LE MIRAGE GERMANIQUE

Je voudrais qu’on en finît une bonne fois avec le comte Achille de Gobineau, avec quelques braves gens d’ethnologues, avec toutes ces histoires sur la supériorité des races indo-germaniques, qui sont blondes, sur les races qui ne sont pas indo-germaniques, ni blondes. Pour les braves gens d’ethnologues déjà nommés, ce furent en général de ces primaires qui construisent toute une théorie sur une science qu’ils savent mal et qui même n’est pas faite, incapables d’ailleurs de s’apercevoir qu’elle n’est pas faite. Pour M. de Gobineau, il naquit avec un bonheur et un malheur. Son bonheur fut d’avoir l’esprit du dix-huitième siècle, nullement entaché de romantisme. Il sut donc voir l’Orient asiatique tel qu’il est : un mélange de crasse, de pourriture, de bassesse, de lâcheté, de vénalité et de pittoresque ; alors que les romantiques, ayant plus de sensibilité que de bon sens, n’en ont vu que le pittoresque : de quoi il faut lui être reconnaissant. Son malheur, le même que celui de Barbey d’Aurevilly, qui n’était qu’un bon roturier, fut de se dire et peut-être de se croire comte de Gobineau, et Normand, alors qu’il était Gobineau tout court, et natif du Bordelais, où de notables commerçants de son nom, sinon de sa lignée directe, tenaient encore avec honneur, de son vivant, une excellente pension bourgeoise. En tant que comte de Gobineau, et Normand se prétendant descendre des vieux Vikings, il demeura intimement persuadé, ainsi qu’avant lui le comte de Boulainvilliers et le comte de Montlosier, de la supériorité du sang bleu des Francs sur le sang rouge des Gallo-Romains. Mais sous cette forme la thèse avait vieilli : le sang est rouge pour tout le monde, il n’est pas bleu, à moins que le viscère nommé cœur ne garde ouvert son trou de Botal, ce qui n’arrive qu’aux fœtus et les empêche généralement de parvenir à terme. Gobineau renonça donc sagement à la couleur du sang et découvrit celle des cheveux. Cette fois il est incontestable qu’il y a des hommes bruns et des hommes blonds. Cela ne se saurait nier. Il en profita donc pour établir ce syllogisme : « Les hommes blonds sont nés pour commander aux hommes bruns. La preuve, c’est que les Germains, qui étaient blonds, ont conquis la Gaule romaine. Je descends de ces hommes blonds. Ma place, s’il vous plaît. »

De tout cela, il n’était pas plus sûr qu’il ne convient, mais il aimait étonner. Ce n’était de sa part que syllogisme de conversation. En conversation ceux qui vous écoutent n’ont pas le temps de réfléchir sur la majeure, et vous laissent aller. J’ai connu de la sorte un délicieux causeur qui s’était fait une spécialité d’éreinter la mémoire de Joséphine de Beauharnais. Au moment où il vous avait convaincu, il ajoutait : « Quant à la réputation de génie faite à son époux Napoléon, je n’en parlerai pas : il y a longtemps qu’elle a croulé sous mon mépris. » On se doutait alors qu’il s’était moqué de vous, et que le commencement de son discours n’avait pas plus de fondement que la fin. C’était de l’esprit de conversation. Mais les Allemands n’ont pas l’esprit de conversation : et ils ont pris le paradoxe de Gobineau pour argent comptant, d’autant plus que ça leur faisait plaisir. Les Français eussent eu quelque motif d’y regarder de plus près. Ils auraient vu alors ce qui crève les yeux.

