IV

C'était jour de grand repassage aux Hauts-Sapins.

Dans l'immense cuisine voûtée, Valderez maniait diligemment le fer, tandis que Cécile et Bertrand, les deux blonds jumeaux de sept ans, jouaient dans un coin de la pièce, près de la vieille Chrétienne, l'unique servante des Noclare, occupée à éplucher des légumes pour le repas du soir.

Un pli profond barrait le beau front de Valderez. Tout en travaillant, elle refaisait mentalement le compte des dépenses du dernier mois. Malgré une économie de tous les instants, ces dépenses dépassaient la modique somme dont disposait la jeune fille. Il est vrai que M. de Noclare exigeait pour lui une nourriture plus soignée, il lui fallait du vin, des cigares… Et aujourd'hui la pauvre Valderez se trouvait toute désemparée en s'apercevant qu'elle avait des dettes. C'était peu de chose, mais jusqu'ici, au prix de maints prodiges, de fatigues et de privations personnelles, elle avait réussi à équilibrer le maigre budget.

En outre, depuis la visite de M. de Ghiliac, son père était plus sombre, plus acariâtre. La vue de ce privilégié, comblé de tous les dons de la fortune, pouvant user à son gré des plaisirs dont demeurait avide M. de Noclare, semblait avoir réveillé touts les amertumes de cette âme faible. De plus, depuis quelques jours, un souci plus grand paraissait peser sur lui, et Valderez se demandait avec angoisse si leur lamentable situation pécuniaire n'avait pas encore empiré.

— Le facteur est passé! Il y a une lettre pour toi, d'Alice d'Aubrilliers, dit Marthe, qui entrait dans la cuisine. Et papa a une lettre de Paris, avec une enveloppe gris pâle, si joliment satinée! Il y a dessus une toute petite couronne de marquis. C'est probablement de M. de Ghiliac, ne penses-tu pas, Valderez?

— Je n'en sais rien, petite curieuse.

Le bref passage d'Elie de Ghiliac avait laissé une grande impression dans l'esprit de tous; seule, Valderez n'y songeait plus dès le lendemain, car, en vérité, elle avait bien autre chose à faire et bien d'autres soucis en tête!

Elle prit la lettre que Marthe lui tendait et qui était d'une amie, dont les parents, autrefois voisins des Hauts-Sapins, habitaient depuis quelques mois Besançon.

— Ah! Alice se marie! dit-elle, après avoir lu les premières lignes.

— Avec qui, Valderez?

— Un avocat de Dijon, M. Vallet, — un jeune homme très sérieux, bon chrétien et d'excellente famille, me dit-elle.

— Mais il n'est pas noble!

Valderez eut un léger mouvement d'épaules.

— Qu'est-ce que cela, du moment où les qualités principales se trouvent réunies? Alice semble si heureuse!

— Alors, tu ne regarderais pas non plus à épouser un roturier?

— Non, pourvu qu'il fût de même éducation que moi, et de mentalité semblable. Il faut rechercher d'abord le principal, ma petite Marthe, et ne pas trop s'entêter aux considérations secondaires… Mais il est peu probable que des filles pauvres comme nous aient à s'inquiéter de ce sujet-là, ajouta-t-elle avec un sourire pensif.

— Bah! pourquoi pas? dit Marthe en exécutant une pirouette.

Elle se trouva en face de Chrétienne, qui pelait ses légumes d'un geste automatique.

— Dis, Chrétienne, que nous trouverons bien à nous marier?

La vieille femme arrêta son travail, elle leva vers Marthe un visage sévère et morose, sillonné de rides.

— Faudra voir… Et puis, tu seras aussi bien ici, va, plutôt que de t'attacher la chaîne aux bras. C'est comme Valderez, il vaut mieux pour elle qu'elle reste aux Hauts-Sapins, bien qu'elle n'y soit pas toujours sur des roses. Le mariage, c'est la misère… Oui, ma fille, je te le dis, fit-elle d'un ton grave, en étendant la main vers Valderez.

— Souvent, oui… Mais enfin, Chrétienne, chacun doit suivre sa voie en ce monde! répondit Valderez en secouant doucement la tête.

— Bien sûr! Tu dis des choses impossibles, Chrétienne! s'écria vivement Marthe. Nous nous marierons, nous serons très heureuses, et toi tu en seras pour tes fâcheuses prédictions. Crois-tu que notre Valderez n'est pas assez belle pour être épousée par un prince?

Chrétienne posa son couteau sur ses genoux, elle croisa les mains et leva vers Valderez ses yeux ternis par l'âge.

— Ma fille, si jamais un homme t'épousait pour ta beauté seulement, je te plaindrais. Car la beauté s'en va, et alors vient l'abandon. Tu mérites mieux que cela, Valderez, parce que ton âme est plus belle encore que ton visage.

Ces paroles étaient extraordinaires dans la bouche de la vieille servante, généralement taciturne et plus portée à adresser à ses jeunes maîtresses des observations moroses que des compliments. Valderez et Marthe la regardaient avec surprise. Elle étendit sa main vers l'aînée…

— Va, ma fille, je prierai pour toi, dit-elle solennellement.

Et, reprenant son couteau, elle se remit à l'épluchage de ses légumes.

Marthe s'éloigna, et Valderez, ayant rapidement parcouru la lettre de son amie, se remit à l'ouvrage. Mais à peine avait-elle donné quelques coups de fer que la porte s'ouvrit, livrant passage à M. de Noclare, très rouge, tout émotionné…

— Viens vite, Valderez, j'ai à te parler, dit-il d'une voie étranglée.

— Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle, déjà anxieuse.

Sans répondre, il l'entraîna vers le parloir. Elle eut une exclamation d'inquiétude en apercevant sa mère à demi évanouie sur sa chaise longue.

— Oh! ce n'est rien du tout!… c'est la joie! dit M. de Noclare en voyant Valderez se précipiter vers elle. Un événement si inattendu, si incroyable, si… si…

— Quoi donc? demanda machinalement Valderez, tout en mettant un flacon de sels sous les narines de sa mère.

— Une demande en mariage pour toi! Devine qui?

— Une demande en mariage! dit-elle avec stupéfaction. Je ne vois pas qui… nous ne connaissons personne…

— Ah! tu ne connais pas le marquis de Ghiliac? dit M. de Noclare d'une voix qui sonna comme une fanfare triomphale.

— Le marquis de Ghiliac!

Le flacon glissa des mains de Valderez, et se brisa sur le parquet. La jeune fille, se redressant, regarda son père d'un air incrédule.

— Voulez-vous dire, mon père, que… ce soit lui?

— Oui, c'est lui!… lui qui m'a écrit pour demander ta main,Valderez, ma fille bien-aimée!

Il lui avait saisi les mains entre les siennes, qui tremblaient d'émotion. Valderez, dont le visage s'empourprait, murmura:

— Mais, mon père… je ne comprends pas…

— Comment! tu ne comprends pas? N'ai-je pas été suffisamment clair?Faut-il encore te répéter que le marquis de Ghiliac demande la main deValderez de Noclare?

Mme de Noclare ouvrait en ce moment les yeux. Elle étendit les mains vers sa fille en balbutiant:

— Mon enfant, combien je suis heureuse! Un tel mariage! Un rêve invraisemblable!

Valderez, devenue subitement très pâle, appuya sa main tremblante au dossier d'une chaise. Il n'y avait pas trace, sur son beau visage, de la joie débordante dont témoignait la physionomie de ses parents. C'était bien plutôt de l'effroi qui se mêlait à sa stupéfaction.

— Comment M. de Ghiliac peut-il désirer épouser une personne aperçue pendant une heure au plus? dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement. Il ne me connaît pas…

M. de Noclare éclata de rire.

— Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moitié des mariages se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens d'un coup d'oeil… Et puis, petite naïve, ne sais-tu pas que tu es assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta surprise est compréhensible, car, malgré tout, il était impossible de rêver pareille chose! Un homme célèbre comme lui, et tellement recherché, et follement riche! Avec cela, il est l'unique héritier de son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera également retour…

Un geste de Valderez l'interrompit.

— Ces considérations me paraissent bien secondaires, mon père. Je vois autre chose dans le mariage…

— Oui, oui, nous savons que tu fais la sérieuse, la désintéressée. Eh bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il appuie sa demande.

