= Qu'allez-vous lire sur votre e-book?
Bien, admettons donc que l'idéal se soit réalisé: via un forfait basique, j'ai accès aux oeuvres de référence que je veux, j'ai parcouru ce dont j'avais besoin, j'ai commandé les trois ou quatre bouquins dont au sujet duquel tout le monde cause, ça balance pas mal à Paris, merci. Je les ai payés, puis les ai lus dans toutes les positions du kamasutra, certains, missionnaires (!), d'autres, dans le métro, dans l'ascenseur, sur le bureau. Dans un lit, même! Et quid? Je m'ennuie à nouveau. L'application classique de l'e-book m'a permis d'acheter le dernier Brett Easton Ellis, le dernier Beigbedder, le dernier Houellebecq (quoiqu'il soit meilleur à réciter ses poèmes sur fond trip hop en MP3 en ce moment, chez Tricatel.com), de trouver enfin le bouquin de William Gibson (Neuromancien, 1986, ndlr) avec la fameuse formule impérissable sur le cyberspace, j'y ai ajouté le 3001 de Clarke et quelques bons vieux Norman Spinrad et Philip K. Dick pour faire bonne mesure… Et ce, sans les éternels atermoiements: le "libraire de grande surface", débordé, qui doit le commander à l'éditeur, qui en réfère plus haut avant d'envoyer le communiqué laconique: produit épuisé… Ou le libraire.com qui envoie une réduction pour la prochaine commande parce qu'il n'est pas sûr d'honorer celle-ci dans les dix jours, aveu implicite qu'il ne comprend même pas de quoi on lui parle… Malheureusement ces quelques caricatures représentent la majorité des cas, rien ne remplacera le conseil d'un libraire érudit, mais il en reste si peu… En reste-t-il? (Don't they, pour les non-polyglottes). S'il en restait, ils m'orienteraient vers la recherche des grands classiques, il paraît qu'ils sont libres de droit, si on en croit ma killer application (plutôt publique). Mais tout ça va-t-il faire acheter Billancourt? L'e-book se situe dans une économie technique qui ne survit que par l'écoulement de ses produits. A l'inverse de son contenu, qui lui n'existe que dans une économie de prototype créatif qui ne répond qu'à la loi des rendements décroissants. Fameux paradoxe, explosif… Et dire que c'est sur cette pierre que certains fondent l'économie du prochain millénaire. Tant mieux. La société de l'information a du bon finalement. Elle doit être informée, et les informateurs, les créateurs, en sont la pierre angulaire. C'est sur les outils de navigation que ça accroche. Non seulement, ils sont aux mains d'on ne sait trop qui, voir plus haut, mais en plus, intrinsèquement, ils ont le pouvoir culturel de fausser la pensée. Pas moins. C'est la faute à l'hypertexte, qui ne fait pas que des bêtises, à vouloir être breveté, il en fait lire aussi, comme dirait l'autre. Surtout lorsqu'il ne sert qu'à la recherche factuelle. Imaginez un e-book d'enfer, "tout ce que tu aurais voulu savoir sur…" (de chez Marabook), on n'entre dans les différents chapitres que par les liens du sommaire, et "l'oeuvre" est tellement volumineuse que personne ne lit l'ensemble. Ce qui ne dérange pas grand monde, au fond. Mais la voilà, la killer application, l'édition "tout ce que tu aurais voulu savoir sur…"! Sauf que notre chef de collection à la tête de l'équipe de rédacteurs (où est l'auteur?), n'a voulu choquer personne. Et il a un peu mixé les concepts. Avec une qualité de titre qui en étonnera plus d'un, il aura mis en place une idée sous un titre, et son contraire sous un autre. Sans aucun point de vue. Toute la culture du monde sur le même pied. Ca se vend, c'est donc excellent. Un peu comme si un site aussi prestigieux que Yahoo se permettait de vendre, au milieu d'antiquités communistes de l'ère de l'URSS, des objets de nostalgie nazie. Impensable au 21è siècle? A voir ce que l'on voit en matière d'information sur les médias internationaux… Quelle que soit la qualité des intervenants, un charnier à 10.000 morts dont on connaît les responsables (quand ils sont avérés), est sur le même pied que le dernier battement de cil de la starlette du mois (du jour, de la semaine, pas du siècle et encore moins du millénaire). C'est l'effet zapping. S'il faut en passer par là, on peut le faire avec un peu plus de panache. Voyez les mix que propose le MP3. Certes, c'est de la musique, et les DJ sont à la mode… Mais au fond, que font-ils d'autre que ce qui est décrit plus haut. Ils compilent des oeuvres, en font une bibliothèque (musicale), qu'ils distillent à leur gré selon leur humeur, selon la demande de ceux qui ravent avec eux, selon l'inspiration. C'est plus engageant que la culture "Marabook", non? Demandez à votre libraire…
= Que pensez-vous du Cybook de Cytale?
Dans le genre, Cytale, au demeurant un projet très sympathique, a fait très fort. La petite BD qui présente la journée d'un e-book addict est tordante! Que va-t-il lire comme journal numérique du matin, le client qui a téléchargé le Cytale? Le communiqué AFP à peine relifté par un journaliste stagiaire? Non merci, il a déjà RTL. Par contre, peut-être si, à la manière d'Europe 1 grande époque, on lui offrait un décodage de l'info façon "Pas vu à la télé", soit quelques commentaires acides des communiqués de presse qu'il entend en direct live, peut-être prendrait-il le temps, le soir, de se brancher pour charger ça. Un peu comme Europe 2 qui diffusait les Guignols de l'info de Canal+ (version grande époque aussi) le lendemain matin, à l'heure de l'info… Un truc qu'on attend… Attention, objectivité journalistique: à la moindre citation, on met le lien, et on diffuse! Le fameux communiqué AFP est accessible par un simple click sur le titre. Qu'on voie ce que le type de la radio en a fait… Ca ferait peut-être rire, et acheter… Petite killer application gratuite, bien plus réjouissante que celles qui précèdent… A d'autres moments décrits dans la journée d'un "cytalien", le besoin de l'apport de notre libraire pourrait se faire sentir. Tiens, j'ai envie de l'appeler e-libraire, ou mieux, E-bJ (l'équivalent au sein d'une rédaction e-book d'un disc-jockey, un E-book Jockey, en somme [prononcez I-bjay au lieu de Di-Jay]). Cytale nous dit: "Midi : une petite nouvelle, le temps de la pause déjeuner, ou un poème au soleil." Ils sont trop cool chez Cytale, qui a le temps de télécharger quoi que ce soit comme poème, la veille (même le dimanche)? Quant à la petite nouvelle, si c'est celle qui est disponible gratuitement sur Amazon.com, j'hésite… Je corrigerais la phrase en, au moins: "Midi : mon e-libraire, ou Eb-J, que m'a-t-il envoyé comme petite nouvelle ou comme poème à lire au soleil, le temps de la pause déjeuner?" J'espère qu'il en tient de bonnes, ce libraire érudit du 3è millénaire… Et c'est reparti dans toutes les positions du kamasutra (certaines, missionnaires (!), d'autres, dans le métro, dans l'ascenseur, sur le bureau. Dans un lit, même!) On s'ennuie déjà beaucoup moins, non? Savez-vous que les nouveaux e-books proposent des lecteurs MP3? C'était pour la lecture aux aveugles de leurs oeuvres préférées, au départ, et c'est tant mieux, merci à eux. C'est peut-être par là qu'on diffusera cet eBookman de chez Franklin, malgré ses mémoires un peu faibles. Bref: "écouter le dernier Red Hot (Chilli Peppers pour les non-polyglottes) téléchargé en P2P en étudiant le cours téléchargé de la même manière, tout ça dans le métro; puis, dès la matière maîtrisée, passer plutôt à la lecture du texte des Guignols de ce matin, et pourquoi pas, à la vision de l'extrait en vidéo, et là, qu'est-ce qu'on rigole!" ressemble plus à l'avenir de l'e-book comme outil éducatif que tout discours marketing. Et nous voilà reparti vers un terminal multi-fonctions… C'est terrible, l'informatique, la vérité absolue d'un paragraphe est démentie dans le paragraphe suivant…
= En bref, on peut passer d'un clic de Shakespeare à l'hypertexte.
