendre la dose, sans laquelle il perdrait vite toute énergie physique et morale, et serait le plus malheureux des hommes.

Telle est, brièvement résumée, la vie que mènent les Sartes.

Nous pourrions, à propos de Tachkent, décrire avec plus de détails leur façon de se nourrir, leurs jeux, leurs petites industries; mais les procédés, les coutumes, étant à peu près les mêmes pour les sédentaires des plaines que nous allons parcourir, nous dirons ces choses chemin faisant, car voici l'hiver passé, la neige fond sur les pentes des montagnes, les arbres bourgeonnent. C'est bientôt l'heure de se mettre en selle.


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