XXIX

N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit, Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps, elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui lui firent paraître les heures longues.

Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.

«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.

Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit l'ironie, mais elle se remit vite:

«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle deGuillaume.»

Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un encouragement en même temps qu'une approbation.

«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour l'obstination n'était pas à moitié Picard.

— Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.

— C'est la même chose.

— Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là pour la lui garder.

— Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons contribué à la lui garder.

— Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait jamais employé les chandelles autrement que pour son propre usage.»

Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.

Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.

Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.

D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez mère Françoise.

«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny; il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.

— Quelles autres choses?

— Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.

— Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai amusé M. Vulfran.

— Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager!

— Ne l'excitez pas contre moi.

— L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous n'aurez, pas de meilleure amie… de semblant; vous verrez demain; seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos affaires, ne les lui dites pas à elle.

— Soyez tranquille.

— C'est qu'elle est maline.[2]

— Mais me voilà avertie.»

À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour sans visiter les différents établissements, les uns les autres, sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations; et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes de moyens qui suppléaient ses yeux voilés,

Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons qui les avaient apportés.

C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une régularité générale.

«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?»

Elle hésita.

«Ou plutôt la couleur gris-perle?

— Gris-perle, oui, monsieur.

— Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert: le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?

— Oui, monsieur, au moins à peu près.

— À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire quelle est sa nuance.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné le chanvre, elle dit timidement:

«Rouge; est-ce bien rouge?

— Donne-moi ta poignée.»

Il la porte à ses narines et la flaira:

«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en effet.»

Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement, il continua:

«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de caramel?

— Précisément, monsieur.

— Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de chanvre.

Cette fois elle trouva que la couleur était verte.

«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le vert dont tu parles?

— À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des taches brunes et noires.

— Donne ta poignée.»

Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les brins se rompirent.

«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis content de toi; c'est un bon début.»

Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt, Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des ouvriers anglais.

Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture, il n'avait trouvé personne.

«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les accompagnait.

Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de son temps.

À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.

«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, Benoist?

— On ne peut rien vous cacher.

— Je ne suis pas sourd, Dieu merci.»

Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait:

«D'où viens-tu?

— Monsieur… je vais… vous dire…

— Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, le bruit de tes pas me le prouve.

— Monsieur… je vais… vous dire….»

Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- dessus sans pouvoir le saisir.

«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt, dit le directeur.

— Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.

— Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service.

— Monsieur… je vais… vous dire…»

Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur:

«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.

— Sait-elle conduire?

— Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?

— Certainement, monsieur.

— D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un fossé, il n'ira pas de lui-même.»

Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive, sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité dont elle se chargeait.

«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de son fouet légèrement.

— Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.

— C'est déjà quelque chose.»

Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle! Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères; quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui d'une amie véritable.

«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.»

Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne, qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés au Mince:

«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me doit, car elle nous doit tout.»

Quels renseignements avait-elle pu donner?

Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus justement cent légendes devenues rapidement le fond de conversations d'autant plus passionnées que personne ne s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires à côté.

Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut absolument stupéfait.

«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron.

— Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran en souriant.

— Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de prendra cette résolution, dit Talouel.

— Parfaitement.»

Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que le patron ordonnait ou pensait.

Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.»

Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot:

«Je suppose que vous voulez…»

Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres:

«Parfaitement.»

«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée digne de votre confiance?

— Parfaitement.

— Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que vous la découvririez.

En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui disait en insistant:

«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi prête à me le rendre.»

Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle:

«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»

Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il demandait.

«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra demander à rentrer, il aura affaire à moi.»

Le soir au souper, cette question: «Que s'est-il passé à Saint- Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau posée par Fabry et par Mombleux, car il n'était personne de la maison qui ne sût qu'elle avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu'elle avait déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l'ivrogne n'avait que ce qu'il méritait.

«C'est miracle qu'il n'ait pas versé dix fois le patron, ditFabry, car il conduisait comme un fou…

— Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant.

