[IX]

Elle parlait d'un ton tranquille et mesuré, où une amertume légère passa aux derniers mots.

Valderez, un peu raidie, l'écoutait, ses yeux pleins d'angoisse fixés sur elle.

— Cependant, une femme aucunement romanesque ni sentimentale pourra être assez heureuse près de lui, continua Mme de Ghiliac. Il lui suffira d'accepter ce que son mari voudra bien lui accorder en fait d'attention, de ne jamais s'immiscer dans ses occupations ni s'inquiéter de ses absences et de ses voyages, comme le faisait Fernande. La pauvre femme n'avait réussi qu'à provoquer chez lui une antipathie toujours grandissante, à tel point que, pour éviter d'être dérangé par elle, il avait imaginé d'imprégner son appartement et jusqu'à ses voitures particulières de certain parfum d'Orient qui faisait se pâmer et fuir Fernande. Mais une femme sérieuse et raisonnable saura éviter ces maladresses qui lui aliéneraient complètement Elie. Elle saura comprendre son rôle près de lui, qui ne se décide à se remarier que dans l'espoir d'avoir un héritier, la naissance d'une fille ayant été pour lui une véritable déception qu'il n'a jamais pardonnée à l'enfant. Il ignore l'affection paternelle, tout autant que l'amour conjugal. J'aime mieux vous le dire franchement, mon enfant, puisque vous me demandez de vous éclairer sur lui. Je dois aussi vous avertir qu'il est un psychologue inimitable, ne voyant dans autrui que de curieux états d'âmes, d'amusantes complications de caractères. Après avoir scruté à fond tous les coeurs féminins plus ou moins frivoles dont il est l'idole, peut-être trouvera-t-il intéressant d'étudier votre jeune âme toute neuve, peut-être se plaira-t-il à y faire naître des impressions qu'il analysera ensuite subtilement dans un prochain roman. Avouez, mon enfant, qu'il serait douloureux pour vous de vous laisser bercer d'un rêve, de penser avoir conquis le coeur de votre mari, et de vous apercevoir enfin que vous n'étiez pour lui qu'un sujet d'étude, peut-être un objet de caprice, que son dilettantisme laissera de côté le jour où il en sera las.

Valderez, devenue très pâle, eut un mouvement de recul, en murmurant d'une voix frémissante:

— Mais alors… je ne peux pas l'épouser!… Je ne peux pas, dans des conditions pareilles…

— Et pourquoi donc, ma chère petite? Aviez-vous rêvé autre chose? L'attitude d'Elie a-t-elle pu vous faire croire qu'il en serait autrement?

Un observateur aurait perçu des inflexions inquiètes dans la voix de la marquise. Mais Valderez était toute à son émoi douloureux.

Soudainement, la brève petite scène de la veille, au moment où il prenait congé d'elle, se retraçait à ses yeux. Elle entendait la voix chaude aux intonations presque tendres, elle revoyait le regard d'ensorcelante douceur, elle sentait sur sa main la caresse de ce baiser. A ce moment-là, elle avait vu ses craintes s'évanouir presque complètement…

Et, d'après ce que disait Mme de Ghiliac, elle n'aurait été pour lui, déjà, que l'intéressant "sujet d'étude" dont il s'amusait à faire vibrer le coeur?

Oh! non, non, ce n'était pas possible!

Et cependant, comme tout ce qu'on lui apprenait là concordait bien avec la précédente attitude, si froide, de cet étrange fiancé, avec sa physionomie énigmatique et son sourire sceptique, avec son tranquille aveu d'indifférence paternelle! Comme tout cela, aussi, expliquait bien l'instinctive défiance éprouvée par elle à l'égard d'Elie de Ghiliac!

Elle murmura, en réponse à la question de Mme de Ghiliac:

— J'avais espéré que, peu à peu, l'affection naîtrait entre nous. Mais vous m'apprenez que M. de Ghiliac me refusera la sienne, et qu'il n'accepterait pas d'attachement de ma part…

Le beau visage, quelques secondes auparavant empourpré, se décolorait de nouveau. Les mots avaient peine à sortir des lèvres sèches de la jeune fille.

— Si, pourvu que cet attachement soit raisonnable et ne le gêne en rien. Je regrette de vous avoir émue ainsi, mon enfant, ajouta Mme de Ghiliac avec un rapide coup d'oeil sur cette physionomie altérée. Vous me semblez bien impressionnable, pauvre petite, et vous ferez bien de vous dominer sur ce point, car vous souffririez trop près d'Elie, très ennemi de la sensibilité. Croyez-en mon expérience, Valderez, faites-vous un coeur très calme, acceptez les quelques satisfactions qui seront votre lot, sans rêver à ce qui pourrait être. Elie sera un bon mari si vous restez toujours docile et sérieuse; il ne vous gênera pas beaucoup, car il résidera souvent à Paris ou voyagera au loin, et vous aurez une vie très paisible, très heureuse dans ce château d'Arnelles, qui est une merveille.

Les mots bourdonnaient aux oreilles de Valderez. N'était-elle pas en proie à un songe douloureux? Mais non, Mme de Ghiliac était là devant elle, très grave, visiblement sincère. Elle la prévenait par bonté, par compassion pour son inexpérience, elle qui avait eu sous les yeux l'exemple du premier mariage.

Mme de Ghiliac posa la main sur son épaule.

— N'y avait-il pas quelques rêves romanesques dans cette petite tête-là? dit-elle à mi-voix. Il m'étonnerait bien qu'il en fût autrement, car vous seriez la première femme qui ne serait pas, plus ou moins, amoureuse d'Elie. N'imitez pas Fernande, ma pauvre enfant, elle en a trop souffert. Gardez votre coeur, puisque lui ne vous donnera jamais le sien.

Du dehors, la voix de Marthe demanda:

— Es-tu prête, Valderez?

— Oui, nous descendons, répondit Mme de Ghiliac.

Et, prenant la petite main glacée sous le gant, elle ajouta à voix basse:

— Vous ne me garderez pas rancune, ma chère enfant, de vous avoir ainsi, sur votre demande, enlevé quelques-unes de vos illusions?

Quelques-unes! Hélas! où étaient ses pauvres petites illusions, ses timides espoirs!

— Non, madame, répondit-elle d'une voix tremblante. Je vous remercie, au contraire, de m'avoir éclairée d'avance sur le rôle que je dois remplir près de M. de Ghiliac. J'avoue qu'il n'est guère conforme à l'idée que je m'étais faite du mariage, et que si j'avais su…

Elle n'acheva pas, mais ses lèvres tremblèrent plus fort.

Mme de Ghiliac ne répliqua rien. Ouvrant la porte, elle sortit, suivie de Valderez. Quand toutes deux entrèrent dans le salon, un discret murmure d'admiration courut parmi ceux qui étaient réunis là. M. de Ghiliac, interrompant brusquement sa conversation avec le prince Sterkine et Roland de Noclare, l'aîné des frères de Valderez, enveloppa d'un long regard la jeune fiancée, si belle dans cette robe à longue traîne, qui accentuait l'incomparable élégance de son allure, sous le voile de tulle léger qui idéalisait encore son admirable visage. Puis il s'avança vers elle, lui prit la main pour la baiser…

— Qu'avez-vous? Vous êtes glacée!… dit-il vivement. Et vous semblez souffrante…

— Non, je vous remercie… un peu fatiguée seulement, répondit-elle, en essayant de raffermir sa voix, et en détournant les yeux.

Elle s'écarta pour saluer Mme de Trollens. Quelques instants plus tard, elle était assise, avec son père, dans le traîneau doublé de velours blanc et garni de superbes fourrures, qui était arrivé la veille aux Hauts-Sapins.

Pendant le trajet, M. de Noclare ne lui laissa pas le loisir de réfléchir, de coordonner ses pensées angoissantes. Il était agité par une exaltation orgueilleuse qui le rendait d'une loquacité intarissable sur son futur gendre et sa famille. Ce fut un peu comme une somnambule que Valderez entra, au bras de son père, dans la vieille petite église, décorée à profusion de fleurs venues du littoral méditerranéen. L'avant-veille, M. de Ghiliac avait informé son beau-père que deux de ses jardiniers de Cannes arriveraient le lendemain avec les fleurs nécessaires à l'ornementation du sanctuaire, dont ils assumaient la tâche. C'était le seul luxe de cette cérémonie — et c'était chose exquise que ces fleurs blanches, délicates et parfumées, voilant la décrépitude des murailles, couvrant l'autel, décorant le choeur et descendant, en une haie embaumée, jusqu'au prie-Dieu où s'agenouillait la jeune fiancée.

