Chapter 8

— À peu près, monsieur.

— Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.»

Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le voir.

«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis. On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce que je devais faire.»

Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux, de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de roues, ils entraient dans le village.

Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la gorge serrée, les lèvres sèches:

«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à vous, monsieur, de tout coeur.»

Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le conduire directement au château; et pour la première fois elle franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie, qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions, racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée trop chère pour sa maison de campagne.

«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran.

Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les arbustes que leur beauté rendait dignes d'être isolés en belle vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme naguère, rien n'avait été changé dans l'ordonnance des jardins, aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu'au temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue avec fierté.

De lui-même, Coco s'arrêta devant le large perron, où un vieux domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait.

«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre.

— Oui, monsieur.

— Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu'on lui donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi Félix, qu'il me conduise aux bureaux.»

Perrine se demandait si elle était éveillée.

«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es libre.»

Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté.

Et réellement, le hall monumental, d'où partait un escalier majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis traçait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum embaumait l'air renfermé.

Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit une porte:

«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant.

Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans une grande chambre très claire. tendue d'étoffe de couleur ivoire, semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement; les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or.

Que cela était frais et joli!

Elle n'était pas revenue de son émerveillement, et s'amusait encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le repoussait, quand la femme de chambre entra:

«Bastien m'a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.»

Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d'un bonnet de tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se reconnaître.

«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien… il me semble.

— Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son appartement.»

Ce qu'elle appelait «montrer l'appartement», c'était ouvrir les portes d'une armoire à glace et d'un placard, ainsi que les tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur un bouton posé dans la tenture:

«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-là pour l'éclairage.»

Instantanément la chambre, l'entrée et le cabinet de toilette s'éclairèrent d'une lumière éblouissante qui, instantanément aussi, s'éteignit; et il sembla à Perrine qu'elle était encore dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui montraient son chemin ou le noyaient d'ombre.

«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.»

Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c'était d'être seule, autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, ayant été jetée hors d'elle-même par tout ce qui lui était arrivé depuis le matin.

Que d'événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il pas de quoi rire de penser que c'était leur hostilité même qui faisait sa fortune?

Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des bureaux.

«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? ditTalouel.

— Mais non.

— Pourtant, vous vous faites ramener par Félix?

— C'est qu'en passant je l'ai déposée au château, afin qu'elle ait le temps de se préparer pour le dîner.

— Dîner! Je suppose….»

Il était tellement suffoqué qu'il ne trouva pas tout de suite ce qu'il devait supposer.

«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.

— Je suppose que vous la faites dîner avec vous.

— Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces qualités: intelligente elle l'est, j'en suis sûr; discrète et fidèle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.»

Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne pût se méprendre sur le sens de ces paroles.

«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposée à certains dangers, — non pour elle, car j'ai la certitude qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui m'obligerait à me séparer de ces autres…»

Il appuya sur ce mot:

«… Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas qu'elle égayera de son babil, et elle habitera le château.»

Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il n'était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron, il dit:

«Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que très justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle.

— Je le suppose aussi.»

Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre, rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses maisons et l'église, les prairies, les entailles dont l'eau argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui s'abaissait, et vis-à-vis, de l'autre côté, le bouquet de bois où elle s'était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui murmurait: «Je te vois heureuse».

Elle avait pressenti l'avenir la chère maman, et les grandes marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l'être; et si elle n'avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins devait-elle reconnaître qu'elle était en passe de réussir plus qu'un peu; qu'elle fût patiente, qu'elle sût attendre, et le reste viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère, ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite.

Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups stridents qui la ramenèrent de l'avenir dans la réalité présente. Alors du haut de l'observatoire d'où elle dominait les rues du village et les routes blanches à travers les prairies vertes et les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l'infini, et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes s'évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la voiture de M. Vulfran monta l'allée circulaire au pas tranquille du vieux Coco.

Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une véritable débauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, — d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, - - et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée sonna huit heures qu'elle descendit.

Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais elle n'eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidées, au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du lustre.

Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:

«Assieds-toi.»

Aussitôt le service commença, et le domestique qui l'avait amenée posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu'au bord.

Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu'elle se fût trouvée à son aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux valets de chambre qu'elle sentait ramassés sur elle, pour voir sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se sentait intimidée, et cet examen n'était pas sans la gêner un peu dans ses mouvements.

Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.

«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, toi, qui vois clair, d'en faire autant.

— J'ai été si longtemps privée de soupe, que j'en mangerais bien deux fois aussi.»

Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu'on leur servit, ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan.

Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette simplicité, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs du surtout.

«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit ces fruits», dit M. Vulfran.

Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, mais M. Vulfran voulut qu'elle prît aussi des abricots, des pêches et du raisin,

«À ton âge, j'aurais mangé tous les fruits qui sont sur la table… si on me les avait offerts.»

Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur l'assiette «de cette petite bête», comme il l'eût fait pour un singe savant, un abricot et une pêche qu'il choisit avec la compétence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il occupait derrière la chaise de M. Vulfran.

Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre fin; plus l'épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait tranquille sans doute.

«Maintenant tu es libre jusqu'à demain matin, dit M. Vulfran en se levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta chambre.»

Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu'il lui expliquait qu'elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:

«Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas que je vous fasse la lecture?»

Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands mouvements de tête: elle avait deviné, c'était bien cela qu'elle devait dire.

«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, répondit M. Vulfran.

— Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.

— Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.»

C'était une vaste pièce sombre, qu'un vestibule séparait de la salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne pouvait s'égarer et qu'il avait dans la tête comme dans les jambes le juste sentiment des distances.

Perrine s'était plus d'une fois demandé à quoi M. Vulfran passait son temps lorsqu'il était seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; mais cette pièce, lorsqu'il eut pressé un bouton d'éclairage, ne répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c'était tout; devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les nuages.

«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il.

Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes multicolores.

«Un journal, si vous voulez.

— Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.»

Elle n'avait rien à répondre, n'ayant dit cela que pour proposer quelque chose.

«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.»

Puis, comme s'il se parlait à lui-même, sans qu'elle fût là pour l'entendre:

«Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.»

Mais après un moment de silence, revenant à elle:

«Allons dans la bibliothèque», dit-il.

Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte à ouvrir et, pour l'éclairer, qu'un bouton à pousser; mais comme une seule lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta dans l'ombre.

«Connais-tuleTour du Monde? demanda-t-il.

— Non, monsieur.

— Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des indications qui nous guideront.»

Il la conduisit à l'armoire qui contenait cette table, et lui dit de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin cependant elle mit la main dessus.

«Que dois-je chercher? dit-elle.

— À l'I, le mot Inde.» *

Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l'idée de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le désir, car ce qu'il voulait certainement, c'était vivre celle de son fils, en lisant la description des pays où il le faisait rechercher.

«Que vois-tu? dis.»

—L'Inde des Rajahs, voyage dans les royaumes de l'Inde centrale et dans la présidence du Bengale, 1871, 209 à 288.

— Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page 209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce volume et rentrons dans mon cabinet.»

Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au- dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient habitués à la demi obscurité, venaient d'apercevoir.

«Qu'as-tu?» demanda-t-il.

Franchement elle répondit, mais d'une voix émue:

«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée.

— C'est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le voir, je vais l'éclairer.»

Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de lumière.

Perrine, qui s'était relevée pour se rapprocher de quelques pas, poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.

«Qu'as-tu donc?» dit-il.

Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur le jeune homme blond, vêtu d'un costume de chasse en velours vert, coiffé d'une casquette haute à large visière, appuyé d'une main sur un fusil et de l'autre flattant la tête d'un épagneul noir, qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes coulait sur son visage, sans qu'elle eût l'idée de les retenir, emportée, abîmée dans sa contemplation.

Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, trahirent son émoi.

«Pourquoi pleures-tu?»

Il fallait qu'elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle sentit toute leur incohérence:

«C'est ce portrait… votre fils… vous son père…»

Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un accent que la compassion attendrissait:

«Et tu as pensé au tien?

— Oui, monsieur…, oui, monsieur.

— Pauvre petite!»

Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table comme si elle ne devait pas en démarrer!

Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se «payer leur tête».

Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.

Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur naissance, — neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!

Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe auquel ils obéirent, — ce qui était déjà un triomphe, — ils les emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.

«Vous avez été étonnés de voir cette… petite installée dans le bureau du patron», dit-il.

Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus reconnaître leur étonnement que le nier.

«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous tinssiez mieux.»

Ainsi il leur donnait une double leçon: — la première, en constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant, lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils l'écouteraient; et il en usait.

Il continua:

«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.

— Mais quelle est cette petite?

— Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je crois bien.

— Alors?

— Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui il pourrait avoir pleine confiance.

— Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.

— C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché; M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux, bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce qu'ils n'ont qu'un même but.»

Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but.

«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il.

Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua:

«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains dangers, — non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot. Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?»

Comme ils ne répondaient pas, il insista:

«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers? Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance, à la tête de cette maison.»

Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris, pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air d'un vigoureux coup de patte:

«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre, demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il brûlait sur une bonne piste.

— Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas la dignité de retenir sa curiosité.

«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les dépêches qu'il reçoit des Indes.»

Puis avec une bonhomie affectée:

«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci, pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous pouvez compter sur moi… sans paraître en rien bien entendu.»

Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.

«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et cette petite le sait, elle.»

Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier; vivement Talouel alla au-devant de lui:

«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il.

— Faut-il s'en faire mourir?»

Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran avec un empressement bruyant.

«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.

— Parfaitement.»

Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il s'écria:

«Elle est en anglais.

— Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.

Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche:

«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans;Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.»

— Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et comment suivre une piste après cinq années écoulées?»

Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles; ce fut ce qu'il expliqua lui-même:

«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et une en anglais pour le père Mackerness.»

Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de Bendit.

«Tu n'es pas sûre de ton orthographe?

— Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous.

— Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes?

— Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela tout de suite, franchement.

— Tu n'as jamais été à l'école?

— Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris, au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup travaillé.

— Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons à faire.»

Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de l'orthographe.

«As-tu écrit à tes parents?

— Non, monsieur.

— Pourquoi?

— Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si heureuse.

— Alors tu désires ne pas me quitter?

— Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur…, et aussi d'autres sentiments respectueux que je n'ose exprimer.

— Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles, et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?

— Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que je n'ai pas peur de travailler.

— S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large d'épaules, — plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - - et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse pour toi!»

La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.

Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:

«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces yeux-là.»

Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait.

«Quelle catastrophe c'eût été, — Mlle Belhomme employait volontiers des mots grands et forts comme elle, — quelle catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture!

— Intelligente, n'est-ce pas!

— Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer ainsi.

— L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine.

— Pas brillante, mais elle se formera.

— L'orthographe?

— Faible.

— Alors?

— J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail; il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur, si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera que je n'exagère pas.»

Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.

Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit, qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence, réfléchissant:

«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre toutes?

— Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour arriver jusqu'ici.

— Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette jeune fille.

— Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons, car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le développer.»

Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par flatterie, que de la taire par timidité ou embarras:

«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si elle passait insensible ou indifférente, — ce qui m'étonnerait bien, — à côté de ce qui doit la frapper.»

Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les adroites questions de Perrine.

Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même avec le souci que ceux-là ne les comprennent point!

Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même, et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable, mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines conditions particulières qui assureraient le succès de l'opération.

Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie.

C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées, et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et d'autre part il fallait que tous les autres accidents disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail? Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les oculistes.

Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni directement ni indirectement sur un pareil sujet.

Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son bienfaiteur.

Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère d'une enfant?

Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.

Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut- être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle, l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage périlleux tout plein de dangers.

Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois s'était posée à son esprit.

«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain avec la dame dont la visite vous est annoncée.

— Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?

— Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de tous.

— Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il m'effraie.

— Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays.

— Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.

— Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine, est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement, et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles. Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez intelligente, plus vous le serez.»

Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux.

Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car précisément parce que Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse, moralement elle était d'une réserve excessive, ne se mettant, jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes qu'elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes.

En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de cent millions.

L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en attendant que son mari, grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât l'existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle avait ratée.

L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, — voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la richesse que pour l'enlever à sa belle-soeur qu'elle détestait.

Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports, elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas, en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent riche est forcé d'accorder.

Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde, ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé.

À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à- dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères.

Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X, l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.

«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore, puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une lettre d'affaires avec une orthographe décente?

— Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journée du dimanche passée à Paris.»

Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, ni pour le présent ni pour l'avenir.

De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement et à aucun point de vue des fils.

Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu'elle fût.

«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il toujours répondu.

Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il habitait lui-même avant de faire construire son château, et à Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux remplaçait.

Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités.

Que signifiait cela?

Qu'était cette petite fille?

Que devait-on craindre d'elle?

C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- même une enquête qui l'éclairât.

Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui avait soufflé.

Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés des approvisionnements.

Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé au premier étage.

Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de bureau.

Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» comme elle l'aurait voulu.

Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles à combiner.

À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour l'avoir seule et librement la retourner?

De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait débarrassée d'elle, dormait tranquillement.

Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on frappa de nouveau.

Elle se leva et alla à la porte à tâtons:

«Qui est la?

— Ouvrez, c'est moi.

— Mme Bretoneux?

— Oui.»

Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière électrique.

«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.»

Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de façon à avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença:

«C'est de mon frère que j'ai à vous parler, à propos de certaines recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts, l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons le reconnaître.»

Aux premiers mots, Perrine s'était rassurée: puisqu'on voulait lui parler de M. Vulfran, elle n'avait rien à craindre; mais quand elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put être sincère en parlant ainsi; or, si elle n'était pas sincère, il importait de se tenir sur ses gardes.

«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire niais, bien sûr que je ne demande qu'a vous rendre les mêmes services que Guillaume.»

Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu'on pouvait tout lui demander.

«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, et je crois que nous pouvons compter sur vous.

— Vous n'avez qu'à commander, madame.

— Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive à veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les précautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait l'opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour nous tous.»

Cette fois, Perrine répondit:

«Moi aussi, je serais bien heureuse.

— Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous n'êtes pas de la famille.»

Elle reprit son air niais.

«Bien sûr, mais ça n'empêche pas que je sois attachée àM. Vulfran, vous pouvez me croire.

— Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien mieux. Mon frère n'a pas besoin seulement d'être préservé du froid, il a besoin aussi d'être défendu contre les émotions brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son fils, notre cher Edmond.»

Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c'est-à-dire les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches à Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n'y avait là rien que de vraisemblable, puisqu'il avait appelé sa mère à son secours; mais Théodore, cela n'était pas possible.

«Ils m'ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti le premier; il m'enverrait une dépêche, et, comme la distance d'ici à Boulogne n'est pas très grande, j'accourrais soutenir mon pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d'autres consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?

— Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins.

— Alors, nous pouvons compter sur vous?»

Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas répondre.

«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.

— Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous donnerait?»

Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à cette offre, elle la mit dans un sourire.

«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux.

— Je suis en deuil.

— Mais le deuil n'empêche pas de porter une robe à traîne. Vous n'êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant.

Perrine savait qu'elle n'était pas bien habillée, cependant elle fut humiliée d'être comparée à un chien savant, et surtout de la façon dont cette comparaison était faite, avec l'intention manifeste de la rabaisser.


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