Valderez prit la feuille gris pâle, d'où s'exhalait ce parfum léger, subtil, qui avait persisté l'autre jour dans le parloir, après la visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans laquelle il sollicitait sa main en termes élégants et froids, déclarant qu'il espérait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si parfaitement dévouée, l'épouse sérieuse cherchée par lui, et une mère toute disposée à aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier mariage.

"Mademoiselle votre fille n'aurait pas à craindre de voir beaucoup changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre à la vie mondaine, si déplorable à tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au château d'Arnelles, où son existence serait très calme, — presque autant qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne raisonnable et bonne, — et telle m'a apparu Mlle de Noclare."

Ce qui, dans le ton de cette lettre, avait échappé au père et à la mère, fous d'orgueil et de joie, se précisa nettement dans l'esprit de la jeune fille: elle saisit, sous les phrases correctes de l'homme du monde, la froideur absolue, — probablement aussi profonde que l'était sa propre indifférence à l'égard d'Elie de Ghiliac. En admettant que celui-ci eût ressenti le coup de foudre, il n'avait su aucunement le montrer, en dépit de son habileté littéraire.

De cette flatteuse demande en mariage, il se dégageait clairement ceci: le marquis de Ghiliac cherchait une mère pour sa fille, il pensait la trouver en cette jeune fille pauvre, accoutumée à une existence austère et au soin des enfants. Par M. d'Essil, il avait eu les renseignements nécessaires, et, ne songeant qu'à un mariage de raison, ne s'attardait pas en phrases inutiles à l'égard de cette humble petite provinciale, à laquelle il faisait l'honneur d'offrir son nom, un des plus glorieux de l'armorial français.

Valderez comprit aussitôt tout cela, un peu confusément, car elle était inexpérimentée, et elle n'avait jamais eu le loisir ni l'idée de réfléchir sur la question du mariage, considéré par elle comme à peu près inaccessible.

Elle tendit silencieusement à son père l'élégante missive dont le parfum l'impressionnait désagréablement.

— Eh bien! qu'en dis-tu? N'est-il pas sérieux? Il ne veut pas d'une mondaine, tu vois… ce qui n'empêchera pas qu'une fois mariée, tu l'amèneras à faire ce qui te plaira. Ce ne serait pas la peine d'avoir une position comme celle-là pour n'en pas profiter!

— Vraiment, vous me connaissez bien peu, mon père! La perspective de cette vie calme et de ce devoir à remplir près d'une enfant sans mère m'attirerait au contraire, si… si ce n'était "lui".

— Comment, si ce n'était pas lui? s'exclama M. de Noclare, tandis que sa femme se redressait un peu pour regarder Valderez d'un air stupéfait.

— Oui, car il ne me plaît pas, et je ne crois pas pouvoir ressentir de sympathie à son égard.

— Il ne te plaît pas! bégaya Mme de Noclare. Lui qu'on appelle le plus beau gentilhomme de France!

M. de Noclare, un moment abasourdi, eut un mordant éclat de rire.

— En vérité, Valderez, as-tu donc quelque chose de dérangé là? dit-il en se frappant le front. On t'en donnera, un prétendant de cette espèce! Une pareille demande ne se discute même pas On l'accepte comme une de ces chances inouïes dont on n'aurait jamais osé avoir l'idée. Ah! il ne te plaît pas, cet homme qui n'aurait qu'à choisir parmi les plus nobles et les plus opulentes! Folle créature, combien de femmes, portant les plus grands noms d'Europe, appartenant même à des familles souveraines, exulteraient de bonheur si cette demande leur était adressée! Tu ne l'as donc pas regardé, ou bien tu étais aveugle, l'autre jour, pour venir nous dire cette insanité: "Il ne me plaît pas!"

Comme beaucoup de natures faibles, M. de Noclare était violent à l'égard de ceux sur qui il exerçait une autorité. Valderez voyait poindre l'orage. Néanmoins, elle continua courageusement:

— J'ai voulu dire, mon père, que sa seule vue suffit à me persuader que rien — goûts, habitudes, éducation — n'est commun entre nous. Il est, avez-vous dit vous-même, extrêmement mondain; on le devine aussitôt, rien qu'à sa tenue, raffiné en toutes choses, jusqu'à l'excès peut-être… Et ce pli railleur des lèvres que vous avez sans doute remarqué…

— Allons, je vois que ma pieuse fille sait fort bien observer et juger son prochain! interrompit M. de Noclare avec une irritation sarcastique. Mais tout cela, ce sont des enfantillages! Parlons sérieusement, Valderez.

— Je suis absolument sérieuse, mon père. Le sujet est trop grave pour qu'il en soit autrement. Je vous avoue, en toute franchise, que M. de Ghiliac m'inspire une sorte d'effroi et que je ne crois pas possible, en ce cas, de devenir sa femme.

Elle prononçait ces derniers mots d'une voix tremblante, car elle savait d'avance quelle fureur elle allait déchaîner. Mais elle savait aussi que, loyalement, elle devait les dire.

— Valderez! gémit Mme de Noclare.

Un flot de sang était monté au visage de M. de Noclare. Il posa sur l'épaule de sa fille une main si dure que Valderez chancela.

— Ecoute, dit-il d'une voix sifflante, je vais te dire les conséquences d'un refus de ce genre. J'avais engagé les quelques fonds qui nous restaient dans des opérations financières paraissant annoncer des chances sérieuses. Ces jours derniers, j'ai appris que cette affaire périclitait. Si j'en retire le quart, je devrai m'estimer satisfait. Alors, ce sera la misère, comprends-tu, Valderez? la misère noire. Les Hauts-Sapins seront vendus pour un morceau de pain et nous irons mendier sur les routes.

Valderez, écrasée par cette révélation, demeurait sans parole. Il poursuivit:

— Si tu épouses M. de Ghiliac, tout change, car naturellement, celui-ci ne laissera pas dans le besoin les parents de sa femme, il pourvoira à l'éducation des enfants…

— Non, non, pas cela! je travaillerai, je ferai n'importe quoi… mais ne me demandez pas cela! dit-elle d'une voix étranglée.

— Je serais curieux de savoir comment tu parviendrais à nourrir tes frères et soeurs, ainsi que ta mère et moi! riposta ironiquement M. de Noclare. Ne nous débite pas de pareilles sottises, je te prie.

Valderez baissa la tête. C'était vrai, ce qu'elle pouvait n'était à peu près rien et ne parviendrait pas à combler la centième partie du gouffre ouvert par l'imprévoyance paternelle.

— Ce mariage est donc pour nous une invraisemblable planche de salut. Il nous donnera enfin la sécurité, il assurera brillamment ton avenir en faisant de toi une des plus grandes dames de France.

— Oh! moi! murmura Valderez d'un ton brisé.

Elle rencontra le regard de sa mère, suppliant et pathétique. Là non plus, elle ne trouverait pas d'appui. Mme de Noclare était une âme faible unie à un corps fatigué; jamais elle n'avait eu d'autre volonté que celle de son mari, jamais elle n'avait su diriger ses enfants, et c'était l'aînée, admirablement douée moralement, qui assumait les responsabilités de l'éducation de ses frères et soeurs. Pour sa mère, Valderez avait une affection inconsciemment protectrice, mêlée de compassion et de respect, elle s'ingéniait à lui enlever les moindres soucis. Aussi comprit-elle aussitôt la signification de ce regard.

— Le voulez-vous donc aussi? murmura-t-elle, le coeur serré, en se penchant vers Mme de Noclare.

— Si je le veux! Mais ce sera le repos pour nous tous, mon enfant! Te savoir si bien mariée!… Et nous à l'abri du besoin! Il n'y a pas à hésiter, voyons, Valderez!

— Si, je dois réfléchir, dit fermement la jeune fille en se redressant et en se tournant vers son père. Une telle décision ne peut être prise inconsidérément. D'ailleurs, ne faut-il pas avoir des informations auprès de M. d'Essil? Nous ne savons rien de M. de Ghiliac… rien, pas même s'il a quelques sentiments religieux, et si sa femme pourrait voir ses convictions respectées.

M. de Noclare eut un geste impatient.

— Eh! te figures-tu qu'il soit un sectaire? Il est catholique, naturellement, comme tous les Ghiliac; quant à être pratiquant, c'est chose peu probable. Mais il ne faut pas trop demander et faire la petite exagérée. Du reste, je vais écrire à M. d'Essil, s'il ne faut que cela pour te décider. En attendant sa réponse, tu réfléchiras à ton aise. Mais n'oublie pas qu'il s'agit pour nous de la misère ou de la sécurité, selon le parti que tu prendras.

