Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami?
Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, aboutissant à un grand jardin.
«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils n'ont pas un âne comme le tien.
— Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se promener.
Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée:
«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas… parce que le gouvernement…»
Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs mêlaient leur mot.
Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre.
Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur? Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en reculant et en entraînant Perrine.
Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à passer la porte.
«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui l'achètera», dit une voix.
C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussiGrain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.
«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.
— Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait fait l'observation.
— Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?
— Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
— C'est ma foi vrai.»
Et ils se donnèrent la main.
«C'est à vous l'âne?
— Non, c'est à cette petite.
— Vous le connaissez?
— Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin d'un bon âne, je vous le recommande.
— J'en ai besoin, sans en avoir besoin.
— Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de payer un droit là-dedans.
— D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer.
— Je vous dis que c'est un malin.
— Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour boire des verres, mais pour travailler.
— Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter.
— De Grèce!…»
Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol.
Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et il n'avait rien de dur ni de méchant.
Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son âne.
«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son verre plein.
Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher.
«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.
Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:
«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour traîner ma charrette et mes peaux de lapin.
— Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte.
— Ça, c'est autre chose.»
Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention; quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.
Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore…
— C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous allons le conduire au marché.»
Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse; alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les plus pressants?
«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», ditLa Rouquerie.
Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!»
Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait.
«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.
— Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.
— Tapez dessus.»
Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.
«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon; mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.»
Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue:
«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»
Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement.
«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des- Rentiers n'est pas si loin.»
Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui.
«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.
— Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir l'immensité.
— Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»
En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin duMarché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pourarriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles duChamp Guillot.
Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché dans une petite écurie.
«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
— Nous nous aimions tant!»
«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent qu'elles avaient établi leurs calculs?»
Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à quoi et comment il allait être employé.
Ce fut sa mère qui en décida:
«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,
— Es-tu assez bien?
— Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en espérant un rétablissement qui ne viendra pas… ici. Et en attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus elle fera pitié. Il faut, il faut partir.
— Aujourd'hui?
— Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny.
Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt- cinq.
«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au fiacre.
Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue: le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle serait tombée.
«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela va aller.»
Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s'arrêta, la voix lui manqua.
«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas partir… tout de suite.»
C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.
«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe; car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.»
Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était remis au travail.
«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?» demanda-t-elle.
Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude en même temps que de fierté.
«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre femme, ça la sauverait; mais — elle baissa la voix, — vous savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»
La Carpe leva les bras au Ciel.
«C'est bien triste pour cette petite.»
La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui disait:
«Qu'y pouvons-nous?»
Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.
Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon.
«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les lèvres.»
Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine à le boire.
«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»
N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.
Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:
«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement.
C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence.
Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante. Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son espérance:
«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est qu'elle ne doit pas mourir.
— N'est-ce pas?
— C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»
Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à Maraucourt?
Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle tenait dans les siennes, la serrait.
«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette pression dans la réalité.
— Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes paroles.
— Oh! maman…
— Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de reculer encore.»
Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idées vacillantes. «Il faut nous séparer…»
Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put contenir.
«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, … dans quelques heures, demain peut-être.»
L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu'après un certain temps.
«Quand je… ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens tout ce que je te dis?'
— Oui, maman, oui.
— Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas t'abandonner, … quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas; mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas manger que rester à Paris. Tu me le promets?
— Je te le promets.
— Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.»
Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,
«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété, éperdue de désespoir, maman!»
Cet appel la ranima:
«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t'ai déjà dit, attends.»
Après un moment, elle reprit:
«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant aimer… Te faire aimer, … pour toi, tout est là…. Mais j'ai espoir, … tu te feras aimer;… il est impossible qu'on ne t'aime pas…. Alors tes malheurs seront finis.»
Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:
«Je te vois, … oui je te vois heureuse…. Ah! que je meure avec cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.»
Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration pantelante.
Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop longtemps contenue.
Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis, comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses larmes et ses spasmes de désespoir.
Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses sanglots que pour les laisser éclater plus violents.
Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant d'elle:
«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée.
— Oh! monsieur…
— Eh bien, tiens, prends ça, — il tendit ses bâtons de sucre, les douceurs c'est bon pour la peine.»
L'aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas quittée, passa son bras sous le sien:
«Il faut venir, dit-elle.
— Oh! Madame….
— Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité.
Et lui serrant le bras, elle l'entraîna.
Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eût conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprît où l'on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie étaient restés avec sa mère.
Enfin on s'arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d'elle la Marquise qui l'avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était habillé en monsieur et coiffé d'un chapeau à haute forme, La Carpe avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient d'enterrer.
«C'est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.
— Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie: c'est un joli métier.
— Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli métier, et un vrai.»
La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il exprima clairement l'offre qu'il faisait à son tour: à savoir que toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux.
Ces propositions s'enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-là lava l'âcreté de celles qui depuis deux jours la brûlaient.
«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle.
— On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel.
— On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé deParis, répondit la Marquise.
— Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents.
— T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d'un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas cher; où sont-ils tes parents?;
— Au delà d'Amiens.
— Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l'argent?
— Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai à pied.
— Tu sais la route?
— J'ai une carte dans ma poche.
— Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d'Amiens?
— Non; mais si vous voulez me l'indiquer…»
Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel coupa court.
