The Project Gutenberg eBook ofEn chine: Merveilleuses histoiresThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: En chine: Merveilleuses histoiresAuthor: Judith GautierRelease date: May 16, 2006 [eBook #18407]Most recently updated: January 26, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and theOnline Distributed Proofreaders Europe athttp://dp.rastko.net. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationalede France (BnF/Gallica)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE: MERVEILLEUSES HISTOIRES ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: En chine: Merveilleuses histoiresAuthor: Judith GautierRelease date: May 16, 2006 [eBook #18407]Most recently updated: January 26, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and theOnline Distributed Proofreaders Europe athttp://dp.rastko.net. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationalede France (BnF/Gallica)
Title: En chine: Merveilleuses histoires
Author: Judith Gautier
Author: Judith Gautier
Release date: May 16, 2006 [eBook #18407]Most recently updated: January 26, 2021
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and theOnline Distributed Proofreaders Europe athttp://dp.rastko.net. This file was produced from imagesgenerously made available by the Bibliothèque nationalede France (BnF/Gallica)
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LES ARTS GRAPHIQUESÉDITEURS3 RUE DIDEROT, VINCENNES
LES BEAUX VOYAGES
(Merveilleuses histoires)
«FAIREun beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans notre cœur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore!
Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure... ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à l'infini—c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours nouveaux—courir allègrement au-devant de toutes les joies.
La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils savent.
... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli, —de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer, de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le poète, rentre dans leur cœur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement, le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.
Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer; voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque ou de féerique—en tous cas, de non-encore-vu.
L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.
Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.
L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni l'innocence et l'amour même.
La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis avec Pierre Loti.
Nous autres, écoliers du XIX^e siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches—et sans images. Quant à la vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur—dans des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.
On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux, exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie de vivre.
Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.
Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte, aux Indes, à la Chine et au Japon.
On n'attend pas ici une critique de textes, dus
à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du volume sur l'Espagne;à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur auFigaro, auteur du volume sur le Maroc;à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur l'Égypte;à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur des volumes sur la Chine et le Japon.
à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du volume sur l'Espagne;
à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur auFigaro, auteur du volume sur le Maroc;
à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur l'Égypte;
à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;
et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur des volumes sur la Chine et le Japon.
On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms des plus connus.
Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable des coloris.
J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de pays» ressemblants et vivants.
Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants, fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le pays où ils croiront avoir réellement voyagé.
En chaque série se résument les caractères généraux, très différents—des grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.
J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce «couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois; j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.
Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le «Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans le crépuscule—sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines ... Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves, d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.
Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.
Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs babouches à côté d'eux—le maître «assis en tailleur» dans sa grande chaise ajourée!
Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!
Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or? que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal est, comme le prince, un ruisselement de dorure? L'image coloriée peut seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.
Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame Judith Gautier.
Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500 ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des obus.»
Madame Judith Gautier nous parlera des mœurs, des usages, de la poésie de ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables, lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les citoyens pauvres et honnêtes.
Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des plus explicatives. D'un coup d'œil, on apprend, sur cette pêche, et d'inoubliable manière—ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à l'ingurgitation de la proie.
«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont peuvent être disposées ces loges?—Et ce moulin à eau mû par des hommes, l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez et comprenez d'un seul coup d'œil.
La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation expressive.
Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle—et semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.
N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie. Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle, l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du ciel de France.»
Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie, il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout l'univers connaît bien—et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins malheureux.»
Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.
JEAN AICARD.Saint-Raphaël,Août1911.
Note: L'ouvrage paru en 1911 était illustré de 12 planches en couleurs et d'une carte. Les planches en couleurs ne sont pas reproduites dans la présente édition en raison de leur mauvaise qualité. Seule la carte de la Chine montrée ci-dessous a été conservée.
La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la civilisation. Elle nous offre cet exemple—unique dans l'histoire de la terre—d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.
À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la civilisation grecque.
L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.
Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point, rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique—car l'impartialité de ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés, attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.
On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque tout.
Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en surprise.
Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.
C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose? Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille. Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles, du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie, il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante, sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.
On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles, ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.
Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme, a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...
La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit siècles les précieux secrets de sa fabrication.
Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les aveugles broient les couleurs.
Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui, autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un gong.»
L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.
Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la trouvaille et à en tirer parti.
Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont deux, ils se font équilibre.
À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés, peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide. Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux courroies qui sont assujetties à la brouette.
Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les caractères tracés par leur pinceau.
Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui, depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes, retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée. Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues, le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les premiers balbutiements de l'humanité.
Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas, le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.
Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.
Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.
L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires:
qui devinrent:
Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini, se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille caractères.
Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam, la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage de ces caractères.
Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.
En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par cœur les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se, docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin, c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves: Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.) Composition sur un sujet pris dans l'œuvre de Ming-Tsin (Minicius). Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé «La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu, œuvre d'un petit-fils de Confucius.
Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin, histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique, et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une pièce de vers d'un poète célèbre.
Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...
Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur, l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la plus parfaite.
Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le point manquait.
Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un parfait lettré.
Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop exclusivement littéraire.
Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien d'autres.
Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une rapidité extraordinaire.
La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir les pensées et les actions des hommes.
La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il, sous ses doigts, un son céleste.
Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang, Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous servons aujourd'hui.
Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.
Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la noblesse étaient admis à y faire leurs études.
La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé, qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée—il s'appelait Kouai—mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord entre eux les hommes politiques.
Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.
L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius, elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts. Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King, et dit à Confucius:
«Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»
Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le musicien eût fini de jouer.
«En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde impression éprouvée par son disciple.
Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.
«Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps que vous vous exerciez sur une autre mode.»
«Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes efforts, je n'ai pas encore réussi.»
«Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette question.»
Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.
«Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il: «le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage rayonnant.
«J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il. «Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'œuvre dans laquelle il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain, c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se prosterna devant Confucius.
«C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il; «votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»
Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète précision?
Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui constituent aujourd'hui la musique chinoise.
Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre: «Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le cœur dans l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému; «pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»
Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des compositions primitives.
En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement fixe, très complet, et d'une haute portée morale.
Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du pavillon des Livres, et lui dit:
«Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»
Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:
«Je ne m'y adonne pas, mon père.»
«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue, vous ne saurez pas bien parler.»
Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains, leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»
Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King, ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses sentiments.»
La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes anonymes sont l'œuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.
La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux de ces modes.
Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes d'autrefois.
Voici l'énoncé d'une de ces strophes:
Kin-tchi Yin-YinTou-Tchi Song-SongTcho-Tchi Pong-PongSio-Liu Ping-Ping
Kin-tchi Yin-YinTou-Tchi Song-SongTcho-Tchi Pong-PongSio-Liu Ping-Ping
Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:
«On apporte les matériaux: Yin-Yin.Les charpentiers taillent: Song-Song.Les menuisiers clouent: Pong-Pong.On construit la palissade: Ping-Ping.»
«On apporte les matériaux: Yin-Yin.Les charpentiers taillent: Song-Song.Les menuisiers clouent: Pong-Pong.On construit la palissade: Ping-Ping.»
Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses fruits.»
C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618 à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers, Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie; ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont les courtisans s'offensaient.
Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»
Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles. Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers la poésie.
L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat, brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé, le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses meilleurs: