VI

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Bonne foi bokhare.—Réveil de la steppe au printemps.—Turkmène économiste.—Les puits.—Mirages.—Un cuisinier tatar.—L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.—Kilif.—L'Amou.—Khodja Saïb.—Les Kafirs.—Les Afghans.—Un bac.—Les Cosaques.—Chefs afghans.—A propos des Anglais.—Prétendues forêts.

Bonne foi bokhare.—Réveil de la steppe au printemps.—Turkmène économiste.—Les puits.—Mirages.—Un cuisinier tatar.—L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.—Kilif.—L'Amou.—Khodja Saïb.—Les Kafirs.—Les Afghans.—Un bac.—Les Cosaques.—Chefs afghans.—A propos des Anglais.—Prétendues forêts.

Le 20 mars, nous quittons la ville au milieu de l'affluence du peuple. Le petit et gros Rachmed-Oullah nous précède, il nous fait la conduite jusqu'au sortir de Karchi.

Chahri-Kent est le premier village que nous trouvons sur notre route; il est situé sur un des ariks qui dérivent du Kachga-Darya. Autrefois, ce fut une grande ville que défendait une forteresse; maintenant, c'est une humble bourgade peuplée d'un petit nombre d'habitants.

En Asie, on rencontre à chaque pas d'anciennes villes qui ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. Ce pays est jonché de grandeurs déchues, et l'oublieuse histoire en dit à peine un mot.

Après Chahri-Kent, on traverse Chirvi, village d'une quarantaine de maisons: un saint lui a donné son nom, qui s'appelait Chirvi le Généreux (Chakhi-Chirvi). Ici l'onrécolte surtout du blé, de l'orge et du raisin en grande quantité.

A dix minutes de là, le gros village de Kara-Tépé. Ses maisons sont entourées de jardins vastes et plantés d'arbres fruitiers. L'arik de Davna traverse Kara-Tépé.

Je m'adresse à un des habitants et lui demande le chiffre des maisons:—Soixante, répond-il.

Un peu plus loin, même question.

Réponse: Neuf cents.

Je continue mon chemin et mes questions.

Les chiffres qu'on me donne varient entre quarante et mille. Or, à mon avis, il y a quatre cents maisons dans ce village. Pas un seul individu n'a avoué être incapable de me fournir le renseignement.

Ces réponses faites au hasard, sans le moindre souci de vérité, peignent bien le Bokhare en particulier et l'Asiatique en général. Du moment que vous les questionnez, ils supposent immédiatement que leurs intérêts sont en jeu, et, sans réfléchir plus longuement, ils répondent un mensonge dont ils rient plus tard avec leur interlocuteur, si ce dernier leur en démontre l'absurdité. Cette tournure d'esprit n'est pas la moindre difficulté pour le voyageur dans l'Asie centrale, lorsqu'il prend à cœur la tâche qui lui incombe. Et il lui faut chercher le vrai dans une moyenne basée sur de nombreuses questions et des observations multiples.

Avec Kara-Tépé finit l'oasis. Nous ne traverserons plus de canaux jusqu'à l'Amou. Encore un village à droite, à environ deux verstes de la route, encore une verste de plaine cultivée, et puis la steppe. Le chemin des caravanes, qui est le nôtre, suit sensiblement la direction du sud. Le vent du sud-ouest souffle avec force et soulève la poussière,qui tourbillonne et nous aveugle. A notre gauche pointent les cimes neigeuses des montagnes de Yargakli. D'après notre djiguite Abdou-Zaïr, elles fournissent des quantités énormes d'un sel cristallisé qui se vend à bas prix sur le marché de Karchi.

Nous campons à environ trente verstes de Karchi, au puits de Youssouf (Joseph). C'est une mare d'eau stagnante et boueuse, mélangée de la fiente des bêtes de somme, dans de telles proportions, qu'il faut renoncer à la filtrer. Les filtres sont obstrués bien vite et ne fonctionnent plus. Quant à attendre que les impuretés se soient déposées au fond des seaux, qui en a le courage avec une soif dévorante? Ce liquide jaunâtre est salé, et notre thé a la couleur du café au lait.

Le puits ou plutôt la mare de Youssouf, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était couverte d'une coupole. Les orages, les tremblements de terre, l'ont ébranlée; avec leur incurie caractéristique, les habitants se sont gardés de la réparer, et il ne reste que des décombres. Et le voyageur boira de l'eau corrompue par les immondices, jusqu'au jour où un riche croyant fera les frais d'un curage et d'une nouvelle voûte.

Notre campement est abrité du vent par un renflement du sol. L'étape a été courte aujourd'hui, car c'est un jour de fête pour les musulmans. Ils veulent célébrer dans la soirée la nouvelle année 1299 qui commence. Les feux restent allumés une bonne partie de la nuit. Notre Badakchanais va d'un groupe à l'autre, joue du rabôbe. On l'entend jusqu'à une heure avancée. Sa musique ne parvient pas à nous endormir, l'air est à peine respirable, l'atmosphère est chargée d'électricité. Dans la nuit noire, on entend des hennissements de chevaux qui se sont échappéset s'entre-battent. Ils sont, eux aussi, sous l'influence énervante de la température.

Près de Youssouf, la route que nous suivons bifurque à l'est vers Gouzar, non loin d'une flaque d'eau d'où s'élèvent des canards sauvages. Ils se sauvent à tire-d'aile vers la mare de Youssouf où nous les voyons s'abattre. Ce sont des hôtes de cette contrée; ils seraient des guides précieux pour qui chercherait de l'eau; en les suivant, on arriverait à un étang ou à une mare.

En avançant dans la direction du midi, nous constatons l'approche du printemps.

