Chapter 3

Michel Benoît écrit des nouvelles (polars, récits noirs, histoires fantastiques). C'est un passionné de la vie, avec toutes ses contradictions. Professeur de maths et de sciences, il aime - et pas nécessairement dans le bon ordre - la course de Formule 1, la lecture, ses enfants, l'informatique, la pêche, Rimbaud, la chasse, le jazz, et la nature sous toutes ses formes.

*Entretien du 29 juin 2000

= Pensez-vous créer un jour un site web?

Je ne sais pas si je créerai un jour un site web. Je pense que non. Tout comme je sais que je ne ferai jamais de sculpture ou ne composerai jamais de symphonie. Pour moi, la construction d'un site web est un art du type "arts appliqués". Il y a des millions de sites qui sont créés en ce moment. La très grande majorité prendra éventuellement le chemin de la poubelle de l'histoire. Il est facile d'imaginer un web complètement saturé, et ça me devrait pas tarder. Les fournisseurs pourraient décréter que tout site qui ne reçoit pas plus de (xx) visites par mois soit éliminé. Un peu comme toutes ces oeuvres d'art (???) des siècles passés qui ont disparu du paysage culturel, et on ne peut pas dire que ça a vraiment changé le cours de l'histoire humaine. Donc laissons aux futurs Rembrandt du clavier le soin de charmer nos yeux. Personnellement, je me garderai de m'en mêler.

= Que représente l'internet pour vous?

J'écris. Donc naturellement l'internet s'est imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non, pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l'on pense: recherche, on pense: information. Voyez-vous, si l'on pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture exposée dans un musée à l'autre bout du monde. On peut donner une idée à quelqu'un qu'on n'a jamais vu, et en recevoir de même.

La toile, c'est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c'est un beau cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose. L'instantanéité, l'information tout de suite, maintenant. Plus besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de produire. On a besoin d'une information. On va la chercher, immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux, aux musées les plus prestigieux. On pense à une toile d'un grand peintre, un instant plus tard, on l'a devant les yeux, on peut l'imprimer pour l'étudier plus en détail. Il y a une guerre quelque part dans le monde, un instant plus tard, on lit les communiqués de propagande d'un côté et de l'autre. La toile, le web, est en train de donner son vrai sens au village global, Gaïa, la terre-mère.

= Comment voyez-vous l'avenir?

En ce moment, juin 2000, il est extrêmement difficile de faire quelque prédiction que ce soit sur le futur d'internet. Toute prospective le moindrement pointue, techniquement par exemple, sur l'évolution du net sera certainement farfelue dans un futur plus ou moins rapproché. On peut y aller d'idées, encore que ça doit être très général. Pas par crainte d'être ridicule, le ridicule ne tue pas, c'est connu. Non, par souci d'honnêteté, tout simplement.

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser. Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce qui m'aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des travaux plus raffinés, d'une facture plus professionnelle, même et surtout dans des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n'ai aucune compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents. Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu'avant le net, il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus le net ira se complexifiant, plus l'utilisation du net deviendra profitable, nécessaire, essentielle.

Parenthèse: est-il si farfelu de penser que les historiens des années 2100 considéreront l'avènement du net comme un événement aussi, sinon plus, important que la révolution industrielle? Le feu, l'agriculture, la révolution industrielle, le net. On en est rendu à la "révolution continue de l'Evolution".

Ça me fait penser à ce merveilleux texte Desiderata, découvert dans l'église Saint-Paul à Baltimore en 1693, je pense. J'en cite de mémoire une phrase qui me hante: "Que vous le compreniez ou non, que vous le vouliez ou non (c'est peut-être de moi), l'univers évolue comme il se doit." J'y crois. Je crois sincèrement qu'au travers l'incroyable désordre de l'Evolution, il n'y a rien qui soit soumis au hasard. "Dieu n'a pas créé un monde soumis au hasard", disait Einstein à Bohr lors d'une de leurs homériques prises de bec.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Beau noeud de vipères, cette affaire. Non pas les débats sur la reproduction par le net, mais la reproduction elle-même. La musique, le cinéma, la littérature, tout va y passer. Peut-être suis-je trop optimiste, mais je crois que ce qui est un problème aujourd'hui trouvera sa solution demain. Lors de l'avènement de la photocopie, on s'est posé les mêmes questions. C'est évident qu'il y a eu des abus. Beaucoup d'auteurs ont été joyeusement floués par des enseignants à la moralité douteuse qui photocopiaient, sans vergogne, des textes protégés par des droits d'auteur. Les choses se replacent et plusieurs pays ont voté des lois sévères à ce sujet. Idem pour la reproduction électronique, soit d'oeuvres musicales ou visuelles, on ne peut plus faire n'importe quoi sans qu'il en coûte. Je pense qu'il en sera de même pour les documents informatiques, programmes, textes, utilitaires ou autres. Les CD, jeux, musique ou vidéos seront incopiables parce qu'ils auront des programmes autodestructeurs insérés dans leurs trames numériques. Science-fiction? La science-fiction d'aujourd'hui est la réalité de demain, demandez à vos grands-mères.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Lorsqu'un problème affecte une structure, quelle qu'elle soit, j'ai toujours tendance à imaginer que c'est techniquement que le problème trouve sa solution. Vous connaissez cette théorie? Si les Romains avaient trouvé le moyen d'enlever le plomb de leur couvert d'étain, Néron ne serait jamais devenu fou et n'aurait jamais incendié Rome. Escusi, farfelu? Peut-être que oui, peut-être que non. E que save? L'internet multilingue? Demain, ou après demain au plus. Voyons, pensez au premier ordinateur, il y a de cela un peu plus que cinquante ans. Un étage au complet pour faire à peine plus que les quatre opérations de base. Dans ce temps-là, un bug, c'était véritablement une mouche - ou autre insecte - qui s'insérait entre les lecteurs optiques. De nos jours (2000), un carte de 3 cm x 5 cm fait la même chose. La traduction instantanée: demain, après-demain au plus.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Les mails que j'échangeais avec les gens de B-52, la radio libre et clandestine de Serbie, pendant le conflit du Kosovo. En 1978, j'ai visité cette région. Je pouvais sentir leurs souffrances, leurs anxiétés, leurs espoirs. C'est vrai que je me sentais impuissant devant le drame qui se jouait à des milliers de kilomètres de chez moi, mais, au moins, je pouvais parler, témoigner.

