IX

IX

Où sont les ruines?—Nadar le photographe et ses bottes.—Ak-Kourgane.—La maison d'un Ak-Sakal.—Un huilier.—Un riche industriel, un ouvrier.—Chahri-Goulgoula.—Aspect de la ruine.—Légendes.—Pèlerins.—Salavat.—Notre hôte est un saint.—L'ammoniac.—La ruine de Chahri-Samâne.—Le mausolée de l'émir Houssein.—Le Kerkisse.—Légendes.—Le manque d'eau.

Où sont les ruines?—Nadar le photographe et ses bottes.—Ak-Kourgane.—La maison d'un Ak-Sakal.—Un huilier.—Un riche industriel, un ouvrier.—Chahri-Goulgoula.—Aspect de la ruine.—Légendes.—Pèlerins.—Salavat.—Notre hôte est un saint.—L'ammoniac.—La ruine de Chahri-Samâne.—Le mausolée de l'émir Houssein.—Le Kerkisse.—Légendes.—Le manque d'eau.

Avant de quitter Tachkent, nous prîmes le plus possible de renseignements sur la contrée fort peu connue que nous allions visiter. Parmi les personnes que nous importunâmes de nos questions, il se trouva un officier russe qui avait, très-rapidement il est vrai, parcouru le chemin de Caboul à Tachkent par Bamiane, Bactres et les montagnes de Baïssoune. Il avait fait partie de l'ambassade que les Russes envoyèrent à Chir-Ali durant la guerre russo-turque. On n'a pas oublié qu'à cette occasion la diplomatie anglaise fit retentir l'Europe de cris d'alarme et de protestations.

Cet officier nous conseilla de visiter avec soin les environs de Patta-Kissar, village situé sur l'Amou au point où on le traverse en bac. Pour son compte, il avait aperçu lesruines de Termès, à l'ouest de Patta-Kissar, et les indigènes lui avaient affirmé que sur la rive gauche du Sourkane, affluent de l'Amou, gisaient les débris d'une grande ville «soudainement détruite» qu'ils appelaient du nom de Chahri-Goulgoula.

Durant le chemin de Samarcande à Kilif, nous avions comme très-agréable et très-gai compagnon de route l'interprète Zaman-Beg. C'était un homme du Caucase, taillé pour les aventures, ayant servi successivement chez les Turcs, en Perse, et finalement chez Yacoub-Khan, le maître de Kachgar. Il avait parcouru presque tout le monde musulman; très-versé dans l'ancienne littérature persane, il nous était en outre une source inépuisable de renseignement pour tout ce qui touchait à l'histoire contemporaine de l'Asie centrale. Zaman-Beg confirma les dires de l'officier russe. Il nous expliqua que Chahri Goulgoula (ville de Goulgoula) était une façon de terme générique qui s'appliquait ici à toutes les «despobladas» de grande importance, qu'en conséquence il y a des Chahri-Goulgoula en maint endroit de l'Asie, et, à l'appui de ce qu'il avançait, il nous cita un Goulgoula situé près de la passe de Bamiane. Selon lui, le «maudit Tenkiz» aurait anéanti toutes les cités.

Il ne nous restait plus qu'à compléter ces indications en questionnant nous-mêmes les gens du pays, qui devaient connaître l'endroit précis de la vallée du Sourkane où il nous fallait chercher des ruines: ce fut notre occupation principale pendant notre séjour à Chirrabad.

Le premier individu que nous mettons à contribution est le surveillant du bac de Tchochka-Gouzar, qui nous rend visite, suivant la promesse qu'il nous a faite lors de notre rencontre. Il est venu verser dans la caisse du begles sommes qu'il a perçues, et doit repartir le jour même pour Mazari-Chérif, où l'émir l'envoie espionner les Afghans et les Russes.

Plusieurs tasses de thé bien sucrées paraissent l'avoir mis en bonne humeur; nous en profitons pour lui demander s'il connaît une ville en ruine appelée Chahri-Goulgoula, située dans la vallée du Sourkane. Il répond affirmativement. Nous le prions de vouloir bien nous indiquer la direction à suivre, le nombre et la longueur des étapes qui nous en séparent.

«Permettez-moi, dit-il, de m'informer, et, par Allah! je vous donnerai les renseignements exacts.» Il part et revient au bout d'une heure, avec un chiffon de papier qu'il affirme contenir des notes prises par lui. Et voilà notre homme qui nous trace un itinéraire fantastique avec un sérieux imperturbable, en montrant fréquemment du doigt ce qu'il a griffonné sur le papier, comme s'il voulait nous dire: «Je dis vrai, regardez, c'est écrit sur le papier.» Il est probable qu'avant de répondre à nos questions il a pris conseil du Tok-Saba, qui lui a enjoint de nous dérouter.

Nous voyageons en effet en petites gens, sans escorte, avec un bagage imperceptible, et pourquoi un fils de beg se gênerait-il avec nous? Pourquoi se priverait-il du plaisir de berner des étrangers? un vrai Bokhare ne doit pas y manquer. Je vois bien que je n'obtiendrai rien de mon visiteur et m'empresse de le remercier de son obligeance et de louer son éminent savoir en termes ironiques.

Il est confus et s'en va.

Abdou-Zaïr et Roustem ont dorénavant la consigne de nous amener tous ceux que les habitants de Chirrabad leur indiqueront comme des gens qui ont «beaucoup ludans les livres» et sont ferrés sur l'histoire et la géographie de leur pays. Ils nous présentent quelques-uns de ces savants de mauvais aloi, qui semblent s'être donné le mot pour nous faire perdre la tramontane. La faute en est à nous-mêmes, qui avons commis une maladresse, dès l'abord. N'avons-nous pas eu la naïveté de manifester clairement le désir de visiter les ruines de la vallée du bas Sourkane? C'est plus qu'il n'en faut pour décider ces Bokhares à nous parler de toutes les ruines qu'ils connaissent, sauf de celles-là. L'un nous engage à nous diriger vers le nord, du côté de Hissar, un autre droit sur le sud, plusieurs nous envoient vers Kabadiane, sur la rive gauche du Sourkâb.

Auquel entendre?

Et pourtant, si tous ces gens faisaient preuve d'un mauvais vouloir évident, ils ne mentaient point. Nous avons en effet constaté l'existence de ruines au sud de Chirrabad, à Angara-Kourgane. Nous avons appris que près de Kabadiane, on voit l'emplacement d'une ville où récemment on a trouvé un trésor maintenant entre bonnes mains, et, pour la partie de la vallée du Sourkane qui confine au Hissar, elle est dans une situation trop favorable, le sol y est trop fertile,—son riz passe encore pour le meilleur du Bokhara,—l'eau trop abondante pour qu'on n'ait pas raison de croire que des villes populeuses se sont entassées dans cette vallée à l'époque où la Bactriane au sol prodigue était une nourricière d'hommes.