Mais Valderez ne voyait rien. La tête entre ses mains, elle jetait vers le ciel le cri d'angoisse de son coeur désemparé. Que faire? Si c'était vrai, pourtant? Si cet homme n'était que le froid dilettante, l'époux et le père odieux que les paroles de Mme de Ghiliac lui avaient dévoilé?

Et ce devait être vrai. Cette femme distinguée et visiblement intelligente ne se serait pas abaissée à des inventions, contre son fils surtout. D'ailleurs tout était si plausible! Dès le premier jour, il l'avait inquiétée. Quelle froideur, lors de leurs fiançailles! Comme il avait tenu à bien lui témoigner son indifférence! Il craignait probablement que, telle la première femme, Valderez ne s'attachât trop fortement à lui? Et cette raillerie si fréquente, ces lueurs d'indéfinissable ironie traversant son regard? Et… tout, enfin, tout, — jusqu'à son attitude de la veille, d'abord revenue à la froideur première; puis, le soir, se faisant tout à coup si enveloppante, si intime, pendant ce court instant où Valderez, pour la première fois depuis ses fiançailles, avait senti courir en elle une sensation de bonheur craintif.

Elle frissonna lorsque, en relevant la tête, elle le vit près d'elle, debout, les bras croisés.

Le curé apparaissait, précédé de ses enfants de choeur. A l'orgue, la fille du notaire de Saint-Savinien jouait un prélude dont le ton grave s'harmonisait avec les pensées anxieuses de Valderez. Un parfum un peu capiteux, s'exhalant de toutes ces fleurs, emplissait la petite église. Valderez sentait une sorte d'étourdissement lui monter au cerveau, il lui semblait que, devant elle, s'ouvrait un chemin très sombre, où elle allait s'engager en aveugle.

— Mon Dieu! Mon Dieu! que dois-je faire? priait-elle du fond du coeur.

Le curé commençait son allocution. Valderez l'écoutait comme en un rêve; mais cependant son esprit anxieux cherchait à saisir un mot qui l'éclairât dans sa détresse…

"Vous devrez, monsieur, aimer votre épouse comme Jésus-Christ a aimé son Eglise. Et qu'est-ce à dire? Jésus-Christ n'a-t-il pas aimé cette épouse mystique jusqu'à se dépenser tout entier pour elle? Ne veille-t-il pas chaque jour sur elle avec une tendre sollicitude? N'est-elle pas pour lui supérieure à toutes les richesses, plus belle que toutes les merveilles accumulées sur terre et dans les cieux par sa toute-puissance créatrice? Ainsi, monsieur, devrez-vous aimer celle qui va devenir devant Dieu votre compagne."

Presque involontairement, Valderez leva les yeux vers M. de Ghiliac. La tête un peu redressée, il regardait attentivement le curé, et aucune émotion ne se discernait sur ce visage hautain et calme. Probablement, le romancier étudiait ce type de prêtre rustique, tout en souriant au-dedans de lui-même de la naïveté de cet excellent homme qui l'engageait si bien à aimer sa femme, à l'aimer avec dévouement, à l'aimer, après Dieu, plus que tout au monde.

"Et vous, ma chère enfant, que devrez-vous faire, sinon vous attacher votre époux, comme l'Eglise l'est à son Divin Chef?… sinon lui être fidèle dans les persécutions et les traverses, dans la douleur comme dans la joie? sinon l'aimer fortement, chrétiennement, et vous tenir prête à tout lui sacrifier, hors ce qui a trait au salut de votre âme?"

L'aimer!

Mais, maintenant, elle ne l'oserait plus! La crainte d'être dupe, de ne trouver chez lui que la froide curiosité du psychologue et l'amusement du dilettante, la paralyserait toujours, mettrait en son coeur une continuelle défiance. Oh! pourquoi Mme de Ghiliac lui avait-elle dit?… Elle s'était si bien efforcée, par la prière et de sérieuses réflexions, de se préparer à ses nouveaux devoirs, d'envisager avec calme l'obligation de s'attacher à cet époux inconnu! Et maintenant, elle ne savait plus que faire, le doute et l'angoisse bouillonnaient dans son pauvre cerveau anxieux…

Et, cependant, si Mme de Ghiliac n'avait pas parlé, elle ne se serait pas défiée, elle aurait, tout simplement, donné son jeune coeur confiant…

"Que croire? Oh! que croire?" pensa-t-elle éperdument.

— Eh bien, Valderez?

M. de Ghiliac se penchait un peu, en murmurant ces mots d'une voix légèrement surprise. Valderez tressaillit en s'apercevant que le moment était venu de s'avancer vers l'autel.

Elle fit machinalement les quelques pas nécessaires, elle se plaça près d'Elie. Un nuage passait devant ses yeux, il lui semblait que les fleurs, les lumières dansaient une sarabande autour d'elle…

La voix nette de M. de Ghiliac, répondant un oui très bref et très résolu à la question du prêtre, l'arracha à cet état de demi-inconscience. Le curé demandait maintenant:

— Valderez de Noclare, acceptez-vous pour votre légitime épouxElie-Gabriel-Bernard de Roveyre de Ghiliac?

Dans l'église, le silence complet s'était fait. Valderez entendait battre son coeur à grands coups affolés. Une angoisse plus profonde l'assaillit, la fit frémir jusqu'au fond de l'être. Elle leva les yeux vers le prêtre, et le bon vieillard y lut une interrogation poignante. Sa pauvre petite brebis implorait son secours. Mais pour quel motif?

Valderez sentit se poser sur elle le regard de M. de Ghiliac. Autour d'elle, tous attendaient. Un moment encore, et l'on s'étonnerait de cette hésitation étrange…

D'une voix basse, un peu étranglée, elle prononça le mot qui l'unissait à Elie de Ghiliac.

C'était fini, elle était sa femme. Il lui prit la main pour y mettre l'anneau du mariage. Mais cette petite main, brûlante maintenant, tremblait si fort qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour glisser l'anneau au doigt.

A la sacristie, tous remarquèrent la mine défaite de la jeune femme, et quand elle descendit l'étroite nef au bras de M. de Ghiliac, les chuchotements: "Comme ils sont beaux!" furent suivis de celui-ci: "Comme elle est pâle!"

M. de Ghiliac fit monter sa femme dans le traîneau, l'enveloppa de fourrures et s'assit près d'elle. Pendant le trajet, assez court d'ailleurs, de l'église aux Hauts-Sapins, ils n'échangèrent pas un mot. Valderez détournait un peu la tête pour échapper à ce regard qu'elle sentait peser sur elle, surpris et investigateur. Et son coeur battait toujours si vite!

Valderez devait, toute sa vie, se rappeler ce déjeuner de noces. Alors que tout son être moral était brisé par une angoisse qui s'augmentait de minute en minute, il lui fallut causer, sourire et demeurer le point de mire de tous les regards, de toutes les attentions. Elle se sentait à bout de forces lorsque, le repas terminé, on se leva pour quitter la salle à manger.

M. de Ghiliac se pencha vers elle:

— Il est temps de vous préparer pour le départ, Valderez, dit-il à mi-voix.

Incapable de prononcer une parole, car sa gorge venait de se serrer tout à coup, elle inclina affirmativement la tête. Puis elle se glissa hors de la salle à manger et gagna le parloir.

Oh! se trouver seule enfin, loin de tous, loin de "lui" surtout, dont elle avait senti constamment l'attention portée sur elle, au cours de ce repas! Pouvoir réfléchir enfin… et se dire qu'elle avait eu tort, qu'elle avait commis une faute…

Car n'était-ce pas une faute d'avoir dit "oui", lorsque à ce moment même un insurmontable effroi d'emparait d'elle, tandis que le doute affreux de l'abîme moral existant entre son fiancé et elle s'implantait victorieusement dans son esprit?

Elle avait cédé à une sorte d'affolement, dû à la présence de tous ceux qui remplissaient l'église, à la crainte de l'effet que produirait la réponse négative, à la pensée de l'effrayante colère de son père et de toutes les conséquences d'un tel acte…

Elle avait dit "oui", et, par ce mot, elle avait tacitement promis d'aimer son mari. Elle devrait donc le faire, malgré tout, quel qu'il fût. Mais, comment y parviendrait-elle maintenant, avec cette défiance, cette terreur au fond du coeur?