En tout cas, à travers ce type de comportement, il est à parier que Shakespeare soit définitivement aussi accessible que Britney Spears, entre deux "chat" rappelant à ses connaissances où on est, dans le métro donc… Qu'on se méfie quand même. L'expérience du "peer to peer" montre que le rôle du médiateur tend à disparaître, ne devenant qu'une branche des métiers du marketing. Le "consommateur" chargeant en majorité ce qui est le plus souvent référencé, qui l'est donc de plus en plus. Adieu notre libraire, et revoici la ronde infernale de l'oeuf du serpent qui se mord la queue…
Shakespeare, c'est le type qui a mis en scène Gwyneth dans Shakespeare in love. A moins que ce soit celui qui ait inspiré Léonardo (Di Caprio) dans son Romeo & Juliet, avant qu'il ne sombre dans une mer d'indifférence, noyé par une fiction plus forte que lui. Titanic, on connaissait la fin, et il y avait même un orchestre… Parce que dans son métro, là, notre Gwyneth du troisième millénaire (celle des Red Hot), et son voisin, genre Billancourt post 2000 qui lit Paris-Turf sur son e-book, ils utilisent l'e-book de la manière la plus basique, et c'est ce qui devrait faire son succès, s'il doit être au rendez-vous. Zapping, Deejaying, c'est la fast culture, si possible interactive et reliée au réseau, en téléchargement permanent. J'en connais qui grimpent au plafond, au simple énoncé de ces "mots" inexistants dans un vocabulaire normalement constitué (même Microsoft ne les a pas dans son dico de correction). On oublie trop souvent que notre ami Shakespeare justement a enrichi la langue anglaise de nombreux mots nommant les techniques et innovations de son temps. Le plus souvent, à part le latin et le grec, il s'est inspiré du français, une des langues les plus vivantes du moment. C'était vers la fin des années 1500, il est temps de renouveler, non? Alors n'y a-t-il pas autre chose à proposer? Vous ai-je parlé de l'hypertexte? Normalement, là, on l'a bien préparé, notre cobaye de Billancourt, il clique, il surfe, il lit. Si on ne veut pas qu'il ne charge que ce qu'il connaît déjà, c'est le moment de lui présenter de nouvelles dimensions. Si notre abonné suit le feuilleton, il finira bien par chercher autre chose. Même ses mails l'ennuient, il en reçoit trop… Et s'il lisait ceux des autres… Petite référence au bluemailer du websoap auquel j'ai participé, qui n'échappera pas au lecteur attentif de notre précédent entretien. C'est à mon sens ce type d'application, qui permettra bientôt d'anticiper en matière de développement e-book et apparentés. Ce type d'outil de publication permettra d'organiser les liens de ce qui sortira jour après jour sur un tel réseau: des infos référencées, archivées, avec liens de l'une à l'autre, des choix de textes choisis, liés à d'éventuels titres MP3 lancés dans l'application, liens à des connexions permettant le téléchargement d'oeuvres dans le domaine public, liens à d'éventuels extraits vidéos… Bref un e-book qui serait devenu plutôt "UMTS" et enfin devenu un média à part entière. Notre animateur de réseau pourra à ce moment-là penser à charger une fiction interactive qui contiendrait des liens hypertextes, du type de ceux qui ont été mis en place dans le websoap. Ainsi, le lecteur ou la lectrice, un(e) be(au)(lle) captif(ve), tournera dans le labyrinthe d'une fiction organisée par un auteur ou une équipe d'auteur avec un sentiment de liberté inconnu jusqu'ici. Pas mal de possibilités de ce type de fiction ont été explorées dans le websoap, j'en parle plus longuement dans mon précédent entretien. Je ne citerai ici que les abonnements aux mails des personnages, permettant de suivre ceux qu'on préfère dans la fiction présentée. Liaisons qui prendraient tout naturellement place dans le dispositif e-book plus "UMTS" tel que je le décris plus haut. Si le domaine de la fiction suit le mouvement de la convergence, on peut même imaginer des relais entre les médias… Un websoap écrit en ligne repris sur cet e-book "UMTS", raconté en télé d'une manière… télé, repris en MP3 pour sa partie musicale… Chaque média complétant selon sa spécificité le puzzle de la fiction présentée sur un même support. Il y a un travail passionnant d'exploration à faire, et personne ne semble le faire. Je parlais dans mon dernier entretien d'un projet intitulé Neiges d'Anges, qui est maintenant en ligne dans Les yeux du labyrinthe. Il est lié par hypertexte à d'autres projets. Dans l'un d'eux, Elégance, une griffe de félin, le héros est confronté à un bug de son papier électronique à encre numérique qu'un pirate s'amuse à configurer de manière absurde… S'il s'agit bien là de science-fiction, le papier et l'encre électronique sont déjà sur le marché, de manière un peu rudimentaire. C'est la prochaine étape qui voit déjà le jour, l'après e-book. Décidément l'inventivité s'accélère de plus en plus, doit-on vraiment le regretter?
GUY ANTOINE (New Jersey)
#Créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture haïtienne
*Entretien du 22 novembre 1999 (entretien original en anglais)
= Pouvez-vous décrire Windows on Haiti?
A la fin d'avril 1998, j'ai créé un site internet dont le concept est simple mais dont le but est ambitieux: d'une part être une source d'information majeure sur la culture haïtienne, d'autre part contrer les images continuellement négatives que les médias traditionnels donnent d'Haïti. Je voulais aussi montrer la diversité de la culture haïtienne dans des domaines tels que l'art, l'histoire, la cuisine, la musique, la littérature et les souvenirs de la vie traditionnelle. Le site dispose d'un livre d'or regroupant les témoignages personnels des visiteurs sur leurs liens avec Haïti. Pour résumer, il ouvre de nouvelles "fenêtres" sur la culture haïtienne.
= Quelle est exactement votre activité?
Depuis vingt ans, mon activité professionnelle a trait à l'informatique: conception de systèmes, programmation, gestion de réseaux, localisation de pannes, assemblage de PC et conception de sites web. De plus, depuis que j'ai ouvert mon site, il est devenu du jour au lendemain un lieu de rassemblement de divers groupes et individus intéressés par la culture haïtienne, ce qui m'amène à effectuer des tâches quasi-professionnelles consistant à regrouper les informations, écrire des commentaires, rédiger des textes et diffuser la culture haïtienne.
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé cette activité?