= Et votre pire souvenir?

Les quelques rares visites que j'ai faites sur les chats. Le vide, l'ennui qui s'y distille. L'inculture qui s'y exprime aussi. Désolant, en même temps paniquant. Quelqu'un qui écrit: "Ya man, yyyyyyeeeeeeesssssss, j't'aim 4 ever my luuuuuuvvvvvvvvvvvv" me semble incroyablement désespéré. Un jour, les travailleurs de rue, qui s'occupent actuellement des itinérants et des drogués, travailleront sur le net à récupérer cette humanité souffrante. Je pense sincèrement que, avec la porno, le chat est la poubelle du net. C'est tout ce que j'en pense, et c'est déjà trop.

= Une citation qui vous est chère?

Harlan Ellison a écrit ces mots magnifiques: "Écris. N'aie pas peur. Ne les laisse pas t'effrayer. Ils ne peuvent rien te faire. Un écrivain écrit toujours. Il est fait pour ça. Si on ne veut pas te laisser écrire ce que tu veux, si on te démolit sur le marché, alors cherche un autre marché. Fais tout ce que tu peux, mais écris. Si tu dis: 'ils me tuent', alors tu es foutu. Parce que tout ce qu'un écrivain a d'essentiel à vendre, c'est son courage. S'il n'en a pas, il est le plus minable des lâches. C'est un foireux et un hérétique, parce qu'écrire est une tâche sacrée."

GUY BERTRAND & CYNTHIA DELISLE (Montréal)

#Respectivement directeur scientifique et consultante au CEVEIL (Centre d'expertise et de veille inforoutes et langues)

Créé en 1995, le CEVEIL est un organisme québécois qui s'intéresse à l'utilisation et au traitement des langues sur les inforoutes dans une optique francophone, via des activités de veille et la création d'un réseau d'échanges et d'expertise. Le CEVEIL s'intéresse également aux industries de la langue en général (reconnaissance vocale, traduction automatique, reconnaissance optique de caractères, etc.) et à des domaines d'activité connexes, tels la gestion stratégique de l'information, la gestion des connaissances, la normalisation, la standardisation, etc. Le CEVEIL fait partie du CEFRIO (Centre francophone d'information des organisations).

*Entretien du 23 août 1998

= Quel est l'apport de l'internet pour votre organisme?

Mentionnons, tout d'abord, que l'existence du web constitue en soi une des raisons d'être du CEVEIL, puisque nous concentrons nos activités principalement autour de la thématique de l'utilisation et du traitement des langues sur internet.

Par ailleurs, le web est notre principal terrain de cueillette d'information sur les thématiques qui nous préoccupent. Nous procédons notamment à une fréquentation assidue des sites abordant nos thématiques de travail - plus particulièrement des sites diffusant des nouvelles quotidiennes et/ou hebdomadaires. A ce niveau, on peut affirmer sans hésitation que nous exploitons davantage internet que les diverses ressources écrites disponibles pour réaliser nos activités.

Dans un ordre d'idées un peu différent, nous utilisons abondamment le courriel pour entretenir des relations avec les intervenants du milieu et ainsi obtenir des informations et mener à bien divers projets. Le CEVEIL est une structure-réseau qui survivrait difficilement sans internet pour relier toutes les personnes impliquées.

Enfin, il convient de signaler que le web constitue également notre plus important outil pour la diffusion de nos produits aux clientèles-cibles: envoi de bulletins électroniques de nouvelles à nos abonnés, création d'un périodique électronique, diffusion d'information et de documents via notre site web, etc.

= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?

Le multilinguisme sur internet est la conséquence logique et naturelle de la diversité des populations humaines. Dans la mesure où le web a d'abord été développé et utilisé aux Etats-Unis, il n'est guère étonnant que ce médium ait commencé par être essentiellement anglophone (et le demeure actuellement). Toutefois, cette situation commence à se modifier et le mouvement ira en s'amplifiant, à la fois parce que la plupart des nouveaux usagers du réseau n'auront pas l'anglais comme langue maternelle et parce que les communautés déjà présentes sur le web accepteront de moins en moins la "dictature" de la langue anglaise et voudront exploiter internet dans leur propre langue, au moins partiellement.

On peut prévoir que l'on arrivera sans doute, d'ici quelques années, à une situation semblable à ce qui prévaut dans le monde de l'édition en ce qui concerne la répartition des différentes langues. Ceci signifie néanmoins que seul un nombre relativement restreint de langues seront représentées (comparativement aux quelques milliers d'idiomes qui existent). Dans cette optique, nous croyons que le web devrait chercher, entre autres, à favoriser un renforcement des cultures et des langues minoritaires, en particulier pour les communautés dispersées.