Dans la pièce voisine, dont la porte était demeurée ouverte, un pas ferme et souple fit craquer le parquet. Valderez eut un frisson d'effroi à la vue de la silhouette masculine qui apparaissait. D'un mouvement instinctif, elle recula jusqu'au plus profond de l'embrasure de la fenêtre dans laquelle elle se trouvait debout.

M. de Ghiliac s'arrêta un moment. Une légère contraction passa sur sa physionomie. Puis il s'avança vers sa femme en disant d'un ton de froide ironie:

— J'ai vraiment l'air de produire sur vous l'effet d'un épouvantail,Valderez! Me serait-il possible d'en connaître la raison?

Une rougeur brûlante remplaçait maintenant, sur le visage de Valderez, la pâleur qui s'y était répandue tout à l'heure. Une sorte d'affolement passa dans son cerveau surexcité, bouillonnant d'angoisse et de doute. Emportée par un besoin de sincérité, elle dit d'une voix tremblante:

— J'ai commis une faute… J'ai compris que j'avais eu tort en cédant à la pression de mes parents, puisque je n'avais pour vous que de la crainte et aucune sympathie. Tout à l'heure, en entendant M. le curé parler des devoirs de l'épouse chrétienne, j'ai senti que je ne pourrais jamais… à votre égard…

Elle n'osait le regarder, mais elle parlait courageusement, en se disant qu'elle devait, en toute loyauté, lui faire connaître ses sentiments.

— Ah! ce sont ces petits scrupules de jeune personne pieuse qui vous tourmentent!… Parce que ce bon prêtre vous a dit qu'il faudrait aimer votre mari et que vous vous sentez incapable de remplir ce devoir? Rassurez-vous, je ne suis pas si exigeant que lui, et, puisque vous ne me faites pas l'honneur de m'accorder votre sympathie, je m'en passerai, sans vous en faire un crime, croyez-le bien.

Il prononçait ces mots d'un ton de froideur sarcastique, qui soulignait encore la désinvolture ironique de cette déclaration.

Valderez sentit courir dans ses veines un frisson glacé. En levant les yeux, elle rencontra un regard dont l'expression, mélange de raillerie, d'irritation, de défi hautain, était difficile à définir.

— Vous comprenez singulièrement le mariage! dit-elle en essayant de raffermir sa voix.

— Pardon, il n'est pas question de moi! Vous me faites l'aveu — fort peu flatteur, entre parenthèses — de l'éloignement que je vous inspire. Eh bien! la sagesse me commande de vous répondre comme je l'ai fait! Vous ne pensiez pas, j'imagine, que cette révélation allait me conduire au désespoir?

Oh! non, elle ne l'avait jamais pensé, pauvre Valderez! Mais elle ne s'était pas attendue non plus à cette ironie glacée après les paroles et le regard de la veille.

— …Et, quant à ma façon de comprendre le mariage, je ne sais trop si elle vaut moins que celle d'une jeune personne qui accepte de se laisser forcer la main pour épouser un homme qu'elle ne peut souffrir, et s'avise seulement après la cérémonie de prévenir son mari de ses véritables sentiments.

— Monsieur!

Un peu de rougeur monta au teint mat d'Elie.

— Je vous demande pardon si je vous offense, c'est vous-même qui venez de m'avouer…

— Que j'avais poussé trop loin l'obéissance filiale. J'espérais alors que la sympathie naîtrait entre nous, et j'étais bien résolue, croyez-le, à remplir tous mes devoirs. Mais j'ai compris, tout à l'heure, que j'avais eu tort, que je ne pourrais jamais…

— Un peu tard, il me semble? La chose est faite, nous ne pouvons y revenir… à moins de demander l'annulation de ce mariage… forcé.

— Oh! oui, oui!

L'exclamation était spontanée. Un pli d'ironie vint soulever la lèvre de M. de Ghiliac.

— Etes-vous donc assez héroïque pour considérer sans frémir ce que serait votre vie ici, après une rupture de ce genre?

Elle murmura d'un ton d'ardente souffrance, en abaissant ses longs cils dorés comme pour voiler son regard douloureux:

— Oh! ne comprenez-vous pas que j'aimerais mieux tout endurer, plutôt que d'avoir prononcé tout à l'heure ce mot qui nous unissait pour la vie!

M. de Ghiliac recula légèrement. Sa physionomie était devenue rigide et ses yeux tellement sombres qu'ils semblaient presque noirs.

— Devant une antipathie si bien déclarée, mon devoir de gentilhomme est de m'incliner, dit-il d'un ton glacé. Mais je ne veux absolument pas de rupture éclatante. Aux yeux du monde, vous demeurez la marquise de Ghiliac. En réalité, nous vivrons séparés, conservant chacun notre indépendance. Je vais avoir l'honneur de vous accompagner à Arnelles, où, je l'espère, vous voudrez bien, selon nos conventions, vous occuper de Guillemette. Maintenant, permettez-moi de vous rappeler que nous n'avons plus qu'un quart d'heure avant de quitter les Hauts-Sapins.

— Laissez-moi ici… ce sera beaucoup plus logique, dit-elle d'une voix altérée.

— Me faut-il vous remettre en mémoire le précepte: "La femme doit suivre son mari?" Je vous libère de toutes les obligations que vous croyez avoir à mon égard, sauf de celle-là.

Elle fit un pas vers lui en joignant les mains, avec un regard de supplication poignante.

— Je vous en prie, laissez-moi ici!

Il détourna un peu les yeux en répliquant froidement:

— Ma résolution, sur ce point, est inébranlable. Veuillez aller quitter cette toilette, je vous attends au salon.

Il ouvrit une porte devant elle. Valderez sortit du parloir et se dirigea vers l'escalier. Mais au bas des marches, elle dut s'arrêter, car ses jambes se dérobaient presque sous elle.

Une main se posa sur son épaule, la voix de son frère Roland murmura:

— Valderez, qu'as-tu?

— Un peu de fatigue, mon chéri. Ce ne sera rien.

— Quand te reverrons-nous, maintenant, ma Valderez? M. de Ghiliac te laissera-t-il venir souvent?

Il la regardait avec tendresse. C'était son frère préféré, car leurs natures, également délicates et droites, s'étaient toujours comprises.

Elle se pencha, et prit la main du jeune garçon.

— Prie pour moi, mon Roland, murmura-t-elle.

Elle se détourna et s'engagea hâtivement dans l'escalier, car elle sentait que les sanglots allaient l'étouffer. Et elle ne voulait pas qu'ils connussent sa souffrance, tous ces êtres pour qui elle s'était sacrifiée.

Elle savait maintenant que, sur un point du moins, Mme de Ghiliac avait dit vrai: Elie de Ghiliac n'était qu'un froid égoïste, dépourvu de coeur.

Et elle ne pouvait plus ignorer — il l'avait laissé entendre aussi clairement que possible — qu'il se souciait fort peu de l'attachement de sa femme.

Combien elle eût préféré des éclats de colère à cette ironie glacée, à ce sarcasme poli!

Et il aurait suffi cependant d'un mot — d'un seul mot dit avec quelque bonté, quelque indulgence à la jeune femme qui s'accusait franchement de son erreur, pour que s'évanouît le doute, et que se dissipât la crainte.

Mais maintenant!

Elle se déshabillait, se rhabillait machinalement. Quand elle fut prête, elle jeta un long regard autour d'elle, sur cette grande vieille chambre strictement meublée du nécessaire, presque pauvre, où de pénibles soucis l'avaient assiégée, en ces dernières années, mais où elle n'avait jamais connu une souffrance dans le genre de celle qu'elle endurait en ce moment. Elle s'agenouilla devant le crucifix placé au-dessus de son lit, joignit les mains et implora:

— Mon Dieu! si j'ai commis une faute, ayez pitié de moi, considérez mon inexpérience et soutenez-moi dans la voie où j'entre aujourd'hui.

— Valderez, es-tu prête? M. de Ghiliac te fait prévenir qu'il est temps de partit, dit au dehors la voix de Marthe.

— Oui, me voici, ma chérie.

Oh! ce moment du départ! Hier soir, il lui était apparu moins angoissant. Mais aujourd'hui!…

Elle prit congé de tous les siens, en se raidissant contre sa douleur.Elle promit d'écrire souvent, très souvent…

— Et tu viendras nous voir, Valderez?… Vous le lui permettrez, Elie? demanda Mme de Noclare, qui considérait avec quelque inquiétude la physionomie très altérée de la jeune femme.

— Mais quand elle le voudra! Elle sera absolument libre de voyager à son gré! répondit M. de Ghiliac qui s'inclinait en ce moment pour prendre congé de sa belle-mère.

