XIII

— Eh bien! que dites-vous de cela, Valderez?

Encore sous le charme du style étincelant et si fin, si français, elle répondit avec enthousiasme:

— Comme vous écrivez bien! J'ai fermé ce livre avec tant de regret!

— J'en suis infiniment flatté! dit-il d'un ton sérieux… Mais le reste?… le fond, les idées?

Elle rougit un peu en répondant cependant avec sincérité:

— Il y a des choses que j'aime beaucoup… et d'autres moins.

— Lesquelles?… Allons! dites-moi cela, tout simplement, comme vous le pensez! ajouta-t-il en remarquant son embarras.

Elle développa alors son idée avec une grande clarté et une entière franchise. M. de Ghiliac, accoudé à une table en face d'elle, l'écoutait attentivement.

— En effet, vos pensées sont très belles, beaucoup plus élevées que les miennes, dit-il, quand elle s'arrêta. Ce sont celles d'une chrétienne. Mais me croyez-vous capable d'atteindre à ces hauteurs?

Un sourire sarcastique entr'ouvrait ses lèvres. Quelque chose s'agita dans l'âme de Valderez, — une irritation, une souffrance, elle ne savait quoi. Détournant les yeux de ce regard où il lui semblait voir briller une sorte de défi, elle riposta froidement:

— Il serait, en effet, peut-être raisonnable d'en douter.

Il eut un rire moqueur.

— A la bonne heure, vous êtes franche! Et vous avez peut-être raison… Mais il se peut aussi que vous ayez tort. Qui donc me connaît, sait ce dont je suis capable? Qui donc? Mais pas même moi, je l'avoue!

L'entrée de Guillemette et de son institutrice vint interrompre cette conversation qui semblait glisser sur une pente jusqu'à ce jour inconnue entre eux. Mais à dater de ce moment, M. de Ghiliac s'avisa plusieurs fois de demander à Valderez son avis sur les oeuvres littéraires qu'il mettait entre ses mains, et, s'il lui arriva de discuter ses opinions, ce fut, cette fois, sans cette note sardonique qui avait impressionné visiblement la jeune femme.

Valderez venait de recevoir un mot de son amie Alice. Celle-ci ayant l'occasion de passer le lendemain par Angers, demandait à Mme de Ghiliac de lui envoyer une dépêche pour lui dire si elle pouvait venir la voir à Arnelles et lui présenter son mari, en même temps que faire connaissance avec M. de Ghiliac.

Certes, Valderez était heureuse à la pensée de revoir cette amie très aimée. Mais une sourde tristesse s'agitait en elle, car elle savait que la vue du bonheur conjugal d'Alice allait raviver la secrète blessure de son propre coeur.

Elle jeta les yeux sur la pendule. Il était tard déjà; elle n'avait que le temps d'aller communiquer ce billet à M. de Ghiliac, si elle voulait que la dépêche partît à temps. Et pour cela, il lui fallait aller le trouver dans son appartement où il travaillait aujourd'hui.

En même temps, elle profiterait de cette occasion pour lui adresser une requête que sa bonté, sa délicate charité lui avaient seules empêché de refuser. Tout à l'heure, elle avait reçu la visite d'une dame veuve, fort honnête personne, recommandée par le curé de Vrinières, et de son fils, qui briguait l'emploi de second secrétaire de M. de Ghiliac, le titulaire actuel étant sur le point de se marier à l'étranger. Louis Dubiet présentait les meilleures références, mais sa santé, à la suite de pénibles épreuves morales et pécuniaires, s'était altérée, et le pauvre garçon, déjà peu avantagé par la nature, avait fort triste mine dans ses vêtements propres mais râpés.

M. de Ghiliac l'avait éconduit lorsqu'il s'était présenté en solliciteur. Et maintenant, les malheureux venaient supplier la jeune marquise de parler en leur faveur, cette place de secrétaire, très bien rémunérée, devant être pour eux le salut.

Ils ne paraissaient pas douter que Valderez ne réussît à faire revenir son mari sur sa décision. Devant leurs instances, devant les larmes qu'elle vit dans les yeux de la mère, elle céda et promit, — bien qu'il lui en coûtât extrêmement de faire cette démarche qu'elle savait d'ailleurs par avance vouée à l'insuccès. M. de Ghiliac n'était certainement pas accessible à la pitié, ses décisions restaient toujours sans appel, et, de plus, il était inadmissible qu'un homme qui tenait tant à voir autour de lui l'harmonie et la beauté, acceptât ce pauvre être disgracié et minable.

Mais enfin, elle avait promis, il fallait tenir. Et la lettre d'Alice servirait d'introduction.

Elle se dirigea vers le cabinet de travail d'Elie, qui communiquait par un escalier particulier avec son appartement du premier étage. Elle n'était pas venue encore dans cette partie du château, et, un peu au hasard, elle frappa à une porte.

Sur un bref "entrez!", elle ouvrit et se trouva au seuil d'une pièce d'imposantes dimensions, décorée et meublée dans le style du plus pur seizième siècle. Des fleurs étaient disposées partout et exhalaient une senteur capiteuse qui se mêlait au parfum préféré de M. de Ghiliac et à l'odeur d'un fin tabac turc.

Elie, nonchalamment étendu sur une sorte de divan bas, fumait, les yeux fixés sur le plafond admirablement peint, aux angles duquel se voyaient les armes de sa famille. Il n'avait pas tourné la tête et sursauta un peu quand une voix timide dit près de lui:

— Pardon, Elie!…

Il se leva d'un mouvement si vif que le négrillon, qui somnolait sur le tapis, laissa échapper un gémissement d'effroi.

— Je vous demande pardon! Je croyais que c'était mon valet de chambre.

— Je regrette de vous déranger… mais je désirerais vous parler…

L'atmosphère chaude et saturée de parfums faisait monter soudainement aux joues de Valderez une rougeur brûlante. Et puis, il était si pénible de "lui" demander quelque chose!

— Vous ne me dérangez aucunement. Prenez donc ce fauteuil… Va-t'en,Benaki!

Le négrillon, encore somnolent, ne parut pas comprendre aussitôt. Son maître, quand il recevait de belles dames qui venaient lui faire des compliments, n'avait pas coutume de le renvoyer. Mais un certain geste bien connu vint accélérer sa compréhension, et Benaki se glissa hâtivement au dehors en se demandant pourquoi la jolie marquise, si bonne, le faisait mettre comme cela à la porte.

— Je suis tout à votre disposition, dit M. de Ghiliac en approchant un siège du fauteuil de Valderez.

— Je venais vous demander s'il ne vous déplairait pas de recevoir demain mon amie, Mme Vallet, et son mari qui vont venir jusqu'ici pour me voir et faire votre connaissance.

— Mais aucunement! Je serai au contraire charmé de les connaître. Invitez-les à déjeuner, à dîner et même à passer la nuit, si cela leur convient.

— En ce cas, je vais envoyer une dépêche à Alice. Elle me donne l'adresse de son hôtel à Angers.

— Il y a beaucoup mieux. Thibaut partira tout à l'heure pour Angers, où j'ai une course à lui faire faire. Donnez-lui un mot pour votre amie, il le portera à l'hôtel. Et prévenez Mme Vallet qu'elle n'ait pas à se préoccuper de prendre le train demain pour venir ici: j'enverrai une automobile les chercher tous deux à l'heure qu'elle indiquera.

— Je vous remercie, Elie! Ce sera beaucoup plus agréable pour eux, en effet… J'ai maintenant autre chose encore à vous demander…

Le malaise qui l'avait saisie à son entrée dans cette pièce augmentait. Ces parfums étaient intolérables… et jamais le regard d'Elie ne l'avait troublée comme aujourd'hui.

— Je serais très heureux de vous être agréable. Il s'agit de?

— D'un jeune homme qui sollicitait une place de secrétaire, un pauvre garçon maladif, mais très honnête, qui est venu me trouver tout à l'heure avec sa mère…

— Un nommé Louis Dubiet? En effet. Il m'apportait d'excellentes références au double point de vue moral et intellectuel, mais quel physique! Ce malheureux garçon semble sortir de la tombe, et vraiment je ne me soucierais pas d'avoir près de moi cette triste figure. Aurait-il imaginé d'en rappeler près de vous?