Enfin, l'arrivée de langues autres que l'anglais sur internet, si elle constitue un juste rééquilibre et un enrichissement indéniable, renforce évidemment le besoin d'outils de traitement linguistique aptes à gérer efficacement cette situation, d'où la nécessité de poursuivre les travaux de recherche et les activités de veille dans des secteurs comme la traduction automatique, la normalisation, le repérage de l'information, la condensation automatique (résumés), etc.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet est là pour demeurer. L'apparition de langues autres que l'anglais sur ce médium constitue également un phénomène irréversible. Il sera donc nécessaire de tenir compte de ces nouvelles réalités aux points de vue économique, social, politique, culturel, etc. Des secteurs comme la publicité, la formation professionnelle, le travail en groupes et en réseaux, la gestion des connaissances devront évoluer en conséquence. Cela nous ramène, tel que nous l'avons mentionné plus haut, à la nécessité de développer des technologies et des outils vraiment performants qui faciliteront les échanges dans un Village global terriblement plurilingue…

*Entretien du 13 mars 2000

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Le CEVEIL a cessé la production de ses clips d'information hebdomadaires et de son périodique mensuel. Cette situation résulte moins d'un changement d'orientation que d'un manque de ressources humaines et financières. La reprise de ces activités, sans être impossible, n'est pas envisagée pour le moment.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Guy Bertrand: Il est très important de respecter le droit des auteurs et c'est aux auteurs de décider de ce qu'ils veulent en faire. Le web accorde une place de plus en plus grande à la gratuité des usages. Les auteurs ne sont pas tenus de s'y plier, mais de plus en plus d'auteurs s'y adaptent volontairement et avec profit. Les modèles d'affaires sur le web évoluent très rapidement et n'ont pas fini de le faire. De nouveaux modèles d'affaires se développeront et la place de la gratuité y sera forte, mais les droits des auteurs devront être respectés de façon innovatrice de la part des auteurs et des fournisseurs de services et de contenus.

Cynthia Delisle: Les droits d'auteur devraient idéalement faire l'objet du même respect sur le web que dans d'autres médias, la radio ou la presse par exemple. Cela dit, internet pose à ce niveau des problèmes inédits à cause de la facilité avec laquelle on peut (re)produire et (re)distribuer l'information à grande échelle, et aussi en raison de la tradition de gratuité du réseau. Cette tradition fait, d'une part, que les gens rechignent à débourser pour des produits et services qu'ils trouveraient tout naturel de payer dans d'autres contextes et, d'autre part, qu'ils ont peut-être moins d'états d'âme, dans le contexte du net, à utiliser des produits piratés. La problématique du respect des droits d'auteur constitue, à mon sens, un des enjeux majeurs pour l'évolution du réseau, et il sera certainement très intéressant de voir les solutions qui seront mises de l'avant à cet égard.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Guy Bertrand: Depuis 1998, le commerce électronique international s'est beaucoup développé et les vendeurs veulent de plus en plus communiquer dans les langues préférées par les acheteurs, ce qui augmentera encore le caractère multilingue du web. Le commerce électronique ne dominera pas le web, mais son importance augmente ainsi que se marque le caractère multilingue du web. Les outils pour le multilinguisme sur le web sont, hélas!, toujours en retard.

Cynthia Delisle: Je pense que la tendance déjà amorcée en 1998 s'est confirmée depuis et que l'avenir d'internet passe irrémédiablement par le multilinguisme. Internet s'internationalise, et on voit mal comment ce phénomène pourrait se réaliser sans s'accompagner d'une diversification linguistique et culturelle du réseau. Même si l'anglais demeurera sans doute toujours la langue la plus utilisée sur internet, le pourcentage de sites et de documents offerts en d'autres langues continuera régulièrement d'augmenter, jusqu'à ce qu'un certain "équilibre" soit atteint.

Par ailleurs, je suis entièrement d'accord avec M. Bertrand lorsqu'il souligne que les outils aptes à traiter cette diversité linguistique ne sont pas encore au point. La traduction automatique, par exemple, piétine dangereusement depuis nombre d'années… Pourtant, les besoins ne cesseront de croître, d'où la nécessité de multiplier les efforts de R&D (recherche et développement) dans ces secteurs.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Guy Bertrand: Ma première expérience avec le site www.neuromedia.com.

Cynthia Delisle: Le maintien régulier et à moindre coût, grâce au courriel, du contact avec mes proches lors de séjours prolongés à l'étranger.

= Et votre pire souvenir?

Cynthia Delisle: D'avoir vécu des problèmes de harcèlement (envois répétitifs de courriels personnels non sollicités… c'était il y a plusieurs années, avant que les logiciels de messagerie ne soient équipés de fonctions de filtres!).

*Entretien du 4 juin 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Le CEVEIL termine présentement ses mandats des dernières années sur la promotion des normes pour la francisation des technologies de l'information et des communications (TIC). Actuellement, nous n'avons plus d'autres mandats à réaliser par la suite. Le site du CEVEIL affiche, en ce moment, beaucoup de nouveaux contenus (rapports, textes de vulgarisation, etc.) et demeurera en ligne pour au moins une autre année.

Ceci étant dit, et bien que le comité de direction ne soit plus fonctionnel depuis 1999, le CEVEIL demeure apte à remplir (sous la tutelle du CEFRIO) différents mandats sur la thématique des inforoutes et des langues. Nous sommes donc ouverts à toute proposition intéressante!

OLIVIER BOGROS (Lisieux, Normandie)

#Créateur de la bibliothèque électronique de Lisieux et directeur de la bibliothèque municipale

Le site "La bibliothèque électronique de Lisieux" a été ouvert en juin 1996. D'abord hébergé sur les pages d'un compte personnel CompuServe, il est depuis juin 1998 installé sur un nouveau serveur où il dispose d'un espace disque plus important (30 Mo) et surtout d'un nom de domaine. Comme l'explique Olivier Bogros, directeur de la bibliothèque municipale de Lisieux (Normandie), "ce site est entièrement consacré et exclusivement réservé à la mise à disposition sur le réseau (librement et gratuitement) de textes littéraires et documentaires du domaine public français afin de constituer une bibliothèque virtuelle qui complète celles déjà existantes." Dès sa création, ce site pionnier suscite beaucoup d'intérêt dans la communauté francophone parce qu'il montre ce qui est faisable sur le web avec beaucoup de détermination et des moyens limités.