«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'à les écouter. V'là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de ceinture jusqu'à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route d'Amiens, que tu n'auras plus qu'à suivre tout droit; ça te coûtera six sous. Quand veux-tu partir?
— Tout de suite; j'ai promis à maman de partir tout de suite.
— Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.»
Les hommes lui donnèrent une poignée de main.
Elle n'avait plus qu'à sortir du cimetière, cependant elle hésita et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la Marquise, devinant sa pensée, intervint:
«Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux,
— Oui pars», dit Grain de Sel.
Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'éloigna à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.
«J'offre un verre, dit Grain de Sel.
— Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.
Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:
«Pauvre petite!»
Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.
Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain?
Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin?
Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.
En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement.
Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques jours à Maraucourt.
Cela lui serait-il possible?
Elle n'avait pas résolu cette question et toutes celles qui s'yrattachaient. Quand elle entendit appeler la station de LaChapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route deSaint-Denis.
Maintenant il n'y avait qu'à aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux pour elle.
Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l'inscription qui l'avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait: «Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.»
Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce n'était pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du silence de la nuit, des mystères de l'ombre, c'était de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses lumières.
Une plaque bleue fixée à l'angle d'une maison lui apprit qu'elle entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours à Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis commencerait certainement la campagne.
Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentît aucun appétit, l'idée lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger:
«Voulez-vous me vendre une livre de pain?
— Tu as de l'argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue n'inspirait pas confiance.
Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était assise, sa pièce de cinq francs.
«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.»
Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la boulangère prit la pièce de cinq francs et l'examina.
«Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir.
— Vous voyez bien, c'est cinq francs.
— Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pièce?
— Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.
— Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage à filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.»
Perrine n'était point en situation de tenir tête:
«Pourquoi m'arrêter? balbutia-t-elle.
— Parce que tu es une voleuse…
— Oh! madame.
— Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.»
Perrine avait conscience de n'être pas une voleuse, bien qu'elle ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle l'était puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle, si on l'arrêtait? Que ferait-on d'elle?
Toutes ces questions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de l'éclair, cependant telle, était sa détresse qu'avant d'obéir à la peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce:
«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma pièce, dit-elle en étendant la main.
Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que ça, voleuse!»
Les cris de la boulangère qui s'entendaient de la rue avaient arrêté trois ou quatre passants et des propos s'échangeaient entre eux curieusement:
«Qu'est-ce que c'est?
— C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.
— Elle marque mal.
— N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?»
Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées, sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.
Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas arrêtée! plus d'injures!
Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour première pensée de se demander comment ils souperont le soir et dîneront le lendemain.
Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?
Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.
Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin?
Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une porte s'ouvrirait devant elle.
Comment pourrait-elle arriver à ce but?
Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à supporter!
Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti; il lui semblait qu'elle était vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle d'un grand vent, s'abattant sans résistance possible tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, folle.
Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d'été, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; même aux chevaux qui se hâtaient parce qu'ils sentaient l'écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.
Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l'une par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur intersection; ce fut celle-là qu'elle prit.
Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.
Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.
— C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit
— Et la pièce à Monneau?
— Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; cette nuit ce ne sera toujours pasmé; ce que c'serait drôle si demain il se trouvait nettoyé!»
Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.
«Ce que c'serait drôle!
— Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»
En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes s'éloignèrent du côté du village.
Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir une pareille chambra à coucher!
À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.
Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.
Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas perdu, tout n'était pas fini.
Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.
C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain?
Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.
Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les tiraillements de son estomac.
Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.
Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure?
Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait là quelque chose.
Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui «nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.
Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.
Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.
Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur complice?
À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.
Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les voyait plus.
La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.
Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.
Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait- elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée?
Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane.
Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s'éloigna du côté de Paris.
Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs et l'arrêterait.
Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du jour.
Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l'autre tout restait noyé dans l'ombre.
En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.
Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.
Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles, pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante.
Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté?
Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à s'endormir.
Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put revenir à la route.
Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros village que dominaient les combles élevés d'un grand château émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de pain.
Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient écrasée?
Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.
«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit- elle.
Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle resta hésitante:
«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il soit frais.
— Alors, tiens,»
Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là depuis deux ou trois jours.
Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en réalité il en valait au moins deux.
Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils fussent.
C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille, et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait.
Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa part ni faute, ni responsabilité.
Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche, et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait pas.
Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient flétris sur leurs tiges amollies.
Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu'elle voudrait.
Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.
Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit.
Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe.
Il fallait marcher.
Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, à de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.
À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa salive devint moins visqueuse.
Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière, n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.
Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche d'un bout à l'autre de l'horizon noir.
Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord, affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau, de la grêle, des coups de foudre.
Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe était traversée, comment la ferait-elle sécher?
Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe, elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle se terrerait.
Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait d'anéantir la vie de la terre.
Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en l'enveloppant d'un immense cercle de feu.
Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.
Elle eût dû marcher contre elle qu'elle n'eût certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par instants il la forçait à courir.
Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'était pas encore au-dessus d'elle.
Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos qu'il la gagnait.
Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et par moment le coeur lui manquait.
Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents avaient clairsemés.
Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à ceux qui luttent jusqu'au bout!
Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son père tenait encore la sienne et l'entraînait.
Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être inondée que foudroyée.
Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.