Chapter 9

— J'ai pris ce que j'ai trouvé chez Mme Lachaise.

— Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n'étiez qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu à mon frère de vous admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce moment.»

Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu'elle jouait.

«Ah! dit-elle tristement.

— Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n'en avez pas idée.»

Et l'évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle avait cette fameuse blouse devant les yeux.

«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez à qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.»

Disant cela, d'un air d'autorité, elle ouvrit les uns après les autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma d'un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié.

«Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misérable, indigne de vous.»

Perrine, suffoquée, ne répondit rien.

«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue à Maraucourt, et que je me charge de vous.»

Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n'avait pas besoin qu'on se chargeât d'elle, surtout avec de pareils procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout, c'étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et dures, ses intentions, au contraire, s'annonçaient bonnes et généreuses.

«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous commander chez une couturière d'Amiens dont je lui donnerai l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous- en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant, je l'espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.»

«Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences.

Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu'elle se fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé?

Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.»

Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni, les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces scrupules et ces timidités.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations, elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré, celui précisément qui lui était utile, non nuisible.

Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le quitta en disant:

«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.»

Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'OEdipe à Colonede Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa propre situation.

«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses soins et sa tendresse à son père.»

Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main, elle la lui baisa.

«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.»

Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta:

«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi.

— Je suis si peu et je voudrais être tant!

— Je lui dirai ce que tu as été, et d'ailleurs il le verra bien, car c'est un homme de coeur que mon fils.»

Bien souvent il s'était exprimé dans ces termes ou d'autres du même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si sévère, mais chaque fois, les paroles s'étaient arrêtées dans sa gorge serrée par l'émotion: c'était chose si grave pour elle d'aborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer, elle se sentit plus forte; jamais occasion s'était-elle présentée plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet où jamais personne n'entrait sans être appelé, assise près de lui, sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps?

Elle ne le crut pas:

«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler?

— Dis.

— Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme vous l'aimez, vous ayez pu vous séparer de lui.

— C'est qu'a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père me faisait une loi d'imposer à mon fils, coupable de fautes qui pouvaient l'entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il fallait qu'il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, où j'avais l'intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais une situation qui ménageait sa dignité, puisqu'il était le représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu'il s'éprendrait de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un mariage fou, absolument fou?

— Mais le père Fildes dit que celle qu'il a épousée n'était point une misérable créature.

— Elle en était une, puisqu'elle a accepté un mariage nul en France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, tant qu'il ne se serait pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un homme comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.»

Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis, tout de suite il poursuivit:

«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient à cette époque. Après treize années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de cette créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changées aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette femme, à laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourné ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés! Qu'il apprenne la vérité, tu le verras accourir.

— Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

— Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.

— Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la mission par le père Leclerc.

— Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté contrairement à la loi.

— Mais aux Indes, est-il nul aussi?

— Je le ferai casser à Rome.

— Mais sa fille?

— La loi ne reconnaît pas cette fille.

— La loi est-elle tout?

— Que veux-tu dire?

— Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était l'affection que nous avions l'un pour l'autre.

— Où veux-tu en venir?

— Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je sens.

— Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une bonne fille.

— Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui.

— Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l'arrêtera.

— Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible que vous l'imaginez.

— Une Hindoue.

— Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en moyenne plus beaux que les Européens.

— Exagérations de voyageurs.

— Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; qu'ils sont appliqués à l'étude…

— Tu as de la mémoire.

— Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous êtes disposé à le croire.

— Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas.

— Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous intéresser à elle, vous attacher à elle…

— Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris d'indignation.

— Si vous la connaissiez… cette colère s'apaiserait peut-être.»

Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, mais cependant ne lui coupa pas la parole:

«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus charmantes qualités, intelligente, bonne, douce…

— Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette femme dont il parle.

— Il dit qu'il parle d'après les témoignages de tous ceux qui l'ont connue; ces témoignages de tous n'ont-ils pas plus d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?

— Ne parle pas contre toi.

— Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la justice…

— La justice!

— Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d'une profonde reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son coeur.»

Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant:

«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?»

Il se leva d'un mouvement impatient:

«Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme je hais sa mère; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcelé, il ne serait pas près de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas été tout pour lui, quand moi son père, je n'étais rien?»

Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu'elle n'avait pas encore vu. Tout à coup il s'arrêta devant elle:

«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de quoi te mêles-tu? Qui t'a chargé de me tenir un pareil discours?»