Pendant qu'il finissait de faire ses adieux à sa nouvelle famille, Valderez s'en alla en avant vers le vestibule. Elle semblait maintenant avoir hâte d'être hors des Hauts-Sapins.

— Ma fille, je prierai la Vierge pour toi. Je crois que tu ne seras pas toujours sur du velours dans ton ménage.

C'était Chrétienne, debout dans le vestibule, qui prononçait ces mots d'un ton prophétique.

Valderez se pencha et baisa les joues ridées de la vieille femme.

— Au revoir, Chrétienne. Oui, prie pour ta Valderez.

Et elle se hâta vers la cour, car les sanglots l'étouffaient maintenant.

En un quart d'heure, le traîneau qui transportait M. de Ghiliac et elle arrivait à la petite gare. En même temps qu'eux partaient Mme de Ghiliac, qui s'en allait à Cannes, les Trollens, M. d'Essil et le prince Sterkine, qui se dirigeaient sur Paris.

Elie installa sa femme dans le coupé retenu par lui, et s'étant informé si rien ne lui manquait, se mit à dépouiller le courrier que venait de lui remettre son valet de chambre. Valderez put donc pleurer silencieusement, le front appuyé à la vitre, en regardant disparaître, avec les silhouettes de ses chères montagnes, son passé de jeune fille, souvent sévère, mais adouci par la tendresse de ses frères et soeurs.

Et maintenant, elle se trouvait sous l'autorité de celui qui ne serait jamais pour elle qu'un étranger.

L'automobile de M. de Ghiliac roulait sur la route large et bien entretenue conduisant de la gare de Vrinières au château d'Arnelles. Valderez, un peu lasse, regardait vaguement le paysage charmant dont le marquis, assis près d'elle, lui indiquait au passage quelques points de vue. Le temps était aujourd'hui clair et doux, l'air vivifiant entrait par l'ouverture des portières dont Elie avait baissé les glaces sur la demande de Valderez, qu'impressionnait désagréablement le parfum étrange émanant de l'intérieur de la voiture.

M. de Ghiliac s'était montré d'une irréprochable correction, il n'avait négligé envers Valderez aucune des attentions courtoises d'un homme bien élevé à l'égard d'une femme. Pendant le voyage, il lui avait fait apporter des journaux et des revues, avait causé avec elle des pays traversés, tous connus de lui, et, en arrivant à Paris où ils devaient passer une journée avant de gagner Arnelles, s'était informé si elle désirait y demeurer plus longtemps, — le tout avec une froideur polie, une indifférence parfaite qui donnaient bien la note des rapports devant exister entre eux.

Valderez avait refusé l'offre de son mari. Que lui importait Paris! Elle avait hâte maintenant d'être à Arnelles, de mettre fin à la corvée à laquelle s'astreignait M. de Ghiliac, de se trouver seule enfin, — seule devant sa nouvelle existence et devant la tâche consolante que lui réservait peut-être la petite orpheline qui l'attendait.

Brisée par une fatigue plus morale que physique, elle passa la journée à l'hôtel de Ghiliac, dans l'appartement qui avait été celui de la première femme. En dépit du temps relativement court des fiançailles, M. de Ghiliac l'avait fait complètement transformer, dans la note de luxe à la fois sobre et magnifique qui existait toujours chez lui. Et Valderez, qui n'avait jamais connu que les Hauts-Sapins ou les demeures relativement modestes des amis de sa famille, se sentait étrangement gênée au milieu des raffinements de ce luxe et des recherches inouïes d'un service assuré par une armée de domestiques admirablement stylés.

La jeune femme n'avait vu son mari qu'aux repas, pris en tête à tête. Avec tout autre que M. de Ghiliac, ces moments eussent été fort embarrassants. Mais lui possédait décidément un art incomparable pour sauver les situations les plus tendues, par une conversation toujours intéressante, et cependant indifférente, par une courtoisie qui ne sortait jamais des bornes de la plus extrême froideur. Aucune allusion, du reste, à ce qui s'était passé la veille. Il était évident que la question se trouvait enterrée pour lui.

…La voiture, quittant la route, avait pris une superbe allée d'ormes centenaires. Et le marquis dit tout à coup:

— Voilà Arnelles, Valderez.

Au-delà d'un vaste espace découvert se dressait une grille merveilleusement forgée, surmontée des armes des Roveyre. Le regard ravi de Valderez, traversant l'immense cour d'honneur, rencontra une admirable construction de la Renaissance, dont les assises, sur une des façades latérales, baignaient dans un lac azuré.

— Eh bien! cela vous plaît-il? demanda M. de Ghiliac qui l'examinait avec une attitude discrète.

— C'est magnifique! Et les descriptions que vous m'en avez faites restaient certainement au-dessous de la vérité.

— Tant mieux! J'aurais été au regret de vous causer une désillusion, dit-il de ce ton mi-sérieux, mi-railleur qui laissait toujours ses interlocuteurs perplexes sur ses véritables sentiments.

Ils gravirent l'un après l'autre les degrés du grand perron, en haut duquel se tenaient deux domestiques portant la livrée de Ghiliac; ils entrèrent dans un vestibule dont la royale splendeur fit un instant fermer les yeux de Valderez éblouie. Que ferait-elle dans cette demeure plus que princière? Oh! combien étaient loin — et regrettés — ses Hauts-Sapins, sa pénible tâche quotidienne, ses austères et chers devoirs près de sa mère et des enfants!

— Antoine, prévenez Mlle Guillemette que nous l'attendons au salon blanc. Et dites qu'on nous serve promptement le thé, ordonna M. de Ghiliac.

Il fit traverser à Valderez plusieurs salons, dont la jeune femme, de plus en plus éblouie, ne distingua que confusément les splendeurs artistiques, et l'introduisit dans une pièce plus petite, tendue de soieries blanches brodées de grandes fleurs aux teintes délicates, ornée de meubles ravissants, d'objets d'art d'un goût si pur, d'une beauté si parfaite que Valderez dut s'avouer qu'elle n'avait jamais songé qu'il pût exister quelque chose de semblable.

— Si cette pièce vous plaît, il vous sera loisible d'en faire votre salon particulier, dit M. de Ghiliac, tout en aidant la jeune femme à enlever sa jaquette. Jusqu'ici, bien qu'elle soit une des plus charmantes de château, elle a joué de malheur. Ma mère et Fernande n'ont jamais pu la souffrir; elles assuraient que ces tentures blanches étaient absolument défavorables à leur teint. Mais peut-être êtes-vous exempte de petites faiblesses de ce genre?

Elle répondit avec une tranquille froideur:

— En effet, je n'ai jamais eu le temps ni l'idée de m'occuper de semblables questions.

— Je vous félicite de cette haute sagesse. Mais ne craindrez-vous pas d'y voir apparaître le spectre de la duchesse Claude?

— Qui est cette duchesse Claude? demanda Valderez tout en s'approchant de la cheminée pour présenter ses mains glacées à la flamme qui s'élevait dans l'âtre, en dépit de la tiédeur répandue par les calorifères.

— Une de mes aïeules, ancienne châtelaine d'Arnelles. Belle, intelligente, énergique sous une apparence délicate, elle était l'âme du parti de ligueurs dont son mari était le chef. Ici se donnaient des fêtes magnifiques, dont la belle Claude était la reine incontestée. Parmi les invités, on remarquait une jeune personne laide et légèrement contrefaite, toujours fastueusement parée, qui était la cousine de la duchesse. Françoise d'Etigny, on ne sait par quelle aberration, s'était longtemps bercée de l'espoir d'épouser le duc Elie, un des plus beaux seigneurs de France. De là, dans cette âme aigrie et mauvaise, une jalousie féroce contre la duchesse Claude, — jalousie habilement dissimulée d'ailleurs.

"Mais un jour, Claude disparut. On la chercha longtemps; son mari, inconsolable, promit une fortune à qui lui ferait connaître le sort de sa femme. Cependant personne ne l'avait vue quitter le château; les hommes d'armes juraient tous n'avoir pas délaissé un instant leur poste. Et d'ailleurs, pourquoi cette jeune femme, très heureuse, très aimée, fervente chrétienne, épouse et mère tendrement dévouée, aurait-elle quitté volontairement son foyer? Le duc Elie fit fouiller le lac, les oubliettes, restes de l'ancien château fort, sur lequel s'éleva la demeure actuelle. Tout fut visité, bouleversé. Et la jeune duchesse resta introuvable.