Nous avons pressé de nos questions l'élite intellectuelle de Chirrabad, mais sans succès aucun; il ne nous reste plus qu'à partir, malgré la fréquence des pluies, et à chercher nous-mêmes ce Chahri-Goulgoula, qui ne doit pas être bien éloigné. Notre plan est de marcher droit au Sourkaneet de le longer en questionnant les indigènes que nous rencontrerons; le hasard aidant, nous nous tirerons d'affaire tout seul.

Notre petite troupe s'est grossie de deux nouveaux personnages. C'est d'abord un prétendu guide que le Tok-Saba nous a donné en la personne d'un de ses scribes, un petit vieux à tête chafouine, à la parole mielleuse, qui sautille sur son cheval avec l'écritoire passée dans la ceinture comme un revolver. Son maître l'a chargé sans doute de nous rendre fastidieux un voyage dans son district, car durant notre excursion il n'a pas cessé un seul instant de nous mentir effrontément, exagérant tantôt la distance, tantôt les difficultés de la route, en un mot,—et d'après une image familière qui n'est pas orientale,—voulant nous faire prendre des vessies pour des lanternes. L'autre est l'ousbeg Kodja-Nazar, Nazar le Courageux. Il n'était rien la veille qu'un vagabond errant dans le bazar en quête d'une croûte de pain, et, par la grâce d'Abdou-Zaïr, auquel le kourbachi l'a présenté, il a été subitement élevé à la dignité de muletier. Il est chargé de mener nos deux chevaux de bât et de les soigner. Kodja-Nazar a vingt ans environ, il n'est pas beau, sa figure est une écumoire trouée par la petite vérole, son nez est épaté, sa bouche énorme; mais il a bon caractère, rit volontiers et découvre alors sa formidable mâchoire; il est alerte et vigoureux. Il inaugure son entrée en fonction en nous demandant un petit à-compte sur ses appointements. Il est engagé au prix de dix tengas par mois. Abdoul lui en met trois dans la main. Nazar remercie avec beaucoup de grâce, court au bazar et nous revient chaussé, car jusqu'au bienheureux jour où des Faranguis sont passés par son pays, il s'était toujours abstenu de porter des bottes. Maintenant il en a une paire, etquelles bottes! Il va sans dire qu'elles sont vieilles, qu'elles ont changé déjà dix fois de propriétaire; mais peu importe, Nazar n'aime pas à avoir le pied serré, et il a acheté des chaussures un peu grandes peut-être, les premières qu'on lui a offertes. En effet, l'important pour lui n'est pas de faire valoir la cambrure de son pied, l'important est d'avoir des bottes comme les gens de marque, et Nazar a pensé sans doute qu'une botte est d'autant plus belle qu'il a fallu plus de cuir pour la confectionner: il en a acheté d'immenses. Il est content de son emplette, on le voit à la façon cavalière dont il a posé sur le coin de l'oreille son chétif turban fait d'un bout de calicot rouge que lui a donné Roustem.

Dans l'espace de vingt-quatre heures, Nazar reçoit le nom de Nadar, en souvenir du photographe parisien, puis celui de photographe, et, comme Abdoul a de la répugnance pour le «ph» qu'il prononce difficilement, Nazar finit par s'appeler otographe. L'otographe nous a égayés plus d'une fois, qu'Allah lui donne longue vie!

De Chirrabad nous allons droit sur l'est, le long des contre-forts de la montagne, qui tombent au bord de la plaine comme des traînes de robes à l'étalage, avec des fissures, des sillons tracés par les pluies, élargis par le vent. A une heure de marche, voilà d'abord Kabata, village ou plutôt suite de maisons et de saklis espacés que des Ousbegs habitent. Dans le lointain, on aperçoit au nord des yourtes à l'entrée des gorges. Puis nous nous éloignons des montagnes: elles semblent s'écarter au nord pour livrer passage à la rivière qui sort en serpentant comme par la partie évasée d'un entonnoir.

La route traverse un terrain plat couvert d'efflorescences salines, puis se heurte à des monticules sablonneux s'étendantparallèlement au Sourkane du nord au sud. La montée est pénible jusqu'à la plate-forme de grès qui les domine. De cette table, nette comme les dalles d'un parvis, on découvre devant soi de petits villages entourés d'arbres. A l'est-nord, Kakaïti; à l'est-est-sud, Akkourgan, où nous coucherons le soir. Au sud d'Akkourgan scintille au soleil un des anneaux du Sourkane, le seul qu'il daigne nous montrer; on dirait que, honteux de sa maigreur, il a hâte de se cacher derrière des berges falaisées. Sur la rive gauche, sous une ondée de soleil que tamise la gaze vaporeuse des nuages, les collines prennent des teintes bizarres; c'est une fantaisie de couleurs à faire délirer les coloristes.

La descente, qui est rapide, finit dans les ondulations d'un sol de sable que nous foulerons jusqu'au village. L'air est à peine respirable: un orage se prépare, un regard en arrière suffit pour nous décider à presser le pas de nos chevaux. Le ciel est noir comme de l'encre. Il n'y a pas de temps à perdre, nos fouets sifflent aux oreilles des chevaux, qui prennent le petit trot; mais des cris me font tourner la tête. L'otographe vient d'exécuter un saut périlleux; il ne fait plus le grand écart au-dessus des coffres placés en palan sur le cheval qu'il conduit. Il a exécuté une culbute avec les bagages; je n'aperçois au milieu du fouillis que les bottes qui tricotent désespérément dans les airs. L'otographe est sur le dos. Le cheval, retenu par une corde, rue avec fureur contre les coffres qui retentissent de ses coups de pied. Qu'il atteigne Nazar, et c'en est fait, le pauvre garçon n'usera point ses bottes. L'animal finit par se dégager et prendre la fuite, traînant sa couverture de feutre qui lui bat les jambes. Nous relevons Nazar: «Tu n'as rien de cassé?» Non, dit-il, et il se met à rire. Nous courons après le fugitif. Il a rencontré un troupeau dechèvres gardé par un Gillot ousbeg; il bondit au milieu des bêtes, les effraye, les met en déroute; Gillot crie, siffle ses chiens; sur ces entrefaites nous arrivons, saisissons le récalcitrant malgré ses rebuffades et lui mettons son bât. Le tonnerre gronde, les nuages se crèvent, et la pluie tombe à flots. Notre troupe se sauve au galop vers Akkourgan. La pluie cessait juste à l'instant où nous allions franchir le pont étroit jeté sur un arik assez large pour contribuer à la défense du village entouré de murs de terre. Cette passerelle était naturellement percée de trous.