Un moment interdite, elle se remit:

«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de votre petite fille.»

Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaçant qu'il ajouta:

«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n'aborde jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas m'exaspérer.

— Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui l'étouffaient, certainement j'aurais dû me taire.

— Tu l'aurais dû d'autant mieux que ce que tu as dit était inutile.»

Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une des lettres qu'il avait reçues de Londres parlait d'un projet d'Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople: rien ne devait être négligé, même l'impossible, même l'improbable; d'ailleurs n'était-ce pas l'improbable qui devenait le vraisemblable dans cette existence cahotée?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l'exposer à toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c'était celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée; c'était donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le succès, si on voulait bien leur envoyer une provision indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée.

C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi:

«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait- il toujours.

Et sans se lasser, il répétait les siennes.

Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer les quarante livres promises par l'insertion duTimes, chez un banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le numéro 917.

«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est près de nous, le mois de novembre.»

Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi paternelle.

Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.

«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.»

L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme toujours en pareille circonstance on l'amplifia:

«M. Edmond va arriver!

— Est ce possible?

— Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des neveux et de Talouel.»

En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce retour:

«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa famille, il s'en est créé une autre là-bas.

— Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela, ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que la route des Indes en France passe par la Bosnie?»

Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler aucune considération sentimentale.

«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce n'est pas Anglais, et moi, vous savez,I am an Englishman.»

Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à s'emballer, le patron.

«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel qui parle, c'est le père.»

À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses espérances:

«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront sur une piste qu'il sera facile de suivre.»

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni industrie.

«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

— Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc il y aurait séparation entre eux.»

Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il s'en fâcha:

«Tu ne dis rien.

— C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous.

— Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

— Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui se rapporte à… cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à vous fâcher.

— Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.

— D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné, puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a encore une autre considération que je n'ose pas vous dire, précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances.

— Dis-la quand même.

— Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce pas?

— Explique-toi clairement.

— De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous concluez qu'il doit être de retour ici… bientôt.

— Évidemment.

— Et cependant on peut ne pas le retrouver.

— Je n'admets pas cela.

— Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir… N'est-il pas possible qu'il ait disparu?

— Disparu?

— S'il était retourné aux Indes… ou ailleurs; s'il était parti pour l'Amérique?

— Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à l'absurde.

— Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et en repoussant les autres on s'expose…

— À quoi?

— Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si… elle n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je ne peux pas ne pas m'… inquiéter. Cela est si terrible d'être frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, je me dis…»

Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent.

«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus cela serait injuste.»

Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens apportant la réponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- même.

Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, avec une attitude compassée.

Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir il s'écria:

«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?

— Mauvaises.»

La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:

«Mais…

— Mauvaises.»

Puis, changeant tout de suite de sujet:

«M. Vulfran est dans ses bureaux?

— Sans doute.

— Je dois l'entretenir tout d'abord.

— Cependant…

— Vous comprenez.»

Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.

Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité quand il vit ses avances repoussées:

«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en s'éloignant les mains dans ses poches.

Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait àMaraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet deM. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour sepréparer.

Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran, cria:

«Entrez!»

Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant:

«Bonjour, monsieur Vulfran.

— Comment, c'est vous! à Maraucourt!

— Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.»

— Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée.

«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.

— Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous espérions tous.

— Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?

— Il semble que ce soit un honnête homme.

— Il ne sait rien?

— Ses renseignements ne sont que trop authentiques… malheureusement.

— Malheureusement!»

C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.

Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il passait: la surprise, l'inquiétude.

«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de novembre? dit-il.

— On n'en a plus.

— Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles?

— Nous avons des pièces officielles, visées par le consul deFrance à Serajevo.

— Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.

— En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme… photographe.

— Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de photographie?

— Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la ville…»

Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du bureau de M. Vulfran.

«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera plus vite fait.

— Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour…»

Il consulta de nouveau ses papiers:

«… pour Travnik, et tomba… ou arriva malade à un village situé entre ces deux villes.

— Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!»

Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

«Vous êtes un homme de grande force…

— Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils….

— Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le sept novembre… M. Edmond… est mort à Bousovatcha d'une congestion pulmonaire.

— C'est impossible!

— Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort certaine.»

Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort.

Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.

Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois.

«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?

Tous trois répondirent en même temps.

«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles.

— Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux.

Mais il les arrêta:

«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.»

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.

Elle répondit dans un sanglot.