La steppe se réveille du pesant sommeil d'hiver. Les tortues qui ont passé les temps froids enfoncées la tête en bas dans leur demeure souterraine, se sont senties renaître à la chaleur des premiers rayons de soleil. Elles ont soulevé la couverture de terre et de sable que le vent avait jetée sur leur carapace; à courir la plaine, elles ont repris de la vigueur, et déjà elles se livrent à leurs ébats amoureux. Les fourmis travaillent; elles ont hâte de remplir leurs greniers, car elles sont toujours inquiètes du lendemain. L'alouette sans souci chante gaiement, puis d'en haut se laisse tomber comme une folle. L'herbette sort gentiment de terre,—une goutte d'eau la fait vivre,—et fluette, elle s'incline au moindre souffle du vent. Les coléoptères noirs et trapus voltigent; ils nous passent près des oreilles en bourdonnant d'aise, ils comprennent que les caravanes vont sillonner la plaine. Ce sont les balayeurs du désert. Assis à l'entrée de leurs silos, ils écoutent le bruit du lointain, et dès qu'ils perçoivent le pas lourd et cadencé des chameaux ou le trot des chevaux, ils prennent leur vol. Pilleurs d'épaves spéciales, ils guettent la chute de la fiente et s'abattent. Arc-bouté sur ses pattes de devant,la tête près du sol, le coléoptère pousse de ses pattes de derrière une proie quatre fois grosse comme lui. Il la roule jusqu'à son logis, aidé de sa femelle qui grimpe et se cramponne de l'autre côté, puis se laisse retomber pour aider de son poids à la poussée de son époux. Des compétiteurs surviennent, qui sont arrivés trop tard pour prendre part au festin que leur prodiguaient les chameaux, et une lutte acharnée s'engage qui dure jusqu'à l'épuisement des combattants. Tandis que l'un s'efforce de fuir avec les provisions, l'autre repousse les assaillants, parfois un couple d'autres larrons arrive, et c'est une mêlée où de beaux coups sont échangés.

De leur côté, les hirondelles fendent l'air en rasant le sol, elles chassent les premiers insectes. Au-dessus de nos têtes, des mouettes passent, et leurs puissantes ailes frappant l'air à coups précipités, font des sifflements; elles vont, d'un vol rapide, en voyageuses qui se rendent compte de la longueur du chemin, et veulent arriver au gîte avant le coucher du soleil.

Un clin d'œil, et elles sont loin: leur troupe n'est bientôt plus qu'un point noir s'enfonçant dans le ciel.

Des bandes de cigognes tirent sur le sud-ouest: les pattes roides et allongées, le cou tendu, le bec en avant, avec leurs grandes ailes déployées comme des voiles, elles glissent majestueuses dans l'azur et bien alignées; elles s'éloignent, on dirait des flocons blancs poussés par une force invisible. Et puis, voici sur le chemin d'autres coureurs de la steppe que les beaux jours ramènent: des Turcomans qui marchent à la tête de leurs chameaux en se balançant sur leurs jambes arquées. Ils ont le fusil sur l'épaule, l'énorme bonnet sur la tête. Nous saluons ces solides gaillards.

—Que Dieu te garde!

—Et que Dieu te garde!

—D'où viens-tu?

—De Choubroukhan, près de Maïmèné.

—De quelle tribu es-tu?

—Kara-Turkmène.

—Où vas-tu?

—A Karchi.

—Quoi vendre?

—Des sacs et des tapis.

—Combien les vendras-tu?

—Le plus cher possible.

—Qu'achèteras-tu?

—Ce qui est bon marché.

Ces Kara-Turkmènes nous donnent en passant une leçon d'économie commerciale; ils nous résument l'art de s'enrichir en peu de mots: vendre cher, acheter bon marché. Si j'ajoute que ce sont leurs femmes qui fabriquent pendant l'hiver ces tapis et ces sacs qu'ils s'en vont vendre à Karchi, vous admettrez que la vie de certains Turkmènes a ses agréments.

A quatre heures de cheval de Youssouf-Sarvadan, les presqu'îles de sables commencent à couper la steppe de l'ouest à l'est; à gauche de la route, des monticules s'allongent du nord-est au sud-ouest.

Une heure plus loin, il y a des puits fermés. Ils sont profonds et, paraît-il, donnent de l'eau toute l'année. On ne les utilise que pendant les grandes chaleurs, après que l'évaporation, le vent, l'infiltration, ont fait disparaître les mares et les flaques d'eau formées par la chute des pluies. A dater du mois de mai, des Ousbegs qui nomadisent dans ces contrées viennent s'installer près des puits, les ouvrentet les nettoient. Puis, quand les caravaniers s'arrêtent pour renouveler les provisions d'eau et abreuver les chameaux, les gardiens des puits remplissent les auges pour les bêtes, les outres pour les hommes. On les paye d'une pièce de monnaie ou d'une poignée de fruits secs, car les gens du désert en sont friands. Ces puits s'appellent kirkidjak. Ils empruntent leur nom à la contrée où ils sont situés. Chaque printemps, lorsque la pluie a fait sortir l'herbe du sol, les Ousbegs viennent refaire leurs troupeaux du jeûne de l'hiver, et ils se rapprochent des montagnes dès le commencement de mai.

La route ondule au travers des collines dénudées dont les thalwegs sont descendus, par de minces ruisseaux, aux bords incrustés de sel. L'eau coule du nord-est au sud-ouest suivant la pente naturelle du terrain. Une petite rivière Chour-Sou (eau de sel) mérite bien son nom pour sa salure excessive; elle est si maigre qu'elle coule à peine; elle se traîne, finit en mare, et les sables la boivent.

Après une longue étape, nous bivouaquons à quelques verstes des puits d'eau salée de Kout-Koudouk. Il faut recourir aux outres pour la préparation du thé et des aliments.

Le lendemain, nous nous rapprochons des montagnes. Le paysage est un peu plus accidenté, mais tout aussi désolé: ce ne sont que collines de sable, ruisseaux d'eau salée, puits d'eau salée, et dépôts saligineux aux endroits naguère occupés par de petits lacs maintenant desséchés.