Oh! non, elle ne devait pas l'oublier, pauvre Valderez! Toute la nuit se passa pour elle à tourner et à retourner dans son esprit la pénible alternative: ou la misère pour tous et la vie devenue un enfer pour elle par suite du ressentiment de son père — ou le mariage avec cet étranger.

Pourquoi donc cette dernière solution lui inspirait-elle une telle crainte? Elle ne savait pas le définir clairement. Nature rare et charmante, très mûre sur certains points par les responsabilités qui lui incombaient, et par son existence sévère, elle avait conservé sur d'autres l'exquise simplicité, la fraîcheur d'impressions d'une enfant. L'extrême sérieux de son caractère, sa piété profonde la préservaient en outre de toute tendance romanesque, et de tous désirs de luxe et de vanité. Aussi, à cette première visite de M. de Ghiliac, avait-elle été moins frappée de l'extérieur séduisant de cet étranger, qu'impressionnée par ce qu'il y avait en cette physionomie, dans ce regard et ce sourire, d'énigmatique et d'inquiétant. Puis, ainsi qu'elle l'avait dit à son père, elle l'avait deviné aussitôt entièrement différent d'elle-même, la pauvre petite Valderez, habituée à la pauvreté, aux durs labeurs du ménage, ne connaissant rien des raffinements de la coquetterie, si opposée dans tous ses goûts aux femmes de son monde. Etait-il possible qu'elle devînt l'épouse de ce brillant grand seigneur? L'incompatibilité ne serait-elle pas trop forte entre eux?

Telle fut la question qu'elle adressa le lendemain matin au bon vieux curé de Saint-Savinien, lorsque, après une nuit d'insomnie, elle se rendit à l'église pour lui demander conseil.

— Voilà, ma pauvre petite, une alternative bien grave, dit le prêtre en secouant la tête. Quant à ce point-là, il me semble que vous ne devez pas trop vous en inquiéter, puisqu'il vous prévient lui-même que vous n'aurez pas une existence mondaine. C'est donc qu'il souhaite avant tout une épouse sérieuse, ce qui est tout à son honneur et doit vous inspirer confiance.

— Mais puis-je, loyalement, accepter sa demande, lorsque je n'ai pour lui que de l'indifférence — même plus que cela, une sorte de défiance?

— Ceci est plus grave. Pourquoi cette défiance, mon enfant?

— Je ne sais trop, monsieur le curé… Il est si différent des hommes que j'ai vus jusqu'ici! Son regard a une expression que je ne puis définir, qui attire et trouble à la fois. Puis, sous ses façons aimables, il est froid et hautain… et je crains qu'il ne soit très railleur, très sceptique. Enfin, monsieur le curé, pour résumer tout, je ne le connais pas, et c'est cet inconnu qui me fait peur.

— M. d'Essil ne pourrait-il vous donner des renseignements?

— Mon père va lui écrire. C'est un homme sérieux et loyal, il dira ce qu'il sait, certainement. La question religieuse me tourmente aussi. Je m'imagine que M. de Ghiliac est un incroyant.

— Ma pauvre petite, votre cas est bien épineux! Il ne s'agirait que de vous, je dirais: refusez, puisque l'idée de cette union vous inspire tant de crainte. Mais il y a les vôtres… On vous demande un sacrifice. Vous êtes assez forte pour le faire, Valderez. Mais il s'agit de savoir si vous en avez le droit. Le mariage est un sacrement avec lequel on ne doit pas jouer. Vous ne pouvez accepter la demande de M. de Ghiliac que si vous êtes résolue non seulement à remplir tous vos devoirs envers lui, mais encore à chasser cette crainte, cette défiance et à faire tous vos efforts pour l'aimer, ce qui est un précepte divin. Si vous ne vous en croyez pas capable, alors dites non, quoi qu'il doive vous en coûter.

Elle serra l'une contre l'autre ses mains froides et tremblantes.

— Je ne sais pas! murmura-t-elle. Si, au moins, j'avais pu le connaître un peu plus! Il est certain que le ton de sa lettre est sérieux… mais lui, l'est-il? Que faire, mon Dieu, que faire?

Des larmes glissaient sur ses joues. Le bon curé la regardait, très ému, lui qui connaissait si bien cette âme énergique et tendre à la fois. Le noble étranger qui demandait Valderez pour épouse saurait-il les comprendre et les apprécier, cette âme délicieuse, ce coeur aimant dont il aurait toute la première fraîcheur? Hélas! étant donné le portrait que lui en avait fait la jeune fille, le curé se sentait envahi par le doute à ce sujet. Aussi, combien aurait-il voulu lui dire de répondre par un refus! Mais il n'ignorait pas la situation lamentable de la famille de Noclare, il savait aussi qu'en cas de refus, M. de Noclare ne pardonnerait jamais à sa fille, et que l'existence de celle-ci deviendrait intolérable. Alors, si le sacrifice pouvait être fait sans attenter aux droits de la conscience, ne fallait-il pas l'accomplir quand même?

C'est ce qu'il expliqua à Valderez, en ajoutant que l'incroyance présumée de M. de Ghiliac ne serait pas, dans ce cas particulier, un obstacle absolu, pourvu que la liberté religieuse de sa femme et l'éducation de leurs futurs enfants se trouvassent garanties.

— Je ne parlerais pas ainsi à toutes, mon enfant. L'incrédulité de l'époux est presque toujours un danger pour la foi de l'épouse et pour celle des enfants. Mais vous êtes une âme profondément croyante, intelligente et droite, vous êtes instruite au point de vue religieux, et il vous sera possible de le devenir davantage encore. Dans ces conditions, le péril sera moindre pour vous, et vous pourrez même espérer, à l'aide de vos exemples et de vos prières, faire du bien à votre époux.

— Ce sera tellement dur pour moi! dit-elle avec un soupir. Il doit être si bon d'avoir les mêmes croyances, les mêmes célestes espoirs!

— Hélas! ma pauvre petite enfant, je voudrais tant qu'il en soit ainsi! Réfléchissez, priez beaucoup surtout, Valderez. Voyez si vous pouvez vous habituer à la pensée de cette union. D'après ce que vous me dites du ton de la lettre de M. de Ghiliac, il paraît évident qu'il ne s'agit pour lui aussi que d'un mariage de raison. Il ne peut donc vous demander rien de plus, pour le moment, que la résolution de remplir tous vos devoirs à son égard et de vous attacher à lui peu à peu. Vous auriez une belle tâche près de cette enfant sans mère, et une autre, plus délicate, mais plus belle encore, près de votre époux. Tout cela doit être un encouragement pour vous, si rien, d'après les renseignements que vous recevrez, ne s'oppose à ce mariage.

— Et il faudra quitter mes pauvres petits! dit-elle d'une voix étouffée. Que feront-ils sans leur Valderez?… Mais non, je dis une sottise, personne n'est indispensable.

— Vous êtes tout au moins très utile, ma chère enfant; mais ils sont tous d'âge à aller en pension, et Marthe est très capable de vous remplacer. Et puis, ma pauvre petite, vous n'avez pas le choix! conclut-il avec un soupir. Retournez à votre tâche, et demain j'offrirai le saint sacrifice à votre intention.

Dieu seul, et un peu aussi le vieux prêtre, confident de son âme, connurent ce que souffrit en ces trois jours Valderez. Combien de fois envia-t-elle le sort d'Alice d'Aubrilliers, dont la lettre laissait voir à chaque ligne un tranquille bonheur, basé sur une sérieuse affection mutuelle!

Et comme un incessant aiguillon, il lui fallait entendre son père répéter: "Heureuse Valderez, tu peux dire que tu as eu les fées pour marraines!"; sa mère murmurer d'un ton extasié: "Ma future petite marquise!"; Marthe s'écrier cent fois le jour: "Oh! comment peux-tu hésiter? Moi, j'aurais dit oui tout de suite, tout de suite!"

Personne ne paraissait penser à la possibilité d'un refus. Et Valderez, le coeur serré par l'angoisse, songeait que rien, humainement, ne la sauverait de cette union.

La réponse de M. d'Essil arriva promptement. Il disait avec franchise tout ce qu'il savait sur Elie, ses doutes, ses inquiétudes, et aussi ses soupçons de qualités plus sérieuses que ne le faisaient penser les apparences.