"Elie de Versanges, fou de désespoir, se confina dans la retraite. Son cerveau se dérangeant peu à peu, il assurait que sa femme n'avait pas quitté le château et qu'elle gémissait dans quelque cachette inconnue en l'appelant à son secours. D'autre part, une femme de chambre prétendit avoir vu sa maîtresse apparaître vers la nuit, vêtue de la robe de brocart d'argent qu'elle portait le jour de sa disparition. C'était dans ce salon, qu'elle affectionnait particulièrement, et, d'autres fois dans la galerie à côté…"

Il s'avança et ouvrit une porte. Valderez, en s'approchant, eut une exclamation admirative.

— …Cette galerie est une des merveilles de la Renaissance et renferme des trésors d'art. Elle fut décorée par les ordres de François de Versanges, qui fit achever le château commencé par son père. Ce duc François était un homme dur, cruel, que l'on prétendait quelque peu magicien. En tout cas, il paraît qu'il avait un talent remarquable pour faire disparaître les gens gênants, sans qu'on pût jamais savoir ce qu'ils devenaient.

Valderez fit quelques pas dans la galerie, mystérieusement éclairée par le jour pâle traversant d'admirables vitraux. Elle s'arrêta devant le portrait d'une jeune femme, remarquablement jolie, portant un somptueux costume du seizième siècle, constellé de joyaux. A côté, sur un fond assombri, se dressait l'image d'un jeune seigneur de fière mine, dont la physionomie avait quelque ressemblance avec celle de M. de Ghiliac.

— La belle duchesse Claude et le duc Elie, dit le marquis en les désignant.

— Et que devint ce pauvre duc? demanda Valderez.

M. de Ghiliac eut un rire moqueur.

— Eh bien! ce veuf inconsolable finit tout simplement par épouser Françoise d'Etigny, qui avait pleuré avec lui en l'entourant, ainsi que ses enfants, des soins les plus dévoués. Quelques mois plus tard, son fils aîné mourait empoisonné. Seulement, la nouvelle duchesse avait cette fois agi avec maladresse, elle fut trahie par une femme en qui elle se confiait. Et tout aussitôt, on lui attribua, non sans raison, la disparition étrange de sa cousine. Se voyant découverte, elle se précipita dans le lac, de sorte qu'on ne put jamais savoir ce qu'il était advenu de la duchesse Claude. Et le duc Elie, complètement fou après toutes ces épreuves, se brisa la tête contre cette cheminée de marbre. Vous voyez qu'Arnelles a de tragiques souvenirs. N'aurez-vous pas peur du fantôme de la belle Claude, ou de celui de Françoise la maudite qui flotte parfois sur le lac?

— Oh! non! Nous avons aussi de ces légendes, et de plus terrifiantes encore, aux hauts6sapins. Mais je n'ai jamais songé à en avoir peur.

— Cela prouve que vous avez les nerfs bien équilibrés. Tant mieux pour vous! dit-il d'un ton léger.

Ils revinrent au salon. Au milieu de la pièce se tenait une frêle petite fille dont les boucles brunes entouraient un visage maladif éclairé par des yeux bleus superbes, mais craintifs et mélancoliques.

— Ah! vous voilà, Guillemette! dit M. de Ghiliac d'un ton bref.Approchez-vous et saluez votre mère.

Mais Valderez s'avança vivement, elle prit entre ses bras la petite fille dont elle baisa le front.

— Ma petite Guillemette, je suis si contente de vous connaître!Embrassez-moi, voulez-vous, ma chérie?

Les grands yeux de l'enfant, surpris et effarouchés, la considérèrent un moment. Puis les petites lèvres pâlies se posèrent timidement sur sa joue.

Et le coeur serré de la jeune femme se dilata un peu à la pensée de la tâche si belle qui l'attendait près de cette enfant sans mère.

Elle la remit à terre, et, prenant sa main, revint vers le marquis, demeuré debout près de la cheminée.

— Elle est tout à fait gentille, votre petite Guillemette, et je vais l'aimer extrêmement… Mais que dit-on à son père, ma mignonne?

Guillemette leva les yeux vers M. de Ghiliac, et Valderez remarqua dans ce regard d'enfant une expression à la fois craintive et tendre qui la frappa.

— Bonjour, mon père, dit une petite voix timide.

Il effleura d'une main distraite les boucles de l'enfant, en répondant froidement:

— Bonjour, Guillemette. Faites attention d'être toujours bien sage avec votre maman… Vous pouvez rejoindre votre institutrice, maintenant.

Le maître d'hôtel entrait, apportant le thé. Valderez demanda timidement:

— Ne permettrez-vous pas à Guillemette de demeurer un peu?

— M ais si vous le voulez! répondit-il d'un ton indifférent.

Tandis que Valderez ôtait ses gants, il lui dit, après avoir congédié du geste le maître d'hôtel:

— Puis-je vous demander de nous servir le thé?… si vous n'êtes pas fatiguée, toutefois?

Elle répondit négativement. Fatiguée, elle ne l'était pas au physique; mais moralement, sa lassitude était grande. L'atmosphère de cette demeure lui semblait tellement lourde! Et combien elle eût voulu se trouver loin de ce grand seigneur dont la courtoisie impeccable lui semblait une pénible ironie!

Elle servit le thé, puis elle essaya de faire causer Guillemette. Mais ce fut en vain; l'enfant semblait à peu près muette.

M. de Ghiliac, assis en face d'elle, laissait errer autour de lui son regard distrait, qui s'arrêtait parfois sur la jeune femme et l'enfant. Valderez ne pouvait s'empêcher de remarquer combien il était à sa place dans ce décor d'une aristocratique splendeur, au milieu duquel, pensait-elle, la très simple robe de voyage de la nouvelle marquise, et sa gaucherie, devaient produire un effet singulier.

— Laissez donc cette petite sotte, Valderez! dit-il tout à coup d'un ton impatienté. Vous n'arriverez pas à lui tirer deux mots de suite devant moi. Elle est vraiment d'une ridicule sauvagerie!

Sur ces mots, il se leva en posant sa tasse sur la table à thé.

— Voulez-vous me permettre de vous montrer votre appartement? Car j'aurai ensuite à m'occuper de ma correspondance, fort en retard.

Elle acquiesça aussitôt, et, prenant la main de Guillemette, le suivit au premier étage. Si elle n'avait eu en tête de si pénibles soucis, elle serait tombée en admiration devant l'escalier — une des principales merveilles de cette demeure, qui en contenait tant — et devant l'appartement qui lui était destiné, le plus remarquable du château, tant à cause de la vue délicieuse qui se découvrait de ses balcons, que de la délicate et artistique magnificence de sa décoration.

— C'était l'appartement de la belle duchesse Claude, dit M. de Ghiliac. Voyez, sur les meubles, au plafond, ces deux C enlacés. Ils rappellent sa devise: "Candidior candidis," plus blanche que les plus blanches choses, — qui fut aussi celle de la douce reine Claude de France, marraine de sa mère, dont le souvenir demeurait vénéré dans la famille. Si vous désirez apporter quelque changement à ces pièces, vous êtes entièrement libre, ainsi que de choisir, dans le château, tout autre appartement qui vous agréerait mieux. Vous êtes chez vous ici, ne l'oubliez pas.

Il était impossible d'être plus courtois — et de voiler plus élégamment un égoïsme absolu.

Lorsqu'il se fut éloigné, Valderez reprit ses tentatives près de Guillemette, et, cette fois, la langue de l'enfant se délia un peu. M. de Ghiliac devait avoir raison en prétendant que c'était sa présence qui intimidait prodigieusement sa fille.

— Pourquoi ne dites-vous rien à votre papa, ma chérie? lui demandaValderez.

Les lèvres de Guillemette tremblèrent.

— Papa ne m'aime pas! murmura-t-elle d'un ton de désolation si navrante que Valderez en fut bouleversée jusqu'au fond du coeur.

Elle prit la petite fille sur ses genoux et l'entoura de ses bras.

— Qui vous fait croire cela, ma pauvre mignonne?

— Oh! je le sais bien! Frida me le dit, d'abord…

— Qui est Frida?

— C'est ma gouvernante autrichienne. Et puis, je vois bien que les autres papas ne sont pas comme lui. Mon oncle Karl embrasse souvent ses petites filles, M. d'Oubignies promène Gaërane et Henriette en voiture, et il ne fronce jamais les sourcils quand il les voit entrer, ou quand il les rencontre dans le parc… Oh! je sais bien que papa ne m'aime pas du tout! murmura-t-elle avec un gros soupir.

— Et vous, chérie, l'aimez-vous?