— Il y a longtemps qu'il aurait dû être congédié

— Et qu'il l'aurait été en effet sans certains appuis.»

Elle devint tout oreilles, mais en s'efforçant de ne pas laisser paraître l'attention qu'elle prêtait à ces paroles.

«Il le payait cet appui.

— Pouvait-il faire autrement?

— Il l'aurait pu s'il n'avait pas donné barre sur lui: on est fort pour résister à toutes les pressions d'où qu'elles viennent, quand on marche droit.

— C'était là le diable pour lui de marcher droit.

— Êtes-vous sûr qu'on ne l'a pas encouragé dans son vice, au lieu de le prévenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer?

— Je pense qu'on a dû faire une drôle de mine quand on ne l'a pas vu revenir: j'aurais voulu être là.

— On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et rapporte aussi bien.

— C'est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux accord d'idées dont on se vante, que cette intuition extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations: qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l'opinion que le foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n'aurai pas grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le veau aux carottes.»

Ils se mirent à rire en se regardant d'un air goguenard.

Si Perrine avait eu besoin d'une clé pour deviner les noms qu'ils ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la lui eût mise aux mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui organisait l'espionnage était Talouel, et celui qui le subissait M. Vulfran.

«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires? demanda Mombleux.

— Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de même on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est- à-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à la tête de l'industrie française, fait plus de douze millions de bénéfices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas déjà produit, et n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances, les malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre mettre le chef dans l'impossibilité de continuer à la diriger, on s'est arrangé pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure méthode pour en arriver là n'était-elle pas de faire la conquête de celui qu'on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au soir qu'on était d'une capacité, d'une force d'intelligence, d'une aptitude aux affaires au delà de l'ordinaire? De là le besoin de savoir à l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes», la réponse obligée soit: «Parfaitement».

De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait les assiettes pour le dessert ils gardèrent un silence prudent; mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu'ils brouillaient à dessein.

«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.

— C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne reparaît pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ça, comme d'être mort probablement.

— C'est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide tout de même, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la maison qu'il voudrait faire sienne.

— Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son point de départ à son point d'arrivée.

— Ce n'est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il compte prendre la place.

— Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer cette disparition ou à la faire durer?

— Vous croyez?

— Nous n'étions ici ni l'un ni l'autre à ce moment, nous ne pouvons donc pas savoir ce qui s'est passé; mais étant donné le caractère du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un événement de cette gravité n'a pas dû se produire sans qu'il ait travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté de son intérêt.

— Je n'avais pas pensé à cela, tiens, tiens!

— Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu'il a joué, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette disparition lui permettait de prendre.

— Il est certain qu'à ce moment il pouvait ne pas prévoir que d'autres hériteraient de la place du disparu; mais maintenant que cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder?

— Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que ça?

— Vous croyez…

— J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'était; mais depuis j'ai vu par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même, qu'il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à propos de rien, qu'on devine, plutôt qu'on ne le suit, dont le but certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y parviendra-t-on? D'un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie tellement insupportable qu'ils préfèrent, de guerre lasse, se retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je n'en sais rien.

— Renvoyer! Vous n'y pensez pas.

— Évidemment s'ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses, ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas toujours sur la défensive; s'ils commettent des fautes, et qui n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a lieu de croire l'avenir assuré, je ne dis pas que nous n'assisterons pas à des révolutions intéressantes.

— Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez.

— Je ne crois pas que j'aurais plus que vous à y gagner; mais que pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D'autant mieux qu'en réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l'héritage, en escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux autres, le faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n'est pas du tout prouvé.

— Ni pour moi.

— D'ailleurs on ne m'a jamais demandé nettement mon concours, et je ne suis pas homme à l'offrir.

— Ni moi non plus.

— Je m'en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui que son audace, son énergie…

— Sa canaillerie.

— Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'intéresse, bien que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnés qui pourront m'atteindre. Voilà pourquoi j'étudie ce personnage, qui n'a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait.

— Moi je ne le trouve pas comique du tout.

— Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le monde ni plus ni moins qu'un maître d'école?

— Ma foi, je trouve ça remarquable.

— Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c'est que l'éducation n'a pas marché parallèlement avec cette instruction primaire, que le bonhomme s'imagine être tout dans le monde, si bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne peux pas m'empêcher de rire quand je l'entends faire usage de son langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets» et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe, lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?» lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu'éprouvâtes-vous? Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se croit supérieur à tout le monde, je me dis que s'il devient maître des usines qu'il convoite, ce qui est possible, sénateur, administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait nommer de l'Académie française, et ne comprendra pas qu'on ne l'accueille point.»

À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment refuser? Il y avait longtemps déjà qu'elle avait fini de dîner, et rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu'elle devait éviter de faire naître, si elle voulait qu'on continuât de parler librement devant elle.

La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer.

En réalité ce qu'elle voulait c'était réfléchir, non dormir, et dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait avoir à tenir.

Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme un homme redoutable; depuis, quand il s'était adressé à elle pour qu'elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en ajoutant qu'il était le maître et qu'en cette qualité il devait tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant tout cela n'était rien à côté de ce que révélait l'entretien qu'elle venait d'entendre.

Qu'il voulût avoir l'autorité d'un tyran à côté, au-dessus même de M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il espérât remplacer un jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l'avait pas imaginé.

Et pourtant c'était ce qui résultait de la conversation de l'ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et d'en parler.

Ainsi leonqu'ils n'avaient pas autrement désigné, devait s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de perdre; mais cet autre c'était elle-même qui prenait la place de Guillaume.

Comment allait-elle se défendre?

Sa situation n'était-elle pas effrayante? Et elle n'était qu'une enfant, sans expérience, comme sans appui.

Cette question elle se l'était déjà posée, mais non dans les mêmes conditions que maintenant.

Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à mot ce qu'elle avait entendu:

«Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer l'absence du disparu, et à la faire durer.

— La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, est-elle aussi solidement occupée qu'on croit, et ne se fait-il pas un travail souterrain pour les obliger à l'abandonner, soit en les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer?»

S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre elle qui n'était rien, si elle essayait de lui résister, et se refusait à devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fût!

Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?

Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse rassurante.

La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses bureaux était d'ouvrir son courrier, qu'un garçon allait chercher à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la France et celui de l'étranger. Autrefois il décachetait lui-même toute sa correspondance française, et dictait à un employé les annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à faire ou les ordres à donner; mais depuis qu'il était aveugle il se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient; pour les lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises, allemandes à Mombleux.

Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu d'où elles étaient écrites, dit:

«Une lettre de Dakka, 29 mai.

— En français? demanda M. Vulfran.

— Non, en anglais.

— La signature?

— Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, précédé d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom revient plusieurs fois; à transmettre à M. Fabry, n'est-ce pas?

— Non; me la donner.»

En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils prirent un air indifférent.

«Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore.

— Non, donne-la moi.»

Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant la correspondance annotée; Théodore et Talouel voulurent alors demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais il les renvoya, et aussitôt qu'ils furent partis il sonna Perrine.

Instantanément elle arriva.

«Qu'est-ce que c'est que cette lettre?» demanda M. Vulfran.

Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus; s'il avait pu la voir, il aurait constaté qu'elle pâlissait et que ses mains tremblaient.

«C'est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai.

— La signature?» Elle la retourna:

«Le père Fildes.

— Tu en es certaine?

— Oui, monsieur, le père Fildes.

— Que dit-elle?

— Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de répondre?

— Sans doute, mais vite.»

Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu de se calmer, s'était accrue, les mots dansaient devant ses yeux troubles.

«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.

— Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à comprendre: les phrases sont longues.

— Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?»