Ce qui crève les yeux, c’est que toutes les fois que ces insupportables hommes blonds, d’origine indo-germanique, se sont introduits quelque part, il en est résulté mille ans de barbarie. Quinze siècles avant notre ère, il y avait sur les bords de la Méditerranée orientale une civilisation qui ne le cédait en rien à celle de l’Égypte. C’est elle qui a laissé ses monuments en Crète, à Mycènes, à Vaphio. Elle avait ses palais, ses temples, ses fêtes, son écriture, son art, dont les vestiges aujourd’hui mis à jour sont d’un éclat, d’une fraîcheur, d’un caractère déconcertants. Quinze cents ans avant Phidias, il y eut une Grèce digne de Phidias, ou qui du moins faisait prévoir Phidias. Et subitement plus rien. Des ruines au ras du sol et un trou de plus d’un millénaire dans l’Histoire. Les hommes blonds avaient passé. Alors ils se nommaient les Doriens. Durant des années, des années encore, des siècles enfin, des siècles de brutalité et de nullité, il fallut les absorber, les digérer, les noyer dans la masse de la vieille race. Et quand ce fut fait, il y eut un art, il y eut une beauté, il y eut des techniques, des sciences, des hommes libres et heureux. Pas avant.

Ce fut la civilisation hellénique, puis la civilisation gréco-romaine. Cela dura mille ans, et alors les hommes blonds, les pillards de la Germanie, revinrent à l’assaut. Et de nouveau ce fut la barbarie, la brutalité, la nullité, l’effort patient de ceux qui pouvaient organiser une société, une civilisation, contre ceux qui en étaient incapables, et le triomphe définitif, mille ans plus tard encore, quand on redécouvrit, dans les archives de l’humanité, les témoignages immortels de ce génie qui n’était pas le génie germanique, qui en était le contraire, et que les Germains étaient venus abolir. Cela s’est appelé la Renaissance.

Ce n’est pas tout encore, il y a d’autres exemples de cette capacité de détruire, de cette incapacité d’organiser. Ils sont moins connus, ils n’en sont pas moins certains. A l’époque même où l’on voit naître et fleurir cette belle et originale civilisation de Crête et de Mycènes, une autre civilisation, tout aussi originale, bien que moins riche, inachevée encore, s’étendait de la Gaule à ce qui est aujourd’hui l’Allemagne du sud. C’est elle qu’on a nommée la civilisation de la Tène. Elle était celte, purement celte, car les Celtes alors s’étendaient de l’Atlantique au Danube. Les Germains les repoussèrent, prirent leur place jusqu’au Rhin — et cette civilisation s’atrophia et disparut. Les Germains ne la remplacèrent par rien.

Si tant de précédents ne suffisent pas pour établir une loi, s’ils ne semblent pas assez forts pour montrer que partout et dès l’instant où la race germanique triomphe et s’établit en maîtresse, il y a l’arrêt, la mort apparente de toute culture, je ne sais pas ce qu’il faut pour convaincre. Les arguments de Gobineau, et de ceux qui le suivirent, ne sont que des raisonnements, des dissertations. Ils ne tiennent pas contre les faits, et les faits sont patents : trois fois au moins dans le cours de l’Histoire ou de la Protohistoire les bandes germaniques sont venues s’imposer par le fer aux populations de la Grèce, de la Gaule et du Danube ; trois fois la civilisation a reculé. Il a fallu, pour qu’elle reprît, que le Germain fût neutralisé d’abord, métissé ensuite. Leurs métis, en effet, ont des qualités : il est permis de croire que l’originalité, que la « couleur » particulière de la civilisation vénitienne sont dues à un croisement, en proportions heureuses, d’éléments septentrionaux et d’éléments latins, ces derniers beaucoup plus nombreux. Le Germain est un sauvageon ; il faut greffer le sauvageon. Livré à lui-même, celui-ci ne donne que des fruits amers et dégoûtants au palais.

… Pour ne pas ressembler aux bons ethnologues ou même à M. de Gobineau, de plus, afin de bien prouver qu’il est personnellement tout à fait désintéressé dans la question, l’auteur de ces lignes croit devoir avertir le public qu’il a l’humiliation d’être blond — ou que, du moins il le fut, à une époque antérieure de sa pénible existence.


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