M. de Noclare ne lut pas cette lettre à sa fille. Il passa sous silence ce qui était défavorable et s'étendit longuement sur le reste, insistant sur ce fait que la conduite de M. de Ghiliac ne laissait pas prise à la critique, et que, tout indifférent qu'il fût, il tenait à avoir une épouse très bonne chrétienne.

— Un indifférent! murmura Valderez avec tristesse.

— Eh! tu t'occuperas à le convertir, voilà tout! C'est déjà très bien de sa part de tenir à la religion pour sa femme. Cela doit t'encourager, je suppose?

Valderez, d'un geste inconscient, froissa ses mains l'une contre l'autre.

— Cela m'est dur, mon père! Je vous assure qu'il faut vraiment que nous soyons dans cette situation pour accepter un mariage dans ces conditions.

M. de Noclare bondit.

— Mais tu es folle à lier! A-t-on jamais idée d'une jeune fille pareille! Il n'y a pas à discuter avec toi, du moment où tu as de semblables raisonnements et une mentalité aussi extraordinaire. Je vais écrire à l'instant à M. de Ghiliac. C'est oui, n'est-ce pas?

Une dernière hésitation angoissa l'âme de Valderez. Elle murmura intérieurement: "Mon Dieu! s'il faut faire ce sacrifice, je le ferai, pour eux, et avec la volonté de remplir tout mon devoir envers "lui"." Alors, d'une voix ferme, elle répondit:

— Ce sera oui, mon père.

M. de Ghiliac arriva quelques jours plus tard aux Hauts-Sapins. Valderez avait revêtu sa toilette du dimanche, une robe bleu foncé, d'une simplicité monacale, mal taillée par la petite couturière du village. Très pâle, les traits tirés par l'insomnie et les douloureuses incertitudes de ces derniers jours, elle se tenait assise dans le parloir, près de sa mère. M. de Ghiliac entra, introduit par la vieille Chrétienne, dont le regard, sous les paupières retombantes, l'examinait des pieds à la tête. Il salua Mme de Noclare, s'inclina devant Valderez en prononçant une phrase de remerciement des mieux tournées. Puis, prenant la petite main un peu frémissante, il l'effleura de ses lèvres et y passa la bague de fiançailles.

La loquacité de M. de Noclare et l'extrême aisance mondaine du marquis vinrent heureusement en aide à Valderez, dont la gorge serrée avait peine à laisser échapper quelques paroles. M. de Ghiliac se mit à conter avec verve un petit incident de son voyage, qui mettait en relief un trait particulier du caractère comtois. De temps à autre, il s'adressait à Valderez. Elle lui répondait en quelques mots, singulièrement gênée devant ce causeur étincelant, qu'elle devinait si facilement railleur, intimidée aussi par ces yeux pénétrants et très énigmatiques dont elle rencontrait souvent le regard.

— Valderez, voici justement un rayon de soleil, tu devrais montrer à M. de Ghiliac le coup d'oeil qu'on découvre de la terrasse, dit tout à coup M. de Noclare.

— Si cela peut vous intéresser, monsieur?…

— Mais certainement, mademoiselle! répondit-il en se levant aussitôt.

Valderez jeta sur sa tête une capeline de drap brun, et le précéda vers le jardin. Dans l'allée principale, ils marchèrent l'un près de l'autre. Valderez, toujours en proie à cette insurmontable timidité, ne trouvait pas un mot à dire à ce fiancé si élégamment correct, si froidement courtois. Mais Elie de Ghiliac n'était pas homme à se laisser embarrasser, en quelque circonstance que ce fût. Il se mit à questionner Valderez sur les coutumes du pays, et la jeune fille, dominant sa gêne, lui répondit avec simplicité, dévoilant ainsi une intelligence très fine, très pénétrante, beaucoup plus cultivée que ne l'avait pensé probablement M. de Ghiliac, car il dit tout à coup, d'un ton où passait un peu de surprise:

— Je croyais que vous n'aviez jamais quitté ce petit coin de province, mademoiselle? Cependant, vous paraissez fort instruite…

— J'ai été élevée jusqu'à seize ans chez les Bénédictines de Saint-Jean, tout près d'ici, où les études sont poussées très fortement sous l'impulsion d'une abbesse remarquablement douée. Ici, dans mes rares moments de loisir, je travaillais encore… Mais il ne faudrait pas penser trouver en moi l'instruction moderne, si étendue, si variée, ajouta-t-elle avec un sourire, — sourire timide et délicieux, qui communiquait à sa physionomie un charme inexprimable.

— Oh! je n'y tiens pas, je vous assure! dit-il avec quelque vivacité. On bourre nos jeunes filles modernes de connaissances de toutes sortes, mais, bien souvent, que leur en reste-t-il?

Ils atteignaient la base de la terrasse. Lentement, ils gravirent les marches. La neige gelée craquait sous leurs pas. Elie s'accouda à la balustrade de pierre effritée et contempla longuement la vallée toute blanche, les sapinières couvertes de leur parure immaculée, les pentes rocheuses entre lesquelles se creusaient de profonds abîmes. Cette vue était d'une beauté austère, sous le pâle rayon de soleil qui jetait sur la neige de grandes taches étincelantes, et, des branches de pins abondamment poudrées, faisait jaillir des lueurs argentées.

— Ce pays est magnifique, mais d'aspect sévère, dit M. de Ghiliac en se tournant vers Valderez. L'existence doit être assez triste pour vous, ici?

— Je n'ai jamais eu le temps de m'en apercevoir. D'ailleurs, j'aime beaucoup mon pays, et la campagne, même en hiver, a pour moi un très grand charme.

— Arnelles vous plaira, en ce cas. Ce château est admirablement situé dans la plus jolie partie de l'Anjou; les environs en sont charmants. Vous pourrez y avoir quelques relations agréables. Les distractions mondaines vous font-elles envie?

Il adressait cette question presque à brûle-pourpoint.

Elle répondit spontanément:

— Oh! pas du tout! Je suis ignorante sur ce point, mais ce que j'en ai entendu dire ne m'a pas tentée. Je n'ai jamais désiré qu'une vie tranquille et occupée utilement.

Elie enveloppa d'un coup d'oeil rapide le visage aux lignes admirables, éclairé par la douce lueur du soleil hivernal qui mettait des reflets d'or foncé sur la magnifique chevelure relevée avec la plus extrême simplicité. Dans les yeux bruns si beaux, l'inimitable observateur pouvait lire une sincérité absolue.

— Vous avez raison, mademoiselle, et je ne puis qu'approuver d'aussi sages paroles, dit-il d'un ton sérieux. Je vois que Guillemette sera en bonne mains — ce qui lui a bien manqué jusqu'ici, paraît-il.

Paraît-il! Ce mot sembla un peu singulier à Valderez. Elle dit timidement:

— L'enfant m'accueillera-t-elle bien? Quel est son caractère?

— Je vous avoue que je n'en sais absolument rien! Je ne la connais pour ainsi dire pas, je ne peux donc vous renseigner à ce sujet… Ah! si, je me souviens d'avoir entendu dire, par ma mère, qu'elle était un peu morose, par suite de sa santé délicate, mais assez douce.

— Ainsi, vous ne la voyez jamais? dit-elle en levant les yeux vers le beau visage fier qui lui faisait face.

— Si, je l'aperçois quelquefois, lorsque je suis à Arnelles. Mais je ne m'en occupe pas; c'était jusqu'ici l'affaire de ma mère, ce sera maintenant la vôtre, puisque vous voulez bien accepter de porter mon nom.

Le ton était péremptoire et froid, il glaça la pauvre Valderez stupéfaite et effrayée devant cette complète indifférence paternelle. Il est probable que M. de Ghiliac s'aperçut de l'effet produit par ses paroles. Mais il ne daigna pas les atténuer. Changeant de conversation, il demanda, en jetant un coup d'oeil sur la bague de fiançailles dont le magnifique diamant lançait des lueurs merveilleuses sous le soleil:

— Votre bague vous plaît-elle, mademoiselle? J'ai choisi selon mon goût, qui peut n'être pas le vôtre. En ce cas, dites-le-moi bien sincèrement.

— Oh! elle me plaît aussi, monsieur! D'ailleurs je ne me connais guère en bijoux.

Elle avait envie d'ajouter: "Cela m'importe si peu, en comparaison de tant d'autres questions angoissantes!"

— Les aimez-vous, mademoiselle?