Notre guide nous mène chez l'aksakal, vieil ousbeg édenté au libre parler qui nous reçoit de son mieux. C'est dans la cour de sa maison que nous attendons à l'abri d'un rosier énorme qu'un de ses fils ait confectionné le palao. Il surveille sa marmite avec une gravité comique. Nous sommes installés près d'une mare d'eau entourée de saules, les chevaux sont au piquet; chacun se sèche au feu. L'orage tire à sa fin; tous sont accroupis, buvant le thé à la lueur du foyer; le vieil aksakal prend son dombourak, et d'une voix encore assurée malgré les ans, il entonne une chanson plaintive en l'accompagnant de son primitif instrument. Les assistants l'écoutent attentifs.

Puis on se couche. La nuit est si noire qu'on ne se croirait pas sous la voûte du ciel, mais sous la voûte d'une grotte. Vers minuit, le vent hurle, les éclairs illuminent l'horizon, le tonnerre nous abasourdit; c'est un déluge qui ne durera pas longtemps, je l'espère, car je suis couché sous deux gouttières, dont une assez humectante, formée par le trou ménagé à un coin du toit. Ce trou a la prétention d'être la cheminée par où sort la fumée quand on allume du feu au milieu de la chambre,—la plus belle chambre de la plus belle maison d'Akkourgane. L'aksakal nous l'aofferte pour y passer la nuit: le brave homme voulait nous éviter la douche qui fait gémir nos djiguites couchés dehors sous le feutre. Le mollah Abdoul crie du nez à son compagnon: «Eh! mollah Roustem! eh! mollah Roustem!» d'un ton qui peint tout ce qu'a de lamentable et «de frais» sa situation. Je les entends qui déménagent; ils se réfugient sans doute dans un terrier du genre de celui que nous occupons. Un Occidental brusquement transporté sur les bords du bas Sourkane ne donnerait pas un autre nom à ce réduit. Il a environ deux mètres de côté, un mètre quatre-vingts de haut; il est construit en terre; la porte d'entrée a au plus un mètre de haut et soixante-dix centimètres de large, car Capus, qui a un mètre quatre-vingt-treize de haut, quoique plié en deux, s'est accroché au linteau par sa boîte à herborisation qu'il avait sur les reins; il a dû s'agenouiller pour entrer. A l'intérieur, les murs sont noirs de la fumée du foyer; dans leur épaisseur on a creusé des niches qui servent de placards. Dans une de ces niches on place la lampe, petit vase en terre rempli d'huile qui alimente une mèche de coton fabriquée en roulant entre les mains de la ouate qu'on a tordue. Quand la porte est fermée, il tombe une première lueur par le trou qui sert de cheminée, une deuxième par le soupirail ménagé à dessein au-dessus de la porte pour établir le courant d'air qui chasse la fumée. Avec du feu dans le foyer, qui n'est qu'un carré creusé dans le sol en face de la porte, un homme du pays peut rester dans la chambre en se tenant accroupi, un de nos paysans se tiendrait à plat ventre, et un délicat des grandes villes serait asphyxié ou rôti, quelque posture qu'il prenne. Près de ma tête, au bord des crevasses qui est leur refuge, les lézards passent leur jolietête curieuse. Les murs de notre chambre à coucher sont nus, le propriétaire s'est abstenu de toute ornementation de mauvais goût; il n'y a que ses bottes, d'une forme indécise, qui nous contemplent, accrochées négligemment à une cheville de bois dans le coin. N'oubliez pas que nous ne sommes plus dans les villes, qu'il ne saurait y avoir ici le luxe qu'on trouve à Chirrabad, par exemple, où le sol de notre chambre était couvert de nattes de paille.

Dans la matinée du lendemain, nous visitons une petite fabrique d'huile; une bonne partie du village nous suit et nous regarde curieusement.

On y fabrique l'huile à brûler avec toutes sortes de graines: graine de coton, de melon, de pastèque, de lin, de koundjouk[40], mélangées dans les proportions suivantes: moitié de graine de lin et de koundjouk, moitié des autres graines. Le tout broyé dans un réservoir par une petite meule que tourne un cheval ou un chameau, fournit une huile relativement limpide qui donne une clarté douteuse. Les petites gens l'emploient aussi pour leur cuisine, qui répand alors à une bonne portée de nez une odeur des moins parfumées. Les pauvres se contentent de cette huile au lieu d'employer la graisse de mouton, qu'ils préfèrent vendre quand ils en ont. Cette graisse est le «beurre de Normandie» du pays: les riches seuls l'emploient pour la cuisson du riz et la fabrication des confiseries.

[40]Sésame.

[40]Sésame.

L'huilier achète sa matière première à Akkourgane, à Chirrabad, à Kakaïti et dans les villages voisins; il paye un centime le kilogr. de graines de coton, de melon et de pastèque; cinq centimes le kilogr. de graines de lin; sept centimes et demi le kilogr. de graines de koundjouk. Lekoundjouk fournit cinquante pour cent de son poids d'huile.

La livre d'huile se vend à peu près de vingt-cinq à trente centimes.

Le cheval étique tournant la meule a comme collaborateur un garçon non moins étique qui tourne avec lui pour pousser de la main vers le centre du pilon les graines que la meule chasse vers les bords. Ces deux esclaves fabriquent onze ou douze livres d'huile dans une journée de travail. Ce qui reste des graines, une fois l'huile exprimée, donne un pâté qui a la forme ronde du pilon où on les a écrasées. Ces «pains de chènevis», comme on les appelle chez nous, sont vendus aux nomades, qui en nourrissent leur bétail quand le fourrage manque, surtout en hiver; et, dans cette saison, les pains d'une quinzaine de livres, en vertu des lois de l'offre et de la demande, augmentent de valeur et sont alors payés dix ou douze centimes pièce au lieu de cinq à sept centimes en temps ordinaire. Ils sont précieux aux caravaniers, qui en font provision pour leurs chameaux quand la route est longue et pénible; on donne à chaque bête deux à cinq livres de cette pâte, suivant sa taille et la charge qu'elle porte.

L'ouvrier huilier que j'interroge est le neveu du propriétaire, qui dort consciencieusement à côté de nous à plat ventre sur une natte. L'oncle n'est pas généreux à mon avis. Il paye fort peu son parent, qui, du reste, travaille aux pièces; il lui donne un tenga pour chaque dizaine de pains fabriqués. Or, comme ce pauvre hère nous avoue n'en broyer pas plus de trois ou quatre par jour, il se trouve, tout calcul fait, qu'il gagne en moyenne 8 francs par mois. Telle est la paye d'un bon ouvrier au fond de la Bactriane, et, comme tout est relatif, l'être qui la reçoit est content de son sort.

Son maître possède deux tanaps[41]de terre où il sème du blé, de l'orge et principalement du riz. Comme il possède encore un cheval outre celui qui tourne la meule, il est un des gros propriétaires d'Akkourgane, et sa position est enviée de tous.

[41]Un tanap vaut environ 19 ares.

[41]Un tanap vaut environ 19 ares.

La veille, en descendant de cheval, nous avons questionné notre hôte avant que le mirza ait pu lui souffler un mensonge. Le brave ousbeg nous a immédiatement répondu qu'il connaissait le Chahri-Goulgoula que nous cherchions; et, le mirza ajoutant: «Oui, mais nous en sommes à quinze tach.—Pourquoi mentir, quand on a la barbe blanche? a-t-il riposté; moi, qui suis ousbeg, je dis la vérité, et Chahri-Goulgoula est à deux heures de cheval en allant de ce côté.» Il montrait la direction de Mazari-Chérif. D'autres habitants du village, interrogés par nos djiguites, donnent les mêmes indications. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Nous faisons seller les chevaux, et en avant pour les ruines!

Le mauvais pont que nous avons franchi la veille ayant été emporté dans la nuit par les eaux de l'Arik, que l'orage a subitement transformé en rivière, nous faisons un détour et passons à gué. Nous laissons derrière nous Akkourgane, sur notre gauche les bords cultivés du Sourkane, et nous chevauchons vers le sud dans une steppe sablonneuse s'allongeant entre la rivière et les monticules de sable à l'ouest. Au bout d'un quart d'heure, nous entrons dans la région des ruines.

Partout sous nos pieds des fragments de briques cuites, de poteries, et, par-ci par-là, de rares éclats de briques émaillées, touches brillantes sur un fond gris. De touscôtés le sol est boursouflé de tumulus aux contours arrondis qui indiquent la place où se dressaient autrefois les maisons; elles sont effondrées depuis longtemps; le vent a eu le loisir d'effacer les plis du linceul de terre qui les couvre, et des touffes d'herbes y poussent comme sur les tombes des champs de bataille.

En travers du chemin coulait un large arik; son lit assoiffé est crevassé par la sécheresse.

A six kilomètres d'Akkourgane, du haut de nos chevaux, nous apercevons à l'ouest les arcades assez bien conservées du portail d'entrée d'un vaste édifice. Il reste aussi quelques piliers encore debout qu'on voit plus loin; ils ne supportent plus rien, et, à distance, semblent des menhirs alignés.

Était-ce un couvent de calendars avec une mosquée dont ces piliers seraient les restes? Les débris sont trop informes pour qu'on puisse rien affirmer.

Cet endroit a dû être témoin de grandes choses qui l'ont sanctifié en laissant une impression profonde dans l'esprit des populations. Car c'est une coutume antique qu'à l'époque des grandes fêtes, sous la conduite de mollahs vénérés, le peuple vienne se prosterner sur les décombres et prier Allah le seul vrai qui dans sa colère jette une solitude de mort à la place d'une ville s'épanouissant à la vie.

Voici, à notre gauche, un petit village avec des vignes, au bas de l'ancienne berge du Sourkane, qui coule maintenant plus à l'est. Puis j'entends soudain crier: «Chahri-Goulgoula! Chahri-Goulgoula!»

C'est Abdou-Zaïr qui marche en avant; il me fait signe de le rejoindre en haut d'un petit tertre. J'arrive au galop, et, en face de moi, droit au midi, s'élance un minaret svelte comme une lance. Il semble percer le ciel etatteindre le soleil qui le couronne précisément de son disque éblouissant. Pendant une heure et demie, il nous faut franchir de nombreux ariks desséchés et chercher notre route au travers des pans de murs et des amas de décombres.

Nous voilà près du minaret, qu'entouraient de vastes constructions. C'étaient les monuments publics, les maisons des puissants et des riches. Leurs murs, bâtis avec soin de briques cuites, sont assez bien conservés. Solides, ils ont pu lasser la rage des destructeurs, résister à l'injure du temps et aux secousses des tremblements de terre. Nous reconnaissons facilement les arcades d'un caravansérail construit en carré dont le toit a sombré. Au pied du minaret subsistent cinq ou six chambres d'une médressé: il y a longtemps qu'elles ont retenti du criaillement des jeunes ulémas psalmodiant du nez les versets du Coran. A environ cent mètres de là se trouvait le bain, probablement à portée d'un arik dont il faudrait chercher plus loin les traces. La rotonde centrale d'où les baigneurs passaient aux piscines et aux salles de massage est seule reconnaissable. Les gravats l'encombrent; ils sont tombés de la coupole qui coiffait cette partie de l'édifice et dont il ne reste miette. A sa place il y a la voûte inusable du ciel.

Deux ou trois tombes sont adossées aux murs de cette salle. Les fidèles qui passent les couvrent de morceaux de briques, de loques d'habits. Ce sont autant de marques de respect et d'hommages rendus aux vertus du mort dont les os reposent là. Des peuples de l'Occident avaient aussi la coutume de jeter des pierres sur les tombeaux qu'ils rencontraient chemin faisant.

Autour du minaret s'étend une surface vide qui fut sans doute la place principale de la ville, où le peuple venait enfoule écouter les crieurs publics, les conteurs, assister aux exécutions. Aujourd'hui l'herbe y pousse chétive, et les chameaux la broutent nonchalemment, à petites bouchées, sans crainte d'être dérangés.

Le minaret, construit de briques cuites, a une hauteur d'environ vingt mètres; le diamètre du bas est peut-être de trois mètres; le diamètre du sommet, d'un mètre et demi. La base n'est plus intacte. Qui l'a entamée? Le temps ou le pic des démolisseurs commençant une œuvre de destruction, puis renonçant à jeter bas un colosse. L'édifice tient bon, car ses racines sont profondes, et des siècles passeront qu'on le verra encore dominer la ruine, restant là en mémoire des temps glorieux comme une javeline fichée en terre de la main d'un héros.

