A M. MORF

Professeur de philologie romane à Berlin

Nous ne sommes pas tout à fait, monsieur le professeur, des inconnus l’un pour l’autre. Il y a quelques mois à peine, vous étiez assis un soir — ne vous en souvient-il pas ? — à mon foyer parisien. Un peu plus tard, nous nous sommes retrouvés côte à côte autour de la même table. Vous ne serez donc pas trop surpris, je l’espère, si je prends la liberté de vous écrire pour vous exprimer l’étonnement que je viens d’éprouver à lire votre nom au bas d’un factum médiocrement rédigé, parfaitement dépourvu de toute documentation sérieuse, complètement dédaigneux des textes, qu’un certain nombre de « représentants de la science et de l’art allemands » ont cru devoir rédiger pour protester contre les accusations dont la conduite des armées allemandes a été l’objet au cours de cette guerre.

Mais ne vous méprenez pas sur la cause de cet étonnement. Il ne vient pas, monsieur le professeur et Excellence, de ce qu’un philologue tel que vous, un philologue qui sait ce que c’est qu’une preuve, je veux continuer à le croire, ait consenti à signer un papier où la discussion raisonnée est remplacée par l’affirmation sans base ; où les terribles imputations contre l’Allemagne que contiennent les documents diplomatiques publiés par l’Angleterre, la France, la Belgique et la Russie, imputations que confirment, au lieu de les détruire, les dépêches publiées par l’Allemagne elle-même, sont tout simplement ignorées ; où l’on se garde bien d’expliquer comment il se fait, si l’Allemagne a subi la guerre au lieu de la déclarer, qu’on ait saisi sur un navire de la flotte auxiliaire allemande une lettre officielle, datée du 14 juin, qui lui faisait connaître en quel lieu il devrait aller s’armer et se ravitailler dès que la guerre éclaterait ; où l’on se contente de prétendrequ’il n’est pas vraique les armées allemandes aient détruit Louvain, passant sous silence — oui, vous philologue, vous avez pu passer cela sous silence ! — la destruction totale d’une bibliothèque qui contenait quelques-uns des plus précieux manuscrits, des livres les plus rares qui fussent en Europe ; ou enfin vous, romaniste, n’avez pas l’air de savoir que vos compatriotes ont brûlé pour rien, pour le plaisir, la cathédrale de Reims ! Non, monsieur le professeur, non, Excellence, ce n’est pas cela qui m’étonne en comparaison du reste.

Et ce n’est pas non plus les étranges propos que j’entendis de votre bouche, cette nuit où nous bûmes ensemble le même vin de la même bouteille. Peut-être vous les rappelez-vous ; sinon, je vais vous rafraîchir la mémoire. Je vois encore la petite barbe pleine et drue qui couvrait, jusqu’à vos yeux cerclés de lunettes d’or, votre visage intelligemment camus ; et vous me disiez : « Oui, j’ai fait plus que qui que ce soit au monde pour faire connaître la France aux Allemands. C’est par milliers que j’y ai envoyé mes jeunes gens. Et non pas en groupes, dans de grandes villes où ils continuent de vivre ensemble, mais isolément, dans de toutes petites villes, en pleine campagne, pour qu’ils fussent mêlés à votre vie intime… Tenez, il en est un, à X…, dans la vallée de l’Oise : depuis qu’il est parti, le percepteur, qui l’avait pris en amitié, n’a pas cessé de lui écrire. Il le tient au courant de tout. » Si je ne fais pas connaître le nom de cette petite ville, c’est pour ne pas crever le cœur du naïf fonctionnaire qui montra tant de confiance à votre fidèle disciple : cette ville fut, aux premiers jours de la guerre, méthodiquement et savamment pillée par des bandits qui semblaient la si bien connaître ! Et pourtant je ne veux pas vous accuser d’avoir contribué à ourdir sur la France cette immense trame d’espionnage dont nos armées, quoique aujourd’hui réagissantes, commencent à peine à nous débarrasser. Les chefs à qui vous avez obéi et obéissez encore ne vous disaient peut-être pas tout, vous n’avez peut-être été entre leurs mains qu’un instrument aveugle… Voilà ce que je veux croire encore à cette heure, parce que mes maîtres, à moi, m’ont enseigné ce que c’est qu’une preuve, et à ne rien dire qui ne soit sûr, quelles que soient ma passion, ma douleur, ma légitime indignation. Mais je sais d’autre part et j’ai le droit de vous dire qu’ayant vécu matériellement et moralement de la France, de la culture française, de la littérature française, vous n’aviez pas le droit de venir affirmer, à la face du monde civilisé, qui d’ailleurs reste incrédule et plein d’horreur, que vous ne regrettez rien de ce que de sales Barbares ivres ont fait, et que ce qui est vrai n’est pas vrai.