Sur le soir, nous rencontrons à droite de la route une dizaine de puits: ils avaient autrefois des gardiens qui habitaient les maisonnettes carrées coiffées d'un dôme conique. Ces loges ne sont pas occupées. Elles sont construites en briques cuites, éclairées par une ouverture dans le toit qui laisse entrer le jour et sortir la fumée.Les murs sont percés de petites fenêtres par lesquelles le gardien peut guetter facilement la venue des caravanes.

Les Ousbegs nomades des environs ensevelissent leurs morts près de ces puits. Lorsqu'on aperçoit soudainement le cimetière d'une hauteur que gravit la route, on s'imagine voir les ruines d'une ville. Les tumulus, très-nombreux, sont éparpillés sur une vaste surface, et les pierres détachées des collines que les Ousbegs ont coutume de déposer ou de ficher sur les tombes, donnent l'illusion optique, bien permise dans le désert, de pans de murs et de débris de construction.

On fait halte à Ispan-Tonda. Nous avons chevauché par vaux et par monts; sans cesse les cavaliers qui nous précédaient disparaissaient dans les plis du terrain que la nature semble avoir ici strié à plaisir. Les divers groupes de la caravane se maintenant à distance, les uns montaient tandis que les autres descendaient comme dans un jeu de bascule. A une verste d'Ispan-Tonda, on tombe par une pente assez rapide dans un golfe bordé de monticules aux marnes multicolores, hauts d'une centaine de mètres, et qui s'évase en plaine jusqu'à l'Amou. Le soir, le vent nous arrive imprégné de la fraîcheur du fleuve.

Grâce au voisinage de ces monticules, il semble que ce soit fait de la monotonie de la steppe. Au soleil couchant leurs pentes se colorent de teintes irisées, des aigles rentrent au nid, des oiseaux de nuit se mettent en chasse et poussent leur cri de guerre, autant de signes de vie qui réjouissent—et puis, au fond, à l'horizon, l'Amou se devine. Nous sommes enfin sur le dernier degré d'une façon d'escalier colossal formé par les plateaux qui se succèdent depuis Youssouf-Sarvadan.

Encore une bonne étape, et nous camperons sur les rives du fleuve.

A environ trois heures de cheval d'Ispan-Tonda, à l'entrée de la plaine salée, une construction en carré se dresse environnée de puits. Elle est en ruine. A conclure de l'agencement intérieur, du grand nombre de chambres, ce devait être un poste-caravansérail établi à dessein sur la route de l'Afghanistan. Dans les temps agités, les caravaniers y venaient mettre eux-mêmes et leurs marchandises à l'abri d'une surprise, et les soldats de l'émir, qui se tenaient probablement en permanence à cette place, avaient la consigne de protéger les marchands contre les attaques des pillards. Comme tous les édifices du temps passé qu'on rencontre dans ce pays, celui-ci a été négligé, on ne l'a point réparé. Les nombreuses coupoles qui surmontaient son toit sont tombées ou vont s'affaisser. Et les voyageurs qui s'arrêtent encore à cet endroit ne se hasardent plus guère que sous la coupole recouvrant la vaste chambre carrée du milieu; c'est là qu'ils allument leurs feux depuis bien des années, car le sol est jonché d'au moins un demi-pied de cendres.

Un groupe de Turcomans fermant la marche pénètre dans la ruine, qui s'anime un instant du piaffement des chevaux, de l'éclat des voix. Quelques-uns d'entre eux profitent de l'occasion pour étaler leur feutre, allumer un feu, faire bouillir un koungane de thé et fumer leurs tchilim. L'écho des voûtes répercute le bruit des rires. Puis chacun saute en selle, et la vieille maison abandonnée est de nouveau silencieuse et calme. Nous la quittons les derniers: les arbas sont déjà loin, et les cavaliers hors de vue.

—Qui a construit cet édifice? demandai-je à des Bokhares?

—Le grand émir Abdoullah-Khan! Telle est la réponse que feront à chaque question de ce genre les habitants des régions situées au midi de Karchi, qu'il s'agisse d'une antique médressé ou d'un caravansérail délabré rencontré par hasard au croisement des routes.

Aux environs de Samarcande et dans le Chahri-Sebz, on attribue à Timour presque toutes les antiques substructions.

Qui a construit? Timour, Abdoullah-Khan!

Qui a détruit? Tengiz-Khan.

Autant les deux premiers ont laissé un bon souvenir, autant le maudit Tengiz demeure dans l'esprit des indigènes le type du destructeur violent et terrible.

Le soleil tombe droit sur les têtes. On excite les chevaux, il tarde de fuir cette fournaise. Nous dépassons les arbas qui avancent péniblement dans le sable—leurs roues font un bruit rauque et criard—puis le serdar entouré de son escorte, et le grave Khodja-Saïb, au milieu de ses fidèles Afghans. Les Turcomans sont égaillés dans la plaine. Cependant, un désert salin miroite autour de nous. Nulle part nous n'avons vu d'aussi puissants effets de mirage: devant nos yeux des lacs avec des roselières, des nappes d'eau limpide; derrière nous la caravane qui semble traverser un marais, où chevaux et bêtes de somme s'enfoncent jusqu'à mi-jambes; tout autour, des arbres élancés et feuillus qui ont l'aspect de palmiers. En réalité, au lieu du riant paysage, on trouve du sable, des touffes d'herbe, ou un fond d'étang saupoudré de sel.