— Oui, sa mère et lui m'ont demandé d'essayer de changer votre résolution. Il est vrai que la mine et les vêtements du pauvre garçon ne préviennent pas en sa faveur, mais il a l'air si honnête! Avec une bonne nourriture et la tranquillité d'esprit, sa santé s'améliorerait certainement.

— Mais il conserverait toujours sa figure ingrate, et sa taille exiguë n'en grandirait pas d'un pouce pour cela.

— Oh! vous attachez-vous donc à si peu de chose? Qu'est-ce que cela, lorsqu'il s'agit de rendre service à un malheureux, de le sauver d'une détresse navrante? Essayez au moins, je vous en prie!

Ses grand yeux émus exprimaient une timide supplication, ses lèvres tremblaient un peu, car… Oh! oui, décidément, il lui en coûtait trop de solliciter quelque chose de lui!

Il se pencha et elle vit, tout près d'elle, étinceler son regard entre les cils foncés.

— Vous avez l'éloquence du coeur… et celle de la beauté. Je ne puis que m'avouer vaincu. J'accepte votre protégé, je vous promets d'être patient… et de ne pas le regarder.

Elle balbutia:

— Je vous remercie… Vous êtes très bon.

Un étourdissement la gagnait. Elle se leva en murmurant:

— Ouvrez une fenêtre, je vous en prie!

Il s'élança vers une porte-fenêtre et l'ouvrit toute grande. Elle s'avança et, s'appuyant au chambranle, offrit son visage à l'air frais et vivifiant.

— Je vais sonner votre femme de chambre pour qu'elle vous apporte des sels, dit la voix un peu inquiète de M. de Ghiliac.

Elle l'arrêta du geste.

— Oh! c'est absolument inutile! L'air suffira.

— Cette odeur de tabac vous a peut-être incommodée? J'ai la mauvaise habitude de fumer dans mon cabinet; mais j'aurais dû vous recevoir dans le salon à côté.

— Non, ce sont ces fleurs, ces parfums… Comment pouvez-vous vivre dans une atmosphère pareille?

— Je ne m'en aperçois pas, je vous assure! Du reste, j'ouvre généralement mes fenêtres. Mais aujourd'hui, j'étais dans mes jours de paresse, je m'engourdissais dans cette chaleur… Tenez, comme celui-là.

Il montrait du geste le lévrier étendu sur des coussins et plongé dans le sommeil.

— …Ce sont mes heures de nirvâna. Elles ne donnent pas le bonheur… mais le bonheur est une chimère. Prenons les fleurs de la vie, ne rêvons pas à d'impossibles paradis terrestres. Qu'en dites-vous, Valderez?

Son étourdissement se dissipait, elle se ressaisissait maintenant. Et elle avait hâte de s'éloigner. Jamais encore elle n'avait vu, dans le regard d'Elie, cette expression d'ironie provocante et douce.

— Je dis que l'engourdissement volontaire est toujours une faute, répondit-elle froidement. Quant à ne rechercher que les fleurs de la vie, c'est une conception bien païenne… Et les paradis terrestres n'existent plus.

— Je le sais bien! Et c'est dommage. La vie est tellement stupide, par le temps qui court! Un bon petit Eden me plairait assez. Il est vrai qu'il se trouverait des gens pour dire que j'en ai ici tous les éléments. Mais ce sont de bons naïfs, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Elle détourna les yeux et fit quelques pas au dehors, sur la terrasse.

— Si vous voulez rester quelque peu à l'air, je vais vous faire demander un vêtement, car vous risqueriez de prendre froid, surtout en sortant de cette pièce si chaude, dit M. de Ghiliac qui l'avait suivie.

— Non, je ne reste pas. L'étourdissement est passé maintenant; je vais aller écrire un mot pour Alice.

— Ne vous pressez pas, Thibaut attendra tant qu'il faudra. Quant à votre protégé, dites-lui de venir me trouver un de ces jours.

Elle murmura un remerciement et s'éloigna. M. de Ghiliac la suivit des yeux, puis rentra dans son cabinet. D'un geste impatient, il écarta le fauteuil où s'était assise tout à l'heure la jeune femme.

"Décidément, cette antipathie est irréductible! songea-t-il. Qu'a-t-elle donc contre moi? Je croyais n'avoir affaire qu'à un enfantillage d'enfant dévote, que des scrupules venaient assaillir, j'ai voulu l'en punir, — car c'était, après tout, fort mortifiant pour mon amour-propre, et de plus, je ne pouvais agir autrement à l'égard d'une jeune personne qui me déclarait l'impossibilité où elle était de m'aimer. Je pensais bien arriver, très vite, à lui faire changer d'avis et s'estimer trop heureuse que je veuille bien oublier les paroles prononcées par elle. Mais non! On croirait même, vraiment, que sa défiance à mon égard augmente encore! Et c'est pour cette femme qui me dédaigne que j'ai commis la première folie de ma vie, — une innommable folie, car enfin ce malheureux garçon me paraît à peu près mourant, et sa figure m'est désagréable au suprême degré. Mais comment résister à des yeux pareils… et à cette âme pétrie de charité et de bonté délicate? Pour moi seulement, elle est glacée, comme la neige dont elle a la blancheur. M'aimera-t-elle un jour? Mais cette situation ne peut se prolonger indéfiniment. Il faudra que nous en sortions, d'une manière ou d'une autre. Si, décidément, elle ne change pas d'attitude à mon égard, je tâcherai d'obtenir l'annulation de notre mariage. Tout au moins, je l'enverrai aux Hauts-Sapins, je n'en entendrai plus parler, je ne la verrai plus, cette créature qui me rend aussi stupide qu'un jouvenceau!"

Il se jeta dans un fauteuil, alluma une cigarette d'une main frémissante. Ses sourcils se rapprochaient, donnaient à sa physionomie une expression un peu dure.

"C'est égal, en voilà une qui, par hasard, a oublié d'être coquette, et dont, tout sceptique que je sois, je me vois obligé de reconnaître la simplicité candide. C'est sans doute pour cela que je lui fais peur. Elle me croit quelque noir démon. Eh bien! laissons-la à sa croyance, laissons ce flocon de neige à sa solitude, et nous, allons nous soigner ailleurs, mon bon Elie, car nous sommes vraiment un peu malade… et un peu fou," acheva-t-il avec un petit rire moqueur qui résonna dans la grande pièce où l'air froid du dehors dissipait maintenant les parfums capiteux.

***

Le lendemain, Valderez s'empressa, au sortir de la messe, d'aller porter aux Dubiet la bonne nouvelle.

Echappant, tout émue, à leurs ardents remerciements, elle revint vers le château, en passant par le parc. Elle marchait lentement, un peu songeuse. La neige, qui était tombée deux jours auparavant, craquait sous ses pas. Sur sa robe très simple, faite par elle et sa femme de chambre, elle portait une des fourrures de sa corbeille, ce vêtement dont Mme de Noclare avait dit, avec raison, que des reines pourraient l'envier. Une observation de M. de Ghiliac, qui s'étonnait de ne pas la voir s'en servir, avait décidé la jeune femme à le mettre parfois depuis quelque temps. Dans son inexpérience, elle ne se doutait guère de la valeur que représentait un pareil vêtement. Mais l'admiration de la vieille baronne d'Oubignies, qu'elle venait de rencontrer, ce matin, en sortant de la messe, les coups d'oeil d'envie que, ces jours derniers, lui jetaient les dames de Vrinières, l'avaient quelque peu éclairée sur ce point. Sa simplicité, son éloignement de tout ce qui pouvait attirer l'attention s'en étaient émus; mais elle se trouvait obligée de porter quand même ce vêtement, tant qu'il ferait froid, M. de Ghiliac lui ayant déclaré:

— Je tiens à ce que vous vous en serviez le plus possible, le matin comme l'après-midi, car j'ai horreur des choses qui restent inutilisées.

A quoi Mme d'Oubignies, quand Valderez lui avait répété tout à l'heure ces paroles de son mari, avait ajouté avec un fin sourire:

— M. de Ghiliac a parfaitement raison. Et comme c'est lui qui a choisi cette fourrure merveilleuse, il veut se donner le plaisir de voir combien elle vous rend encore plus jolie.