Obstruée par les briques qui ont coulé d'en haut, la porte n'est plus qu'un trou sombre par lequel nous nous glissons pour pénétrer à l'intérieur. Un escalier étroit, roide, se tord brusquement en spirale; ses marches sont en mauvais état. Le pied des mollahs montant crier la prière, des veilleurs, et aussi des condamnés qu'on précipitait, ont limé profondément les arêtes, et les gelées fait éclater les briques placées sur champ.

C'est surtout avec les mains que nous nous hissons jusqu'à l'étroite plate-forme d'où l'on découvre l'ensemble de la ville. Les ruines s'éparpillent à l'est jusqu'à la rivière Sourkane, à l'ouest jusqu'aux collines qui sont la continuation du soulèvement de terrain placé au travers du chemin de Chirrabad à Akkourgane. Au sud, elles se perdent au milieu des monticules de sable qui glissent sous le vent.

En regardant la rivière, on voit à droite et à gauche du minaret quatre kourganes ou monticules de terre élevésde mains d'homme, espacés de quinze cents à deux mille mètres, formant entre eux un parallélogramme et un pentagone avec le minaret, qui est placé au sommet du plus grand angle. Ont-ils été construits avant ou après la destruction de la ville? Leur table ne porte pas de vestiges apparents de constructions, et c'est à coups de pioche qu'il faudrait chercher une réponse. Nous avons déjà trouvé de ces monticules près de Chirrabad, nous en avons aperçu entre cette ville et Akkourgane, nous en rencontrerons plus tard en retournant à Chirrabad, puis à la sortie des montagnes de Baïssoune entre Gouzar et Karchi. D'après les indigènes que nous avons questionnés, ces monticules supportaient autrefois des forteresses ou des tours à signaux: au sommet on allumait des feux pour communiquer avec Bactres, au sud de l'Amou, et avec Chirrabad, au nord. Comme date très-vague de l'époque où l'on faisait usage de ces tours, tous parlent du temps «où Bactres était une grande et belle ville du Bokhara».

Excepté le minaret, le bain, la médressé, le caravansérail, dont certaines parties sont assez bien conservées pour avoir encore un peu de leur aspect caractéristique, il ne se présente à l'œil que pans de murs et débris entassés.

Une trentaine d'Ousbegs, abrités sous des huttes rondes faites de roseaux et d'un gâchis de terre, sont les seuls habitants de Chahri-Goulgoula. Ils accourent à notre rencontre et questionnent avidement nos hommes. Pourquoi venons-nous ici? A quelle nation appartenons-nous? Ils s'étonnent que des Faranguis viennent d'aussi loin pour voir si peu de chose. Ces gens, dont la misère est grande, sont très-affables; ils nous offrent gracieusement le pain, le sel et du lait caillé dans une écuelle en bois. Nous festinons à l'ombre de la médressé.

La charrue a gratté le sol en quelques endroits, peu profondément, et c'est assez, car la terre ici, pour peu qu'on s'occupe d'elle, se montre généreuse. Ils sont si nombreux, ceux qui la dédaignent, qu'elle est sensible à la moindre attention. L'Ousbeg sème et récolte le long des murs ébréchés, et quand il pioche, le torse nu, les lézards le regardent par les fentes. Les terribles scorpions noirs—leur piqûre serait mortelle—sommeillent, innombrables, sous les briques tombées. La ruine est calme. En haut du minaret, un pigeon, fatigué de sa course, qui se repose, roucoule tristement; de l'intérieur d'une yourte s'échappent les notes stridentes d'un dombourak et le fredonnement d'un chant monotone; dans la plaine, un filet de fumée s'élève, et, soudainement, un chien aboie. C'est tout ce qui reste d'une cité tumultueuse.

Ces solitudes, où l'on trouve les traces bien visibles d'une agglomération considérable d'êtres humains, frappent vivement l'esprit des indigènes. Ils sont bouleversés par le contraste entre l'anéantissement qu'ils voient, et l'agitation, la vie que leur imagination évoque à cette même place, et—l'Asiatique ayant de l'imagination, beaucoup plus que de bon sens—ils inventent des explications souvent enfantines de la dépopulation de cette contrée.

Pour les uns, c'est l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe détruites par le feu du ciel; selon d'autres, qui embrouillent singulièrement l'histoire, la ville aurait été construite par Tengiz (Gengiskhan) et rasée par Iskandar (Alexandre le Grand).

Une barbe blanche nous conte que: «Du temps où Bactres, la mère des villes, était dans sa splendeur, il y avait autour du minaret une grande cité pleine d'habitantsindustrieux et commerçants qui trafiquaient jour et nuit dans un bazar immense. Ils parlaient avec leurs voisins de Bactres au moyen de feux allumés sur des tépés élevés de mains d'hommes, et échelonnés entre les deux cités. Attirés par l'appât du gain, les marchands accouraient de l'Inde, de l'Iran, de l'empire de Tsin, et Chahri-Goul-Goula regorgeait de richesses. Un matin, au lever du soleil, les caravaniers qui avaient campé aux portes de la ville, ceux qui avaient attendu sur la rive gauche leur tour de passer avec le bac, les maraîchers qui venaient des villages voisins avec les voitures chargées de melons, de raisins frais et autres provisions de bouche, tous furent saisis d'épouvante en approchant. Ils n'entendaient pas le plus léger bruit s'élever de la ville. Et pourtant, la veille, ils s'étaient agenouillés aux cris des muezzins, les invitant à la prière, ils avaient vu les dômes des médressés et des mosquées s'arrondir, et l'émail de leurs briques scintiller sous le soleil; ils s'étaient endormis avec le fracas de la ville dans les oreilles, et maintenant plus rien ne se voyait, et c'était le silence d'un cimetière. Les plus hardis avancèrent, franchirent le mur d'enceinte et furent terrifiés: toutes les constructions étaient à terre, les habitants ensevelis sous les décombres, le bazar affaissé sur lui-même; il semblait que des géants eussent piétiné rageusement la ville; les cigognes elles-mêmes avaient fui. Seul, le minaret était resté debout. Au pied, une femme âgée de plus de cent ans était accroupie; ils l'interrogèrent. A toutes leurs questions elle ne sut que répondre: «Allah okbar! char ouldi! Allah okbar! char ouldi!—Allah est grand! la ville n'est plus!» Longtemps on vit cette vieille se traîner sur la ruine, mais aujourd'hui on ne la rencontre plus.»

Une inscription en caractères coufiques ceint la tête du minaret: les lettres sont figurées au moyen de briques en relief. Malgré le soleil qui m'aveugle, grâce à de bons yeux, et en y mettant le temps, je parvins à la copier. Cette inscription—la seule que nous ayons vue—est la déclaration de foi de l'Islam.