En 2000, la Bibliothèque électronique de Lisieux aborde une nouvelle étape. LexoTor, lancé officiellement le 27 août 2000, est le résultat d'une collaboration avec le site "Langue du 19e siècle" de l'Université de Toronto (Canada). Il s'agit d'une base de données qui fonctionne sous le logiciel TACTweb et qui permet l'interrogation en ligne des textes de la bibliothèque classés en différentes rubriques: oeuvres littéraires, notamment du 19e siècle; brochures et opuscules documentaires; manuscrits, livres et brochures sur la Normandie; conférences et exposés transcrits par des élèves du Lycée Marcel Gambier. L'interrogation permet aussi les analyses et comparaisons textuelles. L'initiative du projet revient à Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto, suite à sa rencontre avec Olivier Bogros lors du colloque international relatif aux études françaises valorisées par les nouvelles technologies d'information et de communication (12-13 mai 2000, Toronto).

*Entretien du 18 juin 1998

= Quel est l'historique de votre site web?

J'ai déjà rapporté dans un article paru dans le Bulletin des bibliothèques de France (1997, n° 3) ainsi que dans le Bulletin de l'ABF (Association des bibliothécaires français) (1997, n° 174), comment l'envie de créer une bibliothèque virtuelle avait rapidement fait son chemin depuis ma découverte de l'informatique en 1994: création d'un bulletin électronique d'informations bibliographiques locales (Les Affiches de Lisieux) en 1994 dont la diffusion locale ne rencontre qu'un très faible écho, puis en 1995 début de la numérisation de nos collections de cartes postales en vue de constituer une photothèque numérique, saisie de nouvelles d'auteurs d'origine normande courant 1995 en imitation (modeste) du projet de l'ABU (Association des bibliophiles universels) avec diffusion sur un BBS (bulletin board service) spécialisé. L'idée du site internet vient d'Hervé Le Crosnier, enseignant à l'université de Caen et modérateur de la liste de diffusion Biblio-fr, qui monta sur le serveur de l'université la maquette d'un site possible pour la bibliothèque municipale de Lisieux, afin que je puisse en faire la démonstration à mes élus. La suite logique en a été le vote au budget primitif de 1996 d'un crédit pour l'ouverture d'une petite salle multimédia avec accès public au réseau pour les Lexoviens (habitants de Lisieux, ndlr). Depuis cette date, un crédit d'entretien pour la mise à niveau des matériels informatiques est alloué au budget de la bibliothèque qui permettra cette année la montée en puissance des machines, l'achat d'un graveur de cédéroms et la mise à disposition d'une machine bureautique pour les lecteurs de l'établissement…. ainsi que la création en ce début d'année d'un emploi jeune pour le développement des nouvelles technologies.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet est un outil formidable d'échange entre professsionnels (tout ce qui passe par le courrier électronique, les listes de diffusion et les forums) mais qui est un consommateur de temps très dangereux: on a vite fait si l'on n'y prend garde de divorcer et de mettre ses enfants à la DASS (Direction de l'aide sanitaire et sociale). Plus sérieusement, c'est pour les bibliothèques la possibilité d'élargir leur public en direction de toute la francophonie. Cela passe par la mise en ligne d'un contenu qui n'est pas seulement la mise en ligne du catalogue, mais aussi et surtout la constitution de véritables bibliothèques virtuelles. Les professionnels des bibliothèques sont les acteurs d'un enjeu important concernant la place de la langue française sur le réseau.

*Entretien du 27 juillet 1999

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

En fait, et pour les deux années à venir, l'essentiel de notre temps est consacré à la mise en place de la nouvelle médiathèque (avec une réelle intégration des nouvelles technologies) qui ouvrira en janvier 2001. Nous réfléchissons, toujours dans le domaine patrimonial, à un prolongement du site actuel vers les arts du livre - illustration, typographie… - toujours à partir de notre fonds. Sinon, pour ce qui est des textes, nous allons vers un élargissement de la part réservée au fonds normand. Le catalogue en ligne n'est pas une priorité.

= Comment choisissez-vous les textes de la bibliothèque électronique?

Les oeuvres à diffuser sont choisies à partir d'exemplaires conservés à la bibliothèque municipale de Lisieux ou dans des collections particulières mises à disposition. Les textes sont saisis au clavier et relus par du personnel de la bibliothèque, puis mis en ligne après encodage (370 oeuvres sont actuellement disponibles en ligne). La mise à jour est mensuelle (3 à 6 textes nouveaux). Par goût, mais aussi contraints par le mode de production, nous sélectionnons plutôt des textes courts (nouvelles, brochures, tirés à part de revues, articles de journaux…). De même nous laissons à d'autres (bibliothèques ou éditeurs) le soin de mettre en ligne les grands classiques de la littérature française, préférant consacrer le peu de temps et de moyens dont nous disposons à mettre en ligne des textes excentriques et improbables.

= Passez-vous beaucoup de temps à la maintenance du site?

La création et la maintenance du site ne sont encore que des activités marginales de la bibliothèque municipale. L'essentiel de notre activité reste l'enrichissement et la communication sur place des ressources locales (c'est-à-dire des informations physiquement localisées à la bibliothèque), le développement de la lecture dans les quartiers… La salle multimédia ouverte en octobre 1996 doit encore trouver son rythme de croisière, la consultation des cédéroms et la bureautique devançant souvent l'utilisation d'internet.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Effectivement tout cela est très important et la législation doit être respectée. Mais n'accusons pas le réseau de tous les maux.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Que chacun s'efforce déjà de s'exprimer correctement dans sa langue.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Les courriers électroniques reçus, à propos des textes que nous mettons en ligne et qui témoignent de la vivacité de la langue française sur le réseau.

= Et votre pire souvenir?