L'air vif et froid de cette matinée d'hiver venait rafraîchir le visage de Valderez, fatigué par une nuit d'insomnie. Elle se sentait très lasse ce matin, et inquiète, et triste. Quelque chose avait passé sur elle, hier. Il lui semblait tout à coup que l'existence telle qu'elle était depuis un mois devenait impossible. Sa défiance, bien loin de diminuer, avait pris, depuis la veille, une acuité plus grande. M. de Ghiliac s'était montré à elle sous un aspect nouveau, et troublant entre tous. Une inquiétude profonde subsistait encore dans l'âme de Valderez, bien que, hier soir, elle l'eût retrouvé le même que de coutume, un peu plus froid encore peut-être.

Elle s'arrêta tout à coup, immobilisée par une intense surprise. Dans une allée du parc, M. de Ghiliac arrivait à cheval, tenant assise devant lui Guillemette toute rose de joie.

Quelques jours auparavant, il était entré inopinément dans le salon blanc, au moment où l'enfant nerveuse et facilement irritable se trouvait en proie à une de ces crises de colère assez fréquentes chez elle, et que Valderez n'arrivait à calmer qu'avec beaucoup de raisonnement et de patience. A l'entrée de son père, elle cessa aussitôt ses trépignements, et, toute tremblante, les yeux baissés, écouta la voix froidement irritée qui la condamnait à une privation de dessert et de promenade en voiture pour toute la semaine.

— Quelle influence vous avez sur cette enfant qui vous aime si profondément! dit Valderez à son mari lorsque la petite fille se fut éloignée.

D'un ton de surprise sincère, il répliqua:

— Elle m'aime, moi? Vous m'étonnez, car je n'ai rien fait, je l'avoue franchement, pour obtenir ce résultat.

— Elle s'en est bien aperçue, pauvre petite! Et elle en souffre tant!

Il ne parut pas accorder d'attention à ces derniers mots et orienta la conversation sur un autre terrain. Fallait-il penser cependant qu'il avait réfléchi, et un peu compris ses torts envers l'enfant.

En approchant de Valderez, il se découvrit, et dit en souriant:

— Voilà une petite fille que je viens de rencontrer dans le parc et d'enlever à miss Ebville. J'avais à lui faire certaine communication secrète dont elle se souviendra, je l'espère. Allons, Guillemette, descendons.

Il tendit la petite fille à Valderez et mit lui-même pied à terre. Tenant son cheval par la bride, il revint vers le château près de sa femme et de sa fille, en causant des hôtes attendus, après qu'il se fut informé avec sa courtoisie accoutumée de la santé de Valderez.

Quand Guillemette se trouva seule avec sa belle-mère, elle se jeta dans ses bras, riant et pleurant à la fois.

— Qu'y a-t-il donc, ma chérie?

— Papa m'a embrassée!… et il m'a appelée sa chère petite fille!

— Vraiment! Te voilà contente, j'imagine?

— Oh! oui, maman! Et pourtant papa m'a grondée aussi; il m'a dit que c'était très mal de vous faire de la peine en me mettant en colère, que je vous rendrais malade, mais que pour empêcher cela, il me mettrait en pension si je continuais, loin de vous, loin de lui!

Et à cette perspective Guillemette se mit à pleurer.

— Eh bien! ma petite fille, tu sais quel est le moyen d'éviter ce malheur, tu n'as qu'à l'employer, et alors ton cher papa t'aimera bien davantage encore. Maintenant, habillons-nous, car l'heure s'avance, et nos hôtes ne vont plus tarder à arriver.

M. de Ghiliac était le maître de maison le plus aimable qui fût, lorsqu'il le voulait bien. M. et Mme Vallet en firent ce jour-là l'expérience. Mais Alice, que le ton réservé, presque gêné des lettres de son amie avait frappée, ne se laissa pas complètement éblouir, comme son mari, par le séduisant châtelain. Très sérieuse, et surtout connaissant bien la nature de Valderez, elle eut aussitôt l'intuition que la jeune marquise, en dépit de toutes les apparences, n'était pas heureuse. Cependant, ne recevant pas de confidences, elle n'osa l'interroger, et partit inquiète le soir de ce jour, en coupant court aux paroles enthousiastes de son mari par ces mots prononcés d'un ton agacé:

— Oui, il vous a tourné la tête, à vous aussi, mon pauvre André! Mais je crains bien que ce beau monsieur ne soit en train de rendre malheureuse ma chère Valderez!

En revenant de reconduire leurs hôtes jusqu'à l'automobile qui les emmenait à Angers, M. de Ghiliac et Valderez s'arrêtèrent sur la terrasse. Cette soirée était merveilleuse, sans un souffle de vent. Dans le ciel dépouillé de ses nuages, les étoiles apparaissaient, et le croissant de la lune jetait une lueur légère sur les pelouses et sur les dômes des serres qui se profilaient au loin.

Valderez s'accouda un instant à la balustrade. Près d'elle, M. de Ghiliac s'était arrêté, les yeux fixés sur le délicat profil que laissait entrevoir l'écharpe de dentelle blanche dont la jeune femme avait entouré sa tête.

Un corps velu bondit tout à coup sur la balustrade, près de Valderez. C'était un chat noir, appartenant sans doute à quelque aide-jardinier. Valderez eut une exclamation d'effroi et, dans un mouvement répulsif, se recula si brusquement qu'elle se trouva dans les bras que son mari étendait d'un geste instinctif. Pendant quelques secondes, les lèvres d'Elie frôlèrent son front, et elle sentit sur ses paupières la caresse des moustaches soyeuses. Elle se dégagea hâtivement, en balbutiant:

— Pardon… ces animaux me produisent toujours une impression si désagréable…

Elle se dirigea vers le salon. Mais il ne la suivit pas, et demeura un long moment sur la terrasse, qu'il arpentait de long en large en fumant. Seule, dans le salon, Valderez avait pris son ouvrage. Mais l'aiguille faisait, ce soir, triste besogne. La jeune femme, nerveuse, agitée, se leva dans l'intention de remonter chez elle.

— Vous allez vous reposer?

Elie entrait, en prononçant ces mots d'une voix indifférente.

— Oui, je suis un peu fatiguée. Bonsoir, Elie.

— Permettez-moi de vous retenir une minute. Il faut que je vous annonce mon très prochain départ… pour après-demain.

— Vraiment! Vous vous êtes décidé bien vite!

— C'est mon habitude. Je hais les projets à longue échéance. Je vais passer quelques jours à Paris, et de là je partirai pour Cannes.

— Mais alors… Benaki… vous l'emmenez?

Un sourire d'inexprimable ironie vint entr'ouvrir les lèvres d'Elie.

— Ah! oui, c'est Benaki qui vous inquiète! Je l'emmène, naturellement. Son instruction religieuse va se trouver interrompue, mais vous la reprendrez plus tard. Il est très possible que je vous l'envoie cet été, si je mets à exécution le projet qui m'est venu d'une expédition au pôle Nord.

— Une expédition au pôle Nord! répéta-t-elle, les yeux agrandis par la surprise.

— Pourquoi pas? Si je réussis, ce sera une célébrité de plus; si j'y laisse mes os… eh bien! le malheur ne sera pas si grand, n'est-il pas vrai?

Il eut un petit rire sarcastique, en voyant Valderez détourner un peu les yeux, tandis que sa main ébauchait un geste de protestation.

— Je vous en prie, ne vous croyez pas obligée de me dire le contraire! Je préfère votre sincérité habituelle. Et quant à moi, croyez-vous que je ne regretterais pas de mourir là-bas, loin du monde, loin de tout. On dirait pendant quelque temps, dans les cercles élégants de Paris et d'ailleurs: "Ce pauvre Ghiliac, quel dommage! Un si bel homme! Un si grand talent! Une si belle fortune! Quelle folie!" Puis on m'oublierait comme on oublie toute chose. Vanité des vanités! Ce sera vrai jusqu'à la fin du monde. Bonsoir, Valderez.

Il prit la main qu'elle lui tendait, sans la baiser comme il en avait coutume, et sortit d'un pas rapide.