Tandis que nos chevaux vident une musette d'orge, que nos hommes dorment à l'ombre, Capus prend des croquis, je lève un plan approximatif de Chahri-Goul-Goula, puis nous poursuivons notre route en nous rapprochant du Sourkane.

Dans le désert de sable que nous suivrons jusqu'au village de Salavat, à un endroit où il faut descendre puis monter, en coupant un vallon, deux cavaliers et deux piétons débusquent en face de nous. Nous les croisons dans le bas. Ce sont des gens de Baïssoune qui viennent de Mazari-Chérif, où ils ont fait leurs dévotions sur les tombeaux des saints et passé plusieurs jours à se divertir dans le bazar. Ils ont acheté quelques objets qui sont dans leurs besaces, sur la croupe des chevaux. L'un d'eux a ceint ses reins d'une large ceinture en cuir de fabrication anglaise. Ils ont quitté Mazari-Chérif depuis trois jours, et viennent en ce moment de Patta-Kissar. Ils ont hâte, disent-ils, de rentrer dans leurs montagnes. Leurs chevaux vont d'une bonne allure, les piétons les suivent d'un pas alerte, les jambes nues, vigoureuses; une main à chaque extrémité de leur long bâton, posé en travers des épaules, ils ont l'air de porter une croix, mais gaillardement.

Assurément, le mirza a juré de nous être désagréable. Il nous a annoncé que nous coucherons le soir au village de Salavat, «qui n'est qu'à une ou deux tach» du minaret,et, au milieu de la nuit, nous sommes encore à cheval dans le désert, par un beau clair de lune, il est vrai, mais avec l'odeur infecte du Sourkane. Quand les eaux sont basses, les végétaux qui pourrissent mélangés au limon et à la vase dont les rives sont couvertes dégagent les émanations les moins agréables, et, sous forme d'impalpables champignons que l'air dépose sans doute dans nos sinus frontaux, nous prenons en passant une provision de puanteur qui ne s'épuise que deux ou trois jours après que nous avons quitté le bord de la rivière. Des tentes n'en sont pas moins dressées sur les îlots semés dans son lit, large quelquefois de cinq à six cents mètres; des vaches et des chevaux y paissent une herbe drue et verte. L'excellence des pâturages a pu seul décider les nomades à s'installer dans un semblable foyer de fièvre. Après tout, ils se préoccupent si peu de l'hygiène.

La lune est couchée quand nous arrivons à Salavat que notre guide nous promet depuis une heure au moins. En traversant ce village, les chiens nous saluent de leurs aboiements, qui s'additionnent à mesure que nous avançons, de sorte qu'arrivés à l'autre extrémité, c'est un vacarme inouï. Puis, sortis des maisons, nous apercevons une masse grise qui a tout l'air d'une forteresse. C'est là que nous logerons.

Notre guide s'approche d'une passerelle jetée sur un arik, et des aboiements partent de la masse grise, une porte grince, l'homme qui a ouvert la porte s'entretient avec le guide, puis la lumière d'un falot tremblote sous un portail sombre, on enlève la poutre barrant l'entrée du pont aux chevaux, et nous entrons.

Un homme à longue barbe nous accueille et nous installe dans une chambre vaste comme une grange, avec desestrades en terre battue contre les murs en guise de lits. Une dizaine d'hommes y dorment déjà sous leurs manteaux.

Le lendemain, nous apprenons par Abdou-Zaïr que notre hôte est un saint renommé, qu'il est propriétaire du village de Salavat, vakouf dont le père de l'émir actuel lui a fait cadeau. Affaibli par l'âge,—il a près de quatre-vingt-cinq-ans,—il s'en remet du soin de gérer ses terres à son fils, qui est lui-même un saint. Celui-ci dirige et surveille les semailles, et, au jour de la moisson, il prélève d'abord la part du lion et distribue ensuite à chaque habitant du village la portion à laquelle il a droit. Elle est plus ou moins considérable, selon le chiffre de tanaps que le travailleur a ensemencés. Par ordre de l'émir, le saint retient en outre sur les récoltes une certaine quantité de batmans de blé et d'orge, destinés à héberger les pèlerins qui ont coutume, à leur retour de Mazari-Chérif, de venir baiser le coude de son père.

Le plus jeune saint a nom Malakodja, il ne dédaigne point de venir boire le thé en notre compagnie. Il a mal aux dents, souffre de la fièvre, qui lui revient tous les quatre jours, et nous demande un remède. Nous lui remettons quelques petits paquets de quinine. Il se plaint du grand nombre de vipères et de serpents venimeux qui infestent le pays et font chaque année des victimes, et, bien qu'au dire de Roustem il sache lire dans les livres une prière qui guérit de la morsure des serpents, par surcroît de précaution, le saint nous demande si nous n'avons pas un antidote de notre invention. Nous pensons à notre fiole d'ammoniaque, nous la lui montrons. Et lui ayant expliqué la manière d'en user, pour le convaincre de la puissance de notre eau blanche, nous l'engageons à respirerpar le trou de la bouteille qu'Abdou-Zaïr lui tient sous le nez. Sans défiance, il aspire fortement et à plusieurs reprises. Il est aussitôt pris d'éternuments formidables qui l'obligent à se relever et à s'appuyer contre le mur. Roustem, qui assiste à cette scène, dit en son patois mi-russe, mi-turc: «Botilka chaïtan—c'est la bouteille du diable.» Et je demande à Mala-Kodja: «N'est-ce pas un excellent remède?

—Par Allah, dit-il, c'est un remède excellent.

—Donne-nous une bouteille, que nous t'en laissions quelques gouttes.

—Une bouteille? mais je n'en ai point.»

C'est chose rare dans ce pays. Puis il se ravise. Il appelle son fils, beau et fort garçon d'une quinzaine d'années, et l'envoie demander à sa femme la seule et unique bouteille qu'il possède. Le jeune garçon revient avec une bouteille russe qui paraît avoir autrefois contenu du votka. Comment est-elle venue jusqu'à Salavat? Nous avons oublié de le demander. Il est probable que c'est le seul ustensile de ce genre qui se trouve dans un village d'au moins trois cents habitants.

Nous demandons s'il n'y a pas de ruines dans les environs. Le saint, prévenu par le mirza, ne répond pas avec toute la franchise désirable.