Seul, à pied, tirant péniblement d'une main son cheval par la bride, tenant de l'autre un immense parapluie, sous lequel il se dérobe à la douche de feu tombant d'en haut, un homme étique, vêtu d'une longue houppelande, chausséde galoches où se perdent de maigres jambes, s'en va lentement. Toute sa personne respire l'ennui, la fatigue; c'est l'image ambulante de la désolation qui se traîne. Le piteux personnage, qui sème une note gaie sur cette route fastidieuse, est un Tatar russe. Il est cuisinier de sa profession, et cuisinier de grand talent. L'émir Abdourrhaman l'a connu pendant le long séjour qu'il fit à Samarcande, alors qu'il préparait la conquête de l'Afghanistan. Il a apprécié le savoir-faire de ce maigre Tatar, et, maintenant qu'il est maître de Caboul, il fait venir l'artiste culinaire dans la capitale de ses États dans l'intention de lui confier la direction des marmites royales. Si l'abattement du Tatar résulte de la fatigue du voyage, comme c'est probable, le malheureux reverra ses fourneaux avec plaisir, car il ne semble pas taillé pour les marches fatigantes.

Voici trois chameaux à gauche qui viennent d'un pas lent à notre rencontre. Chacune des bêtes est bâtée de deux grandes guérites en osier, recouvertes de nattes de roseaux. Dans ces sortes de niches nous distinguons des formes blanches: ce sont des femmes.

Dès que nous les approchons, elles se cachent la figure sous leurs voiles. Seule, une naine accroupie devant sa maîtresse sur le premier chameau, reste le visage découvert. Sa laideur la dispense du décorum. Nous comptons quatre femmes. Un jeune et joli garçon brun, un homme armé sont installés sur le dernier chameau. Derrière, un Afghan de haute taille, à longue barbe noire, s'en vient à pied, portant dans ses bras une gentille fillette, à l'air maladif; elle cache sa tête en nous voyant. Nous questionnons cet homme. La petite fille est trop faible pour supporter le roulis et le tangage du vaisseau du désert. Ces femmes et ces enfants appartiennent à Saïd-Achmed-Khan,grand personnage, ennemi d'Abdourrhaman. Il vient de s'enfuir dans le Bokhara, d'où il a réclamé sa famille à l'émir afghan qui la lui envoie. Le vainqueur n'a pas eu la dureté de refuser cette faveur à l'exilé; mieux que personne il sait combien la roue de la fortune tourne vite en Asie, qu'on peut être au sommet aujourd'hui, et jeté bas demain; qu'il n'est pas rare que le matin on récite la prière pour tel dont la tête roule dans un fossé le soir.

Notre étape finit à Yacoub-Ata, à l'ombre des premiers saklis turcomans.

Lorsque les feux du bivouac meurent, le musicien badakchanais, que nous avons mandé, se glisse silencieusement vers nous, et il nous conte, à voix basse, l'histoire de Saïd-Achmed-Khan.

«Vous savez, dit-il, que l'émir Abdourrhaman a épousé la fille du khan de Badakchane auquel Chir-Ali a ravi ses États. Cette fille est d'une beauté divine et très-intelligente; Abdourrhaman l'aime beaucoup, et il en a eu les trois enfants qui font partie de notre caravane. Il se trouve que le Kizilbach (Tête rouge) Saïd-Achmed-Khan a contribué pour une bonne partie à la conquête du Badakchane, et Chir-Ali, pour le récompenser, l'a fait khan de ce pays. Et lorsque Abdourrhaman crut le moment venu de reconquérir le domaine de son père, il passa l'Amou à la tête des fidèles qui l'avaient suivi dans l'exil. Or, les Ousbegs qui sont nombreux dans le pays de Balkh avaient gardé bon souvenir de la douce administration d'Abdourrhaman, leur beg d'autrefois. Ils prirent immédiatement les armes et accoururent près de lui. Sans coup férir, Mazari-Chérif tomba au pouvoir des envahisseurs. Une lettre fut alors envoyée à Saïd-Achmed pour l'inviter à se ranger sous les tougs d'Abdourrhaman, mais il refusa et s'efforça de rassemblerdes troupes pour reprendre Mazari-Chérif. Mais les chefs et le peuple de Badakchane le détestaient, et ils le firent prisonnier, lui mirent la chaîne au cou et l'amenèrent à son ennemi. Celui-ci le fit jeter dans la fosse aux punaises de Mazari-Chérif où il est resté huit mois. Mais, tandis qu'Abdourrhaman guerroyait au sud de l'Hindou-Kouch, des amis du prisonnier ont corrompu les gardiens à prix d'argent et ils ont tiré du trou Saïd-Achmed, qui s'est enfui près de l'émir de Bokhara. Vous n'ignorez point qu'Abdourrhaman a vécu également à la cour de cet émir, et, lorsque celui-ci a intercédé en faveur du fugitif et prié qu'on lui envoyât sa famille, Abdourrhaman s'est souvenu du bon accueil de son hôte, et il a donné la liberté aux enfants gardés comme otages. Ces événements se sont passés pendant que l'ambassade afghane faisait le chemin de Tachkent. Le Khodja-Saïb a été prévenu à Samarcande, il a reçu l'ordre de ne rien dire au frère aîné de Saïd-Achmed qui l'accompagne, et de le surveiller. On craint qu'il n'aille rejoindre son frère; on l'oblige à chevaucher près du serdar, et les cavaliers turcomans ont l'œil sur lui. Les chameaux qui portaient la famille de Saïd-Achmed ont croisé la troupe du serdar; l'oncle a reconnu sa nièce sur les bras du dévoué serviteur; il a compris ce qui s'était passé. Le spectacle des siens gagnant la terre d'exil lui a déchiré le cœur; il a détourné la tête, et ses yeux se sont mouillés de larmes. Il a pleuré dans la journée. Ces regrets ont augmenté la défiance des Afghans, et, bien qu'il soit un puissant chef, personne ne lui parle plus. En ce moment, il est dans sa tente sous la garde de sentinelles afghanes. Il n'a point mangé le palao du soir, car il craint qu'on lui coupe la tête dès que la frontière sera franchie.»

Ayant terminé son récit, le musicien se retira sans bruitcomme il était venu, car il voulait cacher sa visite aux Afghans.