Valderez demeura un instant immobile, les traits un peu crispés. Puis, lentement, elle remonta chez elle, en sachant d'avance que, cette nuit encore, elle ne pourrait trouver le sommeil, car trop d'angoisses, trop de doutes et d'incertitudes s'agitaient en son esprit.

Et M. de Ghiliac, en gagnant son appartement, murmurait avec un sourire railleur:

— Ah! c'est Benaki qui l'inquiète!… Benaki seulement. C'est délicieux!

En cette chaude matinée de juin, Valderez revenait à pas lents par les sentiers du bois d'Arnelles en compagnie de Mme Vangue, la femme du médecin de Vrinières. Elle se trouvait depuis quelque temps en relations très suivies avec cette jeune femme, rencontrée au chevet des malades pauvres, que toutes deux visitaient. Le curé, discrètement, les avait rapprochées, en se disant que la société de cette personne distinguée et sérieuse, très bonne chrétienne, ne pouvait qu'être favorable à la jeune châtelaine d'Arnelles, tellement solitaire dans sa superbe demeure. La différence des positions ne les avait pas empêchées de sympathiser aussitôt, et c'était maintenant vers l'intimité que toutes deux s'acheminaient doucement.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le départ de M. de Ghiliac. Cette fois, chaque semaine, il écrivait à sa femme, en lui envoyant soit un livre, soit un morceau de musique. Il lui donnait des conseils pour ses lectures et lui demandait de lui envoyer son avis sur tel ouvrage ou sur tel fait d'histoire. La correspondance, sur ce ton, était relativement facile entre eux, et Valderez, beaucoup moins gênée que dans ses conversations avec lui, montrait mieux ainsi, sans s'en douter, ses exquises qualités morales et des facultés intellectuelles fort rares. En retour, elle recevait de ces lettres comme savait les écrire M. de Ghiliac, petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de style alerte qui eussent fait la joie des lettrés. Cette correspondance littéraire et des envois fréquents de fleurs, de fruits confits, de friandises diverses, tant qu'il avait été à Cannes, représentaient évidemment ce qu'Elie estimait être son devoir envers sa femme.

Elle avait pu admirer, dans une revue mondaine, sa merveilleuse villa entourée de jardins uniques, lire le compte rendu des fêtes de Cannes, Nice et Monte-Carlo auxquelles il assistait, et où brillait la belle marquise douairière. Plus tard, sa réception à l'Académie avait occupé toute la presse, tous les périodiques. Cette séance, de mémoire d'homme, n'avait pas eu sa pareille. On s'écrasait sous la coupole, et quand parut le récipiendaire, "tous les coeurs palpitèrent, tous les yeux ne virent plus que lui," ainsi que le déclara le chroniqueur d'une revue élégante.

Valderez lut et relut le discours d'Elie. C'était un morceau admirable, et elle comprit l'impression qu'il avait dû produire dit par lui avec cette voix au timbre chaud et vibrant, cette voix enveloppante qui était une harmonie pour l'oreille.

Elle répéta, ce jour-là, sans le savoir, une parole de M. d'Essil à sa femme en murmurant avec un frémissement d'effroi:

— C'est un effrayant enchanteur.

Quelque temps après elle apprit, à la fois par une lettre de son mari et par les journaux, le départ du marquis de Ghiliac pour une croisière en Norvège, à bord de son nouveau yacht. Il préludait ainsi, probablement, à son voyage au pôle Nord. Valderez put le voir, à cette occasion, photographié en tenue de yachtman, sur le pont du superbe navire dont on décrivait tout l'aménagement, digne de l'homme de goûts raffinés qui en était propriétaire.

Quand reviendrait-il à Arnelles? Valderez l'ignorait. La pensée de le revoir lui causait un insurmontable malaise. Et, d'autre part, cependant, cet abandon paraissait à tous incompréhensible et choquant. Valderez, à certains moments, se demandait ce que serait pour elle l'avenir. Ainsi que le lui avait dit un jour le curé de Vrinières, il était impossible que cette situation se prolongeât indéfiniment. Elle le comprenait maintenant. Mais de quelque façon que la résolût M. de Ghiliac, c'était la souffrance qui l'attendait à peu près inévitablement, songeait-elle avec un frisson d'angoisse.

La vue du docteur Vangue et de sa femme, si unis, si heureux dans leur médiocrité, lui inspirait de mélancoliques réflexions. Et en constatant la tendresse du docteur pour ses enfants, sa préoccupation de leur bonne éducation physique et morale, elle comparait involontairement avec l'insouciance paternelle du marquis de Ghiliac.

Cependant, il fallait convenir qu'il y avait sous ce rapport quelque amélioration. M. de Ghiliac dans ses lettres, s'informait de la santé de sa fille, de son caractère, et, quelque temps auparavant, il lui avait envoyé une magnifique poupée norvégienne que Guillemette, dans son ravissement, ne voulait plus quitter et embrassait tout le jour.

Valderez devait reconnaître qu'elle n'avait pas fait un pas dans la connaissance de la nature de son mari, que le sphinx demeurait impénétrable, plus inquiétant même que jamais. Dans son angoisse, quand son âme était profondément tourmentée par le doute et la souffrance, la prière seule pouvait ramener le calme et la résignation. La prière, la charité, sa tâche près de Guillemette, dont elle était ardemment aimée, c'était là sa vie. La seule satisfaction que lu procurerait cette position tant enviée de marquise de Ghiliac était de faire du bien autour d'elle. Les pauvres et les affligés du pays connaissaient tous la jeune châtelaine qui savait si bien donner, avec son or, quelque chose d'elle-même, de son coeur, de sa grâce charmante, et dont le sourire délicieux égayait les plus tristes intérieurs, en même temps que ses conseils à la fois fermes et si doux ramenaient au devoir bien des égarés.

Depuis quinze jours, Valderez n'avait pas reçu de lettres de son mari. Elle avait appris — toujours par les journaux — qu'il se trouvait maintenant à Paris, où il continuait se vie mondaine accoutumée. Une pette comédie signée de lui venait d'être jouée dans les salons d'un hôtel du Faubourg. Parmi les actrices, qui toutes portaient de vieux noms de France, elle vit la comtesse de Trollens et la baronne de Brayles. Ce dernier nom ne lui était pas inconnu. C'était celui d'une amie d'enfance d'Elie et Mme de Trollens, dont M. de Ghiliac avait parlé, au cours d'une conversation avec M. de Noclare, qui avait connu le baron de Brayles.

Evidemment, Elie ne reparaîtrait pas de sitôt à Arnelles. C'était la pleine saison mondaine. Et ensuite, si son expédition au pôle lui tenait encore à l'esprit, il s'occuperait de tout organiser à ce sujet.

Devant les deux jeunes femmes, dans le sentier du bois, Guillemette et son amie Thérèse Vangue couraient en jouant avec le chien du docteur, un gros loulou gris très fou. Celui-ci, tout à coup, quittant les petites filles, se mit à aboyer en s'élançant vers un sentier transversal.

— Oh! voilà Odin! cria Guillemette. Mais alors, papa!… Oui, le voilà, maman!

M. de Ghiliac apparaissait en effet, précédé de son lévrier et suivi de Benaki, — mais d'un Benaki transformé, car sa tenue de petit sauvage avait fait place à un costume à l'européenne.

Le saisissement de Valderez était tel qu'elle s'arrêta involontairement.

— Vous, Elie!… à cette heure! Mais il n'y a pas de train!

— Et pourquoi donc sont faites les automobiles? riposta-t-il en riant.

Reprenant soudainement toute sa présence d'esprit, Valderez lui tendit la main, le présenta à Mme Vangue, pour qui il était encore à peu près un inconnu, car elle l'avait aperçu seulement de loin, pendant ses séjours à Arnelles. La femme du docteur était fort prévenue contre lui, par suite de son étrange façon d'agir à l'égard de Valderez, qu'elle admirait et aimait. De plus, le châtelain d'Arnelles avait la réputation d'un être sceptique, moqueur, très froid et peu accessible au commun des mortels. Elle fut donc très étonnée de se trouver en présence d'un grand seigneur simple et affable, qui lui fit un délicat éloge de son mari, la complimenta sur la mine de santé de la petite Thérèse et enleva Guillemette entre ses bras pour l'embrasser en disant gaiement:

— Et toi aussi, quelle belle mine tu as, ma chérie! On voit que tu as une maman bien dévouée pour te soigner.