«Rentrons au château.»

Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête a brisé par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole, combien profondément il était atteint.

Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:

«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne n'entre, que personne ne me parle.»

Comme elle allait sortir:

«Et je me refusais à te croire!

— Si vous vouliez me permettre…

— Laisse-moi», dit-il rudement.

Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?

Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient les maîtres.

Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n'assisterait-il donc au service?

En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.

«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?»

Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.

«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice.

— Mais oui.

— Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.»

Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de l'institutrice.

«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour lui d'être aveugle.

— Pourquoi?

— Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses ouvriers à son malheur.

—Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai.

— Au moins il ne l'a pas vu.

— Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les oreilles il reconstitue bien des choses.

— Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas besoin, le pauvre homme; et cependant…»

Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, elle ajouta:

«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité…»

Elle baissa la voix:

«… Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions pas vu aujourd'hui… ce que nous voyons.»

Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis une grande confiance.

En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.

«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre place à la table de la famille.

— Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

— Alors rentrez.»

Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où personne ne devait entrer:

«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec la famille.

— Elle reste, la famille?

— Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.

— Que puis-je?

— Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien.

— Il m'aime!

— Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.»

Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure habituelle.

«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le mieux: le travail c'est sa vie.»

Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait été mauvaise.

«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et faible comme celle d'un enfant malade.

Elle s'avança vivement:

«Me voilà, monsieur.

— Montons en voiture.»

Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne prononça pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement:

«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux.

— Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce que je devais venir.

— C'est ce que je voulais dire…»

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle à son cabinet.

Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était sourd ou endormi.

Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; — ce qui ne voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute:

«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.»

Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un autre monde que celui des affaires.

Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attachés sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la réalité?

Enfin il leva le bras, et dit:

«Je vous avoue que je ne sais que décider.»

Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!

Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.

Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir.

Il dit encore:

«Nous verrons plus tard.»

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans échanger ses réflexions.

Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de ses employés, et garda son attitude accablée.

Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait.

Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il dit:

«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc fait pour que vous m'abandonniez?»

Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette réunion; et son fils était mort.

Alors quoi?

Il ne comprenait pas, — ni le présent, ni le passé.

Qu'avait-il été?

Qu'était-il?

Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l'était-il plus?

Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des usines à Talouel triomphant.

Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus qu'elle qui inquiéta le médecin.

Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal renseignée.

«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, maisM. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.»

Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même:

«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas cassé.»

Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait. Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort, qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également redouter.

Mais comment la provoquer?

C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, le matin et le soir:

«Décidez pour le mieux.»

Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune mesure que le patron n'eût pas prise lui-même.

Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des directeurs.

«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»

Combien de temps cela durerait-il?

Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.»

La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement.

«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

— Un tourbillon de fumée noire.

— De quel côté?

— À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconnaître.

— À droite, ou à gauche?

— Plutôt à gauche.»

À gauche, c'était vers l'usine.

«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.

— Non, seulement va vite.»

En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village, et non de l'usine.

Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.

Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux environs de l'usine.

«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.

— Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.

Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu.

Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés:

«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.»

La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour, aux environs des écoles.

«Allons-y», dit M. Vulfran.

Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux, qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux.

«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait pas.

— Comment le feu a-t-il pris?

— La Tiburce était endormie ivre, — elle l'est encore, — les enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a fait autant, oubliant ceux au berceau.»

Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran voulut se diriger de ce côté.

«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants asphyxiés qui les pleurent.

— Qui sont-elles?

— Des ouvrières des usines.

— Il faut que je leur parle.»

Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle devait le conduire.

Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des crépitements.

D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui un bras menaçant:

«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! mon pauvre petit!»

Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.

Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:

«Vous aviez raison; allons-nous-en.»

Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au lendemain.

Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à adresser la parole à M. Vulfran:

«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un frémissement de voix, qui trahissait son émotion.

— Pourquoi irais-je?

— Parce que ce serait votre réponse — la plus digne que vous puissiez faire — aux accusations de cette pauvre femme.

— Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?

— Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui serait comprise.

— Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.

— Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de soulager leur douleur… en la partageant!»

Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle reprendrait ce sujet.

Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au château, M. Vulfran s'arrêta:

«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; j'y assisterai.»

Talouel eut un haut-le-corps.

«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand malheur que cet incendie.

— Nous n'en sommes pas responsables.

— Directement, non.»

Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:

«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense?

— Non, monsieur.

— Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille responsabilité.»


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