Dans ce pays, où les mœurs sont du moyen âge, les musiciens du genre de notre ami le Badakchanais peuvent mieux que personne renseigner le passant sur les événements contemporains. Ménestrels errants qui parcourent le monde musulman, l'instrument sur le dos, toujours dans les bazars où les curieux se pressent, où les oisifs viennent clabauder, invités journellement aux tables des puissants, participant à toutes les réjouissances, à toutes les fêtes, qu'elles soient motivées par un mariage, une naissance, une mort,—car c'est la coutume de fêter les morts,—doués en outre d'une mémoire prodigieuse, ils retiennent les mille racontars qui circulent de bouche en bouche. Et dans un pays où la presse est remplacée par le bavardage, les ménestrels se doivent feuilleter comme un livre de chroniques. Cependant qu'on n'aille pas oublier que ces artistes sont très-vaniteux, très-susceptibles, et que leur appréciation sur les hommes qu'ils ont approchés dépend souvent de la valeur des cadeaux et des bons traitements qu'ils en ont reçus.

A Yakoub-Ata, nous ne sommes qu'à dix ou onze verstes de Kilif, où nous devons quitter la caravane et voyager seuls.

Jusqu'à Kilif on trouve les sables en se dirigeant sur le sud-est. A mi-chemin, une trentaine de Turcomans sont réunis sur un tertre; ils ont tous une pelle de bois à la main. L'un d'eux se détache du groupe et, s'approchant du chef de notre troupe, lui présente sur sa pelle un morceau de pain et une poignée de sel, avec force salamalecs. C'est une manière de rendre l'hommage.

Sur ces entrefaites arrive le beg de Kilif, qui vient ànotre rencontre pour nous saluer. Ce personnage est de taille moyenne, brun, au nez crochu, à l'air martial. Il est somptueusement vêtu. Son manteau est de beau velours rouge de Bokhara, sa ceinture est plaquée d'argent, son sabre recourbé est orné de turquoises et de rubis, il a chaussé des bottes en chagrin vert dont la pointe se redresse, monte un magnifique étalon blanc très-fringant. L'importance de Kilif ne répond pas à la belle tenue du beg. La ville qu'il commande, juchée sur une colline près de l'Amou, mérite plutôt le nom de village. Et bien que le violent soleil du midi force les ombres, donne à Kilif une physionomie toute orientale, les maisons ont l'air si misérable, la forteresse crevassée qui les domine, fière dans sa gueuserie, et semblant menacer le fortin afghan sur l'autre rive, a l'air si décrépit, qu'on n'a pas la moindre envie de chanter: «C'est là que je voudrais vivre.» Un boulevardier parisien à qui l'on montrerait brusquement Kilif s'écrierait immédiatement: «Quelle dèche!»

Nous campons au pied de la forteresse, à l'ombre de saules touffus. Sur l'autre rive on distingue les tentes blanches qui attendent les jeunes princes afghans et leurs hôtes. Les Turcomans tirent des coups de fusil, que l'écho répète avec le bruit du canon. Tout le monde est content d'être arrivé à l'Amou: la journée se passe en réjouissances. Le soir, on entend les fifres et les doumbouraks. Chacun se régale de l'excellente eau du fleuve.

KILIF.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.

KILIF.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.

L'Amou, resserré ici entre deux monticules de grès calcarifères, a environ quatre cents mètres de largeur. Il charrie en quantité énorme des sables dont le déplacement incessant modifie presque chaque jour le chenal. Bien que l'époque des crues ne soit pas encore arrivée, il roule ses eaux avec une vitesse qui dépasse déjà plus de quatre kilomètresà l'heure. On passe d'une rive à l'autre au moyen de quatre grands bacs à fonds plats. Deux de ces bacs appartiennent aux Bokhares, les deux autres aux Afghans. Le prix du transport d'une rive à l'autre varie selon la nature et le poids de l'objet à passer. Et les deux émirs font, paraît-il, de belles recettes. Kilif se trouvant sur le chemin des caravanes qui viennent de l'Afghanistan ou du Bokhara, et la traversée, à cet endroit, étant plus facile qu'à Patta-Kissar à l'époque des grandes eaux, les péages perçus par les deux émirs sont considérables.

Chaque bac est traîné par deux chevaux attachés à l'avant au moyen d'une corde assez courte pour leur maintenir la tête hors de l'eau quand ils sont obligés de nager. Deux hommes les guident et les excitent de la voix. Quand les chevaux prennent pied, ils tirent la barque; dans l'eau profonde, ils nagent. A l'arrière, deux ou quatre rameurs manœuvrent de grossiers avirons pour aider aux pauvres bêtes efflanquées par un va-et-vient continuel. Il faudra deux jours pour transporter la caravane sur l'autre bord, deux jours de repos pour nous, dont nous profitons pour mettre les notes au courant.

Comme à Karchi, le docteur donne de nombreuses consultations. Les maladies dominantes sont encore celles de la peau, les ophtalmies et la syphilis. Le Khodja-Saïb lui-même vient réclamer les secours de la médecine. Il souffre d'une névralgie faciale. Nous le retenons longtemps sous notre tente. Le Khodja-Saïb se tient assez bien au point de vue européen. Quoique ministre et ambassadeur extraordinaire, il se mouche pourtant dans ses doigts; il n'emploie point la fourchette pour manger; mais ces remarques occidentales faites, il n'en reste pas moins un homme très-fin, très-intelligent, s'exprimant facilement et avec dignité.C'est lui qui nous parle en termes imagés des habitants du mystérieux Kafiristan, situé au sud de l'Hindou-Kouch. Les Kafirs, dit-il, sont beaux comme des anges, leurs cheveux sont bruns. Ils sont dans leurs montagnes aussi nombreux que les arbres dans la forêt: quand ils lancent une pierre contre un de leurs ennemis, s'ils l'atteignent dans la poitrine, la pierre lui sort par le dos; quand ils courent, on ne voit point leurs pieds toucher le sol. Ils viennent parfois en Afghanistan ou dans le pays avoisinant le leur, mais ils ne veulent point que les étrangers pénètrent chez eux. Leurs femmes sont également grandes, fortes, blanches et d'une si éclatante beauté qu'en payant cent et même mille roupies chaque «empan» de leurs corps, on les achèterait à bon compte.