Ce tutoiement inusité abasourdit Guillemette, tout en faisant rayonner de joie son petit visage, maintenant presque toujours rosé.

Lorsque, après quelques minutes de conversation, Mme Vangue s'éloigna avec sa fille, elle était complètement sous le charme et déplorait que deux êtres aussi admirablement doués ne pussent parvenir à s'entendre.

— Maintenant, Benaki, viens saluer Mme la marquise, dit M. de Ghiliac en appelant du geste le négrillon demeuré à l'écart. Vous pourrez juger, Valderez, qu'il a fait de grands progrès. Dubiet — dont, entre parenthèses, je n'ai qu'à me louer — lui a appris à lire, et s'est occupé de son instruction religieuse. Il ne vous reste plus maintenant qu'à le faire baptiser.

Une lueur joyeuse vint éclairer les prunelles de Valderez.

— Oh! c'est très bien à vous, Elie, d'avoir fait continuer la tâche commencée! Oui, tu vas être baptisé bien vite, mon petit Benaki, ajouta-t-elle en caressant les cheveux crépus de l'enfant dont les bons yeux extasiés se levaient sur elle. Ainsi vous êtes content de ce pauvre Dubiet, Elie?

— Tout à fait satisfait. C'est un excellent garçon, et fort intelligent.

— Vous vous habituez à sa figure?

— Très bien. D'ailleurs il est moins maigre, et déjà paraît mieux. Puis, comme vous le disiez fort sagement, ces détails sont de peu d'importance… D'où venez-vous, ainsi?

Tout en parlant, ils s'avançaient dans le sentier. M. de Ghiliac, souriant au regard timidement radieux de sa fille, l'avait appelée près de lui et la tenait par la main, comme un père très heureux de revoir son enfant après une longue absence.

— J'avais été avec Mme Vangue visiter une pauvre famille. En revenant, nous flânions un peu pendant que les enfants s'amusaient.

— Cette jeune femme paraît charmante. Mais elle n'est pas tout à fait de votre monde.

— Pas de mon monde! Je vous avoue que cette considération ne m'empêche pas de traiter en amie cette personne très distinguée, moralement et physiquement.

— Ne voyez pas dans mes paroles un reproche, je vous en prie! dit-il vivement. C'était une simple remarque, et je vous approuve absolument. Vous avez en effet l'âme trop noble pour tomber dans des petitesses de ce genre.

Une légère rougeur monta au teint de la jeune femme. La voix d'Elie venait d'avoir des vibrations graves qu'elle ne lui connaissait pas.

— Avez-vous fait d'autres relations, maintenant que les alentours commencent à se peupler? interrogea-t-il au bout d'un instant de silence.

— Non… J'ai vu seulement deux fois Mme d'Oubignies, une fois Mme desHornettes. Je ne tiens pas du tout à en faire d'autres…

Elle rougissait de nouveau. Elle ne pouvait lui dire, en effet, que la situation où la mettaient ses absences et son abandon lui rendait infiniment pénibles ces rapports avec des étrangers dont elle devinait la curiosité avide.

Comprit-il sa pensée? Ses sourcils s'étaient froncés, un pli se forma pendant quelques instants sur son front.

— Va jouer avec Benaki, cours un peu, ma petite fille, dit-il en lâchant la main de Guillemette.

Son regard suivit pendant quelques instants l'enfant qui entraînait le négrillon, dans une course folle derrière Odin. Puis il se tourna vers Valderez.

— Si vous n'aimez pas le monde, vous allez peut-être vous trouver très malheureuse maintenant? dit-il d'un ton mi-sérieux, mi-ironique. A la fin d'août commenceront, pour se continuer jusqu'à la fin de la saison des chasses, nos séries d'invités à Arnelles. Vous aurez à faire là vos premières armes de maîtresse de maison…

Elle ne put retenir un mouvement d'effroi.

— Moi! Vous plaisantez! Comment voulez-vous?… Je serais absolument incapable…

Elle savait, en effet, par ce que lui en avaient dit Mme d'Oubignies et la femme du notaire, ce qu'était la saison des chasses au château d'Arnelles: une suite ininterrompue de réceptions fastueuses, de distractions mondaines, de sports en tous genres, qui réunissaient à Arnelles la société la plus aristocratique et la plus élégante.

— Ce n'est pas du tout mon avis, riposta-t-il tranquillement. J'ai constaté que vous étiez une remarquable maîtresse de maison, que la domesticité était conduite par une main très ferme, que tout marchait à merveille dans votre intérieur. Il en sera de même, j'en suis persuadé, lorsque nos hôtes seront là. D'ailleurs, le maître d'hôtel, le chef et la femme de charge vous faciliteront bien votre tâche par l'habitude qu'ils ont de ces réceptions. Ma soeur Claude qui viendra passer, je l'espère, deux mois près de nous, vous aidera de très bon coeur, et pour les petits détails de code mondain qui vous gêneraient, je serai toujours à votre entière disposition.

Elle le regardait avec un si visible effarement qu'il ne put s'empêcher de rire.

— Voyons, Valderez, on croirait que je vous raconte la chose la plus extraordinaire qui soit?

— Mais en effet! Je ne connais rien du monde, je ne saurai pas du tout recevoir vos hôtes…

Il rit de nouveau.

— Oh! cela ne m'inquiète guère! Vous êtes née grande dame, et en deux mois je me charge de faire de vous une femme du monde, non pas telle que les têtes vides et les âmes futiles que vous verrez évoluer autour de vous, mais telle que je la comprends — ce qui est tout autre chose.

Valderez ne s'attarda pas à percer le sens obscur de ces paroles. La décision de son mari, ce prochain changement d'existence qu'il lui annonçait de l'air le plus naturel du monde la jetaient dans un véritable ahurissement.

— Mais vous avez votre mère? avança-t-elle timidement. Et que dirait-elle, si…

— Ma mère sait fort bien, naturellement, que du moment où je suis marié, c'est ma femme qui doit tout diriger chez moi et recevoir nos hôtes. N'ayez donc aucune inquiétude à ce sujet. Tout se passera parfaitement, je vous le garantis. Il va falloir vous occuper de vos toilettes…

Il enveloppait d'un coup d'oeil investigateur la jupe de lainage beige et la chemisette de batiste claire que portait la jeune femme.

— Chez qui avez-vous fait faire cela?

— Je fais travailler depuis quelque temps une petite couturière deVrinières qui vit bien difficilement.

— Mais qui vous habille fort mal. Faites-la travailler tant qu'il vous plaira, je suis loin de m'y opposer, mais ne portez pas cela, donnez-le à qui vous voudrez.

— J'irai à Angers, chez…

— Non, je vous conduirai à Paris, chez le couturier de ma mère. En même temps vous choisirez tout le trousseau et les accessoires. Nous verrons cela dans une quinzaine de jours. Donnez-moi donc, maintenant, des nouvelles de tous les vôtres?

— J'ai reçu ce matin une lettre de Roland. Tout va bien là-bas, ma mère reprend des forces. Mais lui, le pauvre garçon, est désolé.

M. de Ghiliac, tout en écartant une branche qui menaçait le chapeau de sa femme, demanda d'un ton d'intérêt:

— Pourquoi donc?

— Mon père se refuse absolument à le laisser entrer au séminaire.

— Ah! en effet, il m'en avait parlé. Je comprends un peu qu'il ne soit pas très satisfait de voir cette vocation à son fils aîné.

— Mais il a d'autres fils! Et quand même, puisque Roland se sent réellement appelé de Dieu, ce sacrifice est un devoir pour lui, en même temps qu'il devrait lui paraître un honneur.

— Votre père voit les choses sous un jour différent. J'espère pour Roland que tout finira par s'arranger. Il m'a paru charmant, très sympathique. Dites-lui donc que je compte sur lui, en septembre, en même temps que sur votre père, puisque, malheureusement, votre mère ne peut voyager. Cependant, en sleeping, peut-être?…

— Je ne le crois pas. L'idée seule de bouger des Hauts-Sapins la rendrait malade. Puis, l'existence ici serait fatigante pour elle et préjudiciable aux enfants, à Marthe surtout, qui se laisserait facilement griser par le luxe et les mondanités. Je vous remercie beaucoup, Elie…

— Oh! je vous en prie! Il est trop naturel que je cherche à vous procurer le plaisir d'avoir tous les vôtres autour de vous. Mais puisque vous le jugez impossible pour le moment, nous verrons autre chose, plus tard… Tiens, la Reynie est ouverte! Au fait, il me semble que Mme de Brayles m'a dit qu'elle devait y passer quelques jours pour indiquer d'urgentes réparations à faire.