L'internet a considérablement changé à la fois mon activité professionnelle et ma vie personnelle. Etant donné le flux constant d'informations, je dors beaucoup moins qu'avant. Le principal changement réside dans la multiplicité de mes contacts avec les milieux culturels, universitaires et journalistiques, et avec des gens de toutes origines dans le monde entier. Grâce à quoi je suis maintenant bien plus au fait des ressources professionnelles existant de par le monde dans ce domaine, et du réel engouement suscité à l'échelon international par Haïti, sa culture, sa religion, sa politique et sa littérature. A titre personnel, j'ai également davantage d'amis du fait de mes activités liées à l'internet.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je vois mon avenir professionnel dans le prolongement de ce que je fais à l'heure actuelle: utiliser la technologie pour accroître les échanges interculturels. J'espère m'associer avec les bonnes personnes pour, au-delà de Haïti, avancer vers un idéal de fraternité dans notre monde. Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Ce sera un débat sans fin, parce que l'information devient plus omniprésente que l'air et plus fluide que l'eau. On peut maintenant acheter la vidéo d'un film sorti la semaine précédente. Bientôt on pourra regarder sur le net, et à leur insu, des scènes de la vie privée des gens. Il est consternant de voir qu'il existe tant de personnes disposées à faire ces vidéos bénévolement, comme s'il agissait d'un rite d'initiation. Cet état d'esprit continuera de peser de plus en plus lourdement sur les questions de copyright et de propriété intellectuelle.
Les auteurs devront être beaucoup plus inventifs sur les moyens de contrôler la diffusion de leurs oeuvres et d'en tirer des gains. Le mieux à faire dès à présent est de développer les normes de base du professionnalisme, et d'insister sur la nécessité impérative de mentionner pour toute oeuvre citée au minimum sa provenance et ses auteurs. La technologie devra évoluer pour appuyer un processus permettant de respecter le droit d'auteur.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Très positivement. Pour des raisons pratiques, l'anglais continuera à dominer le web. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose, en dépit des sentiments régionalistes qui s'y opposent, parce que nous avons besoin d'une langue commune permettant de favoriser les communications à l'échelon international. Ceci dit, je ne partage pas l'idée pessimiste selon laquelle les autres langues n'ont plus qu'à se soumettre à la langue dominante. Au contraire. Tout d'abord l'internet peut héberger des informations utiles sur les langues minoritaires, qui seraient autrement amenées à disparaître sans laisser de trace. De plus, à mon avis, l'internet incite les gens à apprendre les langues associées aux cultures qui les intéressent. Ces personnes réalisent rapidement que la langue d'un peuple est un élément fondamental de sa culture.
De ce fait, je n'ai pas grande confiance dans les outils de traduction automatique qui, s'ils traduisent les mots et les expressions, ne peuvent guère traduire l'âme d'un peuple. Que sont les Haïtiens, par exemple, sans le kreyòl (créole pour les non initiés), une langue qui s'est développée et qui a permis de souder entre elles diverses tribus africaines transplantées à Haïti pendant la période de l'esclavage? Cette langue représente de manière la plus palpable l'unité de notre peuple. Elle est toutefois principalement une langue parlée et non écrite. A mon avis, le web va changer cet état de fait plus qu'aucun autre moyen traditionnel de diffusion d'une langue.
Dans Windows on Haiti, la langue principale est l'anglais, mais on y trouve tout aussi bien un forum de discussion animé conduit en kreyòl. Il existe aussi des documents sur Haïti en français et dans l'ancien créole colonial, et je suis prêt à publier d'autres documents en espagnol et dans diverses langues. Je ne propose pas de traductions, mais le multilinguisme est effectif sur ce site, et je pense qu'il deviendra de plus en plus la norme sur le web.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Certaines personnes. Le web est un réseau de serveurs et d'ordinateurs personnels reliés les uns aux autres. Derrière chaque clavier se trouve une personne, un individu. L'internet m'a donné l'occasion de tester mes idées et d'en développer d'autres. Le plus important pour moi a été de forger des amitiés personnelles avec des gens éloignés géographiquement et ensuite de les rencontrer.
= Et votre pire souvenir?
Certaines personnes. Je ne souhaite pas m'étendre sur ce sujet, mais certains ont vraiment le don de vous énerver.
*Entretien du 29 juin 2001 (entretien original en anglais)
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Depuis notre dernier entretien, j'ai été nommé directeur des communications et des relations stratégiques de Mason Integrated Technologies, une société qui a pour principal objectif de créer des outils permettant la communication et l'accessibilité des documents créés dans des langues minoritaires. Etant donné l'expérience de l'équipe en la matière, nous travaillons d'abord sur le créole haïtien (kreyòl), qui est la seule langue nationale d'Haïti, et l'une des deux langues officielles, l'autre étant le français. Cette langue ne peut guère être considérée comme une langue minoritaire dans les Caraïbes puisqu'elle est parlée par huit à dix millions de personnes.
Outre ces responsabilités, j'ai fait de la promotion du kreyòl une cause personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les Haïtiens, malgré l'attitude dédaigneuse d'une petite élite haïtienne - à l'influence disproportionnée - vis-à-vis de l'adoption de normes pour l'écriture du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d'informations officielles dans cette langue. A titre d'exemple, il y avait récemment dans la capitale d'Haïti un salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom de "Livres en folie". Sur les 500 livres d'auteurs haïtiens qui étaient présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la francophonie dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au détriment direct de la créolophonie.
En réponse à l'attitude de cette minorité haïtienne, j'ai créé sur mon site web Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les normes d'écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés et une certain nombre d'experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums est qu'ils ne sont pas académiques. Je n'ai trouvé nulle part ailleurs sur l'internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le grand public pour débattre dans une langue donnée des mérites et des normes de la même langue.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Aussi peu que possible, mais cela représente encore beaucoup de papier. Si je vois un document que je souhaite conserver en tant que document de référence, je l'imprime systématiquement et je le catalogue. Il peut ne pas être disponible quand je suis en déplacement. Mais quand je suis dans mon bureau à la maison, j'aime savoir que je peux y avoir accès d'une manière physique, sans devoir me fier seulement à une sauvegarde électronique, au bon fonctionnement du système d'exploitation, et à mon fournisseur d'accès internet. De ce fait, pour ce que je considère utile de conserver, les documents sont souvent en double exemplaire, imprimé et numérique. Le papier joue donc encore un rôle important dans ma vie.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Désolé, je ne l'ai pas encore utilisé. Pour le moment, il m'apparaît comme un instrument très étrange, rendu possible grâce à la technologie, mais pour lequel il n'y aura pas de demande importante, hormis peut-être pour les textes de référence classiques. Cette technologie pourrait être utile pour les manuels des lycées et collèges, grâce à quoi les cartables seraient beaucoup plus légers. Mais pour le simple plaisir de la lecture, j'imagine difficilement qu'il soit possible de passer un moment agréable avec un bon livre électronique.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le cyberespace est au sens propre une nouvelle frontière pour l'humanité, un endroit où chacun peut avoir sa place, assez facilement et avec peu de ressources financières, avant que les règlements inter-gouvernementaux et les impôts ne l'investissent. Suite à quoi une nouvelle technologie lui succédera.
SILVAINE ARABO (Poitou-Charentes)
#Poète et plasticienne, créatrice de la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui
Silvaine Arabo est écrivain (à ce jour quinze recueils de poèmes publiés ainsi que plusieurs recueils d'aphorismes et deux essais) et plasticienne (elle expose à Paris et en province). En mai 1997, elle crée la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui pour "diffuser la poésie auprès d'un maximum de personnes et lui donner un coup de jeune dans l'esprit des gens, pour qui elle évoque souvent des souvenirs scolaires - pas toujours agréables - ou qui en ont une image stéréotypée et/ou ringarde." Quatre ans après, en mars 2001, elle crée une deuxième revue, cette fois sur support papier, Saraswati: revue de poésie, d'art et de réflexion.
*Entretien du 8 juin 1998
= Quel est l'historique de votre site web?