Un certain temps s'écoula encore avant qu'elle répondît; enfin elle dit:

«Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez écrit est mort, et que lui-même, chargé par le père Leclerc de vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la difficulté de réunir les renseignements que vous demandez; il s'excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède qu'imparfaitement votre belle langue.

— Ces renseignements! s'écria M. Vulfran.

— Mais, monsieur, je n'en suis pas encore là.

Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d'une extrême douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien à la bousculer.

«Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre française que tu lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que possible, en écrivant ta traduction que tu me liras… Ne perds pas une minute. J'ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu'elle contient.»

Elle s'éloignait, il la retint:

«Écoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends, de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois certaine que tu t'en trouveras bien.

— Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette confiance.

— Va vite et fais vite.»

Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout à l'autre, la relut, et ce fut seulement après cela qu'elle prit une grande feuille de papier et commença.

«Dakka, 29 mai.

«Très honoré monsieur,

«J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tôt, empêché que j'ai été par des voyages dans l'intérieur, et retardé d'autre part par les difficultés, qu'après plus de douze ans écoulés, j'ai éprouvées à réunir ces renseignements d'une façon un peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle langue en est seule la cause.»

Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, comme elle l'avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle s'arrêta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, qu'elle avait fermée, s'ouvrit devant Théodore Paindavoine qui entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.

Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le ferma et le tendit à Théodore.

«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d'elle.

— Oui, mais je peux m'en passer.

— Comment cela?

— J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots français que pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le remplacera très bien.»

Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pût pas voir ses yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par- dessus son épaule.

«C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?»

Elle fut surprise qu'il connût cette lettre qui devait rester si rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que c'était peut-être pour la connaître qu'il l'interrogeait, et cela paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait être un prétexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire anglais-français puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais?

«Oui, monsieur, dit-elle.

— Et cela va bien cette traduction?»

Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu'il ne le vit que de côté.

«Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je cherche, … c'est un brouillon.

— Cela ne fait rien.

— Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte.»

Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus; si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné, maintenant elle était résolue à faire tête, même à l'un des chefs de la maison.

Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il continua:

«Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire le maître d'école avec une jolie jeune fille comme vous?

— Non, monsieur, c'est impossible.

— Allons donc.»

— Et il voulut le prendre en riant; mais elle résista.

«Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.

— C'est une plaisanterie.

— Pas pour moi, rien n'est plus sérieux: M. Vulfran m'a défendu de laisser voir cette lettre par personne, j'obéis à M. Vulfran.

— C'est moi qui l'ai ouverte.

— La lettre en anglais n'est pas la traduction.

— Mon oncle va me la montrer tout à l'heure cette fameuse traduction.

— Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il m'a donné ses ordres, j'obéis, pardonnez-le moi.»

Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?

Théodore n'osa pas aller jusque-la:

«Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez pour les ordres de mon oncle, même dans les choses insignifiantes.»

Lorsqu'il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut impossible. Qu'allait-il advenir de cette résistance, dont il se disait enchanté quand au contraire il en était furieux? S'il voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup qu'il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait qu'elle quittât cette maison, où elle n'aurait que passé.

À ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussée, et Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés.

«Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il?

— Je ne fais que commencer.

— M. Théodore t'a dérangée. Qu'est-ce qu'il voulait?

— Un dictionnaire anglais-français.

— Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais.

— Il ne me l'a pas dit.

— Il ne t'a pas demandé ce qu'il y a dans cette lettre?

— Je n'en suis qu'à la première phrase.

— Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue.

— Je ne l'ai pas encore traduite.

— Tu ne l'as pas écrite en français, mais tu l'as lue.»

Elle ne répondit pas.

«Je te demande si tu l'as lue; tu me répondras peut-être.

— Je ne peux pas répondre.

— Parce que?

— Parce que M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre.

— Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce qui le concerne.

— Même ses affaires personnelles?

— C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette lettre?»

Elle comprit qu'elle s'était laissée surprendre.

«Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demandé si, dans le cas d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le contenu de cette lettre.

— C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois les connaître, et cela dans l'intérêt même de M. Vulfran. Ne sais- tu pas qu'il est devenu malade, à la suite de chagrins qui ont failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l'avance ce qui le touche, pour le préparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui lisais ta traduction tout simplement.»

Il avait débité ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si hargneuses.

Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la faisait toute pâle, il continua:

«J'espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je t'explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous, pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi- même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas. Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il a mis sa confiance.»

Perrine n'eût rien su de Talouel, qu'elle se fût sans doute laissé prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la toucher; mais après ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la chambrée qui à la vérité n'étaient que de pauvres ouvrières, et de Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu'avoir confiance dans le dévouement du directeur: il voulait la faire parler, voilà tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons: le mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d'elle devait l'empêcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur n'était sincère, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'était donc contre eux que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait: «S'il se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne rien dire, mais même ne laisser rien deviner;» et c'était à M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui seul qu'elle devait obéir, sans prendre autrement souci des colères et des haines qu'elle allait accumuler contre elle.

Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle fit appel à tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle dit:

«M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre à personne.»

Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les manières comme dans l'accent:

«Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un autre lui-même.

Elle ne répondit pas,

«Tu es donc stupide? s'écria-t il d'une voix étouffée.

— Sans doute, je le suis.

— Alors, tâche de comprendre qu'il faut être intelligent pour occuper la place que M. Vulfran t'a donnée auprès de lui, et que puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu'est ta situation aujourd'hui, représente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.»

Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu'elle faiblît, il sortit à pas glissés comme il était entré.

«Réfléchis.»

Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran attendait?

Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu'elle travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu'alors elle serait sans doute mieux en état d'examiner sa situation et de décider ce qu'elle avait à faire.

«La principale difficulté que j'ai, comme je vous le dis, rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s'est écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher fils. Tout d'abord je vous avoue que, privé des lumières de notre révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j'ai été complètement désorienté, et que j'ai du chercher de différents côtés avant de recueillir les éléments d'une réponse qui pût vous satisfaire.

«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de M. Edmond Paindavoine était une jeune personne douée de toute les qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de l'âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes personnels qui, pour être éphémères, n'en ont pas moins une importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se prendre par les vanités de ce monde.»

Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s'acharna à la rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce travail, et si elle n'arriva pas à se satisfaire elle-même, au moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait.

«Le temps n'est plus où tout le savoir des femmes hindoues consistait dans la science de l'étiquette, dans l'art de se lever ou s'asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points essentiels, était considéré comme une déchéance; aujourd'hui un grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l'esprit cultivé et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'étude était placée sous l'invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés, selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'être convertis à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans leHindl'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que qui perd sa foi perd sa caste, c'est-à-dire son rang, ses relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par cela seul qu'elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque sorte paria.

«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou, elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien qu'une association d'affaires et d'amitié l'a unie à une famille française pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) et Bercher (le Français).

«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'éprit d'elle; ce qui s'explique par cette raison principale qu'elle était bien réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les témoignages que j'ai réunis concordent entre eux pour l'affirmer, mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l'ai pas connue et ne suis arrivé à Dakka qu'après son départ.

«Pourquoi s'éleva-t-il des empêchements au mariage qu'ils voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas à traiter.

«Quoi qu'il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à, M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l'acte de ce mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous en être délivré une copie si vous en faites la demande.

«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont gardés d'eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela n'était-il pas de leur âge, et l'indulgence ne doit-elle pas être accordée à la jeunesse?

«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa petite fille alors âgée de trois ans environ.

«Depuis il n'est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habité pendant plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre d'exploration, sur la frontière thibétaine et dans l'Himalaya, qui, dit cet ami, ont été fructueuses.

«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les faciliter.»

Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit vivement auprès de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout à l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.