Deux jeunes collégiennes (4e ou 3e) faisant des recherches sur la Résistance en France, à partir de la station internet de la bibliothèque, sont tombées sur un site négationniste. Elles n'ont visiblement pas compris pourquoi nous leur avons interdit toute copie papier ou disquette dudit site et avons effacé les pages à l'écran. Tout simplement les mots "révisionnisme" et "négationnisme" leur étaient totalement inconnus. Moralité: le libre accès au réseau, mais accompagné d'une médiation par le personnel de la bibliothèque. Le pire des maux: l'ignorance!

*Entretien du 17 août 2000

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

La médiathèque n'ouvrira ses portes qu'en janvier 2002 et ce chantier va encore mobiliser l'essentiel de mon temps.

Nous poursuivons modestement l'enrichissement du corpus de textes de la bibliothèque électronique.

Une collaboration vient de s'engager entre la bibliothèque électronique de Lisieux et le site "Langue du 19e siècle" à l'Université de Toronto. Les textes en ligne à Lisieux sont interrogeables en ligne à Toronto sous forme de bases de données interactives. L'initiative de ce projet, baptisé LexoTor, revient à M. Russon Wooldridge à la suite d'un colloque organisé en mai dernier par son université. Le lancement "officiel" est prévu pour le 27 de ce mois.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Je ne crois pas à la mort annoncée du papier. Je l'utilise encore beaucoup sous toutes ses formes. Mais, au contraire de beaucoup, mon rapport à l'informatique n'a pas entraîné une augmentation de ma consommation de papier, bien au contraire. Je suis dans ce domaine plutôt adepte du zéro papier.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

De quoi parle-t-on? Des machines mono-tâches encombrantes et coûteuses, avec format propriétaire et offre éditoriale limitée? Les Palm, Psion et autres hand et pocket computers permettent déjà de lire ou de créer des livres électroniques et en plus servent à autre chose. Ceci dit, la notion de livre électronique m'intéresse en tant que bibliothécaire et lecteur. Va-t-il permettre de s'affranchir d'un modèle économique à bout de souffle (la chaine éditoriale n'est pas le must en la matière)?

Les machines à lire n'ont de mon point de vue de chance d'être viables que si leur utilisateur peut créer ses propres livres électroniques avec (cf. cassettes vidéo).

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Autant que possible j'essaie de rendre accessible à tous la bibliothèque électronique de Lisieux. Les recommandations du Consortium W3C ne sont pas toujours évidentes à suivre. Les sites textuels ne requièrent pas une charte graphique sophistiquée à base de Java et autres niaiseries (le summum a été atteint cette année par le site officiel du Printemps des poètes).

*Entretien du 27 mai 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

La base Lexotor devrait pouvoir bénéficier dès ce mois-ci de la dernière version du logiciel TACTweb, ce qui rendra beaucoup plus riches et pertinentes les interrogations faites.

Pour ce qui concerne Lisieux, le bâtiment de la médiathèque est sorti de terre, le gros oeuvre sera fini fin juin, la livraison est prévue pour novembre. Par contre l'ouverture initialement prévue pour janvier 2002 sera sans doute effective fin mars.

Sur le site de la Bibliothèque électronique, le travail se poursuit chaque mois avec la mise en ligne de textes. J'ai suspendu provisoirement la fabrication de hiboux (e-books, ndlr) au format Microsoft Reader ou Mobipocket. Il faudrait que je trouve un partenariat avec un autre site pour que les textes disponibles en HTML sur notre bibliothèque électronique soient aussi proposés ailleurs dans un format hiboux multi-plateforme.

A titre personnel j'ai ouvert une autre bibliothèque électronique, Miscellanées, encore en devenir.

CHRISTIAN BOITET (Grenoble)

#Directeur du GETA (Groupe d'étude pour la traduction automatique), qui participe à l'UNLP (Universal Networking Language Programme)

Au sein du Laboratoire CLIPS (Communication langagière et interaction personne-système) de l'IMAG (Institut d'informatique et mathématiques appliquées de Grenoble), le GETA (Groupe d'étude pour la traduction automatique), dirigé par Christian Boitet, est une équipe pluridisciplinaire formée d'informaticiens et de linguistes. Les thèmes de recherche du GETA concernent tous les aspects théoriques, méthodologiques et pratiques de la traduction assistée par ordinateur (TAO), et plus généralement de l'informatique multilingue.

*Entretien du 24 septembre 1998

= En quoi consiste l'UNLP (Universal Networking Language Programme), auquel leGETA participe?

Il s'agit non de TAO (traduction assistée par ordinateur) habituelle, mais de communication et recherche d'information multilingue. Quatorze groupes ont commencé le travail sur douze langues (plus deux annexes) depuis début 1997. L'idée est de:

- développer un standard, dit UNL (Universal Networking Language), qui serait le HTML du contenu linguistique,

- pour chaque langue, développer un générateur (dit "déconvertisseur") accessible sur un ou plusieurs serveurs, et un "enconvertisseur".

L'Université des Nations Unies (UNU) (Tokyo) finance 50% du coût. D'après notre évaluation sur la première année, c'est plutôt 30 à 35%, car le travail (linguistique et informatique) est énorme, et le projet passionnant: les permanents des laboratoires s'y investissent plus que prévu.

Un énoncé en langue naturelle est représenté par un hypergraphe dont chaque noeud contient une "UW" (universal word, comme match_with(icl>event) ou match(icl>thing), formés à partir de mots anglais et dénotant des ensembles plus ou moins fins d'acceptions), ou un autre graphe, le tout muni d'attributs booléens (pluralité, modalité, aspects) - chaque arc porte une relation sémantique (agt, tim, objs). On en est à la version 1.5 de ce standard, il reste pas mal à faire, mais au moins douze groupes ont construit chacun une centaine de graphes pour le tester.

La déconversion tourne pour le japonais, le chinois, l'anglais, le portugais, l'indonésien, et commence à tourner pour le français, l'allemand, le russe, l'italien, l'espagnol, l'hindi, l'arabe, et le mongol.

Chaque langue a une base lexicale de 30.000 à 120.000 liens UW - lexème.

