XXVI

— Tu parles anglais?

— Ma mère était Anglaise.

— Alors, tu sais l'anglais?

— Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais…

— Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

— Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots que je ne connais pas.

— Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur.

— Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout.

— Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.»

Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du directeur.

«Suis-nous, mon enfant.»

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir de cet entretien avec les mécaniciens anglais?

En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir qu'il lui lançait un mauvais regard.

On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les nomsMatteretPlatte, Manchester, répétés partout; sur une de ces caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec toi.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.

«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

— Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent.»

Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la réponse que l'un d'eux lui fit:

«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de repasser par l'Angleterre.

— Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demandaM. Vulfran.

— Chez MM. Aveline frères.

— Quelles sont ces machines?»

La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.

«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton impatient.

— Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas.

— Dis ce mot en anglais.

—Hydraulic mangle.

— C'est bien cela.»

Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur:

«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras.»

Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue réponse.

«Eh bien? demanda M. Vulfran.

— Ils répondent des choses très compliquées pour moi.

— Tâche cependant de me les expliquer.

— Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter leur machine qui pèse cent vingt mille livres…»

Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

«One hundred and twenty?

—Yes.

— C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait le plancher, la machine travaillant.

— Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.»

Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et continua:

«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance, ou qu'on place des étais sous le plancher.

— Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition, n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète.

«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M. Fabry.»

Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait à Rosalie.

Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant eux.

Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui.

Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en préparation:

«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»

Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par le mauvais côté.

«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»

Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre presque légèrement:

«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris l'anglais plutôt que l'allemand.

— Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles étaient parties si vite.

Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère! Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient son fils auprès de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le travail des monteurs.

Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux reprises:

«Aurélie! Aurélie!»

Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom qu'elle s'était donné.

Une troisième fois il cria:

«Aurélie!»

Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux:

«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

— Non, monsieur; j'écoutais les monteurs.

— Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée debout devant lui:

«Tu sais lire, mon enfant?

— Oui, monsieur.

— Lire l'anglais?

— Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal.

— Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français?

— Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

— Des nouvelles dans un journal?

— Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même, puisque je comprends ce qu'il dit.

— Si tu comprends, tu peux traduire.

— Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre,

— Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.»

Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: leDundee News.

«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.

— Cherche la partie commerciale.»

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son émotion au tremblement du papier:

«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- être jamais lu un journal commercial.

— Il est vrai monsieur.»

Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper un petit cri.

«Tu as trouvé?

— Je crois.

— Maintenant cherche la rubrique:Linen, hemp, jute, sacks twine.

— Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle involontairement.

— Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout, malheureusement.»

Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

«C'est suffisant, je comprends, va toujours.»

Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?»

Elle chercha.

«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»

— C'est cela; lis.

— «Les nouvelles que nous recevons de Dakka…»

Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappaM. Vulfran.

«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

— Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion.

— Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j'attendais.»

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand elle eut fini, il lui dit de chercher auxnouvelles de mersi elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.

«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.

Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

«Passé le 23, navire anglaisAlmade Calcutta pour Dundee; le 24, navire norvégienGrundlovende Naraïngaudj pour Boulogne.»

Il parut satisfait:

«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je pourrai me servir de toi.»

Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au bureau du directeur.

«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle timidement.

— Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

— Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi!

— Tu vois bien que je l'ai cette confiance.»

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne.

À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en avertir.

«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.»

Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:

«Bonjour, monsieur Vulfran.»

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque tous, il s'arrêtait:

«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant.

S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia:

«À demain», dit-il.

En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers, forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur les questions ou les objections que les ouvriers français lui adressaient.

Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme s'il n'était pas là.

Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se penchait vers le directeur:

«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne l'entendit point.

— Positivement elle est étonnante pour la décision.

— Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit hier leDundee Newsplus intelligemment que Bendit; et c'était la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un journal.

— Sait-on ce qu'étaient ses parents?

— Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore.

— En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable;

— Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.

— Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les espadrilles dont elle est chaussée.

— Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?

— Intelligente, très intelligente.

— Vicieuse?

— Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande douceur, avec de la méfiance.

— D'où diable nous vient-elle?

— Pas de chez nous assurément.

— Elle m'a dit que sa mère était Anglaise.

— Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers veuillent bien l'écouter.»

Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste des gratifications, il ajouta:

«Sans la voir vous avez deviné tout cela.

— Son accent m'a frappé.»

Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, alors, M. Vulfran l'appela près de lui:

«Aurélie.»

Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui désormais devait être le sien.

Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être leDundee News, ce fut la circulaire de laDundee trades report Association, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut- elle la traduire d'un bout à l'autre.

Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de temps?

— Cinq semaines.

— À Paris?

— À Paris.

— Et ton père?

— Je l'ai perdu il y a six mois.»

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle venait de répondre.

«Que faisaient tes parents?

— Nous avions une voiture et nous vendions.

— Aux environs de Paris?

— Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions.

— Et ta mère morte, tu as quitté Paris?

— Oui, monsieur.

— Pourquoi?

— Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de la famille de mon père.

— Alors pourquoi es-tu venue ici?

— Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la route à pied.»

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit pas la cause.

«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des choses inutiles.

— Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc partie avec cent sept sous dans ta poche…

— Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, une carte routière; c'est tout.

— Tu sais te servir d'une carte?

— Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.»

Il l'interrompit:

«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?

— Avec un banc autour, oui, monsieur;

— Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.»

Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait M. Vulfran.

«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle.

— Non, monsieur, jamais.

— Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais pas d'ouvrage?

— Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.»

Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:

«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières.

— Quand vas-tu te remettre en route?»

Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua:

«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après un moment de réflexion.

— Et tes parents?

— Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection, mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures. Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté.

— Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?

— Jamais.

— Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une fille de ton âge qui est seule au monde, … triste aussi.

— Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour moi qu'ils l'ont été pour mon père…

— Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je veux dire légitimes par suite de fautes graves?

— Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons sérieuses, il me semble.

— Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent pas sur les enfants.

— Si cela pouvait être vrai!»

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran en fut frappé.

«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie par eux.

— Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée.

— Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils d'autres enfants que ton père?

— Non.

— Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au monde.

— Mais justement je ne le sais que trop.

— La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la mort.»

S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles, trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur.

«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu?

— N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait!

— Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance.

— Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

— S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.

— Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.

Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme s'il s'entretenait avec lui-même:

«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.»

Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:

«Au bureau.»

Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il?

C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir:

«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser les bras.»

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à- dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la renvoyer.

Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles ne lui donnèrent pas entière satisfaction:

«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, mécontent.

— Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe àPerrine d'approcher.

— Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demandaM. Vulfran.

— J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le commanderiez, répondit-elle.

— Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition quand je viens…»

Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt:

«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je te dirai ce que tu as à faire.»

Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire des journaux.

Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour présent.

«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»

Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil à personne.

Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais céder à des impulsions instinctives.

Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus épais avait retardée.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques jours près?

Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut seulement le soleil levant qui l'éveilla.

À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait faire: entrer, attendre?

Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venirTalouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là.

«M. Vulfran m'a dit de me présenter ce matin au bureau.

— La cour n'est pas le bureau.

— J'attends qu'on m'appelle.

— Monte.»

Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s'asseoir à califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine devant lui.

«Qu'est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?»

Elle dit à quoi M. Vulfran l'avait employée.

«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?

— Je ne sais pas.

— Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente?

— Sans doute je ne le suis pas.

— Tu l'es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c'est parce que tu ne veux pas répondre; n'oublie pas à qui tu parles. Qu'est-ce que je suis ici?

— Le directeur.

— C'est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obéissent pas, je les mets dehors, ne l'oublie pas.»

C'était bien l'homme dont les ouvrières avaient parlé dans la chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus même de celle de M. Vulfran.

«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en baissant la voix.

— Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je peux vous répéter les observations que M. Vulfran m'a fait traduire pour les monteurs.»

Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.

«C'est bien tout?

— C'est tout.

— M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres?

— Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages duDundeeNews, et en entier laDundee trades report Association.

— Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!»

Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa brutalité.

«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?

— C'est un avertissement que je te donne.

— Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

— Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.»

Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger tant que Talouel était là, n'osant même pas réfléchir, ne se reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se rassurer, car il eût fallu, pour croire qu'elle n'avait rien à craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n'était pas dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M. Vulfran, tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu'elle aurait à traduire.

Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter, cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à traduire, c'est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé, affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Évidemment M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et même de se souvenir qu'elle était là.

À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de main:

«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit moins doucement que moi, et il a eu raison.

— Raison! Ah! malheur!

— Vo n'direz point ça.

— Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le patron vous exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre son temps à discuter avec elles — ce qui est quelque chose, n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez causé.