L'enfant ne répondit pas, mais appuyant son front sur l'épaule de Valderez, elle éclata en sanglots. Et, lorsqu'elle fut un peu calmée, la jeune femme, à travers ses phrases décousues, comprit ce que souffrait cette âme d'enfant, livrée à des mercenaires plus ou moins dévouées, n'ayant à attendre, de la part de l'aïeule mondaine et froide, qu'une affection très superficielle, de la part de son père, une indifférence complète — et cependant, ayant au coeur, pour ce père presque inconnu, une tendresse ardente, comprimée et rendue craintive par la glaciale et dédaigneuse insouciance de M. de Ghiliac.

"Pauvre petite fille, je t'aimerai, moi!" songea Valderez en serrant l'enfant dans ses bras.

M. de Ghiliac demeura huit jours à Arnelles. Il montra à Valderez le château, les jardins et le parc dans tous leurs détails, il lui fit faire des promenades, et quelques visites, forcément restreintes à cette époque de l'année qui avait vu s'éloigner les châtelains des alentours. Et, jugeant alors ses devoirs largement accomplis, il reprit le chemin de Paris, laissant Valderez un peu désorientée encore au milieu de cette immense et magnifique demeure, mais déjà attachée de toute son âme à sa tâche près de la petite Guillemette.

Un des premiers soins de la jeune femme fut de remplacer l'institutrice anglaise, qui lui déplaisait fort. M. de Ghiliac, à qui elle en avait parlé avant son départ, lui ayant déclaré qu'elle recevait de lui pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait Guillemette, elle écrivit donc à l'abbesse du monastère où elle avait reçu son instruction, et vit arriver peu après une jeune Anglaise, sérieuse et distinguée, qui plut aussitôt à Guillemette et à elle-même. Parlant déjà couramment l'anglais, Valderez se mit en devoir d'apprendre l'allemand, afin de mieux surveiller Frida, la gouvernante, dans ses rapports avec l'enfant. C'était une occupation de plus, une diversion à ses pensées mélancoliques. Le travail seul, et l'accomplissement exact de tous ses devoirs pouvaient la sauver de l'ennui et de la tristesse trop profonde. Chaque matin, elle se rendait à la messe, puis elle allait visiter quelque indigent indiqué par le curé et lui porter le secours matériel, en même temps qu'une douce parole et quelque conseils discrètement donnés. Elle ne cherchait pas à nouer de relations. Les trois ou quatre personnes chez qui l'avait conduite M. de Ghiliac étaient venues lui rendre sa visite avec un empressement qui en disait long sur le prestige du nom que portait maintenant Valderez. Mais, malgré l'invitation pressante qui lui en avait été faite, et bien qu'une de ces familles au moins, les d'Oubignies, lui fût sympathique, elle n'était pas retournée les voir… A mesure que les jours s'écoulaient, elle se rendait compte que l'absence prolongée de M. de Ghiliac, l'exil dans lequel il confinait sa femme, excitaient un étonnement de plus en plus vif, et des commentaires plus ou moins bienveillants. Pour l'âme si délicatement fière de Valderez, c'était encore une amertume nouvelle et elle préférait demeurer dans sa solitude, loin de la curiosité de ces étrangers.

M. de Ghiliac ne donnait pas signe de vie autrement que par l'envoi fréquent de livres et de revues. C'était, du reste, pour Valderez, le meilleur moyen d'être au courant de l'existence de son mari. Revues purement littéraires comme revues mondaines citaient sans cesse le nom qui occupait une place de choix dans le monde des lettres et dans celui de la haute élégance. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'apparition d'un nouvel ouvrage de son mari, un récent voyage de M. de Ghiliac en Espagne, où il avait été reçu en intime à la cour, et son séjour actuel à Pau. Elle n'ignora plus, désormais, que le marquis de Ghiliac, cavalier consommé, était un fervent du polo et de la chasse au renard. Elle put admirer aussi un étalon superbe acquis à prix d'or par Elie, qui était grand amateur de chevaux et possédait les plus beaux attelages de France. Et, en tournant la page, elle put le voir, lui, au milieu d'un groupe élégant photographié à une fête donnée par une haute personnalité russe habitant Biarritz.

Tout cela l'aurait convaincue — si elle ne l'avait été déjà d'avance — de l'abîme existant entre ce mondain adulé et elle, la modeste Valderez, qui ignorait tout de ces plaisirs où se complaisait son mari. Sa tristesse en devenait plus profonde encore, et, pour s'en distraire, elle multipliait les visites charitables, distribuant en aumônes la somme, énorme à ses yeux, trouvée dans un tiroir de son bureau et attribuées à ses seules dépenses personnelles, celles de la maison étant réglées par l'intendant du marquis. Pour elle-même, elle ne prenait que le strict nécessaire, et personne, dans le pays, n'était plus simplement vêtu. Cet argent, venant de "lui", de même que le luxe qui l'entourait dans cette demeure, lui étaient un poids très lourd. Etre obligée de tout lui devoir!… et penser même qu'aux Hauts-Sapins ils vivaient tous de ses libéralités!

Par moment, elle se demandait si elle ne rêvait pas, si bien réellement elle était devenue marquise de Ghiliac. De jour en jour, sa situation lui paraissait plus étrange, plus pénible à supporter. Pourquoi M. de Ghiliac avait-il eu cette cruauté inutile de l'enlever aux Hauts-Sapins! Pour sa fille? C'était bien improbable, vu son insouciance. Y avait-il donc là, chez lui, question de méchanceté pure, peut-être de vengeance contre cette jeune femme qui n'avait paru rien moins qu'heureuse de porter son nom? Il était possible, aussi, qu'il eût voulu ainsi affirmer son autorité, et que, plus tard, bientôt peut-être, il autorisât Valderez à rentrer définitivement aux Hauts-Sapins, en emmenant Guillemette.

Mais, en attendant, elle souffrait. Et un mois s'écoula, sans qu'elle eût de nouvelles directes de M. de Ghiliac.

Un après-midi, le courrier lui apporta une lettre de M. de Noclare. Ce n'était qu'un long dithyrambe en faveur de son gendre, dont la royale générosité permettait de rendre aux Hauts-Sapins leur aspect d'autrefois.

"Ce que je ne puis comprendre, par exemple, c'est que tu n'aies pas accompagné ton mari à Pau," ajoutait-il. "Je crains, ma chère enfant, que tu n'opposes des goûts déplorablement pot-au-feu aux désirs d'Elie. Car il est bien certain qu'il ne demande pas mieux que de t'associer à sa vie mondaine — les splendeurs de ta corbeille le prouvent. T'imagines-tu, par hasard, le convertir à tes idées? Ce serait là une déplorable erreur, dans laquelle je t'engage à ne pas persévérer si tu ne veux t'aliéner ton mari."

En repliant la lettre, Valderez eut un sourire plein d'amertume. Elle n'avait pas parlé dans ses lettres aux Hauts-Sapins de la situation qui était la sienne. Ils la croyaient tous heureuse — et ils s'imaginaient qu'elle cherchait à faire du marquis de Ghiliac un époux pot-au-feu!

Un domestique apparut à ce moment, apportant le goûter de Guillemette, que l'enfant venait toujours prendre près de sa belle-mère — sa maman chérie, comme elle l'appelait déjà.

— M. le marquis vient de téléphoner qu'il arriverait demain matin, par le train de dix heures, et a donné l'ordre d'en prévenir madame la marquise, dit-il.

Cette nouvelle produisit chez Valderez une impression complexe. Certes, il lui serait pénible de le revoir, et sa présence ne lui procurerait qu'une gêne profonde; mais, d'autre part, aux yeux d'autrui, elle ne passerait pas pour une complète abandonnée.

Néanmoins, la perspective de cette arrivée lui donna une nuit d'insomnie, après laquelle, toutefois, elle se leva à l'heure matinale accoutumée pour se rendre à la messe. Elle s'en alla à pied, comme d'habitude, car jamais elle n'avait eu l'idée de faire atteler une voiture, le temps fût-il menaçant comme aujourd'hui, ces délicatesses étant tout à fait inconnues à la vaillante Valderez des Hauts-Sapins.

Au retour, elle alla visiter quelques indigents, et s'attarda chez l'un d'eux, vieux bonhomme paralytique qui n'avait plus que peu de temps à vivre et qu'elle essayait de ramener à Dieu. Quand elle sortit de la pauvre demeure, la pluie tombait à torrents. Elle se hâta vers le château, et y arriva complètement trempée, pour tomber juste, dans le vestibule, sur M. de Ghiliac, que l'automobile venait de ramener de la gare.