Il désignait une petite villa entourée d'un jardin coquet, et située à la lisière du bois.

— Ah! la Reynie appartient à Mme de Brayles?

— Oui… Tenez, la voilà!

Sur la route ombragée arrivait une charrette anglaise conduite par une jeune femme. Sous le tulle blanc de la voilette, deux yeux s'attachaient fiévreusement sur Valderez.

Les mains qui tenaient les guides arrêtèrent d'un geste nerveux leponey, quand la voiture fut à la hauteur du marquis et de sa femme.Avec son plus aimable sourire, Roberte répondit au salut de M. deGhiliac et à la présentation de Valderez.

— Vous venez pour vos réparations, Roberte? interrogea Elie.

— Il le faut bien! Quel ennui pour une femme seule! Mais je repars après-demain. J'ai tout combiné de façon à être rentrée à Paris pour la première de laNouvelle Sapho. Naturellement, je vous y retrouverai?

— Eh! que voulez-vous bien que me fasse laNouvelle Sapho?Arnelles est délicieux à cette époque de l'année, et je compte bien ne pas le quitter avant l'hiver.

Ces paroles devaient être stupéfiantes pour Mme de Brayles, à en juger par l'expression de sa physionomie et par le geste de surprise qu'elle ne put retenir.

— Vous allez rester à Arnelles?… A cette époque?… En pleine saison mondaine?

— Et pourquoi pas? La saison mondaine m'est fort indifférente, je vous assure. Peut-être irai-je passer quelques jours en Autriche, chez Claude, et jeter en même temps un coup d'oeil sur mes propriétés de là-bas. Mais ce voyage lui-même est peu probable; je préfère demeurer à Arnelles, où je me plais infiniment, et où j'ai fort à travailler.

Les lèvres de Roberte se serrèrent nerveusement.

— Quel être sérieux vous êtes! dit-elle avec un sourire forcé. Je croyais que vous ne pouviez souffrir la campagne?

— N'est-il pas permis de changer de goûts, en vieillissant surtout?

Roberte eut un petit éclat de rire.

— Que parlez-vous de vieillir! On ne vous donnerait même pas vos trente ans!… Mais c'est Guillemette qui a grandi et changé! Jamais je ne l'aurais reconnue!

— Valderez fait des miracles, dit M. de Ghiliac en passant un doigt caressant sur la joue rosée de la petite fille.

Une lueur brilla sous les cils pâles de Mme de Brayles.

— Je m'en aperçois… Eh! qu'est-ce que cela? Est-ce vous aussi, madame, qui avez transformé Benaki?

Elle montrait le négrillon qui venait d'être démasqué par un mouvement de Valderez, derrière laquelle il s'était dissimulé. Benaki avait une particulière antipathie pour Mme de Brayles, et esquivait, tant qu'il le pouvait, la caresse qu'elle lui donnait généralement.

— Non! ce n'est pas moi, répondit Valderez en souriant. Mais mon mari a jugé avec raison qu'il était temps de lui enlever ses atours de sauvageon.

— D'autant plus que nous allons en faire un petit chrétien, ajouta M. de Ghiliac en donnant une tape amicale sur la joue de l'enfant. Mais nous vous retenons là, Roberte… Vous verrons-nous à Arnelles, avant votre départ?

— Oui, j'irai vous voir demain… si je ne dois pas vous déranger, madame?

— Mais pas du tout, je serai heureuse, au contraire, de faire plus ample connaissance avec vous, dit gracieusement Valderez.

— A bientôt donc.

Elle tendit la main à Elie et à Valderez, et remit en marche son petit équipage. Ses traits se contractaient sous l'empire d'une rage sourde, et elle murmura tout à coup entre ses dents:

— Je n'imaginais pas encore qu'elle fût si belle! Et quels yeux! Quel regard inoubliable! Il en est amoureux, naturellement. Il faut même qu'il le soit fortement pour venir s'enterrer à la campagne à cette époque. Et il est jaloux, puisqu'il la confine ici… Pourtant, non, il l'a laissée longtemps seule… Je n'y comprends rien! Est-ce une comédie qu'il joue? Bien fin qui pourra le dire! Mais il y a quelque chose de changé en lui, et… et je suis certaine qu'il l'aime! acheva-t-elle en enveloppant d'un coup de fouet le poney qui bondit en secouant sa crinière, comme pour protester contre un traitement auquel il n'était pas accoutumé.

Pendant ce temps, M. de Ghiliac demandait à sa femme:

— Comment trouvez-vous Mme de Brayles, Valderez?

— C'est une jolie personne, et qui paraît intelligente et aimable.

— Peuh! jolie! dit-il dédaigneusement. Elle a une physionomie assez piquante, voilà tout. Quant à son intelligence, elle est superficielle, — comme son amabilité, d'ailleurs. Mondanité, convention, coquetterie outrée, voilà Roberte, — et malheureusement, beaucoup sont semblables à elle. Oui, vous aurez de curieuses études à faire dans ce monde que vous ignorez encore, Valderez. Vous verrez toutes ses petitesses, ses rivalités, ses intrigues méchantes se cachant sous les plus aimables dehors. Je pourrai vous instruire là-dessus, car j'ai tourné et retourné tous ces fantoches qui n'ont plus de secrets pour moi.

Elle leva sur lui son regard sérieux.

— En ce cas, comment aimez-vous encore ce monde si misérable sous ses brillantes apparences?

— L'aimer? Oh! non, certes! Je me suis amusé à l'étudier, j'ai disséqué des âmes d'hommes à peu près vides, des âmes féminines nulles ou féroces, j'ai lu dans les unes et dans les autres d'étranges vanités, de déconcertants calculs d'amour-propre, j'ai pénétré des dessous d'existences brillantes et enviées. Oui, le monde a été pour moi un amusement et un champ d'études. Mais quant à l'aimer, jamais! Je le connais trop bien pour cela.

— Vous m'effrayez! murmura Valderez. Car c'est le monde que vous voulez me faire connaître…

— Oui, je vous le ferai connaître, parce que vous n'êtes pas destinée à une vie recluse, parce que, nécessairement, vous devez vous trouver en contact avec lui. Mais je serai là pour vous guider, pour vous montrer ses embûches, pour vous préserver de ses pièges, car vous êtes encore très jeune, très…

— Très ignorante! acheva-t-elle avec un léger sourire, en voyant qu'il s'interrompait.

— Mettons ignorante, si vous le voulez.

Il souriait aussi, mais son regard très grave enveloppait l'admirable physionomie où rayonnait l'âme la plus limpide, la plus délicate qu'eût sans doute jamais connue le sceptique marquis de Ghiliac.

…Mme de Brayles arriva le lendemain à l'heure du thé. Valderez, qui la reçut sur la terrasse, lui offrit de se rendre au-devant de M. de Ghiliac, occupé à donner des instructions à son jardinier-chef au sujet de l'arrangement d'une de ses serres.

— Je ne demande pas mieux, car jamais je ne me lasse de contempler les jardins d'Arnelles. M. de Ghiliac est un adorateur des fleurs, et bien peu de domaines pourraient rivaliser sur ce point avec celui-ci.

Tout en causant, elles s'engageaient dans les jardins, précédées de Guillemette, toute fraîche dans sa petite robe blanche. Mme de Brayles s'arrêtait fréquemment pour admirer les fleurs qui attiraient plus particulièrement son attention.

— Ah! voici les fameuses roses "Duchesse Claude", ainsi nommées par M. de Ghiliac en souvenir de sa belle aïeule!

Elle désignait un énorme rosier, garni d'admirables fleurs blanches, satinées, délicieusement veinées de rose pâle.