— Mais…

— Si vous n'avez pas compris, c'est bête; je ne vais pas perdre mon temps à vous écouter.»

Ainsi congédiés, les trois ouvriers s'en allèrent la tête basse, et Perrine reprit son attente jusqu'à ce que Guillaume vint la chercher pour l'introduire dans un vaste bureau où elle trouva M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers qu'appuyaient des presse-papiers marqués d'une lettre en relief, pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l'un des bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques.

Sans l'annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle.Après un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertirM. Vulfran de sa présence:

«C'est moi, Aurélie, dit-elle.

— J'ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m'as raconté de tes malheurs, et aussi l'énergie que tu as montrée m'ont intéressé à ton sort. D'autre part, dans ton rôle d'interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontré en toi une intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il n'est plus bon qu'à faire un cocher, et encore à condition d'être indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espère, je suis content de toi.»

Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.

«Tu ne dis rien?

— Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si troublée que je n'en trouve pas; ne croyez pas…»

Il l'interrompit:

«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents?

— Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier…

— Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison, tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux à t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

— Certainement, je resterai ici.

—Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes vêtements d'ouvrière, qui, m'a dit Benoist, sont fatigués….

— Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni par paresse, ni par incurie, hélas!

— Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas aller à la caisse où l'on te remettra une fiche pour que tu prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vêtements, linge de corps, chapeau, chaussures.»

Perrine écoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle à la figure grave, c'était une belle fée qui parlait, la baguette au- dessus d'elle.

M. Vulfran la rappela à la réalité:

«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. À demain.»

Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.

Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver conviendraient-elles mieux?

On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin, incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin, ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.

«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise.

Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine».

La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie s'éclaira du sourire le plus engageant:

«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant son comptoir pour avancer une chaise.

Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de chaussures, d'un chapeau.

«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer des étoffes; vous allez voir.»

Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec M. Vulfran.

«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.

Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin devait être noire, parce qu'elle était en deuil.

«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe?

— Non.

— Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son étoffe, son prix.

— La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix, le plus bas.

— C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.»

Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi; dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique?

Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:

«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.»

C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, elles iraient à merveille, elle devait le croire.

Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile, puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de la demoiselle de magasin:

«Moins que rien cette petite.»

— Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demandaMme Lachaise.

— Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.

— Pas avant huit heures, pas après neuf.»

Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se passe de portes et de serrures, mais la richesse — car malgré le dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait pour elle de la richesse — a besoin d'être gardée; il fallait donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite chambre, qui ne coûtât pas cher.

Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir d'une allure légère.

«Vous partez!»

— Et vous, vous êtes donc libre!»

En quelques mots précipités elles s'expliquèrent:

Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée, pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.

Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries, de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de l'heure.

«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie?

— Dame!

— Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous?

— Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade pour moi qui n'ai personne.

— C'est vrai tout de même.»

Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une fenêtre et une table de toilette.

À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.

Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule, M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour l'avoir longuement observée.

Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.

Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher?

À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse: ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point?

Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait la parole d'un ton dur:

«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?

— À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda- elle effrayée.

— À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?

— Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit la vérité.

— Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as fait depuis ce temps-là.»

Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie.

«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté la chambrée de mère Françoise.

— Qui?

— Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce jour mérite d'être connu de vous.

— La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce que tu es.

— Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.

— Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, raconte donc.»

Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations.

«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?

— Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air, car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la mort.

— La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?

— Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas que vos ouvrières vivent là.

— Continue.»

Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer dans l'aumuche.

«Tu n'as pas eu peur?

— Je suis habituée à n'avoir pas peur.

— Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route de Saint-Pipoy, à gauche?

— Oui, monsieur.

— Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est donc là que tu as dormi?

— Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.

— Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?

— Si j'osais vous dire.

— Tu dois tout me dire.

— Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de petites filles?

— Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien long… et vide.»

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule, savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.

Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une chanson, elle commença:

«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible, j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée.

Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui certainement ne lui échapperaient pas.

Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce fut de la curiosité et de l'intérêt.

«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois.

Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés pour remplacer ce qui lui manquait:

«Tu as fait cela!»

Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la main sur les cheveux:

«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous sortirons.»

Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y décidaient.

Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et unechart of the worldsur laquelle des pavillons de diverses couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient debout devant de hautes tables inclinées.


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