Heureusement notre djiguite Roustem est un musulman dévot. Il ne perd pas une occasion d'augmenter sa collection d'amulettes et de reliques, qu'il porte dans de petits sacs suspendus à son cou afin d'éloigner de sa personne les accidents graves. Roustem s'est donc empressé de présenter ses hommages au vieux saint et de lui acheter des loques de vêtements sanctifiés par ceux qui les portèrent. N'oubliant point la consigne que nous lui avions donné, ila questionné le vieillard. Celui-ci lui a dit qu'à une petite lieue de Salavat se trouve un mausolée immense où un grand nombre d'émirs sont ensevelis, et qu'on y voit encore les ruines d'une ville appelée Chahri-Samane. Roustem nous revient avec cette bonne nouvelle et un morceau de chemise qu'il coud, en attendant mieux, dans la doublure de son khalat.

Nous invitons le mirza à nous mener voir cette belle nécropole. Il ne fait point d'objections, nous lui avons dit de qui nous tenions le renseignement, et il ne veut pas contredire son hôte. Le lendemain, 11 avril, c'est lui qui nous guide vers Chahri-Samane.

Nous avions chevauché environ cinq kilomètres dans la direction du sud-ouest, par une steppe déserte, quand nous distinguons de nombreuses et imposantes substructions éparses en travers de l'horizon. A distance, l'ensemble de ces ruines est d'un aspect grandiose, et, par ce ciel gris, elles éveillent en nous un sentiment de tristesse. Des mosquées surgissent, encore solides, entourées de murs que l'éloignement grandit, et elles paraissent d'autant plus grandes. La masse du mausolée, qu'un rayon de soleil éclaire subitement, s'allonge du sud au nord comme un géant au milieu de l'effondrement général. De même qu'à Chahri-Goul-Goula, les ariks desséchés et les amas de décombres ralentissent notre marche; des tombes innombrables sont semées autour de ce monument: les habitants de la contrée aiment en effet à déposer les cadavres de leurs proches près des tombeaux des émirs, dont quelques-uns furent des saints. Un bâton planté sur le tumulus avec une guenille liée au bout, ou bien une pierre apportée de la montagne, qu'on a choisie plate pour y tracer une inscription d'une grossière écriture avec la pointe d'uncouteau, avant de l'enfoncer en terre, tels sont les monuments élevés à la mémoire des morts. Bien involontairement nous dérangeons quelques cavaliers qui viennent d'apporter en travers de la selle le corps d'un des leurs, cousu dans une toile. Ils se hâtent de le déposer à la place qu'ils lui destinent, le couvrent de quelques pelletées de terre, sautent en selle et disparaissent au petit trot. Le miroitement de nos fusils les a sans doute effrayés. A quelque cent pas de l'édifice, que le mirza désigne sous le nom de mausolée de sa sainteté l'émir Houssein, on reconnaît l'emplacement de fours pour la cuisson des briques dont le sol environnant fournissait en abondance la matière première.

FILS DE L'ÉMIR ACTUEL DE L'AFGHANISTAN.CHODJA SAÏB LE MIRZAAmbassadeur. Leur précepteur.D'après une photographie deTsivorobski.

FILS DE L'ÉMIR ACTUEL DE L'AFGHANISTAN.CHODJA SAÏB LE MIRZAAmbassadeur. Leur précepteur.D'après une photographie deTsivorobski.

Arrivés à l'extrémité sud de l'édifice, nous voyons poindre entre les coupoles fêlées le sommet d'un portail, orné par places, sur les colonnes et le fronton, de briques émaillées aux couleurs éclatantes.

L'édifice est du style persan; il a pu avoir autrefois une longueur totale de deux cents mètres. Tel qu'il est, il mesure encore près de cent-quatre-vingt-dix mètres; sa plus grande largeur était de quarante-deux mètres.

Il se compose de deux ailes de constructions qui partent de chaque côté du portail sud et forment une allée, maintenant obstruée par les tombes, aboutissant au nord à une mosquée enfoncée dans le sol, où descendait un escalier qui a conservé quelques marches.

Le mausolée n'a pas été conçu sur un plan unique, il n'est, à proprement parler, qu'une réunion de mausolées de grandeurs différentes, construits selon les besoins et au fur et à mesure. Il est probable qu'à l'origine, cet endroit ayant été choisi pour être le cimetière des émirs et réservé à cet usage, les maîtres du pays ont fait élever pour leurfamille et pour eux-mêmes des monuments dont les dimensions et l'éclat de l'ornementation dépendaient de leurs richesses, de leur orgueil, sinon de leur caprice.

L'accumulation considérable des décombres aux places où l'on constate aujourd'hui des solutions de continuité nous porte à croire qu'elles n'existaient pas autrefois, et que le grand portail à une extrémité et la mosquée en face, à l'autre, étaient reliés par une suite ininterrompue de constructions.

Partout où le toit n'a pas complétement disparu, on trouve à l'intérieur des bâtiments de nombreuses tombes alignées. Elles sont de tailles inégales, suivant qu'elles renferment des adultes ou des enfants; les grandes ont uniformément trois pas de long sur un de large. Elles sont toutes placées dans le sens de l'est à l'ouest, sans aucune inscription qui dise ce qu'elles contiennent. Nous en avons compté cent quarante-trois.

Chaque tombe consiste en une maçonnerie en forme de parallélogramme s'élevant au-dessus du sol assez haut pour qu'on puisse étendre le cadavre entre les quatre petits murs de briques et le couvrir ensuite d'une voûte à peine cintrée. L'extérieur est crépi d'un mortier de terre et de paille hachée. Il est possible qu'on ait plaqué des briques émaillées sur ce crépi, quand il s'agissait d'un héros ou d'un saint. En effet, nous avons arraché à la bordure d'une tombe une des rares briques avec inscription en relief et d'un bel émail, qui eussent échappé à la dévastation.

On pénètre dans le mausolée par des portes étroites et peu élevées, puisque toujours j'ai pu atteindre leur linteau avec la main. Le jour arrive dans les salles par de rares fenêtres pratiquées dans la muraille, et par l'ouvertureménagée au sommet de chaque coupole. Quelques dômes ont disparu, ne laissant qu'un trou béant; les autres, aperçus du dehors par un beau soleil, payent de mine; examinés d'en bas et à l'intérieur, ils laissent souvent voir des crevasses qui annoncent une chute prochaine. On grimpait sur les toits en plate-forme par des escaliers généralement placés à l'un des angles d'un mausolée. Après avoir été utilisés pour le transport des matériaux lors de la construction des coupoles, ces escaliers servirent sans doute plus tard aux mollahs, gardiens de la nécropole. Au moment de crier la prière, ils montaient sur le toit, et, placés plus haut, ils faisaient porter plus loin leur voix.