Khodja-Saïb est veuf depuis neuf ans. Il avait une femme qu'il aimait beaucoup; elle était une amie pour lui. Il a versé bien des larmes lorsqu'elle est morte. Il n'a point voulu prendre d'autre femme tandis qu'il était encore jeune, car il était sûr de ne pouvoir remplacer celle qu'il avait perdue. Puis les années sont venues, et il mourra seul.

L'Afghan n'a rien de l'obséquiosité et de la platitude du Bokhare, qui manque d'énergie physique et morale. C'est un homme vivace; nerveux, à l'aspect mâle, marchant d'un pas alerte, la tête haute, sa figure marque l'énergie. Le nez est droit, quelquefois gros, les pommettes peu marquées, le bas du visage étroit, le menton accentué. L'œil généralement noir, quelquefois bleu ou gris, est fendu en amande et très-beau; le regard est dur. Le cou, souvent court, s'enfonce dans des épaules carrées. Les Afghans sont élancés. Leurs membres sont peu volumineux, mais garnis de muscles courts et puissants. Les pieds sont grands et peu larges, les doigts des mains très-longs. L'ensemblede l'Afghan indique la détente autant que la résistance.

Les Afghans parlent de leur émir avec un sans gêne qui surprend dans ce pays où semble être née l'adoration de la force, où l'aplatissement devant le maître n'est point un avilissement. Ils le critiquent à haute voix. Ils disent franchement qu'en telle circonstance il s'est mal conduit, que dans telle autre il eût pu mieux faire. Ils parlent à leurs chefs comme à des égaux. On pense au «sino non» que les Aragonais adressaient aux rois de leur pays, quand on voit leur profond sentiment d'indépendance personnelle et leur fière attitude devant leurs émirs. L'anecdote suivante est caractéristique.

La coutume, en pays afghan, est que si un habitant rencontre son émir, il le salue, et l'émir rend aussitôt le salut. Un jour, l'émir se promenait, il avait l'esprit occupé, et, distrait, il ne fit point attention à un passant qui le saluait et ne lui rendit point le salut. L'Afghan attendit à côté de l'émir, qui l'aperçut enfin.

—Que me veux-tu?—Je t'ai dit:Salam aleïkom(le salut sur toi), et tu n'as pas répondu.—Valeïkom assalâm(et sur toi le salut), réplique l'émir, puis il continue son chemin.

Et l'autre s'en va content.

Ces gens parlent avec fierté de leur pays; c'est chez eux que nous avons rencontré pour la première fois en Asie un amour de la patrie, un orgueil national. Tandis que leurs voisins des bord de l'Amou, indifférents à qui les domine, se soumettent à tous les envahisseurs, d'où qu'ils viennent, les Afghans ont, au contraire, une préoccupation constante de maintenir leur indépendance. Ayant conscience de leur valeur personnelle, ils s'estiment supérieurs au reste desAsiatiques, mais, soucieux de l'avenir, ils se défient également des Anglais et des Russes, dont ils comprennent la puissance et les ambitions.

On ne doit donc pas s'étonner de leur haine contre les Européens et de ce qu'ils empêchent les voyageurs de pénétrer dans leur pays. Pour eux, un explorateur sera toujours un ennemi; ils le prendront pour un Anglais ou un Russe qui veut étudier le terrain et préparer la voie aux gens de guerre.

Durant la première journée de notre séjour, les Turcomans et les Afghans passent sur l'autre rive.

Le deuxième jour, c'est le tour des Cosaques, des djiguites et de leurs chevaux. L'embarquement des bêtes donne beaucoup de peine: si quelques chevaux sautent dans la barque sur un signe de leurs maîtres, d'autres, plus jeunes et non initiés à cette manœuvre, font des essais infructueux, puis ne veulent plus quitter la terre ferme. Leurs maîtres les excitent à bien faire de la voix, du geste, à coups de fouet sur la croupe; deux hommes tirent la bride, d'autres poussent derrière. Un cheval reste sourd aux exhortations, insensible aux coups; il ne bouge pas; on lui attache une solide corde à une des jambes de devant, on tire, voilà une jambe par-dessus bord, l'autre suivra, grâce aux efforts de Cosaques herculéens qui le poussent ou mieux le jettent dans la barque. On entend des cris, des coups de fouet, des malédictions à l'adresse du cheval, des rires provoqués par l'impuissance d'un cavalier; un djiguite tire son cheval par la queue, un autre, robuste et hardi compère, enlève littéralement sa monture. La patience des hommes vient à bout de l'entêtement des bêtes, et le chargement est complet sans brutalité de personne. Les chevaux alignés, il ne reste plus qu'à atteler les deuxanimaux étiques qui doivent traîner le bac: ils n'ont rien de la mine florissante des chevaux marins des tableaux allégoriques du grand siècle. Appréciant mieux que les chevaux des Cosaques l'agrément d'une traversée de l'Amou, l'un d'eux s'élance et tombe au milieu des passagers, ses congénères, qui se fâchent, qui le criblent de ruades. Cet accueil peu chaleureux rappelle l'intrus à la réalité; il se rend compte de sa situation et renonce à faire route en compagnie des siens. Il saute à terre et se laisse attacher sans résistance à l'avant du bateau. Deux Turcomans demi-nus entrent dans l'eau, mettent à flot le bac qui dérive vers l'Afghanistan.