— …Elles sont, paraît-il, uniques au monde. M. de Ghiliac les entoure d'une sorte de culte; il en offre très rarement, et seulement à des hôtes marquants. Personne ne s'aviserait d'en cueillir. Je me souviens qu'une fois, Fernande et moi eûmes cette audace. Oh! nous n'avons pas eu envie de recommencer, car lorsqu'il est mécontent, il a une façon de vous regarder, sans rien dire… Oh! sans rien dire! Il est trop gentilhomme pour reprocher ouvertement une fleur à une femme. Mais nous avons su à quoi nous en tenir, et je suppose que Fernande n'a plus cueilli de "Duchesse Claude".

Guillemette, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, leva la tête versMme de Brayles.

— Oh! maintenant, papa les laisse bien cueillir! Tous à l'heure, maman en a mis beaucoup dans le salon, et c'est lui qui voulait qu'elle les prenne toutes. Mais maman a dit que ce serait dommage et qu'il valait mieux en laisser un peu sur la tige.

Un frémissement courut sur le visage de Roberte; son regard, où passait une lueur de haine, effleura la jeune femme qui marchait près d'elle d'une allure souple, incomparablement élégante. Le soleil mettait des étincelles d'or dans sa magnifique chevelure; il éclairait ce teint satiné et rosé, semblable aux pétales des roses si chères à M. de Ghiliac. Un charme inexprimable se dégageait de cette jeune créature, simplement vêtue d'une robe de voile gris argent rehaussée de quelques ornements de dentelle.

La main de Roberte se crispa sur la poignée de son ombrelle.

— C'est alors que sa fantaisie a changé d'objet, probablement, dit-elle d'un ton négligent. Le marquis de Ghiliac a des caprices, — tout comme une jolie femme, malgré son dédain pour notre sexe. Car la femme n'est pour lui, doué de facultés si au-dessus de celles du commun des mortels, qu'un être inférieur, bon tout au plus à charmer un instant son regard. Il nous fit un jour cette déclaration, — ou quelque chose d'approchant, — le plus sérieusement du monde. C'était, je m'en souviens, du vivant de Fernande. Elle protesta énergiquement, — sans arriver à le convaincre, du reste. Ah! nous sommes vraiment bien peu de chose, madame, devant des natures masculines de cette trempe!

Elle souriait, — mais, de côté, son regard s'attachait avidement sur le beau visage qui avait eu un léger frémissement.

— …Et quand une de ces natures tombe sur une toute jeune femme, encore enfant, un peu frivole, mais très aimante et très éprise, quels malentendus en perspective! Il y a vraiment de tristes choses dans la vie!

— Oui, très tristes! dit la voix tranquille et grave de Valderez. Mais pardon, madame! je crois que nous ferions mieux de prendre cette allée, elle nous conduirait plus directement aux serres.

— Voilà papa! annonça Guillemette.

M. de Ghiliac hâta un peu le pas en apercevant les jeunes femmes. Les yeux de Roberte prenaient cet éclat particulier qu'ils avaient toujours en sa présence. En revenant vers le château, elle le questionna avec intérêt sur les changements qu'il faisait à ses serres, et sur sa célèbre collection d'orchidées.

— Lobic vient de réussir une nouvelle variété qui me paraît tout simplement une merveille, dit M. de Ghiliac. Il nous faut maintenant lui donner un nom. Nous l'appellerons "Marquise de Ghiliac", en votre honneur, Valderez.

Les lèvres de Roberte eurent une crispation légère aussitôt réprimée.

— Elle sera vite célèbre, tout autant que l'a été la rose "Duchesse Claude", dit-elle avec un demi-sourire. Il faut espérer seulement que vous ne vous en lasserez pas aussi vite, Elie.

— Comment cela? dit-il en la regardant d'un air interrogateur.

— Mais oui! il paraît que vous n'y tenez plus guère, puisque vous la prodiguez maintenant.

— Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouvé que, groupées dans les jardinières du salon blanc par les mains de ma femme, avec le goût très artistique qu'elle possède au plus haut degré, je jouissais beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci est encore de l'égoïsme et ne prouve pas du tout que je ne tienne énormément à mes roses, — au contraire.

L'éclair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, domptée, comme toujours, par la froide ironie de cet homme près de qui échouaient toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues féminines. Elle força de nouveau ses lèvres à sourire, à prononcer des paroles aimables pour la belle jeune femme qui marchait à la droite d'Elie, — pour cette créature abhorrée envers qui, à chaque minute, sa haine grandissait.

Le salon blanc était devenu la pièce préférée de Valderez. Elle avait su donner à cet appartement, trop luxueux à son gré, un cachet intime et sérieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints, formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.

Roberte le constata aussitôt — comme aussi la grâce exquise de la jeune châtelaine dans son rôle de maîtresse de maison. De plus, elle semblait remarquablement douée au point de vue de l'intelligence; elle causait fort bien, — sauf de sujets purement mondains, qui semblaient lui être à peu près complètement étrangers.

Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitôt de lancer l'entretien de ce côté afin d'infliger tout au moins quelques petites blessures d'amour-propre à cette trop séduisante marquise. Mais ces finesses méchantes étaient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin d'oeil, il avait ramené la conversation sur un terrain plus familier à Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait à son gré, en prenant visiblement plaisir à mettre en valeur l'intelligence très délicate de sa femme.

Il semblait aujourd'hui particulièrement gai. Etait-il très heureux de se retrouver près de Valderez? Probablement… bien qu'on pût se demander pourquoi il ne s'était pas donné plus tôt ce plaisir. Mais il s'amusait aussi, — Roberte le reconnaissait à certaine expression de cette physionomie bien connue d'elle, — il s'amusait de sa fureur jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles. Il se jouait — comme il l'avait toujours fait — de cet amour qu'il n'ignorait pas.

Etre un objet d'amusement pour "lui"… et avoir devant les yeux cette merveilleuse châtelaine qui avait peut-être le bonheur d'être aimée de lui! C'était intolérable! Aussi Roberte abrégea-t-elle sa visite, en refusant l'invitation à dîner qui lui était adressée, sous prétexte d'importantes affaires à régler avant son départ.

Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu'à sa voiture, Valderez rentra dans le salon et s'assit près de sa table de travail. D'un geste machinal, ses doigts effleurèrent les fameuses roses "Duchesse Claude" qui s'épanouissaient dans une jardinière de Sèvres, tandis que son regard songeur se posait sur le siège occupé tout à l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui était vraiment peu sympathique, et Elie avait peut-être raison dans le jugement sévère qu'il avait porté sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa façon de comprendre le rôle de la femme, de ses malentendus avec Fernande, dénotaient un complet manque de tact.

Elles avaient, en tout cas, réveillé chez Valderez la tristesse latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien, hélas! — l'égoïsme absolu et l'absence de coeur chez cet être si admirablement doué sous les autres rapports.

Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui encore, il s'était montré affectueux pour elle, avait paru s'intéresser à tout ce que sa femme lui disait de la santé de l'enfant, de sa vive intelligence et de l'amélioration de son caractère. Et, pour elle-même, Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappée aussitôt. Ce n'était plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilité fugitive et enjôleuse qui l'avait parfois troublée, trois mois auparavant, parce qu'elle avait laissé entrevoir à son inexpérience l'effrayant pouvoir de séduction que possédait cet homme, et lui avait donné la crainte qu'il ne cherchât à en user pour faire tout à son aise une étude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis à son empire. Non, ce n'était plus cela du tout. Il se montrait sérieux, réservé sans froideur, discrètement aimable, et jusqu'ici il n'avait pas eu à son égard une seule de ces ironies qui ne lui étaient que trop familières. S'il continuait ainsi… oui, vraiment, l'existence serait possible…

Il venait de rentrer dans le salon. Sur la tapis, quelques pétales de roses gisaient et aussi une fleur à peine entr'ouverte, que les doigts distraits de la jeune femme avaient fait glisser à terre tout à l'heure. M. de Ghiliac se pencha et la ramassa.

— Il serait dommage de la laisser se faner là! dit-il en la glissant à sa boutonnière.

Attirant à lui un fauteuil, il s'assit près de Valderez, qui venait de prendre son ouvrage.

— Cette nappe d'autel me paraît une merveille. Où avez-vous pris ce dessin?

— C'est moi qui l'ai imaginé, d'après une vieille gravure que j'ai trouvée dans la bibliothèque.