Je suis poète, peintre et professeur de lettres (treize recueils de poèmes publiés, ainsi que deux recueils d'aphorismes et un essai sur le thème "poésie et transcendance"; quant à la peinture, j'ai exposé mes toiles à Paris - deux fois - et en province). Pour ce qui est d'internet, je suis autodidacte (je n'ai reçu aucune formation informatique quelle qu'elle soit). J'ai eu l'an passé l'idée de construire un site littéraire centré sur la poésie: internet me semble un moyen privilégié pour faire circuler des idées, pour communiquer ses passions aussi. Je me suis donc mise au travail, très empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur lequel j'essaye de mettre en valeur des poètes contemporains de talent, sans oublier la nécessaire prise de recul ("Réflexions sur la poésie") sur l'objet considéré.
= Quel est l'apport de l'internet pour vous en tant que poète?
Disons que la gestion d'un site internet - si l'on veut qu'il demeure vivant - requiert beaucoup de temps. Mais je fais en sorte que ma création personnelle n'en souffre pas. Par ailleurs, internet m'a mise en contact avec d'autres poètes, dont certains fort intéressants… Cela rompt le cercle de la solitude et permet d'échanger des idées. On se lance des défis aussi… Internet peut donc pousser à la créativité et relancer les motivations des poètes puisqu'ils savent qu'ils seront lus et pourront même, dans le meilleur des cas, correspondre avec leurs lecteurs et avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs textes. Je ne vois personnellement que des aspects positifs à la promotion de la poésie par internet, tant pour le lecteur que pour le créateur.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Ma vie professionnelle (en tant que professeur de lettres) n'en a pas été bouleversée puisqu'elle est indépendante de cette création sur internet. Disons que très récemment, dans le cadre de mon activité professionnelle, j'ai fait avec mes élèves quelques ateliers de poésie et que, devant la pertinence de leurs productions, j'ai décidé de leur consacrer une page sur mon site (rubrique "Le jardin des jeunes poètes"). Je fais également un "appel du pied" aux professeurs de lettres francophones pour qu'ils m'adressent des poèmes - qu'ils estiment réussis - de leurs élèves. Disons que ce site pourrait servir, entre autres, de motivation - donc de moteur - à la créativité des jeunes enfants ou des adolescents.
*Entretien du 9 août 1999
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Mon site s'enrichit sans cesse de nouvelles rubriques, de nouveaux intervenants, etc. Les mises à jour sont fréquentes et le site est dynamique. Bonnes statistiques de visites. Par ailleurs, ce site a reçu plusieurs récompenses et il a été salué par divers journaux francophones, dont Sud-Ouest, le magazine Lire, La Quinzaine Littéraire, le magazine informatique Pagina, le journal belge Park-e-Mail, etc.; par diverses personnalités aussi: l'écrivain et éditeur Michel Camus, le physicien des particules élémentaires Basarab Nicolescu, qui est maître de recherches au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), bien d'autres encore…
Il a également été sélectionné par Interneto (Le meilleur du net); sélectionné par le journal L'officiel du net, qui lui a attribué 4 étoiles; sélectionné par diverses universités francophones (Louvain, Toronto, etc.) qui lui ont attribué de nombreuses étoiles. Ce site a en outre été répertorié par la Bibliothèque nationale de France (signets informatiques).
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Je pense qu'il est important qu'une législation se mette en place de toute urgence… Au travail, les juristes!
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Il faudrait des équipes de traducteurs… mais comment mettre cela en place? Il y a là une vraie question.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Les ami(e)s que ce mode de communication m'a permis de rencontrer dans la francophonie ainsi que tous ceux et celles qui m'ont dit avoir, grâce à moi, découvert ou redécouvert la poésie et avoir compris qu'il s'agissait là d'un mode de fonctionnement majeur de l'esprit humain.
= Et votre pire souvenir?
Certaines mesquineries de webmasters, parfois un esprit de compétition et d'arrivisme… On retrouve sur internet la société telle qu'en elle-même, ni plus, ni moins.
= Vos citations préférées?
"Quand l'élève est prêt arrive le maître." (proverbe bouddhiste)
"Les hommes discutent, la nature agit." (Voltaire)
"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil." (René Char)
*Entretien du 19 juin 2001
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
La création de la cyber-revue Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui m'a poussée par la suite à créer en mars 2001 une revue sur support papier, Saraswati: revue de poésie, d'art et de réflexion (BP 41 - 17102 Saintes cedex). Les deux créations se complètent et sont vraiment à placer en regard l'une de l'autre.
= Que signifie "Saraswati"?
Saraswati est, dans la mythologie hindoue, la déesse de la connaissance, de la sagesse, de la musique et des arts. Elle est souvent représentée avec une vina (instrument à cordes), un bouton de lotus, un livre, un tambour…et elle chevauche un cygne. Elle est l'épouse de Brahma, le dieu créateur, premier de la trilogie Brahma/Vishnu (celui qui maintient les structures)/ Shiva (le dieu qui détruit…pour reconstruire).
ARLETTE ATTALI (Paris)
#Responsable de l'équipe "Recherche et projets internet" à l'INALF (Institut national de la langue française)
Laboratoire du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), l'INaLF a pour mission de développer des programmes de recherche sur la langue française, tout particulièrement son lexique. Les données, traitées par des systèmes informatiques spécifiques et originaux, constamment enrichies et renouvelées, portent sur tous les registres du français: langue littéraire (du 14e au 20e siècle), langue courante (écrite, parlée), langue scientifique et technique (terminologies), et régionalismes. Ces données, qui constituent un matériau d'étude considérable, sont progressivement mises à la disposition de tous ceux que la langue française intéresse (enseignants et chercheurs, mais aussi industriels, secteur tertiaire et grand public), soit par des publications, soit par la consultation de banques et bases de données.
Frantext est une des meilleures bases textuelles en langue française disponibles sur l'internet. Elle rassemble un corpus de textes français du 16e au 20e siècle numérisés (3.000 textes environ) et un logiciel d'interrogation (Stella) conçu en vue de recherches littéraires, linguistiques, lexicographiques, stylistiques… Rénovée courant 1998, elle présente notamment une interface plus conviviale, une aide en ligne systématisée et surtout des outils informatiques plus performants. Deux versions de Frantext sont proposées. L'une comporte l'ensemble des textes de la base, l'autre une sous-partie composée de 400 romans des 19e et 20e siècles qui ont fait l'objet d'un codage grammatical. Cette sous-base est expérimentale.
*Entretien du 11 juin 1998
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Etant moi-même plus spécialement affectée au développement des bases textuelles à l'INaLF, j'ai été amenée à explorer les sites du web qui proposaient des textes électroniques et à les "tester". Je me suis donc transformée en "touriste textuelle" avec les bons et mauvais côtés de la chose. La tendance au zapping et au survol étant un danger permanent, il faut bien cibler ce que l'on cherche si l'on ne veut pas perdre son temps. La pratique du web a totalement changé ma façon de travailler. Mes recherches ne sont plus seulement livresques et donc d'accès limité, mais elles s'enrichissent de l'apport des textes électroniques accessibles sur l'internet.
= Quels sont vos projets pour l'avenir?
A l'avenir, je pense contribuer à développer des outils linguistiques associés à la base Frantext et à les faire connaître auprès des enseignants, des chercheurs, des étudiants et aussi des lycéens.
*Entretien du 17 janvier 2000
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Mon activité professionnelle a deux volets: d'une part recherche et projets internet, d'autre part valorisation des ressources textuelles.
= Quels sont vos nouveaux projets?
- Le Catalogue critique des ressources textuelles sur internet (CCRTI), mis en ligne en octobre 1999;
- Terminalf - Ressources terminologiques de la langue française, en cours de réalisation.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Comme tous les débats, il s'agit d'un débat confus et sans issue.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Les Européens font quelques efforts pour adopter au moins le bilinguisme. Et lesAméricains?