C'est plaisir de voir sur la berge un groupe de Cosaques immobiles autour du drapeau de leur sotnia, en attendant le moment de s'embarquer. Ils sont beaux avec leur carrure solide, leurs vêtements sombres et poudreux, leur visage bronzé, debout à la tête de leurs chevaux, dans des poses à tenter un peintre, empreintes de l'insouciance qui caractérise ces coureurs d'aventures. Le Cosaque, homme de steppe par excellence, bon tireur, robuste, cavalier infatigable, semble créé pour la guerre d'Asie. Nul ne sait mieux que lui soigner un cheval et le ménager; suivant les besoins, il est tour à tour sellier, bottier, tailleur, cuisinier; conservant sa gaieté malgré la fatigue, marcheur au besoin, il peut fournir les étapes les plus invraisemblables dans la montagne comme dans la plaine. Le Cosaque a conquis la Sibérie, il peut conquérir le reste de l'Asie.

Tandis que je faisais ces réflexions, les derniers «Ouralsi[26]» avaient traversé l'Amou; leur fanion était déjà planté sur la rive afghane.

[26]Cosaque de l'Oural.

[26]Cosaque de l'Oural.

Il ne reste plus sur le territoire de Bokhara que les officiers, l'interprète et nous-mêmes.

Nous buvions le thé tous de compagnie quand on nous annonce l'arrivée de deux chefs afghans qui viennent nous inviter à passer sur l'autre vive.

Ils entrent sous notre tente en saluant gravement, les deux mains sur le cœur. Ils sont vêtus d'un manteau de couleur sombre descendant plus bas que le genou, d'un ample pantalon blanc serré aux chevilles, les pieds nus dans les babouches. Celui qui prend le premier la parole a une tête remarquablement belle, des traits fins et réguliers, l'œil noir, petillant d'intelligence, une certaine grandeur dans tout l'être, qui indique l'homme de race accoutumé au commandement. Il s'assied les jambes croisées, et après s'être informé de la santé du Tzar, de Yarim Pacha et des voyageurs, il proteste de l'amitié que le peuple afghan et son émir manifestent à l'égard des Russes, qui les ont toujours bien traités, qui ont reçu Abdourrhaman comme un ami. Et puisque les Russes ont bien voulu faire la conduite aux deux fils de leur prince, qu'ils daignent passer l'Amou et les suivre jusqu'à Mazari-Chérif, et qu'aussi longtemps qu'il leur plaira de séjourner sur la terre afghane, ils se considèrent comme les maîtres du pays et voient dans l'Afghanistan une seconde patrie, etc.

Le mirza représentant l'émir de Bokhara fait servir le dasterkane, les Afghans le goûtent à peine et ne remercient même pas, comme s'ils voulaient marquer de leur mépris aux Bokhares. Le visage du mirza se rembrunit. Les chefs se lèvent ensuite, écartent la portière de la tente et nous invitent à sortir les premiers, puis ils prennent la tête de notre groupe, nous conduisent au bac qui attend les passagers, s'installent sur les traverses qui supportent d'habitudeles marchandises qu'on surélève afin qu'elles ne soient point mouillées, les Afghans d'un côté, nous en face, et l'on part.

La conversation continue. L'orateur de tout à l'heure, faisant allusion aux récentes défaites infligées aux Anglais, nous donne en souriant l'explication suivante de leurs longues luttes avec les maîtres des Indes:

«L'Afghanistan est un pays de montagnes. Il nourrit à peine ses habitants, qui vivent en pauvres gens malgré leurs efforts pour s'enrichir. Parfois ils ont le désir d'en finir avec leurs misères; mais ils ne peuvent que s'adresser à Allah et le prier de s'apitoyer sur leur triste sort. Le ciel les entend quelquefois. Vers 1843, nos pères, lassés d'une existence de privations, adressèrent de vives prières à Allah, le suppliant de leur envoyer des richesses, et il envoya les Anglais, qui arrivèrent avec de belles armes et force bagages. Nos pères comprirent que leurs prières étaient exaucées, ils tuèrent les Anglais ou les chassèrent, après les avoir dépouillés de ce qu'ils apportaient. Longtemps le butin conquis permit aux Afghans de vivre fort agréablement. Mais avec le temps il n'en resta plus rien. Et ces dernières années nous étions mal à l'aise comme par devant. Nous imitâmes nos pères. Nous suppliâmes Allah d'abaisser ses yeux vers nous, et il nous a exaucés, nous a envoyé des Anglais. Vous savez ce que nous en avons fait.

—Est-ce qu'il vous les enverra encore?

—Allah seul le sait!... Peut-être.»

Ce chef est un des plus chauds partisans d'Abdourrhaman, et il a contribué grandement au triomphe de son ami par un coup d'audace. Dès qu'Abdourrhaman eut passé l'Amou, un corps de deux mille hommes commandés par un des dévoués de Yacoub-Khan marcha contre l'envahisseur,mais notre interlocuteur, à la tête de cinq cents hommes seulement, surprit ces deux mille hommes et les tailla en pièces. Ce succès obtenu dès le début attira à Abdourrhaman beaucoup d'adhérents encore indécis.

—Comment osâtes-vous avec cinq cents hommes en attaquer deux mille? Pourquoi n'avoir pas attendu le renfort qu'on vous envoyait?

—Parce que mes ennemis appartenaient à des peuplades différentes et faisaient un ramassis de Sartes, de Turcomans, d'Ousbegs, qui n'avaient qu'un médiocre intérêt à vaincre; d'autre part, ils étaient dans une mauvaise position, puisque je les ai surpris. Les miens, au contraire, étaient tous de vrais Afghans, sur le courage desquels je pouvais compter. Si j'avais eu d'autres soldats, je n'aurais point tenté l'aventure.

Cependant nous touchons la rive afghane. Chacun saute à terre. Les begs nous conduisent à une grande tente aux couleurs voyantes, dressée au bord de l'eau.

Les jeunes princes sont dans un palanquin porté par des hommes. Dès que nous sommes arrivés dans la tente, où des siéges nous attendent, on pose le palanquin à terre, les enfants descendent. Ils sont richement vêtus d'un costume mi-européen, mi-oriental. Ils viennent s'asseoir parmi nous aux places d'honneur; nous les saluons, ils nous donnent la main. C'est un feu de file desalamou aleikometvaleikom assalam.