Il eut une légère exclamation:

— Mais d'où venez-vous donc ainsi?

— Du village. Je me suis un peu attardée, et…

— Du village? A pied par ce temps! En vérité, je…

Il s'interrompit en jetant un rapide coup d'oeil sur les domestiques qui étaient là.

— Allez vite mettre des vêtements secs, Valderez, c'est le plus pressé.

— Oh! j'en ai vu bien d'autres, aux Hauts-Sapins! Et d'ailleurs, j'ai un manteau qui me couvre très bien.

Dans l'émotion et la gêne que lui causait sa vue, elle oubliait de lui tendre la main. Ce fut lui qui la prit, et la porta à ses lèvres.

— Montez vite… Je vous demanderai tout à l'heure des nouvelles de vos parents et de vous-même, dit-il.

Elle alla changer de toilette et s'attarda un peu dans son appartement. Le revoir le plus tard possible était tout son désir. Enfin, comme la demie de onze heures sonnait, elle se décida à descendre et gagna la bibliothèque, où elle s'installait généralement pour travailler. Cette sorte de galerie, décorée avec l'art merveilleux de la Renaissance, garnie de livres rares et de toutes les principales productions littéraires, lui plaisait extrêmement. Ses immenses fenêtres donnaient sur le lac, au delà duquel s'étendaient les jardins et le parc, qui, bientôt, sortiraient de la torpeur hivernale.

Valderez s'assit près de la haute cheminée, chef-d'oeuvre de sculpture, où crépitaient joyeusement de grosses bûches, et prit un ouvrage destiné à une oeuvre charitable. Ses journées se partageaient ainsi entre les travaux d'aiguille, les promenades avec Guillemette, les visites de charité et la lecture des bons auteurs représentés dans la bibliothèque d'Arnelles. Elle avait aussi repris l'étude du piano, commencée au couvent et presque abandonnée aux Hauts-Sapins, faute de temps. Musicienne d'instinct, elle avait passé, pendant le mois qui venait de s'écouler, des heures très douces dans le commerce des grands maîtres, et travaillait assidûment chaque jour afin d'acquérir le mécanisme qui lui manquait. Fort heureusement, elle avait un piano dans son appartement, car elle n'aurait osé utiliser ceux du salon de musique pendant le séjour de M. de Ghiliac, celui-ci ayant déclaré un jour, au cours de leur visite chez la baronne d'Oubignies, qu'il ne pouvait supporter les pianoteuses. Or, Valderez jugeait qu'elle n'était pas autre chose, près de lui surtout que l'on disait si remarquable musicien.

L'aiguille que maniait diligemment la jeune femme frémit tout à coup entre ses doigts. M. de Ghiliac entrait, suivi de sa fille.

— Guillemette m'a indiqué votre retraite, Valderez. Il faut avoir vos goûts sérieux pour vous tenir ici de préférence à d'autres pièces plus élégantes.

Il prit un fauteuil et s'assit en face de sa femme, tandis queGuillemette appuyait tendrement sa tête sur les genoux de Valderez.

— Comment vous trouvez-vous ici? L'air si pur des Hauts-Sapins ne vous manque-t-il pas trop? demanda-t-il d'un ton d'intérêt poli.

— Je ne m'en suis pas aperçue, jusqu'ici. Ce climat paraît excellent.

— On le dit. Mais il ne faudrait pas en annihiler les bons effets par des imprudences. Je me demande pourquoi la marquise de Ghiliac s'en va pédestrement, dans la boue des chemins, alors qu'elle a à sa disposition automobile, voitures et chevaux.

— Je vous avoue que je n'ai jamais admis, pour les gens jeunes et bien portants, la dévotion ni la charité en équipage.

— Soit, par un temps passable, mais aujourd'hui!… La simplicité et l'humilité sont choses exquises, mais peut-être seriez-vous disposée à les exagérer, Valderez.

— J'ai été accoutumée à une existence sévère et un peu rude, et je ne souffre pas de ce qui, pour d'autres, serait pénible, répondit-elle froidement, en détournant un peu son regard de ces yeux où elle retrouvait toujours la même lueur d'ironie.

— Evidemment. Mais vous vous habituerez vite à un autre genre de vie, et vous vous demanderez bientôt comment vous avez pu supporter l'existence des Hauts-Sapins.

— Oh! non, non! Rien ne me sera jamais plus cher que mon passé, et mesHauts-Sapins où je voudrais tant être encore!

Ces mots s'étaient échappés involontairement, impétueusement de ses lèvres. Tout aussitôt, elle devint pourpre de confusion. M. de Ghiliac, lui, avait froncé les sourcils, et il serra un instant les lèvres, un peu nerveusement. Puis, s'accoudant au bras de son fauteuil, il demanda tranquillement:

— Avez-vous eu de bonnes nouvelles de tous les vôtres?

D'une voix dont elle s'efforçait de dominer le frémissement, Valderez parla de la santé de sa mère, un peu améliorée en ce moment, de son père qui rajeunissait, écrivait Marthe, des enfants qui obéissaient difficilement à la cadette. Puis elle demanda des nouvelles de Mme de Ghiliac, des d'Essil, des soeurs de M. de Ghiliac. Peu à peu, l'embarras de tout à l'heure s'atténuait, disparaissait. Elie n'avait pas jugé bon de relever les paroles de Valderez — preuve qu'il était décidé à ne pas revenir sur ce sujet, pour le moment du moins.

La jeune femme avait repris son ouvrage, M. de Ghiliac parcourait ses journaux. Et ces jeunes gens si beaux, cette petite fille tendrement blottie contre Valderez formaient un délicieux tableau de famille, dans l'atmosphère chaude de cette pièce superbe.

M. de Ghiliac venait à Arnelles pour faire un choix parmi les manuscrits inédits qu'il possédait en grand nombre, mémoires et lettres de ses ancêtres, et en particulier de la belle duchesse Claude. Il lui était venu récemment à l'idée, ainsi qu'il l'apprit à Valderez, de les exhumer et de les faire connaître au public des lettrés.

Tous ses anciens papiers se trouvaient dans la bibliothèque, et M. de Ghiliac s'installa dans cette pièce pour faire ses recherches, seul, car, contre sa coutume, il n'avait pas amené de secrétaire. Valderez, voyant cela, s'abstint, dès le second jour, de venir y travailler. Mais le soir même, M. de Ghiliac lui dit, en l'accompagnant après le dîner dans le salon blanc:

— Je vous préviens, Valderez, que si ma présence doit vous faire changer quelque chose à vos habitudes, je me verrai dans l'obligation de repartir immédiatement pour Paris. Continuez à venir travailler dans la bibliothèque, sans aucune crainte de me gêner.

Elle reprit donc, le lendemain, sa place accoutumée, sans enthousiasme, car le tête-à-tête au cours des repas lui semblait déjà suffisamment pénible, malgré la présence de Guillemette et de son institutrice, acceptée sans observation par le marquis, quoique jusqu'alors l'enfant n'eût jamais paru dans la salle à manger.

Elie, de temps à autre, lisait à la jeune femme les passages les plus curieux des manuscrits qu'il examinait. Un jour, il lui montra l'un d'eux, dont l'écriture bizarre demeurait indéchiffrable pour lui, peu patient de son naturel. Valderez, après quelques efforts, réussit à la lire, et comme elle reparaissait dans des pages assez nombreuses, M. de Ghiliac lui demanda de copier celles-ci. Elle se trouva donc ainsi associée à son travail, auquel, d'ailleurs, son intelligence si profonde et si fine s'intéressait fort. C'était sur ce terrain historique et littéraire qu'ils se rencontraient sans cesse maintenant. Elie semblait prendre plaisir à faire causer la jeune femme, à la guider dans ses lectures, — et cela avec un tact, un souci moral qui ne laissèrent pas que d'étonner le curé de Vrinières, lorsque Valderez lui apprit que M. de Ghiliac n'avait autorisé pour elle que la lecture de deux de ses romans.

— Voilà qui le montre beaucoup plus sérieux qu'on ne le prétend! Combien d'époux, même chrétiens, n'ont pas ce soin, cette délicatesse pour la jeune âme de leur compagne!