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La découverte de bons sites littéraires. Par exemple Zvi Har'El's Jules Verne Collection, consacré à Jules Verne, ou le Théâtre de la foire à Paris (au 17e siècle).
ISABELLE AVELINE (Lyon)
#Créatrice de Zazieweb, site consacré à l'actualité littéraire
"Zazieweb est un site libre et indépendant qui offre des espaces d'interactivité à ses lecteurs actifs et communicants ! C'est aussi (depuis 1996!) un annuaire des sites littéraires découverts avec passion sur le web et chroniqués, une information littéraire au quotidien: Au fil du net: l'actualité du meilleur du web littéraire; Agenda: toutes les manifestations en rapport avec le livre et la littérature; TV/Radio: une sélection des émissions littéraires sur les deux semaines à venir; Ebook: des informations et des dossiers sur le livre numérique, les nouveaux objets de lecture…; et des choix de lectures "Zazieweb" dans la rubrique Kestulizaz?
Né en 1996 sous la forme d'une page perso, Zazieweb est devenu en cinq ans un site littéraire communautaire offrant à la fois des espaces d'échanges et d'expression (les lectures des e-lecteurs, l'espace communautaire, les forums) et un portail littéraire. Zazieweb, c'est aujourd'hui une association qui a pour vocation la promotion et mise en avant des "petits éditeurs", la diffusion de la littérature contemporaine indépendante, la mise en relation sur le mode interactif du web des lecteurs/auteurs/éditeurs via les espaces persos… et pleins d'autres choses en devenir!" (extrait du site web)
* Entretien du 8 juin 1998
= Quel est l'historique de Zazieweb?
Zazieweb est né il y a deux ans environ, en juin 1996. C'était à l'époque un projet personnel qui entrait dans le cadre d'un master multimédia et que j'ai essayé de "vendre" aux éditeurs.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Découvrir internet a ouvert d'autres possibilités et surtout maintenant je ne conçois pas de ne pas travailler "on the Web".
= Comment voyez-vous l'avenir?
Grâce à internet, les choses sont plus souples, on peut très facilement passer d'une société à une autre (la concurrence!), le télétravail pointe le bout de son nez (en France c'est encore un peu tabou…), il n'y a plus forcément de grande séparation entre espace pro et personnel.
*Entretien du 3 septembre 1999
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Aujourd'hui je cherche à développer une viabilité financière pour Zazieweb: échange de bandeaux, partenariat, vente d'espace publicitaire ciblé, affiliation à un programme de vente de livres.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Mon premier surf.
= Et votre pire souvenir?
Ma première connexion.
JEAN-PIERRE BALPE (Paris)
#Directeur du département hypermédias de l'Université de Paris 8
Jean-Pierre Balpe est directeur du département hypermédias et du laboratoire Paragraphe de l'Université de Paris 8. Il est également secrétaire général de la revue Action poétique. Chercheur, théoricien de la littérature informatique, auteur de divers ouvrages scientifiques et techniques (dernier ouvrage paru: Contextes de l'art numérique, Hermès, 2000), écrivain, après avoir très longtemps écrit des poèmes et nouvelles publiés dans diverses revues, il s'intéresse dès 1975 aux possibilités que l'informatique offre à l'écriture littéraire. En 1981 il est un des cofondateurs de l'ALAMO (Atelier de littérature assistée par la mathématique et les ordinateurs) et, à ce titre, conseiller auprès de la BPI (Bibliothèque publique d'information) pour les expositions "Les Immatériaux" et "Mémoires du futur". En 1985 il conçoit pour l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et France Télécom le premier scénario de télévision interactive, diffusé alors par Canal +. Depuis 1989, il réalise des logiciels d'écriture principalement utilisés lors d'expositions ou de manifestations publiques, notamment Un roman inachevé pour le stand du ministère de la Culture au MILIA (Marché international du livre illustré et des nouveaux médias) à Cannes et au MIM (Marché international du multimédia de Montréal) en 1995, Romans (Roman) pour l'exposition "Artifices" de novembre 1996 ou sous forme de spectacles comme Trois mythologies et un poète aveugle, première oeuvre générative collaborant avec un générateur musical. Il a actuellement en chantier un opéra numérique, Barbe-Bleue, résultat de la collaboration de trois générateurs: générateur de texte (le sien), générateur de musique (Alexandre Raskatov) et générateur de scénographie (Michel Jaffrennou). Il est également l'auteur de Trajectoires, un roman génératif en ligne.
*Entretien du 28 janvier 2001
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
La production d'oeuvres artistiques.
= Comment voyez-vous l'avenir?
De façon résolument optimiste.
= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode d'écriture?
L'hyperlien: non; l'informatique: oui puisque j'utilise essentiellement des générateurs d'écriture que j'ai créés moi-même.
= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?
Bien sûr, depuis le papier toilette en passant par le papier torchon, également pour allumer ma cheminée car c'est un excellent combustible… Comme je voyage beaucoup, il m'arrive aussi de lire un peu de tout mais personnellement, je ne l'utilise guère dans mon travail personnel, j'ai vraiment l'habitude de tout faire sur écran…
= Quel est votre sentiment sur le livre électronique?
Très mitigé, j'attends de voir concrètement comment ils fonctionnent et si les éditeurs sont capables de proposer des produits spécifiques à ce support car, si c'est pour reproduire uniquement des livres imprimés, je suis assez sceptique. L'histoire des techniques montre qu'une technique n'est adoptée que si - et seulement si… - elle apporte des avantages concrets et conséquents par rapport aux techniques auxquelles elle prétend se substituer. Je viens de publier deux nouvelles sur ce sujet, une dans la revue La Mazarine intitulée justement Le livre et une autre dans la revue Autrement consacrée au "livre de chevet" et intitulée Les chambres, vous pouvez y trouver une réponse plus "étayée".
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?
Je ne suis pas cela de très près. Je crois que vouloir appliquer des lois faites pour le papier à un autre médium est une erreur. Un peu comme si on voulait facturer le téléphone en exigeant que les utilisateurs achètent des timbres pour payer leurs conversations…
= Quelles sont vos suggestions pour un véritable multilinguisme sur le web?
Ah bon!… Ce n'est pas multilingue? Je croyais pourtant car il m'arrive de naviguer en italien, français, espagnol, arabe, chinois, flamand, etc… Voulez-vous dire francophone pour multilingue? Si c'est l'anglais que vous visez, internet ne fait que reproduire sa situation de langue internationale d'échange. Est-ce à dire qu'il n'en faudrait pas? Je n'en suis pas si sûr…
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Posez la question aux producteurs de cinéma et aux salles de projection… Le son est une solution, les claviers adaptés en sont une autre, je ne sais s'il existe des écrans spécialisés, mais peut-être… On peut aussi imaginer des interactions sonores, Denize en a utilisé quelques-unes dans son cédérom Machines à écrire (publié chez Gallimard en 1999, ndlr).
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Il y a tant de livres là-dessus, répondre en quelques lignes est une gageure ou une marque de mépris ou un manque de sérieux ou une preuve d'inconscience ou une manifestation d'orgueil…
= Et la société de l'information?
Je fais là-dessus un cours de 37 h 30…
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Pas un en particulier. Disons que je suis heureux chaque fois que ça marche… et ce n'est hélas pas si souvent…
= Quel est votre pire souvenir lié à l'internet?
Même réponse qu'à la question précédente mais inversée…
*Entretien du 27 février 2002
Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courrier électronique. Cette expérience est tentée pour la première fois par Jean-Pierre Balpe en été 2001 dans Rien n'est sans dire. Pendant très exactement cent jours, il écrit un chapitre diffusé quotidiennement auprès de 500 personnes - ses proches, ses amis, ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les réactions des lecteurs. Raconté par un narrateur, ce mail-roman est l'histoire de Stanislas et Zita et de leur passion tragique déchirée par une sombre histoire politique.