— Je n'ai jamais songé à en désirer, je vous l'avoue.

— J'aurai le plaisir de vous en offrir. Mais j'aimerais à connaître votre goût.

— Choisissez au vôtre, je vous en prie, ce sera beaucoup mieux.

— Soit, dit-il, du ton d'un homme qui a adressé une demande de pure courtoisie, mais qui trouve qu'en effet la solution est entièrement raisonnable.

Ils quittèrent la terrasse. M. de Noclare et Marthe arrivaient au-devant des fiancés. Ensemble, ils revinrent au castel, dont M. de Ghiliac examina en artiste la vieille architecture. A l'entrée du salon, Valderez s'esquiva. Chrétienne souffrait aujourd'hui de ses rhumatismes; il fallait l'aider à confectionner le dîner, plus compliqué pour la circonstance.

Tandis que la jeune fille entourait sa taille d'un large tablier, Chrétienne, levant son visage penché vers le fourneau, dit d'un ton sentencieux:

— Tu as tort d'épouser ce beau Parisien, ma fille. Il n'est pas fait pour toi, vois-tu.

— Qu'en sais-tu, ma bonne? répliqua Valderez en essayant de sourire.

— Ce n'est pas difficile à voir. C'est sûr qu'il a une figure et des manières à tourner bien des cervelles, mais tu n'es pas de celles-là: il te faut quelque chose de plus sérieux. Il a beau être marquis et avoir des millions à ne savoir qu'en faire, ce n'est pas cela qui te donnera le bonheur… Et ce n'est pas cela non plus…

Elle désignait la bague qui étincelait au doigt de Valderez…

— … Ce n'est pas ton genre, ma pauvre, et j'ai bien peur que vous ne vous entendiez pas tous deux!

— Quel oiseau de mauvais augure tu fais là, ma pauvre Chrétienne!Espérons que tes fâcheuses prédictions ne se réaliseront pas.

Chrétienne hocha la tête en marmottant quelques mots. Elle avait l'esprit morose, "toujours tourné du mauvais côté," disait souvent M. de Noclare avec impatience, et le moindre événement était pour elle prétexte à prédiction sombre.

Mais, en la circonstance, Valderez n'était pas loin de penser que la vieille femme voyait juste. Elle sentait, sous les courtois dehors d'homme du monde dont ne se départait pas M. de Ghiliac, une froideur déconcertante.

Oui, il était en vérité le plus froid des fiancés. Pendant le dîner, il causa surtout avec M. de Noclare, de courses, de théâtre, de sports élégants, tous sujets chers à son futur beau-père et ignorés de sa fiancée. D'ailleurs, Valderez n'aurait pu soutenir une conversation suivie, car elle était obligée de surveiller la servante supplémentaire prise pour la circonstance. Deux ou trois fois, malgré le froncement de sourcils de son père, elle dut se lever pour suppléer elle-même à un manquement du service: mais elle le faisait avec une grâce si simple et si digne qu'elle restait, là encore, infiniment aristocratique et charmante.

M. de Ghiliac ne semblait s'apercevoir de rien. En véritable grand seigneur, qui sait s'adapter à toutes les situations, il était aussi à l'aise dans ce milieu appauvri que chez lui, entouré d'une domesticité attentive, qui le savait très exigeant pour les moindres détails du service. Et il parut goûter autant le repas très simple, mais bien préparé, que les raffinements culinaires de son chef, un artiste qu'il payait d'une véritable fortune.

A un moment, ce fut Valderez qui changea son couvert. Il jeta les yeux sur la petite main si jolie de forme, mais brunie et un peu abîmée par les travaux de ménage; puis il les reporta sur la sienne, blanche et fine, soignée comme celle de la plus coquette des femmes. Un sourire se joua pendant quelques secondes sous sa moustache, tandis qu'une expression indéfinissable traversait son regard, qui effleurait rapidement le beau visage que la chaleur de la pièce, et surtout l'émotion, empourpraient un peu.

Il se retira presque aussitôt après le dîner, pour prendre le train du soir. Auparavant, il avait été décidé que le mariage serait célébré six semaines plus tard.

— Si tôt! avait murmuré involontairement Valderez.

Elle rougit sous le regard de surprise légèrement ironique qui se posait sur elle.

— Je serai fort occupé ensuite, c'est pourquoi je désirerais que notre mariage eût lieu le plus tôt possible, dit M. de Ghiliac. Cependant, si vous trouvez cette date trop rapprochée, nous la reculerons comme il vous plaira.

Mais déjà Valderez s'était ressaisie, elle songeait qu'il valait mieux, après tout, que l'événement inévitable ne traînât pas. Et la date demeura fixée comme le désirait M. de Ghiliac.

Ce singulier fiancé ne donna plus ensuite signe de vie que par l'envoi d'une quotidienne corbeille de fleurs — une véritable merveille qui faisait jeter des cris d'admiration à Mme de Noclare et à Marthe, tandis que Chrétienne hochait la tête en murmurant:

— En voilà de l'argent dépensé pour rien! Ferait-il pas mieux de venir voir sa promise, ce beau monsieur?

Valderez, à part elle, se disait qu'elle préférait qu'il en fût ainsi. Au moins, en ces derniers jours de sa vie de jeune fille, elle pouvait réfléchir en paix, s'encourager à l'aide de la prière et des conseils du bon curé, pour l'avenir tout proche, — l'avenir angoissant qui la mettrait sous l'autorité de cet étranger qu'elle souhaitait et redoutait à la fois de mieux connaître.

La corbeille arriva. Valderez, indifférente, regarda ses parents déployer les soieries, les fourrures, les dentelles, sortir de leurs écrins les deux parures, l'une de diamants, l'autre d'émeraudes…

— Tout cela est absolument sans prix! dit Mme de Noclare d'une voix étouffée par l'admiration. Voyez ce manteau de fourrure! Il est plus que royal. Et ce point d'Alençon!

— Eh! il peut payer tout cela à sa femme, et bien d'autres choses encore! répliqua M. de Noclare d'un ton où la satisfaction orgueilleuse se mêlait à l'envie. Te doutes-tu seulement, Valderez, quelle fortune représente cette corbeille?… Eh bien, tu ne regardes même pas! En voilà une fiancée! Qu'as-tu à rêvasser avec cet air sérieux!

— Je me demande, mon père, pourquoi M. de Ghiliac m'envoie toutes ces choses, puisque je dois vivre à la campagne.

— Ah! tu t'imagines cela? Eh bien! je ne le crois plus maintenant, car, à mon avis, tout ceci signifie que ton fiancé, s'étant aperçu que tu porterais comme pas une ces parures, te destine une existence plus brillante que tu ne le penses.

— Je ne le souhaite pas! dit-elle avec une sorte d'effroi.

— Bah! il faudrait voir, si tu en goûtais, petite sauvage! Tu ne te doutes pas de l'effet que tu produirais… Sapristi! Quel goût dans tout cela! Ah! il s'y connaît en élégance, celui-là! Tu seras à la bonne école pour faire ton éducation mondaine, ma fille. Et voyez donc comme il a choisi ce qui convenait le mieux au genre de beauté de sa fiancée! Ces émeraudes font un effet incomparable dans ta chevelure, Valderez!

Il posait sur le front de sa fille le délicieux petit diadème, tandis que Marthe entourait sa soeur des plis souples d'une soierie brochée d'argent.

— Oui, tu es faite pour porter de telles parures, ma chérie! s'écriaMme de Noclare avec enthousiasme.

Silencieusement, Valderez retira le diadème et le rangea dans son écrin, elle replia la splendide étoffe et s'en alla au grenier retirer le linge du dernier blanchissage.

Combien elle eût donné joyeusement tout cela en échange d'un peu d'affection, d'une sympathie réciproque!

Un court billet à son adresse accompagnait l'envoi de la corbeille. Cette missive était un chef-d'oeuvre de fine élégance, de délicate courtoisie et de froide convenance. M. de Ghiliac, il fallait le reconnaître à sa louange, ne cherchait pas à feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas.

Valderez se vit dans l'obligation de lui répondre. Elle avait d'ordinaire un style facile et charmant, mais cette fois, la tâche lui semblait au-dessus de ses forces. Pour ce fiancé réellement inconnu d'elle, son coeur restait muet, et son esprit fatigué se refusait à trouver quelques phrases suffisamment correctes.