«Tu as été bien lente, dit-il.

— La lettre est longue et difficile.

— N'as-tu pas été dérangée aussi? J'ai entendu la porte de ton bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.»

Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait répondre sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste aux questions qu'elle avait agitées sans leur trouver de réponses satisfaisantes:

«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.

— Ah!»

Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrêtant, il reprit:

«La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,»

Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d'une voix plutôt faible que forte.

De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser à elle, en suivant sa pensée:

… Modèle des époux,

… Plaisirs mondains,

… Maisons anglaises, quelles maisons?

… Un de ses amis; quel ami?

… De quelle époque datent ces renseignements?

Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses impressions, il dit;

«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc l'esprit vague!»

Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement,Perrine n'avait garde de répondre; alors un silence s'établit queM. Vulfran ne rompit qu'après un temps de réflexion assez long:

«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de traduire de l'anglais en français?

— Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.

— Une dépêche?

— Oui, je crois.

— Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.»

Il dicta:

«Père Fildes

«Mission

«Dakka.

«Remerciements pour lettre.»

«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de l'ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je m'adresse à lui directement.

«Paindavoine.»

«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très lisiblement.»

La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute voix.

«Combien de mots? demanda-t-il.

— En anglais quarante-cinq,»

Alors il calcula tout haut:

«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu'elle ne commette pas d'erreur.»

En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.

«Où vas-tu? demanda-t-il.

— Au télégraphe porter une dépêche.»

Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lâchée, il l'aurait déchirée, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant qu'elle était en anglais, il eut un mouvement de colère.

«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.

— Oui, monsieur.»

Ce fut seulement à trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'était demandée qui remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le cocher qui avait amené Coco.

«Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons à parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.»

Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour elle, semblait-il.

«Tu m'as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton bureau.

— Oui, monsieur.

— Que te voulaient-ils?»

Elle hésita, le coeur serré.

«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?

— Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empêche pas que j'hésite.

— On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma question, car je te questionne, réponds.

— Je crois que je dois répondre.

— Je t'écoute.»

Elle raconta exactement ce qui s'était passé entre Théodore et elle, sans un mot de plus, sans un de moins.

«C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivée au bout.

— Oui, monsieur, tout.

— Et Talouel?»

Elle recommença pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas répéter «qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de Talouel, elle dit ce qui s'était passé pour la dépêche, sans cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la journée.

Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu'elle apportait les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les premières années de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaillé, il galopait à travers les prairies avec les juments et ses camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient à traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.

Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sût qu'elle tenait les yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de mécontentement que de tristesse; enfin, il dit:

«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas répétées, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommandé de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines curiosités, et, dès lors, je n'aurais pas dû t'y exposer. À l'avenir, il n'en sera plus ainsi. À partir de demain, tu abandonneras le bureau de Bendit, où l'on peut aller te trouver, et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions pour qu'on ne cherche pas à t'arracher de force, ou à te tirer adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une récompense pour toi.»

Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie qu'elle ne trouva pas un mot à répondre.

«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l'as été, on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, quel bonheur! La vérité est que la vie m'est dure, très dure, plus pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes ouvriers. Qu'est la fortune sans la santé qui permet d'en jouir? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être. Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que j'ai créée, qui est ma joie, ma gloire, — et je suis aveugle!»

Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit:

«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui, car je l'aime, après tant d'années d'absence, comme s'il était encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à- dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. J'ai espéré qu'il céderait; il a dû croire que je céderais moi- même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons cédé ni l'un ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu évidemment par cette femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, la misérable!…»

Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant pas; à ce mot, elle interrompit:

«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus charmantes qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas ainsi d'une misérable.

— Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération et la haine, c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il convient à une créature de son espèce, pour qu'il puisse retrouver et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi, tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui complique ces difficultés, c'est une situation particulière que je dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon fils, notre rupture, le long temps qui s'est écoulé depuis les dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle? Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions?


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