La conversation s'engage, roule sur la vie passée de l'émir, sur le temps qu'il était l'hôte des Russes; on sert le dasterkane, les tasses de thé circulent. Le mirza se tient derrière les enfants; il est aux petits soins pour ceux qu'il a élevés, ainsi qu'un vieil Afghan au chef branlant, dont le geste favori est de caresser les cheveux du plus jeunedes garçons. Les enfants ont le sabre au côté, le revolver à la ceinture. Le petit a de six à sept ans; il aime beaucoup l'interprète Zaman-Beg, qui lui conte des histoires et joue avec lui. Zaman-Beg lui a donné à entendre qu'il ne fallait jamais prononcer en le scandant le mot persan:cham-chir(sabre), car il adviendrait alors que le sabre sortant du fourreau s'en irait couper la tête de la personne à laquelle on parle, aussitôt la dernière syllabe «chir» prononcée avec un temps d'arrêt après la première «cham». L'enfant rit de bon cœur quand Zaman-Beg joue l'effroi parce qu'il dit «cham», mais il le rassure: «Ne crains rien, Zaman-Beg, tu es mon ami. Hier, je n'ai pas voulu tirer le revolver dans la direction de Kilif, j'avais peur de te tuer.»

Puis les princes et les begs se lèvent. Nous leur faisons nos adieux. Nous souhaitons bon voyage au Kodja-Saïb, donnons une dernière poignée de main, et le beg aux yeux noirs et les officiers russes, nos compagnons de voyage, nous reconduisent au bac. Le musicien badakchanais est là aussi, il est reconnaissant de ce que nous avons fait pour lui, il appelle sur nos têtes les bénédictions du ciel et verse des larmes en nous voyant partir. Nous nous installons, le signal du départ est donné. Dans la barque et sur la rive on porte la main aux barbes, et les chevaux nagent, nous ramenant vers la rive bokhare.

Nous aurions bien voulu poursuivre notre route en compagnie des Afghans et visiter la vieille Bactres, dont les ruines ne sont qu'à deux journées de marche. Mais le pays n'est pas encore pacifié, la défiance de l'étranger est extrême, et les Afghans ne nous laisseraient point circuler librement. Ce voyage doit être remis à plus tard. Nous n'avons pas eu la consolation d'entrevoir la terre promise,nous n'avons point gravi les rochers du Kilifli qui nous cachaient l'horizon: du haut nous eussions pu jeter un regard dans la direction du sud-est, vers ce coin de l'Asie qui vit, dit-on, éclore la civilisation première et où nos pères auraient vécu le commencement de leur histoire.

Il ne reste plus à Kilif que les arbakèches bivouaqués sous leurs voitures.

A peine rentrés sous notre tente, nous avons la visite du mirza bokhare, qui nous entretient longtemps. Il a des connaissances géographiques étendues. Il sait qu'il existe un pays des Faranguis, qui est le nôtre. «Votre pays, dit-il, est très-peuplé et très-riche, et il y fait bon vivre. Ses habitants sont beaux et très-blancs; ils sont intelligents, car ils inventent beaucoup de machines. Un autre pays également très-riche et beaucoup plus peuplé, c'est la Chine. On ne peut pas compter ses habitants ni ses soldats. L'empereur de Chine est le plus puissant du monde.

—Les Faranguis ont pourtant battu les Chinois.

—Il est vrai; mais, lorsqu'ils furent défaits, les Chinois étaient mal armés; maintenant ils ont des fusils et des canons comme les Faranguis et sont invincibles.

—Le Bokhara est un beau pays, très-grand, nous dit le mirza en secouant la tête. Le Bokhara fut grand, mais les Russes ont bien amoindri son territoire.

—L'étendue d'un pays ne fait pas sa force ni sa richesse, c'est plutôt l'intelligence et le travail de ses habitants qui lui donnent de la valeur. Or, les Bokhares sont travailleurs, leurs terres sont fertiles, et ils les cultivent bien.

—Sans doute, mais l'eau nous manque depuis que les Russes se sont emparés de Samarcande, et, dans la vallée de Zérafchane, nous ne pouvons cultiver ni autant de tabac ni autant de riz qu'auparavant.

Les temps sont bien changés!

—Notre intention est de visiter la ville où réside l'émir.

—Vous ferez bien d'aller voir Bokhara, elle est plus belle que Samarcande, elle compte de nombreuses mosquées, et ses médressés sont visitées par une foule d'élèves, car notre émir encourage la science.»

Le mirza nous parla encore d'un étang situé près de Denaou, au bord duquel on trouve des tigres. L'émir leur fait donner la chasse quand ils dévorent trop de bétail: on leur tend des piéges qui consistent en fosses dissimulées sous des branchages.

Le Bokhare ne nous quitte qu'à une heure avancée de la nuit. Il nous fait ses adieux, car il doit monter à cheval dès l'aube et retourner à Bokhara, où il pense pouvoir se reposer quelque temps. Il est très-fatigué; depuis un mois il a fait plusieurs fois le voyage de Bokhara à Samarcande et à Karchi.

Dans la nuit, nous sommes réveillés par le tintement des sonnettes qu'on a coutume de suspendre au cou des chameaux. C'est une caravane qui arrive de Karchi avec une cargaison de marmites de fonte. Dans la matinée, les bacs la transporteront sur l'autre rive: elle s'en va à Mazari-Chérif.

Les chameliers sont du village d'Arab-Khana, situé à environ un tach[27]de Karchi. On les appelle Arabes, comme ceux que nous avons vus près du puits de Beglamich; ils passent pour très-riches et possèdent de nombreux chameaux qu'ils louent aux commerçants, et s'occupent presque exclusivement du transport des marchandises.


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