Elle y gagna une atroce migraine, qui s'augmenta le lendemain d'une forte fièvre, et ce fut M. de Noclare qui dut répondre à son futur gendre en l'informant de l'indisposition de la jeune fille.

Très correct toujours, M. de Ghiliac envoya immédiatement une dépêche pour demander des nouvelles, et fit de même les jours suivants, jusqu'au moment où M. de Noclare lui télégraphia: "Valderez entièrement remise."

Aux Hauts-Sapins, la jeune fille entendait chanter sur tous les tons les louanges de son fiancé. Il est vrai que les Noclare ne pouvaient avoir à son égard qu'une très vive reconnaissance. Fort délicatement, il offrait à son futur beau-père une rente dont le chiffre inespéré transportait M. de Noclare. En même temps que la corbeille, de superbes cadeaux étaient arrivés pour Mme de Noclare et pour Marthe, accompagnés d'un mot aimable. Certes, il était généreux, il devait même l'être au plus haut degré. Mais c'était là sans doute une qualité de race, bien facilitée par une immense fortune, et qui pouvait être compatible avec une entière sécheresse de coeur.

— Mon Dieu! faites que je puisse m'attacher à lui! priait Valderez à tout instant du jour. Faites qu'il soit pour moi un époux bon et sérieux.

Et, invariablement, elle le revoyait alors, causant avec son père de sujets frivoles, ou bien sur la terrasse, révélant à sa fiancée son indifférence paternelle. Quelle nature avait-il? C'était encore, pour Valderez, le mystère profond et redoutable.

* * *

Le marquis de Ghiliac arriva aux Hauts-Sapins l'avant-veille du mariage religieux. Il offrit à sa fiancée une photographie de la petite Guillemette, en lui disant qu'il venait de voir l'enfant au château d'Arnelles, où il avait été jeter un coup d'oeil sur les préparatifs faits pour recevoir la jeune marquise.

— Je lui annoncé votre arrivée, ajouta-t-il. Je suis certain que vous allez transformer bien vite cette enfant un peu sauvage, dont les institutrices excessives ne se sont probablement pas donné la peine d'étudier la nature.

Valderez considéra longuement le visage enfantin, un peu maigre, aux grands yeux mélancoliques.

— Elle ne vous ressemble pas, sauf peut-être les yeux, dit-elle en regardant M. de Ghiliac.

— Non! c'est plutôt le portait de sa mère, répliqua-t-il d'un ton bref, avec un léger froncement de sourcils.

Ils se trouvaient tous deux seuls dans le parloir. Mme de Noclare, sous prétexte d'un peu de fatigue, était remontée dans sa chambre, M. de Noclare s'éternisait dans la recherche de papiers qu'il voulait montrer à son futur gendre. Ils avaient jugé, l'un et l'autre, que ces fiancés par trop corrects et cérémonieux ne pourraient que bénéficier d'un tête-à-tête.

M. de Ghiliac, prenant les pincettes, se pencha pour redresser une bûche qui s'écroulait, tout en disant:

— Vous verrez demain ma mère et ma soeur aînée, la vicomtesse de Trollens. Ma soeur Claude, à son grand regret, ne pourra pas venir d'Autriche.

— M ais elle m'a écrit une lettre si charmante, accompagnant un délicieux cadeau! Elle doit avoir une bien aimable nature?

— Oui! elle est tout à fait bonne et gracieuse, et je suis certain qu'elle vous plaira, beaucoup plus qu'Eléonore. Celle-ci réalise un type de femme moderne qui vous semblera un peu étrange. Elle est d'ailleurs fort intelligente, elle a un nom dans la littérature comme romancier et poète. N'avez-vous rien lu d'elle?

— Si, quelques vers, je m'en souviens.

— Eh bien! vous ont-ils plu?

Un peu d'embarras s'exprima dans les prunelles veloutées de Valderez.

— Je dois vous avouer que je ne les ai pas très bien compris, dit-elle sincèrement.

Il éclata de rire — de ce rire jeune, sans ironie, qui lui était peu habituel.

— Eh! c'est précisément la perfection du genre symboliste, cela! Vous êtes une profane, mademoiselle… et moi aussi, rassurez-vous. Nous avons à ce sujet, Eléonore et moi, de petites escarmouches, mais allez donc convaincre une femme pénétrée de sa supériorité intellectuelle, et qui voit, pour comble, son mari en extase devant ses plus nuageuses créations! Ce pauvre Anatole est le pire des sots.

Il paraissait très gai, aujourd'hui, et beaucoup moins froid, il semblait déployer tout le charme irrésistible de son esprit pour sa modeste petite fiancée, dont il s'occupait davantage cet après-midi. De temps à autre, son regard se faisait plus doux en se posant sur elle, sa voix prenait des inflexions enveloppantes, et Valderez, à la fois éblouie et troublée, songeait qu'après tout il ne serait peut-être pas si difficile de découvrir les bons côtés de sa nature et de s'attacher à lui.

— Nous n'avons pas encore parlé de voyage de noces, dit-il un peu plus tard. Préférez-vous que nous le fassions aussitôt après la cérémonie ou bien seulement après avoir passé quelques jours à Arnelles.

— J'aime mieux aller faire connaissance tout de suite avec votre petite Guillemette, si vous le voulez bien, répondit-il.

— Soit! Et nous partirons ensuite, pour où vous voudrez. Quel est le pays objet de vos préférences?

— Il me semble que j'aimerais tant l'Italie!

— Le voyage classique. Mais je suis moi-même un fervent de certaines parties de ce beau pays, et j'aurai grand plaisir à vous le faire connaître. Au passage, nous nous arrêterons à Menton afin que je vous présente à mes excellents parents, le duc et la duchesse de Versanges, qui y sont installés depuis un mois comme chaque année. Au retour de notre voyage, nous pourrons passer quelque temps à Cannes, où je possède une villa. Une croisière à bord de mon nouveau yacht, dont l'aménagement sera complètement terminé dans deux mois, vous sera peut-être agréable à cette époque, si vous supportez bien la mer! Puis nous reviendrons à Paris, où je dois avoir ma séance de réception à l'Académie vers la fin d'avril.

Elle l'écoutait, surprise et perplexe. Que devenait dans tous ces projets Guillemette, dont la santé délicate exigeait, avait-il déclaré naguère, le séjour continuel de la campagne?

Secrètement, elle s'effarait un peu de ce changement d'existence, la pauvre Valderez, qui n'avait jamais été plus loin que Besançon, et qui, dans sa parfaire ignorance d'elle-même, s'imaginait très inférieure à ce que pouvait attendre d'elle M. de Ghiliac.

Elle avait aussi un autre sujet de crainte: c'était sa future famille. La comtesse Serbeck, la seconde soeur d'Elie, le duc de Versanges, grand-oncle de M. de Ghiliac, et sa femme, lui avaient envoyé, avec leur superbe présent de mariage, un mot fort aimable. Mais celui qui accompagnait les cadeaux de Mme de Ghiliac et de sa fille aînée était banal et froid. C'étaient elles qui inquiétaient un peu Valderez. Elles les savait très mondaines, et elle avait la crainte que le choix de M. de Ghiliac ne fût pas vu d'un bon oeil par elles. Cependant, elles se dérangeaient toutes deux, en plein hiver, pour venir dans ce froid Jura, en dépit de toutes les incommodités du voyage et du séjour, quelque bref que fût celui-ci. Si elles eussent été très mécontentes, les prétextes ne leur auraient pas manqué pour s'abstenir d'assister au mariage.

Quelle figure ferait-elle près de ces femmes si différentes d'elle? Personnellement, leur opinion lui eût importé peu, mais elle avait maintenant le désir, tout nouveau, de ne pas déplaire à M. de Ghiliac.

— Vous me direz ce que je dois faire, n'est-ce pas, car je suis si ignorante de tous les usages mondains? lui demanda-t-elle le soir de son arrivée, comme il prenait congé d'elle après le dîner.

Il sourit, en rencontrant le beau regard timide.

— Très volontiers, si j'en vois la nécessité. Mais vous êtes trop grande dame d'instinct pour ne pas vous adapter aussitôt à toutes les circonstances.

Elle rougit légèrement. C'était le premier compliment qu'il lui adressait. Et le regard qui l'accompagnait mit un émoi inconnu au coeur de Valderez.