L'enconversion n'est pas (si on veut de la qualité pour du tout venant) une analyse classique. C'est une méthode de fabrication de graphes UNL qui suppose une bonne part d'interaction, avec plusieurs possibilités:

- analyse classique multiple suivie d'une désambiguisation interactive en langue source,

- entrée sous langage contrôlé,

- encore plus séduisant (et encore pas clair, au niveau recherche pour l'instant), entrée directe via une interface graphique reliée à la base lexicale et à la base de connaissances.

Les applications possibles sont:

- courriel multilingue,

- informations multilingues,

- dictionnaires actifs pour la lecture de langues étrangères sur le web,

- et bien sûr TA (traduction automatique) de mauvaise qualité (ce qu'on trouve actuellement, mais pour tous les couples à cause de l'architecture à pivot) pour le surf web et la veille.

On travaille actuellement sur les informations sportives sur le web, surtout sur le foot. On construit une base de documents, où chaque fichier est structuré (à la HTML) et contient, pour chaque énoncé, l'énoncé original, sa structure UNL, et autant de traductions qu'on en a obtenu. Un tel document peut être recherché dans une base en traduisant la question en UNL, puis affiché (le UNL viewer existe depuis un an) dans autant de fenêtres d'un navigateur web que de langues sélectionnées.

= Quelles sont les perspectives?

Le projet a un problème de volume: grande surface, pas assez d'épaisseur. Il faudrait trois à cinq fois plus de monde partout pour que ça avance assez vite (pour que Microsoft et d'autres ne finissent par tout reprendre et revendre, alors qu'on vise une utilisation ouverte, du type de ce qu'on fait avec les serveurs et clients web). Les subventions des sociétés japonaises à l'UNU pour ce projet (et d'autres) se tarissent à cause de la crise japonaise. Le groupe central est beaucoup trop petit (quatre personnes qui font le logiciel, le japonais, l'anglais, l'administration, c'est peu même avec de la sous-traitance).

De plus, le plan général est d'ouvrir aux autres langues de l'ONU en 2000. Il faudrait arriver à un état satisfaisant pour les douze autres avant.

Du point de vue politique et culturel, ce projet est très important, en ce qu'il montre pour la première fois une voie possible pour construire divers outils soutenant l'usage de toutes les langues sur internet, qu'elles soient majoritaires ou minoritaires. En particulier, ce devrait être un projet majeur pour la francophonie.

Dans l'état actuel des choses, je pense que l'élan initial a été donné, mais que la première phase (d'ici 2000) risque de retomber comme un soufflé si on ne consolide pas très vite le projet, dans chaque pays participant.

L'UNU cherche donc comment monter un soutien puissant à la mesure de cette ambition. Je pense que, pour la Francophonie par exemple, il faudrait un groupe d'une dizaine de personnes ne se consacrant qu'à ce projet pendant au moins dix ans, plus des stagiaires et des collaborateurs sur le réseau, bénévoles ou intéressés par la mise à disposition gratuite de ressources et d'outils.

BERNARD BOUDIC (Rennes)

#Responsable éditorial du serveur internet du quotidien Ouest-France

Bernard Boudic, 51 ans, 32 ans de presse écrite régionale, a d'abord été localier à Brest (1969-1978), puis secrétaire de rédaction au service économique et social (1978-1984), puis chef-adjoint de ce service (1984-1987), puis chef de service des informations générales (1987-1996), et enfin chargé de mission internet auprès de TC-Multimédia, filiale d'Ouest-France. Il a mis fin à ses fonctions en décembre 2000.

*Entretien du 17 juin 1998

= Quel est l'historique de votre site web?

A l'origine (en juillet 1996, ndlr), l'objectif était de présenter et relater les grands événements de l'Ouest en invitant les internautes à une promenade dans un grand nombre de pages consacrées à nos régions (tourisme, industrie, recherche, culture). Très vite, nous nous sommes aperçus que cela ne suffisait pas. Nous nous sommes tournés vers la mise en ligne de dossiers d'actualité, puis d'actualités tout court.

= Quelle est son activité présente?

Aujourd'hui nous avons quatre niveaux d'infos: quotidien, hebdo (tendant de plus en plus vers un rythme plus rapide), événements et dossiers. Et nous offrons des services (petites annonces, guide des spectacles, presse-école, boutique, etc.). Nous travaillons sur un projet de journal électronique total: mise en ligne automatique chaque nuit de nos quarante éditions (450 pages différentes, 1.500 photos) dans un format respectant typographie et hiérarchie de l'information et autorisant la constitution par chacun de son journal personnalisé (critères géographiques croisés avec des critères thématiques).

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Internet a changé ma vie professionnelle d'abord parce que je suis devenu le responsable éditorial du site… Les retombées sur le travail quotidien des journalistes d'Ouest-France sont encore minces. Nous commençons seulement à offrir un accès internet à chacun (rédaction d'Ouest-France = 370 journalistes répartis dans soixante rédactions, sur douze départements… pas simple). Certains utilisent internet pour la messagerie électronique (courrier interne ou externe, réception de textes de correspondants à l'étranger, envoi de fichiers divers) et comme source d'informations. Mais cette pratique demande encore à s'étendre et à se généraliser. Bien sûr, nous réfléchissons aussi à tout ce qui touche à l'écriture multimédia et à sa rétroaction sur l'écriture imprimée, aux changements d'habitudes de nos lecteurs, etc.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet est à la fois une menace et une chance. Menace sur l'imprimé, très certainement (captation de la pub et des petites annonces, changement de réflexes des lecteurs, perte du goût de l'imprimé, concurrence d'un média gratuit, que chacun peut utiliser pour diffuser sa propre info, etc.). Mais c'est aussi l'occasion de relever tous ces défis et de rajeunir la presse imprimée.

*Entretien du 19 janvier 2001

= Pouvez-vous décrire l'activité de TC-Multimédia?