Cette nature singulière restait toujours une énigme pour Valderez. Mais si son coeur demeurait inquiet et profondément défiant, son esprit subissait le charme de cette intelligence éblouissante, de cette érudition toujours claire et élégante, de tout ce qui faisait l'attrait ensorcelant de la personnalité intellectuelle d'Elie de Ghiliac. Elle devait reconnaître que rien, chez lui, n'était superficiel, qu'il avait étudié sous toutes leurs faces les sujets dont il traitait et ne se hasardait jamais en hypothèses. De plus, ce mondain sceptique avait, sur bien des points de morale, une opinion que l'on n'aurait pas attendue de lui. Mais Valderez savait maintenant qu'un homme peut professer les théories les plus parfaites, sans se donner la peine de les mettre en pratique.

Oui, elle subissait quelque chose du charme d'Elie. Mais lorsqu'elle se trouvait seule, elle se sentait envahie par un malaise indéfinissable, en se disant qu'elle lui servait simplement de sujet d'étude, comme le prouvait le regard d'observation pénétrante qu'elle surprenait parfois fixé sur elle. Et la pensée d'être l'objet de cette froide curiosité intellectuelle lui était si affreusement pénible qu'elle l'eût portée à éviter des rapports aussi fréquentes, si le curé de Vrinières, son directeur spirituel, ne lui avait dit:

— Malgré tout, et quelle que soit l'attitude de votre mari, remplissez votre devoir qui est de vous rapprocher de lui autant qu'il vous y encouragera. Vous avez été fautive en lui montrant si ouvertement votre éloignement le jour de votre mariage. Votre excuse est dans votre inexpérience et dans l'affolement où les paroles pour le moins inconsidérées de votre belle-mère avaient jeté votre coeur très aimant et très droit. Malheureusement, l'attitude, les paroles de M. de Ghiliac sont venues aussitôt donner raison à ce qu'elle vous avait appris de lui. L'abandon dans lequel il vous a laissée pendant ce mois n'est pas fait non plus pour le réhabiliter à vos yeux. Mais enfin, vous êtes sa femme, et s'il se dispense de ses devoirs envers vous, il vous appartient de remplir les vôtres à son égard dans la mesure où il vous le permettra.

Valderez, suivant ces conseils, se faisait donc une obligation stricte d'accepter toujours lorsque son mari l'invitait pour une promenade à pied ou en voiture. Elle emmenait Guillemette, que son père paraissait considérer d'un oeil un peu moins indifférent. D'autres fois, il donnait à sa femme des conseils pour l'exécution de morceaux de musique, — car il avait reconnu chez elle un talent très délicat, un jour où il l'avait entendue jouer, dans le salon de musique, alors qu'elle le croyait parti pour Angers en automobile. Et lui-même se mettait souvent au piano qui résonnait parfois jusqu'à une heure avancée de la nuit, le musicien et celle qui l'écoutait étant également oublieux de l'heure dans l'émotion artistique communiquée par les oeuvres des maîtres.

Mais en tous ces rapports, aucune intimité ne se glissait. Valderez gardait une attitude timide et un peu raidie, que la courtoisie légèrement hautaine de M. de Ghiliac, ni son amabilité cérémonieuse, n'étaient faites pour modifier.

Par exemple, elle devait reconnaître qu'il s'attachait à réaliser les quelques désirs qu'elle laissait parfois paraître, et qu'elle ne ressentait pas les effets de cette volonté autoritaire qui s'exerçait si bien par ailleurs.

Parviendrait-elle jamais à le connaître, à savoir ce qu'il y avait de vrai dans les dires de Mme de Ghiliac? Hélas! ce qu'elle savait, en tout cas, c'est que cet homme étrange lui avait clairement démontré son épouvantable égoïsme et son manque de coeur dans cette scène des Hauts-Sapins dont le souvenir pesait si lourdement sur l'âme de Valderez! C'est qu'il ne cherchait toujours pas à se rapprocher d'elle, moralement, et la traitait en étrangère.

D'autre part, il semblait assez étonnant qu'il se privât des fêtes mondaines qui l'attendaient partout à cette époque de l'année, pour demeurer à la campagne. Les vieux manuscrits pouvaient facilement être transportés à Paris. Il n'y avait à cela qu'une explication: le romancier étudiait un type curieux de petite provinciale et s'y attardait quelque peu. Quand il l'aurait mis au point, il s'en irait vers d'autres cieux, vers d'autres études.

Et c'était cette pensée qui paralysait secrètement Valderez en sa présence, qui la faisait frémir d'angoisse lorsque les ensorcelantes prunelles bleues s'attachaient un peu plus longuement sur elle.

Il se montrait absolument respectueux de ses convictions religieuses, et quelques-unes de ses paroles auraient même pu faire penser qu'il n'était pas aussi incroyant que le démontraient les apparences. Mais, d'autre part, Valderez put mesurer son indifférence en matière de religion peu de temps après son arrivée, à propos de Benaki. Au cours d'une promenade dans le parc avec Guillemette, elle rencontra le négrillon qui trottinait dans une allée, vêtu de son petit pagne blanc sur lequel il jetait, pour sortir, une sorte de burnous d'un rouge éclatant. Valderez l'avait jusque-là à peine aperçu. Elle l'arrêta, lui parla avec bonté, l'interrogea sur ce qu'il faisait. Benaki, dans un français bizarre, raconta qu'il avait été victime d'une razzia opérée là-bas, dans son village africain dont il ne savait plus le nom, que ses parents avaient été tués et lui vendu comme esclave. M. de Ghiliac, qui voyageait par là, l'avait acheté. Depuis lors, Benaki était très heureux. Il passait ses journées dans l'appartement du maître, couchait devant sa porte, mangeait à sa faim, était parfois caressé et rarement frappé. Tout cela constituait, pour le négrillon, le summum du bonheur.

Mais Valderez, en poussant un peu plus loin ses interrogations, constata avec un serrement de coeur que cet enfant, dont M. de Ghiliac avait assumé, en l'achetant à ses ravisseurs, la charge morale et physique, ne recevait aucune éducation religieuse et n'avait qu'un culte au monde: son maître, qui était de sa part l'objet d'une véritable adoration.

Le soir même, dominant sa timidité et sa gêne, elle aborda ce sujet, tandis que M. de Ghiliac, après le dîner, arpentait en fumant le magnifique jardin d'hiver terminant les salons de réception.

— Pourriez-vous me dire, Elie, si Benaki a été baptisé?

Il s'arrêta devant la jeune femme assise près d'une colonnade autour de laquelle s'enroulaient d'énormes clématites d'un mauve rosé.

— Non, il ne l'a pas été. Je n'y ai pas songé, je l'avoue.

— Me permettez-vous de m'occuper de son instruction religieuse?

— Mais certainement! A condition que cela ne vous fatigue ni ne vous ennuie, naturellement?

— Ce sera, au contraire, un grand bonheur pour moi, en même temps que l'accomplissement d'un devoir, répondit-elle gravement.

— En ce cas, tout est pour le mieux, et je vous confie volontiersBenaki pour que vous en fassiez un bon petit chrétien.

Par hasard, l'ironie était absente de son accent. Et, dès le lendemain, Valderez vit arriver chez elle le négrillon, envoyé par son maître. Chaque jour, désormais, elle réserva un moment pour l'instruction religieuse de l'enfant, et en même temps commença à lui apprendre à lire, l'insouciance ou le dédain de M. de Ghiliac paraissant avoir été jusqu'à traiter, sur ce point-là encore, Benaki sur le même pied qu'Odin.

Les contrastes si déconcertants de cette nature étaient bien faits pour désemparer une âme même plus expérimentée que celle de Valderez. Le curé de Vrinières, à qui elle demandait ce qu'il fallait penser des oeuvres de son mari, lui déclara que, leur rare valeur littéraire mise à part, elles avaient encore une valeur morale réelle, car elles mettaient en jeu de nobles sentiments, fustigeaient le mal, laissaient paraître de hautes et belles pensées. Mais certaines s'enveloppaient de formes si osées qu'il ne pouvait autoriser une jeune femme inexpérimentée à les lire.

— Et l'on sent si bien qu'il lui manque le fil conducteur! ajouta le prêtre. Avec la foi, un tel écrivain produirait une oeuvre admirable et qui ferait tant de bien! Tandis que son talent, en admettant qu'il ne soit pas nuisible, — et il peut l'être pour certaines jeunes âmes, — n'a qu'un effet moral très atténué par le scepticisme qui perce trop souvent.

C'était, en effet, ce que constatait Valderez, en lisant les deux volumes signés du marquis de Ghiliac, dont la lecture lui avait été permise. Or, précisément, comme elle finissait le dernier, un peu avant l'heure du dîner, M. de Ghiliac entra dans le salon blanc, et, voyant le livre qu'elle tenait encore entre ses mains, demanda, tout en s'asseyant:


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