"C'est un homme bien stupéfait et bien perplexe qui vous écrit, ma chère Gilberte. Je n'avais pas idée, en acceptant d'être l'un des témoins de votre filleule, de la surprise que me réservait cet Elie que vous avez eu raison de qualifier d'extraordinaire. Comment, voilà un homme qui me déclare ne pas vouloir, surtout, d'une jolie femme, et qui…

"Mais laissez-moi vous raconter tout par le menu. Nous arrivons donc aux Hauts-Sapins, cet après-midi, en traîneau, Mme de Ghiliac, Eléonore, Anatole de Trollens, le prince Sterkine et moi. M. de Noclare nous reçoit. Il a l'air transfiguré, vous ne le reconnaîtriez plus, et n'a d'yeux que pour son futur gendre. Nous entrons dans le salon. Elie présente à ses parents Mme de Noclare et sa fiancée. Ici, coup de théâtre. Nous avons devant les yeux la plus idéale beauté qu'il m'ait été donné de voir. Sapristi! ce qu'elle a changé, cette petite! Et une aisance de grande dame, bien qu'elle fût visiblement intimidée. Vous voyez d'ici la stupéfaction! Et vous devinez aussi les impressions de cette pauvre Herminie, dont la beauté, si bien conservée pourtant, ne peut pas lutter avec celle-là. Malgré toute sa science de femme du monde, elle n'a pu réussir à les dissimuler complètement, et le prince Sterkine m'a fort bien dit un peu plus tard:

"— Heureusement que Mme de Ghiliac n'a pas d'influence sur son fils, qui a toujours été le maître chez lui, et que cette délicieuse jeune marquise sera très aimée de son mari, car autrement je la plaindrais!

"Très aimée? Oui, cela devrait être. Mais la vérité m'oblige à dire qu'Elie n'a pas l'air d'un homme très épris. Et — chose plus étrange encore — la petite Valderez ne paraît pas non plus très fortement touchée par l'amour.

"Certainement ils se connaissent bien peu! Mais nous sommes habitués à voir Elie inspirer des passions sur la vue d'une simple photographie de lui. Dès lors, il me semble que cette petite fille aurait dû être éblouie et captivée dès le premier instant. Il est vrai qu'il paraît assez froid à son égard… Je me demande toujours, Gilberte, si nous avons bien fait de prêter les mains à ce mariage. Sa physionomie m'a semblé cet après-midi plus inquiétante que jamais. Je le regardais, pendant qu'il faisait la présentation de sa fiancée, et je voyais dans ses yeux cette expression d'amusement railleur, sur ses lèvres ce demi-sourire d'ironie énigmatique que je n'aime pas chez lui. Evidemment, ce dilettante se complaisait à voir les expressions différentes, mais toutes marquées au coin de la plus profonde surprise, que laissaient voir les physionomies de ses parents et de son ami, — la mienne aussi, probablement. Il n'ignore pas que sa mère va être follement jalouse de cette jeune femme, que sa soeur le sera aussi. Est-ce une satisfaction pour lui?

"Et va-t-il vraiment la confiner à Arnelles? Le prince Sterkine, comme nous nous organisions pour monter en traîneau afin de nous rendre à la mairie, chuchota à l'oreille d'Elie en passant près de lui:

"— Dis donc, mon très cher, quelle surprise! Cachottier, va! Voilà une jeune marquise de Ghiliac qui va faire sensation dans les salons de Paris.

"— Détrompe-toi, ma femme n'est pas destinée à mener cette stupide existence mondaine, répliqua Elie de ce ton bref qui indique qu'on lui fait une observation oiseuse.

"Cet excellent Sterkine en est resté un instant un peu abasourdi. Il est certain qu'avec Elie, on ne sait jamais trop où l'on en est. C'est l'être le plus déconcertant que je connaisse.

"Votre filleule est une enfant délicieuse, ma chère Gilberte, au moral comme au physique. Non, le mot enfant ne convient pas ici; c'est la jeune fille, la vraie jeune fille, qui a gardé toute sa candeur, toute sa délicatesse d'âme. Elie saura-t-il apprécier le trésor qu'il va posséder? Ce blasé, cet insensible se laissera-t-il toucher par cette grâce pure, par cette fraîcheur d'âme, par ce coeur que je devine très aimant, très sensible, et qu'il pourra faire si facilement souffrir? Le cerveau, chez lui, n'a-t-il pas étouffé complètement le coeur?

"Je vous avoue, mon amie, que je ne me défendrai pas d'un peu d'appréhension en les voyant demain échanger leurs promesses! Si la chose était à refaire… eh bien! je crois que cette fois je ne lui parlerais pas de Valderez!

"Maintenant, quelques détails sur la manière dont nous nous installons, pour ces vingt-quatre heures. Je suis logé aux Hauts-Sapins, Mme de Ghiliac et Eléonore iront coucher au château de Virettes, tout proche, que ses propriétaires ont mis à la disposition des Noclare. De même, Elie et le prince Sterkine.

"On a, pour la circonstance, arrangé rapidement, le mieux possible, les principales pièces des Hauts-Sapins, — aux frais d'Elie naturellement. Noclare ne m'a pas caché qu'il était à la veille d'une ruine complète quand est venue la demande du marquis de Ghiliac. C'était le salut pour eux, — et je soupçonne Valderez de s'être sacrifiée, tout simplement.

"Se sacrifier en épousant Elie! Voilà un mot qui sonnerait étrangement aux oreilles de bien des femmes, qu'en dites-vous, ma chère amie? — et en particulier à celles de Roberte de Brayles. Mais Valderez est d'une autre trempe. Si Elie ne l'aime pas sincèrement et sérieusement, elle souffrira, car je ne la crois pas femme à se contenter d'attentions passagères, de caprices de son seigneur et maître, — et elle sera sans doute incapable aussi de l'adorer aveuglément, dans ses défauts comme dans ses qualités, ainsi que d'autres feraient certainement.

"Vous le voyez, j'en reviens toujours à mes craintes. Je vais tâcher de causer seul quelques instants avec Elie, afin d'essayer de surprendre sa pensée véritable. Ce sera difficile, — pour ne pas dire impossible.

"Voici l'heure du dîner qui approche, il est temps que je vous quitte, ma chère Gilberte. La belle fiancée m'a chargé de tous ses souvenirs affectueux pour vous, Mme de Noclare aussi. Cette dernière, un peu surexcitée en ce moment, m'a paru moins languissante. C'est curieux, ce mariage ne semble lui inspirer aucune anxiété! Comme son mari, elle est complètement éblouie par Elie. Quel effrayant charmeur que cet homme-là! Moi-même, quand je ne réfléchis pas, je suis comme les autres, parbleu! Mais c'est égal, je ne lui donnerais pas ma fille avec autant de sérénité.

"Marthe est une fort gentille fillette, Roland, une jeune garçon charmant et bien élevé, il a le regard pur et profond de sa soeur aînée. Noclare m'a confié qu'il voulait être prêtre, mais qu'il ne le lui permettrait jamais. Il serait plus aise probablement qu'il devînt un inutile et une ruine morale comme lui?

"Allons, je finis, Gilberte. Après-demain, vous me reverrez et je vous conterai tout en détail, y compris les amertumes de Mme de Ghiliac, qui, entre parenthèses, devait avoir des soupçons quant au choix d'Elie, malgré la façon dont celui-ci nous a déclaré, à son retour des Hauts-Sapins: "Mlle de Noclare réalise tous mes souhaits et sera une mère parfaite pour Guillemette." Il fallait qu'elle eût une furieuse envie de connaître cette future belle-fille, pour venir à cette époque, dans ce pays, et se priver pendant vingt-quatre heures seulement de tout son luxueux confortable habituel!"

* * *

La soirée s'achevait. Le grand salon des Hauts-Sapins, meublé hâtivement, mais avec goût, orné de touffes de houx et de gui, présentait ce soir un aspect inaccoutumé. Depuis bien longtemps, il n'avait vu réunion semblable, le pauvre vieux salon, et il devait être tout aussi étonné que la jeune fiancée qui se trouvait, pour la première fois, en contact avec quelques-unes des personnalités les plus marquantes du milieu où elle allait vivre.

Valderez était vêtue ce soir d'une robe d'étoffe légère faite par une excellente couturière de Besançon et dont la nuance de coque d'amande pâle seyait incomparablement à son teint admirable. Près de la toilette d'une élégance très sûre que portait Mme de Ghiliac, près de celle, plus excentrique, de Mme de Trollens, — toutes deux sortant de maisons célèbres, — celle de Valderez, simple pourtant; n'était pas éclipsée.