Toutefois, je vous le répète, ce n’est pas cela qui m’étonne, ce qui me paraît incompréhensible et même criminel de votre part… Quoi, alors, quoi ?… Vous tenez absolument à le savoir, monsieur Morf ? Eh bien, je vais vous le dire.

Avant d’être naturalisé Allemand, avant de devenir, à la solde du César allemand, professeur de philologie romane à l’université de Berlin, vous étiez Suisse, Excellence, Suisse de la Suisse allemande, Suisse du canton de Zurich, si je ne me trompe, mais Suisse enfin. Ne croyez pas que je vous reproche d’avoir abandonné votre patrie politique pour adopter votre plus grande patrie de race ou de langue. Si en Belgique un Frantz Cumont, en Suisse un Claparède — ou tant d’autres que je pourrais nommer — nous faisaient un pareil honneur, j’estime que nul, ni chez eux ni chez nous, ne les en pourrait blâmer. Mais dans ce cas, on a deux patries : la petite, où l’on est né, et la grande, qui vous accueille. Et nulle passion, nulle affection, nulle reconnaissance, nul intérêt ne vous permettent d’oublier la petite au bénéfice de la grande. Commencez-vous maintenant à comprendre ? Mais s’il vous plaisait pourtant de garder le silence, j’aurai la cruauté d’insister.

Moralement, vous restiez Suisse, quand ce ne serait que pour que vos compatriotes de Suisse soient fiers de la situation que vous avez obtenue en Allemagne. Vous était-il permis de prêter votre nom à une manifestation qui vous engage non seulement comme Allemand, mais comme Suisse ? Et alors, de traiter si légèrement un fait sur lequel reposent la liberté, la sécurité de la Suisse, comme on eût cru que dussent reposer la liberté, la sécurité de la Belgique ? Et vous avez pris parti, vous avez signé ceci : «Il n’est pas vraique nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l’Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. » Monsieur le professeur Morf, vous savez que c’est là un mensonge ! Mais admettons que vous ne le sachiez pas. Où est cette preuve irrécusable, où est le texte, vous philologue dont le métier est de ne rien avancer sans texte, qui vous prouvent les intentions de la France et de la Belgique ? Où étaient les armées françaises quand les troupes allemandes ont violé la neutralité de la Belgique ? A la frontière belge, sans doute ? Non pas : la France avait fait confiance aux engagements solennels jurés par l’Allemagne ; elle attendait son adversaire derrière les Vosges, derrière le seul front que celui-ci eût le droit d’attaquer ; et c’est de quoi souffre aujourd’hui la malheureuse Belgique.

Il existe cependant un texte, monsieur Morf, un texte authentique auquel vous pouviez vous référer : ce sont les paroles de M. de Bethmann-Hollweg au Parlement allemand. Elles reconnaissent que les troupes allemandes ont passé par la Belgique parce qu’il eût été trop difficile pour elles de franchir la barrière de nos forteresses de l’Est : «On fait comme on peut : nécessité n’a pas de loi.» Si cette preuve irrécusable que vous invoquez avait existé, n’en aurait-il point parlé ? Monsieur Morf, si c’est de la sorte que vous enseignez la critique des textes du haut de la chaire de philologie romane à Berlin, à la fin de cette guerre, je vous le prédis, vous n’aurez plus un seul élève ! Mais ce n’est pas tout, et même cela n’est rien : ce n’est qu’affaire à votre conscience professionnelle. Vous y avez manqué, cela vous regarde, seul. Ce qui regardera tous vos anciens compatriotes, c’est le bon marché que vous avez fait de cette chose sacrée : la neutralité d’un petit État, une neutralité en tout pareille à celle de cette Suisse où vous êtes né. Et voilà pourquoi je serais fort étonné, c’est là que j’en voulais venir, si non seulement celui qui vous écrit, mais les Suisses eux-mêmes, ne considéraient que vous auriez bien dû rester tranquille !


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