TC-Multimédia a été créée en 1986. Elle prennait la suite de l'Association télématique de l'ouest qui avait expérimenté le minitel (créé à Rennes). D'abord spécialisée exclusivement dans les services vidéotex, elle a fait aussi de l'internet à partir de juillet 1996. Elle est chargée d'exploiter sur ce média l'ensemble de la production du journal Ouest-France.

TC-Multimédia exploite sept sites:

http://www.ouest-france.fr

http://www.maville.com

http://www.ouestemploi.com

http://www.ouestfrance-immobilier.com

http://www.ouestfrance-automobile.com

http://www.ouestfrance.affaires.com

http://www.abcvacances.com

Les deux premiers cités sont les plus fréquentés (environ quatre millions de pages vues par mois) bien qu'ils ne proposent qu'une sélection de nos informations.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

J'avais (jusqu'en décembre 2000) la responsabilité éditoriale des sites d'information (www.ouest-france.fr et www.maville.com) et du développement éditorial (accords extérieurs, partenariats).

= Comment voyez-vous l'avenir?

Nous avons la chance de disposer d'un gisement d'informations déjà utilisées pour le papier (Ouest-France publie dans ses 42 éditions 550 pages différentes toutes les nuits) et de petites annonces. Nous avons une marque connue et respectée. Mais le modèle économique n'est pas trouvé. Nous pensons développer un service payant à destination des centres de documentation qui leur permettrait de rechercher dans les 42 éditions n'importe quel article correspondant à une requête par mots-clés.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Bien sûr!

= Les jours du papier sont comptés?

Mon avis est que le journal-papier est menacé à terme (vingt ans?) s'il ne se renouvelle pas dans la forme et dans le fond. La prise en mains du journal se fera de plus en plus tard (40-45 ans?). Il y aura des arbitrages avec la télévision (satellite, câble, numérique hertzien), avec l'internet rapide (ADSL, câble, boucle locale radio, satellite?). Il n'y aura pas de publicité disponible pour faire vivre tout le monde.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Hors de prix!

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Les internautes ont tendance à penser que c'est un droit d'obtenir tout gratuitement. Non! Le droit d'auteur doit être respecté.

BAKAYOKO BOURAHIMA (Abidjan)

#Documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée)

L'ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan assure la formation des statisticiens pour les pays africains d'expression française. Cette formation est délivrée à travers quatre filières distinctes, conçues en fonction du niveau de recrutement des élèves: la filière ISE (ingénieurs statisticiens économistes), la filière ITS (ingénieurs des travaux statistiques), la filière AD (adjoints techniques) et la filière AT (agents techniques). A ce jour, l'ENSEA est le seul établissement de formation statistique en Afrique au Sud du Sahara qui délivre simultanément ces quatre types de formation à tous les pays francophones de la région. L'ENSEA propose par ailleurs des actions de recyclage et de perfectionnement destinées aux cadres des administrations publiques et privées, et développe progressivement des programmes d'étude et de recherche.

*Entretien du 12 juillet 2000

= Pouvez-vous présenter le site web de l'ENSEA?

Notre école a un site web depuis un peu plus d'un an. Le site a été créé à la faveur d'un colloque international sur les "Enquêtes et systèmes d'information" organisé par l'école en avril 1999. La conception et la maintenance du site ont été assurées par un coopérant français, enseignant d'informatique. Le site est actuellement hébergé par l'agence locale du Syfed (du réseau Refer de l'AUPELF-UREF - Agence universitaire de la francophonie). Le site a connu quelques difficultés de mise à jour, en raison des nombreuses occupations pédagogiques et techniques du webmestre. A ce propos, mon service, celui de la bibliothèque, a eu récemment des séances de travail avec l'équipe informatique pour discuter de l'implication de la bibliothèque dans l'animation du site. Et le service de la bibliothèque travaille aussi à deux projets d'intégration du web pour améliorer ses prestations.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis le responsable du service de la bibliothèque. A ce titre, je m'occupe donc de la gestion de l'information scientifique et technique et de la diffusion des travaux publiés par l'école.

Mon activité professionnelle liée à l'internet, comme je le signalais plus haut, est plus au stade de projet. En fait, j'espère à la rentrée prochaine pouvoir mettre à la disposition de mes usagers un accès internet pour l'interrogation de bases de données. Par ailleurs, j'ai en projet de réaliser et de mettre sur l'intranet et sur le web un certain nombre de services documentaires (base de données thématique, informations bibliographiques, service de références bibliographiques, bulletin analytique des meilleurs travaux d'étudiants…) Il s'agit donc pour la bibliothèque, si j'obtiens les financements nécessaires pour ces projets, d'utiliser pleinement l'internet pour donner à notre école une plus grand rayonnement et de renforcer sa plate-forme de communication avec tous les partenaires possibles.

= Comment voyez-vous l'avenir?

En intégrant cet outil au plan de développement de la bibliothèque, j'espère améliorer la qualité et élargir la gamme de l'information scientifique et technique mise à la disposition des étudiants, des enseignants et des chercheurs, tout en étendant considérablement l'offre des services de la bibliothèque.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

J'avoue que ce débat suscite en moi quelques inquiétudes quant à mes attentes légitimes vis à vis de l'internet. J'estime que, par rapport à ma vision professionnelle, le grand espoir qu'apporte l'internet à l'Afrique, c'est de lui permettre de profiter pleinement et à moindre coût du "brain trust" mondial et de réduire sa marginalisation économique, technologique et culturelle.