= Comment vous est venue l'idée d'un feuilleton par mail auprès de vos amis et connaissances?
Tout naturellement, d'une part en me demandant depuis quelque temps déjà ce qu'internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (mais vous savez que ce point-là est une de mes obsessions…) et, d'autre part, en lisant de la littérature "épistolaire" du 18e siècle, ces fameux "romans par lettres". Il suffit alors de transposer: que peut être le "roman par lettres" aujourd'hui? Vous tirez un fil et le reste en découle tout naturellement…
Ceci dit, mes "amis et connaissances" sont le point d'entrée. Ensuite, le projet s'est diffusé et je suis loin de connaître tous les lecteurs auxquels j'envoyais ce roman journalier.
= Le déroulement de ce feuilleton a-t-il correspondu à vos attentes?
Ce n'est pas vraiment un feuilleton: un feuilleton aurait pu être écrit à l'avance et diffusé au fur et à mesure, or, en m'obligeant à intégrer les réponses ou les réactions des lecteurs, mon rythme d'écriture devait être absolument quotidien. Or, pensez qu'il y a 10 puissance 30 lectures possibles de ce roman…
Oui ET non: au départ je n'avais pas d'attente, donc oui… De plus, si je n'avais pas d'attentes (un vieux cynique a toujours une vision pessimiste de la nature humaine… ne parlons donc pas de sa créativité…) je savais jusqu'où j'étais prêt à aller. Par exemple, je proposais aux lecteurs de participer au roman mais je n'ai jamais proposé qu'ils me remplacent: je voulais rester le maître (ah mais…). Ce qui m'amusait, c'était d'intégrer, dans une trame et une visée que je m'étais à peu près données, les propositions, y compris les plus farfelues, sans qu'elles paraissent comme telles et sans que je "vende mon âme au diable".
NON car j'ai quand même été un peu surpris du "classicisme" des propositions de lecteurs : on y retrouvait quand même assez massivement les lieux communs les plus éculés (pardon pour le jeu de mot…) des feuilletons télévisés. Si je me laissais faire, nous n'étions pas loin du loft. D'ailleurs, significativement, parce que c'était la période de diffusion de cette émission, plusieurs lecteurs y font référence dans leurs envois et essaient de m'entraîner sur ce terrain. Autrement dit, le plus surprenant peut-être est que des lecteurs qui s'inscrivaient volontairement à une expérience "littéraire" n'avaient de cesse de regarder du côté de la non-littérature, de la banalité et du lieu commun…
= Le déroulement de ce mail-roman vous a-t-il réservé des surprises?
J'ai répondu en partie: peu de surprises car les lecteurs n'ont rien amené de réellement original qui aurait pu me surprendre. Nous étions un peu sur le territoire de l'attendu, du conventionnel, en gros d'un réalisme 19e siècle (même si certaines propositions croyaient le fuir vers le provocateur… en gros le cul…). Aucune proposition, par exemple, n'entraînait un changement de forme alors que le projet était formel pour ne pas dire formaliste. La seule surprise peut-être est venue d'un lecteur qui m'a, en échange, envoyé son propre roman que j'ai intégré au mien…
= Quelles conclusions tirez-vous de cette expérience?
Plusieurs:
- d'abord c'est un "genre": depuis plusieurs personnes m'ont dit lancer aussi un mail-roman;
- ensuite j'ai aperçu quantité de possibilités que je n'ai pas exploitées et que je me réserve pour un éventuel travail ultérieur;
- la contrainte du temps est ainsi très intéressante à exploiter: le temps de l'écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce n'est pas rien de mettre quelqu'un devant la nécessité de lire, chaque jour, une page de roman. Ce "pacte" a quelque chose de diabolique;
- le renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire.
= Pensez-vous renouveler cette expérience à l'occasion?
Oui… Mais il me faut du temps. Le principal problème (ne riez pas…) est que c'est gratuit et qu'il n'y a aucun moyen de gagner de l'argent avec ce type de travail. Il faut donc le faire "à temps perdu", c'est-à-dire quand on est ni obligé de faire autre chose ni quand on est payé pour faire autre chose. J'y pense donc, j'ai un certain nombre d'idées que je crois intéressantes, mais je ne peux donner ni date ni certitude. En plus, j'ai un tempérament assez "contextuel", j'aime bien les "commandes", les "contraintes" extérieures, je n'aime pas me "répéter", faire un autre roman internet comme Trajectoires (www.trajectoires.com) ou ce mail-roman ne me passionne pas, si je le fais, ce sera sous une forme encore très différente, etc. Comme mes autres projets fonctionnent bien et me prennent du temps… Mais je n'ai que 60 ans et donc l'avenir devant moi. Dans les quarante ans à venir, je trouverai bien le moyen de revenir au mail-roman d'une autre façon…
EMMANUEL BARTHE (Paris)
#Documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis & Associés, cabinet d'avocats - Modérateur et animateur de la liste de discussion Juriconnexion
* Entretien du 22 octobre 2000
= Pouvez-vous vous présenter?
Je suis documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis & Associés, un cabinet d'avocats. Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit communautaire, le droit de l'alimentation, le droit de la concurrence et le droit douanier. Auparavant, j'ai été responsable pendant cinq ans de la documentation du cabinet d'avocat Stibbe Simont Monahan Duhot & Giroux, dont j'ai mis en place les structures et les collections. J'ai également effectué une mission de six mois chez Korn/Ferry International, un important cabinet de recrutement, à l'occasion de sa fusion avec Vuchot & Associés. J'ai alors travaillé sur l'installation du nouveau système informatique et la fusion des bases de candidats gérées par les deux cabinets.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je fais de la saisie indexation, et je conçois et gère les bases de données internes. Pour des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou bien je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et télécoms du Cabinet: conseils pour les achats, assistance et formation des utilisateurs.
De plus, j'assure la veille, la sélection et le catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref descriptif. Je suis également formateur internet juridique aussi bien à l'intérieur de mon entreprise qu'à l'extérieur lors de stages de formation.
Membre du conseil d'administration de Juriconnexion, je m'y suis spécialisé dans les CD-Rom puis l'internet juridique. Depuis l'automne 1999, je m'occupe de modérer et d'animer la liste de discussion Juriconnexion.
= Quel est le rôle de l'association Juriconnexion?
L'association Juriconnexion a pour but la promotion de l'électronique juridique, c'est à dire la documentation juridique sur support électronique et la diffusion des données publiques juridiques. Elle organise des rencontres entre les utilisateurs et les éditeurs juridiques et de bases de données, ainsi qu'une journée annuelle sur un thème. Celle du 23 novembre 2000 portait sur les sites juridiques francophones.
Vis-à-vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de médiateur et de lobbying à la fois. L'association, notamment, est favorable à la diffusion gratuite sur internet des données juridiques produites par le Journal officiel et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes juridiques représentent la majorité des membres de l'association, suivis par certains représentants des éditeurs et des juristes. Juriconnexion a créé la liste de discussion du même nom, qui traite des mêmes sujets mais reste ouverte aux non-membres.
= Quelles sont vos suggestions concernant le respect du droit d'auteur sur le web?
À titre personnel, je pense que la propriété intellectuelle va devoir s'adapter aux nouvelles conditions créées par internet, c'est-à-dire une copie à l'identique et une diffusion à de très nombreux exemplaires, devenues très faciles et d'un très faible coût, la difficulté d'un contrôle exhaustif et systématique et l'existence d'un esprit internet défendant la gratuité et le respect de la vie privée et de l'anonymat.