De la mosquée de l'extrémité nord il ne reste plus que les murs et une coupole qui ne tiendra pas longtemps.

Le portail, haut de quinze à seize mètres, est la partie la plus élevée de l'édifice et dépasse de tout son fronton la nécropole, dont les murs ont de six à huit mètres de haut. Il était revêtu de briques émaillées; celles qui étaient de grande dimension et plaquées sont tombées ou ont été détachées pour la plupart. Il reste surtout en place les briques de moindre taille; elles ornent le fût des colonnes et sont enfoncées dans un mortier excessivement tenace, d'où l'on ne peut les arracher que par fragments. Beaucoup d'entre elles étaient dorées et ont été grattées. Les morceaux qui jonchaient le sol furent d'abord ramassés par les indigènes, qui les déposaient sur les tombes couchées à l'ombre du portail; mais quand ils durent enterrer plus loin leurs morts, ils ne se dérangèrent pas, et les briques restent là sans que personne les utilise. Pour l'éclat des couleurs et le fini du travail, elles valent celles de Samarcande.

Le mirza visite avec nous le modeste mausolée que l'ona ajouté à l'extrémité sud de la nécropole; de tous les mausolées il est le plus récemment construit et le moins vaste. On y pénètre par une porte basse à deux battants; près du seuil se trouvait un tas de sorgho qu'un fidèle avait déposé comme pieuse offrande sur les dalles. A l'intérieur nous trouvons quatre grandes tombes d'égale grandeur, placées parallèlement et séparées par une distance égale. A droite de la première, un toug est enfoncé: la hampe est courbée, rongée des vers, et la queue de cheval, insigne du pouvoir, dégarnie de ses poils. Ce toug indiquerait la place exacte où Sa Sainteté l'émir Houssein dort à côté de sa femme et de ses deux fils: «Il est mort depuis cent cinquante ans, dit le mirza; pendant onze ans on a mêlé son nom à la prière, c'est dire qu'il fut onze ans maître du pays. Les croyants qui font un pèlerinage à Mazari-Chérif où ils ont prié sur la tombe d'Ali, ont soin de passer par Chahri-Samane, et de faire leurs dévotions sur le tombeau de l'émir Houssein, qui fut un puissant prince et un saint.»

D'après le mirza, le sultan Sandjeri-Mazi aurait fait construire le portail et les bâtiments qui le flanquent; l'émir Timour, le bâtiment qui forme, plus loin, l'aile droite; et Abdoullah-Kan, l'aile gauche. Certain Kouchto-Sib aurait également contribué à l'agrandissement de la nécropole. Kouchto-Sib était un sultan infidèle.

Si l'on tient compte de ces racontars que nous donnons pour ce qu'ils valent, il arrive que les parties les mieux conservées sont précisément de l'époque la plus reculée.

Tous ces bâtiments sont d'une brique cuite au four, ayant vingt-cinq à vingt-six centimètres de côté, et quatre à cinq centimètres d'épaisseur. C'est encore le format de la brique employée pour la construction des édifices publics.

Nul n'entretient ces tombeaux que le vent qui s'engouffrepar les crevasses sans cesse grandissantes des murs; il les balaye parfois furieusement. Et quand le crépi a fini par s'émietter, qu'un beau jour une poussée de l'ouragan éventre la maçonnerie, les chacals affamés, seuls hôtes de la ruine, peuvent ronger les os décharnés des anciens maîtres du pays.

A deux kilomètres à l'ouest du mausolée de Sa Sainteté l'émir Houssein, on voit le kerkisse. C'est une forteresse quadrangulaire de soixante-quinze pas de côté; chaque face, percée d'une porte au milieu, regarde exactement un des points cardinaux; à chaque coin une tourelle s'arrondit en saillie. En passant par la porte la moins encombrée qui donne sur l'est, on arrive dans une cour où les gravats se sont accumulés presque jusqu'à hauteur du toit, qui, du reste, n'existe plus. Tout autour du kerkisse, à l'intérieur, étaient adossées aux murs des habitations à un étage, divisées en une foule de chambres dont les plus grandes se trouvaient dans les tourelles. Des couloirs ou casemates, avec des voûtes solides en briques cuites au four, étaient sous les habitations. Aujourd'hui encore, comme le prouvent les cendres d'un feu et l'empreinte du pied des moutons, les pâtres se réfugient par le mauvais temps sous une voûte, la seule qu'on ait eu l'énergie de déblayer un peu.

Le kerkisse est dans un état si pitoyable que pas une de ses chambres n'est habitable; la plupart des murs sont écroulés, le toit a totalement disparu. Les façades extérieures ont été relativement épargnées par les destructeurs ou bien ont mieux résisté à l'action délétère des années; elles sont en briques séchées au soleil, de trente-neuf centimètres de côté, épaisses de treize centimètres environ. Nous constaterons qu'on employait de préférencecette brique séchée pour les murs de défense. Le soin apporté à la construction de cet édifice, l'emploi très-coûteux de briques cuites, la grandeur de certaines chambres, qui ne pouvaient qu'être destinées à des personnes de marque, nous portent à croire que le kerkisse fut une sorte de palais-forteresse à l'usage des émirs. Sans doute, ils l'avaient fait élever dans des conditions telles que, pouvant y loger avec un confort relatif, ils fussent en même temps, eux et leurs trésors, à l'abri d'une surprise de l'ennemi ou de leurs propres sujets.

Le mirza prétend avec le plus jeune des saints de Salavat, qui le tient du vieillard son père, que le kerkisse est l'œuvre de l'émir Abdoul-Akim, dont le tombeau est à Termez sur l'Amou.

Cet émir avait une fille qu'il aimait à la folie. Et comme, en ce temps-là, Samane était le plus charmant des séjours grâce à des jardins innombrables, des bocages peuplés de tourterelles et des ariks où coulait en abondance une eau délicieuse à boire, l'émir Abdoul-Akim y avait construit le kerkisse. Pendant l'été, sa fille l'habitait avec ses quarante suivantes. Chaque soir, l'émir partait de Termez, accompagné de ses fidèles, et accourait auprès de sa fille, et chaque soir c'étaient des réjouissances, des fêtes, et les alentours du kerkisse retentissaient du bruit des tambourins marquant aux danseurs la cadence; dans la nuit, Abdoul-Akim retournait à Termez. Le peuple appelait le palais kerkisse; il faisait allusion aux quarante suivantes de la princesse. Car, en langage turc, ker-kisse[42]veut dire «quarante filles».


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