— Mais je ne vous connaissais pas encore ce talent! Vous êtes, décidément, une artiste en tout. Ce dessin est admirablement compris. A qui destinez-vous cet ouvrage?

— A ma pauvre vieille église de Saint-Savinien. J'espère l'avoir terminé pour la fête de l'Assomption.

— Vous me permettrez de vous recommander de ménager vos yeux. Ceci doit être très fatigant. Et, en dehors de ce travail, qu'avez-vous fait? Les derniers livres que je vous ai envoyés vous ont-ils paru intéressants?

La conversation, une fois sur ce terrain, éloignait d'eux tout embarras, et elle se continua longuement, Elie prenant un visible intérêt aux jugements très délicats portés par sa femme sur les oeuvres lues, Valderez écoutant avec un secret ravissement la critique si fine, si brillante et cependant si profonde qu'en faisait M. de Ghiliac.

Il n'était décidément plus question de pôle Nord. Le marquis de Ghiliac, comme il l'avait annoncé à Mme de Brayles, s'installait pour l'été et l'automne à Arnelles, ainsi que le démontrait l'arrivée de tout son personnel, de ses voitures et de ses chevaux. Cette année, Saint-Moritz, Ostende et Dinard l'attendraient en vain. Il leur préférerait, cette fois, les ombrages de son parc aux arbres séculaires, la floraison superbe de ses jardins, le calme majestueux des grands salles du château, — et peut-être aussi la jeune châtelaine.

Il s'était remis à la reconstitution de ces mémoires qu'il voulait faire publier avec une préface et des commentaires de lui. Pour ce travail, Valderez lui était, paraît-il, indispensable, aucun de ses secrétaires ne sachant comme elle déchiffrer ces écritures pâlies et ce vieux français quelquefois incorrect. La jeune femme fut donc sollicitée de venir passer quelques heures chaque jour dans son cabinet de travail, la bibliothèque, exposée au midi, étant fort chaude en cette saison. Le parfum détesté d'elle en avait disparu, les fleurs aux senteurs trop fortes en étaient bannies. Valderez n'aurait eu aucune raison pour refuser, en admettant qu'elle pût en avoir l'idée, — ce qui n'était pas, car elle savait que, quelle que fût la crainte qui l'obsédait encore, elle devait se prêter à un rapprochement, s'il le voulait.

Chaque jour, elle vint donc s'asseoir près de lui, dans la grande pièce d'un luxe si délicat, où les stores abaissés entretenaient une agréable fraîcheur. La lecture parfois laborieuse des manuscrits n'occupait pas toutes ces heures; M. de Ghiliac entretenait sa femme de maints sujets différents, et, en particulier, du roman dont il préparait le plan. Celui-ci fut soumis à Valderez, qui dut donner son avis et faire ses critiques. Or, Jusqu'ici, jamais pareil fait ne s'était produit. Demander conseil à une femme, lui, l'orgueilleux Ghiliac! Et accepter de voir ses idées discutées par une enfant de dix-neuf ans, qui se qualifiait elle-même sincèrement d'ignorante!

Mais cette enfant avait les yeux les plus merveilleusement expressifs qui se pussent voir, et de la petite bouche délicieuse sortaient des mots profonds, des appréciations délicates et élevées, qui semblaient probablement fort fignes d'attention à M. de Ghiliac, puisqu'il les sollicitait et les recueillait précieusement.

Son attitude des premiers jours n'avait pas varié. Sa courtoisie revêtait maintenant une nuance d'empressement chevaleresque, son regard sérieux avait, en se posant sur Valderez, une profondeur mystérieuse qui la faisait frémir, non de crainte, comme quelque temps auparavant, mais d'un émoi un peu anxieux. La gêne d'autrefois avait presque complètement disparu pour elle, devant cette attitude nouvelle qui transformait M. de Ghiliac. Et c'était fort heureux, car leurs rapports devenaient continuels. Ce n'étaient sans cesse que promenades, visites chez les châtelains d'alentour, séances de musique à deux, leçons d'équitation, de sports à la mode données par lui-même à la jeune femme, dont la souple adresse et les progrès rapides paraissaient ravir ce sportsman hors de pair.

Valderez se prêtait à tout avec une grâce aimable. Et ce qui n'avait été d'abord que soumission aux désirs de son mari devenait un plaisir, car elle était jeune, bien portante, accoutumée à l'exercice et à la fatigue par sa vie aux Hauts-Sapins, toute prête donc à goûter les longues promenades à cheval dans les sentiers pittoresques de la forêt d'Arnelles, ou les parties de tennis sous les vieux arbres centenaires, à l'heure matinale où la rosée des nuits rafraîchit encore l'atmosphère.

Et ils étaient presque toujours seuls tous deux, et Valderez se demandait toujours avec la même angoisse quel mystère se cachait sous ce regard si souvent fixé sur elle.

Une immense surprise lui avait été réservée peu de temps après le retour d'Elie, à propos du baptême de Benaki. M. de Ghiliac, le plus simplement du monde, déclara qu'il serait parrain, avec sa femme comme marraine. Tout Vrinières en fut ahuri. Et le curé, admis à faire la connaissance de ce paroissien si peu exemplaire, aperçu seulement de loin au cours de ses séjours à Arnelles, le trouva si différent de ce qu'il pensait, si aimable et si sérieux que, du coup, Elie gagna un admirateur de plus.

— Il est impossible que vous n'arriviez pas à vous entendre avec lui, madame, déclara-t-il à Valderez en la revoyant peu après. Qu'il ait eu des torts envers sa première femme, envers sa fille, envers vous aussi, je ne le nie pas. Mais cette nature-là doit avoir une certaine somme de loyauté, elle doit posséder des qualités qu'il s'agit pour vous de découvrir. La défiance vous glace, ma pauvre enfant; essayez chrétiennement de la surmonter, si vous voulez arriver à voir un jour tout malentendu cesser entre vous et lui.

Oui, la défiance était toujours là. Et le changement réel d'Elie venait encore augmenter la perplexité de la jeune femme. Elle le voyait très affectueux pour Guillemette, généreux et bon à l'égard de Dubiet, soucieux de procurer à Benaki une suffisante instruction, et une bonne éducation morale. Elle le voyait conduire sa femme et sa fille chaque dimanche à l'église dans le phaéton attelé de ces vives et superbes bêtes dont il aimait à dompter la fougue, et assister près d'elles à la messe. Quel sentiment le guidait en agissant ainsi? Pourquoi se montrait-il si différent de celui qu'elle avait connu quelques mois auparavant?

Vers la fin de juillet, il l'emmena à Paris pour commander des toilettes. Personne n'avait un goût plus sûr et une plus grande horreur de la banalité et du convenu. Personne, non plus, ne possédait à un degré plus subtil l'amour de l'élégance, de la beauté harmonieuse, du luxe sobre et magnifique. Valderez en fit cette fois l'expérience personnelle. Des merveilles furent commandées pour elle. Et d'abord, elle fut éblouie, un peu grisée même — car enfin, elle était femme, et elle aussi avait le goût très vif de l'élégance et de la beauté. Mais le bon sens chrétien, si profond chez elle, reprit vite le dessus, s'effara un peu des dépenses folles dont elle était l'objet.

Un jour, elle trouva dans son appartement un écrin renfermant un collier de perles d'une grosseur rare et d'un orient admirable. Un peu moins inexpérimentée maintenant, elle pouvait se rendre compte approximativement de la valeur énorme d'une telle parure. Le soir, en se retrouvant avec son mari dans le salon avant le dîner, elle lui dit, après l'avoir remercié:

— Vraiment, tant de choses sont-elles nécessaires, Elie? Cela m'effraye un peu, je l'avoue.

Il se mit à rire.

— Quelle singulière question de la part d'une jeune femme! Vous n'aimez donc pas les toilettes, les bijoux, toutes ces choses pour lesquelles tant de créatures perdent leur âme?

— Je les aime dans une certaine limite, et vous la dépassez, Elie. Ce collier est une folie.

— Ce n'est pas mon avis. Du moment où je puis vous l'offrir sans faire de tort à personne, sans que notre budget risque pour cela de se déséquilibrer, je ne vois pas trop où se trouve la folie?


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