Dans ce contexte, pour préserver une rémunération des auteurs et des éditeurs, il me semble qu'une des voies envisageables repose sur une baisse très forte des prix unitaires en audio et vidéo. Il s'agit donc de maximiser le versement des droits lors de la toute première diffusion. Vis-à-vis du grand public, une autre possibilité consisterait en un cryptage fort des données et une vérification automatique et obligatoire des licences. Les "majors" américaines et allemandes s'orientent clairement vers une solution de ce type.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le web?
Des signes récents laissent penser qu'il suffit de laisser les langues telles qu'elles sont actuellement sur le web. En effet les langues autres que l'anglais se développent avec l'accroissement du nombre de sites web nationaux s'adressant spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il suffit de regarder l'accroissement du nombre de langues disponibles dans les interfaces des moteurs de recherche généralistes.
Il serait néanmoins utile (et bénéfique pour un meilleur équilibre des langues) de disposer de logiciels de traduction automatique de meilleure qualité et à très bas prix sur internet. La récente mise sur le web du GDT (Grand dictionnaire terminologique, rédigé par l'Office de la langue française du Québec) va dans ce sens.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Professionnellement, j'utilise encore beaucoup le papier, mais nettement moins les ouvrages que la presse et les sorties papier de documents, de textes officiels et de jurisprudence. Chez moi, j'ai un faible pour les beaux livres: livres d'art et éditions originales de recueils de poésie.
= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?
Ce support a mieux que de beaux jours devant lui: il a un avenir. En effet, les avantages du papier sont insurpassables:
- la facilité et le confort de lecture, bien supérieurs aux possibilités des meilleurs écrans informatiques (21 pouces y compris);
- une visualisation tridimensionnelle des informations, qui entraîne une meilleure représentation mentale des informations. Celles-ci sont alors plus faciles à comprendre et à manipuler.
Pour bien me faire comprendre, je vais prendre l'exemple suivant que je connais par coeur: un juriste travaille couramment avec quatre ouvrages ouverts sur sa table et consultés en même temps ou immédiatement l'un après l'autre: un code (recueil de textes officiels annotés), une revue juridique, un recueil de jurisprudence et une encyclopédie juridique. Imaginons qu'il possède la version électronique de chacune de ces publications ou leur réunion (ça existe). Afin de ne pas compliquer la démonstration, je laisse de côté le fait que notre professionnel du droit doit aussi avoir sous les yeux le dossier de son client et la consultation ou la plaidoirie qu'il doit rédiger pour lui.
Sur écran, passer d'un ouvrage ou d'un document à l'autre impose à notre juriste pressé de perdre de vue l'ouvrage ou le document précédent, sauf écran 21 pouces (prix de départ: 5.500 FF HT, le prix d'un PC de base). L'écran d'ordinateur, aussi grand soit-il, ne peut afficher, dans le meilleur des cas, que deux pages A4 et ne permet pas de feuilleter le ou les ouvrages électroniques. Autant dire que le juriste, même partisan de l'informatisation, a bien du mal à se repérer dans un monde d'une surface de 21 pouces et sans profondeur.
Alors qu'avec le papier:
- il a à sa disposition la possibilité de feuilleter rapidement le contenu des ouvrages quand (ce qui est fréquent) il ne sait pas encore exactement ce qu'il cherche;
- il visualise les informations en trois dimensions partout dans son bureau, donc dans un espace d'environ 10 m2 de surface et 2 m de haut, ce qui est infiniment plus vaste que les 21 pouces maximum sans épaisseur de son écran;
- ça ne tombe jamais en panne!
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
A priori (puisque je ne possède pas de livre électronique) je n'ai pas un enthousiasme délirant: le livre électronique n'offre en effet pas les avantages du support papier et il implique l'achat d'un matériel supplémentaire. A la limite, affichées sur un écran correct (17 pouces et une bonne carte graphique), les capacités de mise en page du format HTML me semblent suffisantes. Et pour une qualité de mise en page optimale, il existe déjà le format PDF d'Acrobat, parfaitement lisible sur les PC et les Mac.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Je ne visualise pas le cyberespace comme véritable espace physique mais comme un immense média néanmoins concentré en un lieu unique: l'écran de l'ordinateur. En revanche, je conçois/pense le cyberespace comme un forum ou une assemblée antique: beaucoup d'animation, diversité des opinions, des discours, des gens qui se cachent dans les recoins, des personnes qui ne se parlent pas, d'autres qui ne parlent qu'entre eux…
= Et la société de l'information?
Il s'agit nettement moins d'une "société" de l'information que d'une économie de l'information. J'espère que la société, elle, ne sera jamais dominée par l'information, mais restera cimentée par des liens entre les hommes de toute nature, qu'ils communiquent bien ou mal, peu ou beaucoup.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Parmi mes bons souvenirs, je pense à ma première publication sur le web: celle de mon bookmark sur le site ForInt Law (Foreign and International Law), en 1996, grâce à la webmestre de ce site, une collègue bibliothécaire juridique dans une université américaine. Je pourrais aussi citer les (trop rares) découvertes de sites juridiques français dotés d'un réel contenu (un contenu inédit et de valeur) et les remerciements que j'ai reçus pour la rédaction de la FAQ (foire aux questions) de la liste de discussion de Juriconnexion que j'ai récemment rédigée.
= Et votre pire souvenir?
Le pire, ce fut la destruction involontaire de mon fichier bookmark de Netscape, à une époque où il était heureusement moins volumineux qu'aujourd'hui. À partir d'une sauvegarde ancienne, j'ai dû retrouver, de mémoire, près d'un tiers des URL et réécrire les descriptions des sites.
*Entretien du 4 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Rien de spécial, si ce n'est que le côté informatique et internet est maintenant bien ancré dans mon travail. Le travail d'animation et de modération de la liste Juriconnexion porte ses fruits puisque nous approchons les 400 membres.
ROBERT BEARD (Pennsylvanie)
#Co-fondateur de yourDictionary.com, portail de référence pour les langues
Créé par Robert Beard en 1999, dans le prolongement de son ancien site "A Web of Online Dictionaries", intégré à celui-ci le 15 février 2000. Ce portail majeur est consacré aux dictionnaires - 1.500 dictionnaires dans 230 langues - et aux langues en général (vocabulaires, grammaires, apprentissage des langues, etc.). En tant que portail de toutes les langues sans exception, il accorde une importance particulière aux langues minoritaires et menacées.
*Entretien du 1er septembre 1998 (entretien original en anglais)
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
En tant que professeur de langues, je pense que le web présente une pléthore de nouvelles ressources disponibles dans la langue étudiée, de nouveaux instruments d'apprentissage (exercices interactifs Java et Shockwave) et de test, qui sont à la disposition des étudiants quand ceux-ci en ont le temps ou l'envie, 24 heures / 24 et 7 jours / 7. Aussi bien pour mes collègues que pour moi, et bien sûr pour notre établissement, l'internet nous permet aussi de publier pratiquement sans limitation.
= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?
On a d'abord craint que le web représente un danger pour le multilinguisme, étant donné que le langage HTML et d'autres langages de programmation sont basés sur l'anglais et qu'on trouve tout simplement plus de sites web en anglais que dans toute autre langue. Cependant, les sites web que je gère montrent que le multilinguisme est très présent et que le web peut en fait permettre de préserver des langues menacées de disparition. Je propose maintenant des liens vers des dictionnaires dans 150 langues différentes et des grammaires dans 65 langues différentes. De plus, comme ceux qui développent les navigateurs manifestent une attention nouvelle pour la diversité des langues dans le monde, ceci va encourager la présence de davantage encore de sites web dans différentes langues.