La jeune fille parlait peu. La belle marquise de Ghiliac, brune imposante au regard froid, l'intimidait beaucoup, Mme de Trollens, jeune femme d'allure décidée, très poseuse, lui déplaisait, comme l'avait déjà prédit M. de Ghiliac. Le vicomte de Trollens était quelconque. Seule la physionomie franche et douce du prince Sterkine lui était sympathique — sans parler, naturellement, de M. d'Essil, qu'elle connaissait et appréciait depuis longtemps.

Pendant la cérémonie du mariage civil, et pendant le dîner, elle avait fort bien eu conscience d'être de la part de tous l'objet d'un examen discret et incessant. Secrètement gênée par cette attention, elle réussit cependant à conserver son aisance habituelle, faite de simplicité charmante, avec une nuance de réserve à la fois timide et fière qui communiquait à sa beauté un caractère particulier.

M. de Ghiliac s'était montré éblouissant ce soir. Sa conversation avait littéralement ensorcelé les quelques amis des Noclare conviés au dîner, et le bon curé lui-même. Valderez l'écoutait avec un mélange de plaisir et d'effroi. Cet être étrange émettait des aperçus très profonds, des théories morales irréprochables; puis, tout à coup, un étincelant sarcasme jaillissait de ses lèvres, l'ironie s'allumait de nouveau dans ses yeux superbes, s'exprimait dans sa voix aux inflexions captivantes. Et la pauvre jeune fiancée, toute désemparée, ne savait plus que croire et qu'espérer.

Ils n'avaient pas eu, aujourd'hui, un seul instant de tête-à-tête. M. de Ghiliac ne paraissait à personne très empressé près de sa fiancée. Celle-ci retrouvait chez lui la froideur qui semblait avoir subi une éclipse, hier. Et son coeur se serrait de nouveau.

Vers onze heures, les hôtes des Hauts-Sapins se levèrent pour gagner leurs logis respectifs. Valderez, s'écartant un instant, alla redresser les tisons qui s'effondraient en projetant des étincelles. Elle eut un léger tressaillement en voyant tout à coup près d'elle M. de Ghiliac.

— Laissez-moi faire cela. Avec cette robe légère, c'est une imprudence.

En trois coups de pincettes, il écarta les tisons. Puis il se tourna vers la jeune fille:

— Voyons, que je vous complimente sur votre toilette, qui est charmante et vous rendrait plus jolie encore, si la chose était possible. Mais vous paraissez fatiguée, ce soir, vous n'avez presque rien mangé. Il faut aller bien vite vous reposer, ma chère Valderez.

Il parlait à mi-voix, d'un ton où passait une chaleur inaccoutumée. Elle leva sur lui ses grands yeux lumineux, qui reflétaient une timide émotion. Les cils bruns d'Elie palpitèrent un peu, quelque chose de très doux transforma son regard. Il se pencha, prit la main de Valderez et la baisa avec cette élégance inimitable qui le faisait appeler "le dernier des talons rouges". Mais ce baiser, cette fois, était plus prolongé que de coutume. Et quand Elie se redressa, Valderez, toute rose d'un émoi un peu effarouché, vit une expression inconnue dans les yeux sombres qui s'attachaient de nouveau sur elle.

Ce soir-là, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle sentit, sous l'appréhension de ce lendemain si proche, percer comme un bonheur imprécis, comme une aube d'espérance qui faisait battre son coeur.

"Une Noclare qui se marie un jour où la neige tombe a bien des chances d'être malheureuse en ménage."

La vieille Chrétienne marmottait ce dicton en se levant, au matin du jour qui devait voir s'accomplir l'union du marquis de Ghiliac et de Valderez de Noclare. Ce mariage n'était pas du tout dans les idées de Chrétienne, et celle-ci ne se faisait pas faute de recueillir les sombres présages qui devaient, selon elle, annoncer la destinée de la jeune fiancée.

Mme de Noclare vint présider à la toilette de sa fille. Mais, vaincue par la fatigue et l'émotion, elle dut se retirer bientôt afin de se reposer un peu avant le départ pour l'église. Marthe restait près de sa soeur, afin de l'aider dans les derniers détails de sa toilette.

— Là, te voilà prête maintenant, chérie. Que tu es belle, ma Valderez!Bien sûr M. de Ghiliac…

Un coup léger fut frappé à ce moment à la porte. Et Marthe, allant ouvrir, se trouva en présence de Mme de Ghiliac, dans la toilette sobrement élégante choisie pour ce mariage à la campagne.

— Puis-je voir votre soeur, mon enfant?

— Oui, entrez donc, madame! dit vivement Valderez en s'avançant vers sa future belle-mère.

Mme de Ghiliac lui tendit la main.

— Je viens d'apprendre, ma chère enfant, que madame votre mère avait dû vous quitter pour se reposer quelques instants, et je venais voir si vous n'aviez pas besoin de quelques conseils pour votre toilette.

— Que vous êtes bonne, madame! dit Valderez, d'autant plus touchée que l'attitude de la marquise avait été hier constamment froide et réservée. Je vous remercie de tout coeur, mais vous le voyez, je suis prête.

— Tant mieux pour vous si vous êtes exacte, car Elie ne peut supporter d'attendre.

Tout en parlant, elle se penchait et rectifiait un détail de la coiffure de la jeune fille. Ses lèvres se crispèrent un peu tandis que son regard, où passait une lueur brève, enveloppait l'admirable visage et rencontrait ces yeux bruns aux reflets d'or qui étaient faits pour charmer le coeur le plus insensible.

— Oui, ce sera bien ainsi, mon enfant… Et vous voilà sans doute bien triste de quitter votre famille pour partir avec un étranger?… car enfin, vous connaissez si peu Elie!

Sous ses cils abaissés, elle scrutait avidement la physionomie émue.

— Oui, et c'est bien ce qui m'inquiète, madame, car je voudrais remplir le mieux possible tous mes devoirs d'épouse; mais j'ignore presque tout de son caractère, de ses goûts, de ce qui peut lui plaire ou lui déplaire. Si vous vouliez me donner quelques conseils, m'indiquer quelques traits de sa nature…

Un léger frémissement courut sur le visage de la marquise, dont les yeux se détournèrent un peu du beau regard confiant et timide. Valderez vit, avec surprise, une expression de commisération un peu ironique apparaître sur la physionomie de Mme de Ghiliac.

— Ma pauvre petite, que me demandez-vous là? Des conseils pour vivre avec Elie? Mais je ne pourrais vous en donner qu'en vous enlevant des illusions… car vous vous en faites, certainement. Voyons, qu'appelez-vous vos devoirs?

— Mais… c'est d'aimer mon mari, de lui être toute dévouée, et soumise dans tout ce qui est juste, dans tout ce qui n'est pas en contradiction avec ma conscience…

Mme de Ghiliac l'interrompit avec un petit rire bref:

— Le dévouement et la soumission seront indispensables, en effet. Mais l'affection… Il sera bon de la modérer, en tout cas, mon enfant, si vous ne voulez pas souffrir, comme celle qui vous a précédée.

— Souffrir?… Pourquoi? balbutia Valderez.

— Parce que vous ne trouverez jamais d'attachement réciproque chez votre mari. Fernande en a su quelque chose, elle qui était passionnément éprise de lui, et, en retour, se voyait traitée avec une froideur dédaigneuse qui repoussait toutes ses manifestations de tendresse et s'irritait lorsqu'elle montrait quelque jalousie. Elie ne l'a jamais aimée; il l'avait épousée seulement parce que son rang s'assortissait au sien, et qu'elle s'habillait avec beaucoup de goût et d'élégance, ce qui était, à cette époque, de première importance à ses yeux, — mais je dois ajouter qu'il n'en est plus ainsi, et que, s'il vous a choisie, c'est précisément à cause de votre simplicité, de votre ignorance de toutes les vanités mondaines. Il veut une épouse sérieuse et suffisamment intelligente pour ne pas imiter cette pauvre Fernande, en gênant, par un attachement trop vif, l'indépendance absolue à laquelle il tient par-dessus tout. Mon fils a un caractère fort autoritaire, et, tout enfant qu'il était, personne n'a jamais pu faire plier sa volonté. Mais il est généreux, très gentilhomme toujours. Seulement, il est incapable d'affection, — j'en sais quelque chose moi-même. C'est un cerveau, voilà tout.


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