= Comment voyez-vous l'avenir?
L'internet nous offrira tout le matériel pédagogique dont nous pouvons rêver, y compris des notes de lecture, exercices, tests, évaluations et exercices interactifs plus efficaces que par le passé parce que reposant davantage sur la notion de communication. Le web sera une encyclopédie du monde faite par le monde pour le monde. Il n'y aura plus d'informations ni de connaissances utiles qui ne soient pas diponibles, si bien que l'obstacle principal à la compréhension internationale et interpersonnelle et au développement personnel et institutionnel sera levé. Il faudrait une imagination plus débordante que la mienne pour prédire l'effet de ces développements sur l'humanité.
*Entretien du 17 janvier 2000 (entretien original en anglais)
= En quoi consiste exactement yourDictionary.com?
"A Web of Online Dictionaries" (WOD) est maintenant intégré à yourDictionary.com. Le nouveau site indexe 1.200 dictionnaires dans 200 langues différentes. Outre le WOD, il comprend: le mot du jour, des jeux de mots, un groupe de discussion sur les langues, des grammaires en ligne (incluant des grammaires dans de nouvelles langues), des éléments de base sur la linguistique, des dictionnaires multilingues, des dictionnaires spécialisés de langue anglaise, des thésaurus et outils de vocabulaire, des outils permettant d'identifier des langues, des index de dictionnaires, etc.
YourDictionary.com a pour objectif d'être le premier portail et la principale ressource en langues sur le web. Nous sommes en train de rassembler des dictionnaires et grammaires dans toutes les langues, avec un souci particulier pour les langues menacées. Le site est supervisé par un comité d'experts linguistiques du monde entier.
= Quelle est exactement votre activité?
Je suis le fondateur et le gérant du site, et je suis membre du conseil d'administration de la société yourDictionary.com, Inc. Professeur à l'Université de Bucknell, je prends ma retraite au printemps, date à laquelle je dois retirer mes sites des serveurs de l'université. Je pense que la société yourDictionary.com générera les ressources me permettant de continuer mon travail.
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Nos nouvelles idées sont nombreuses. Nous projetons de travailler avec le Endangered Language Fund aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne pour rassembler des fonds pour cette fondation et nous publierons les résultats sur notre site. Nous aurons des groupes de discussion et des bulletins d'information sur les langues. Il y aura des jeux de langue destinés à se distraire et à apprendre les bases de la linguistique. La page "Linguistic Fun" (éléments de base sur la linguistique) deviendra un journal en ligne avec des extraits courts, intéressants et même amusants dans différentes langues, choisis par des experts du monde entier.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
L'accès libre n'est jamais gratuit, puisque ce sont des personnes salariées qui développent les applications en accès libre appartenant au domaine public. Mon site web est gratuit, et il n'était pas une affaire commerciale tant que l'Université de Bucknell m'a versé un salaire et m'a fait bénéficier de ses propres services d'accès à l'internet. Maintenant que je prends ma retraite et que je dois retirer mes sites des serveurs de Bucknell, j'ai eu le choix entre supprimer mes sites, les vendre ou générer des revenus permettant de continuer cette activité. J'ai choisi la dernière solution. Les ressources disponibles resteront gratuites parce que nous offrirons d'autres services qui seront payants. Ces services seront basés sur les règles du copyright pour garantir le versement des fonds à la bonne source.
En ce qui concerne le débat (et les actions judiciaires) sur les liens, je pense qu'il y a excès dans l'application du copyright. Un lien vers un autre site devrait appartenir au site qui crée le lien. Il est normal de créer des liens vers d'autres sites web appartenant à un réseau public. Si des sites ne souhaitent pas être sur un réseau public, ils peuvent créer un réseau privé. Ceci mène à la conclusion que les sites pornographiques peuvent proposer des liens vers d'autres sites du même type, conclusion qui peut en inquiéter certains. Je ne vois toutefois pas de problème immédiat à cela dans la mesure où les liens ne sortent pas de ce cadre.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Si l'anglais domine encore le web, on voit s'accentuer le développement de sites monolingues et non anglophones du fait des solutions variées apportées aux problèmes de caractères. Les langues menacées sont essentiellement des langues non écrites (un tiers seulement des 6.000 langues existant dans le monde sont à la fois écrites et parlées). Je ne pense pourtant pas que le web va contribuer à la perte de l'identité des langues et j'ai même le sentiment que, à long terme, il va renforcer cette identité. Par exemple, de plus en plus d'Indiens d'Amérique contactent des linguistes pour leur demander d'écrire la grammaire de leur langue et de les aider à élaborer des dictionnaires. Pour eux, le web est un instrument à la fois accessible et très précieux d'expression culturelle.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Mon propre site web, dont la popularité continue de me stupéfier. Je reçois quotidiennement une douzaine de lettres de visiteurs, dont la moitié au moins me félicite pour mon travail. Je ne veux pas tomber dans une autosatisfaction démesurée, mais ces compliments me font très plaisir. Je suis également stupéfait du fait que, six ans seulement après les débuts du web, je puisse dénombrer plus de 1.200 dictionnaires en ligne qui soient dignes d'intérêt, dans plus de 200 langues différentes.
= Et votre pire souvenir?
Mon pire souvenir a été de voir mon site web copié sans mention de mon nom. Mais j'ai toujours pu résoudre ce problème. En général, mes souvenirs liés à l'internet sont positifs et ils le seront plus encore si yourDictionary.com a du succès.
MICHAEL BEHRENS (Bielefeld, Allemagne)
#Responsable de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque universitaire deBielefeld
*Entretien du 25 septembre 1998 (entretien original en anglais)
= Quand votre bibliothèque numérique a-t-elle débuté?
Tout dépend de ce qu'on entend par ce terme. Pour certains de mes collègues, "bibliothèque numérique" signifie tout ce qui, de près ou de loin, a trait à l'internet. La bibliothèque a inauguré son propre serveur durant l'été 1995. Je ne peux pas vous donner de date précise parce qu'il nous a fallu du temps pour que tout fonctionne de manière satisfaisante. Auparavant, la plupart des services était accessible par le biais de Telnet, qui n'était pas beaucoup utilisé par nos clients, malgré le fait qu'ils y aient accès à domicile. A cette époque, pratiquement personne n'avait d'accès internet chez soi… C'est en novembre 1996 que nous avons commencé à numériser des livres rares provenant de notre bibliothèque ou du prêt inter-bibliothèques.
= Combien d'oeuvres numérisées avez-vous?
Au cours de la première phase de nos essais - entre novembre 1996 et juin 1997 - 38 imprimés rares ont été numérisés en mode image pour consultation sur le web. Au même moment, on a préparé aussi quelques documents numériques pour accompagner des cours de l'université (des extraits de documents imprimés numérisés en mode image). Pour des raisons liées au droit d'auteur, ces documents ne sont pas disponibles hors du campus. L'étape suivante - que nous venons de terminer - est la numérisation du Berlinische Monatsschrift (Revue mensuelle de Berlin), un périodique allemand datant du Siècle des lumières, qui représente 58 volumes, 2.574 articles et 30.626 pages. On prévoit maintenant une numérisation à plus grande échelle de périodiques allemands des 18e et 19e siècles, ce qui correspond à environ un million de pages. Ces périodiques ne seraient pas seulement ceux de la bibliothèque, mais le projet serait coordonné ici, et une partie de la réalisation technique serait également effectuée sur place.
MICHEL BENOIT (Montréal)
#Ecrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et d'ouverture au monde