La légitimité des droits d'auteur ne devra donc pas faire perdre de vue la nécessité de prendre en compte les besoins et les contraintes particulières des pays moins nantis. Autrement, dans ce domaine plus qu'ailleurs, on aboutira fatalement et très vite sûrement à une situation de marginalisation et de fronde, comme celle qui oppose actuellement les autorités sanitaires d'Afrique du Sud à certaines grandes firmes pharmaceutiques, au sujet des licences des thérapies contre le Sida.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Je pense que l'évolution vers un internet multilingue ne peut être qu'une source réelle d'enrichissement culturel et scientifique sur la toile. Pour nous les Africains francophones, le diktat de l'anglais sur la toile représente pour la masse un double handicap d'accès aux ressources du réseau. Il y a d'abord le problème de l'alphabétisation qui est loin d'être résolu et que l'internet va poser avec beaucoup plus d'acuité, ensuite se pose le problème de la maîtrise d'une seconde langue étrangère et son adéquation à l'environnement culturel. En somme, à défaut de multilinguisme, l'internet va nous imposer une seconde colonisation linguistique avec toutes les contraintes que cela suppose. Ce qui n'est pas rien quand on sait que nos systèmes éducatifs ont déjà beaucoup de mal à optimiser leurs performances en raison, selon certains spécialistes, des contraintes de l'utilisation du français comme langue de formation de base. Il est donc de plus en plus question de recourir aux langues vernaculaires pour les formations de base, pour "désenclaver" l'école en Afrique et l'impliquer au mieux dans la valorisation des ressources humaines.

Comment faire? Je pense qu'il n y a pas de chance pour nous de faire prévaloir une quelconque exception culturelle sur la toile, ce qui serait de nature tout à fait grégaire. Il faut donc que les différents blocs linguistiques s'investissent beaucoup plus dans la promotion de leur accès à la toile, sans oublier leurs différentes spécificités internes.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Mon meilleur souvenir lié à l'internet, c'est quand j'ai pu tirer d'embarras un de mes amis, thésard en médecine, qui n'arrivait pas à boucler sa bibliographie sur un sujet sur lequel il n'y avait pratiquement aucune référence au plan local.

= Et votre pire souvenir?

Les méls indésirables, tous ces trucs bidons qu'on peut vous faire suivre, avec cinq correspondants ou plus qui vous envoient le même message.

*Entretien du 16 janvier 2001

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, nous utilisons encore beaucoup de papier dans l'administration et notre fonds documentaire est exclusivement "papier". Nous comptons bien y intégrer des supports multimédia, dès que les moyens nous le permettront. Le service informatique pense déjà à une numérisation partielle du fonds documentaire, mais bon, le problème ici c'est que les idées vont nettement plus vite que les moyens.

= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?

Pour ce qui est de l'Afrique en général, je pense que le papier a encore de beaux jours devant lui. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir le développement très marginal du multimédia surtout dans les institutions productrices de papier (les administrations) et dans les institutions où, comme on dit ici, on "fait papier" (les écoles). Par ailleurs, il faut compter aussi avec la lente évolution des usages. Je me rappelle que, pour les travaux de rédaction de ma thèse, après avoir stocké un certain nombre d'articles en ligne sur mon ordinateur, j'ai jugé plus pratique pour moi de les imprimer intégralement pour pouvoir les exploiter. J'ai donc eu l'impression de mieux bosser en grattant du papier, habitude oblige.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je constate que c'est aujourd'hui une réalité. Il faut voir pour la suite comment cela se développera et quelles en seront surtout les incidences sur la production, la diffusion et la consommation du livre. A coup sûr cela va entraîner de profonds bouleversements dans l'industrie du livre, dans les métiers liés au livre, dans l'écriture, dans la lecture, etc.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Il y a encore un peu de fantasme autour de ce mot. Quand j'ai fait connaissance avec ce mot (utilisé par Jean-Claude Guédon et Nicholas Négroponte), il m'avait d'abord laissé l'illusion d'un espace extra-terrestre où les ordinateurs et leurs utilisateurs se transportaient pour échanger des données et communiquer. Depuis que je navigue moi-même, je me rends compte qu'il s'agit tout simplement d'un espace virtuel traduisant le cadre de communication qui rassemble les internautes à travers le monde.

= Et la société de l'information?

La société de l'informatique et de l'internet.

MARIE-AUDE BOURSON (Lyon)

#Créatrice de la Grenouille Bleue et de Gloupsy, sites littéraires destinés aux nouveaux auteurs

*Entretien du 27 décembre 2000

= Pouvez-vous vous présenter?

Marie-Aude Bourson, 24 ans le 17 janvier 2001 ;o), vit à Lyon. Licence de sciences économiques et gestion développeur internet. Ecrivain amateur ;o) J'ai créé en septembre 1999 le site littéraire de la Grenouille Bleue, dans le but de créer un jour une véritable maison d'édition dédiée aux jeunes auteurs francophones. Il n'y a aucun organisme derrière le nouveau site Gloupsy.com (continuation de la Grenouille Bleue): il s'agit d'un site géré à titre perso ;o)

= Pouvez-vous décrire la Grenouille Bleue et Gloupsy?

Grenouille Bleue: création le 3 septembre 1999. 1.950 lecteurs au 21 décembre 2000. Objectif: faire connaître de jeunes auteurs francophones, pour la plupart amateurs. Chaque semaine, une nouvelle complète est envoyée par e-mail aux abonnés de la lettre. Les lecteurs ont ensuite la possibilité de donner leurs impressions sur un forum dédié. Egalement, des jeux d'écriture ainsi qu'un atelier permettent aux auteurs de "s'entraîner" ou découvrir l'écriture. Un annuaire recense les sites littéraires. Un agenda permet de connaître les différentes manifestations littéraires. 18 décembre 2000: fermeture du site pour problème de marque.

Janvier 2001: ouverture d'un nouveau site, Gloupsy.com, qui fonctionnera selon le même principe que la Grenouille Bleue, mais avec plus de "services" pour les jeunes auteurs ;o) Le but étant de mettre en place une véritable plate-forme pour "lancer" les auteurs.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis chargée du développement de sites web. La littérature et l'écriture sont des passions. En vivre serait un rêve ;o)

= Comment voyez-vous l'avenir?

Pour Gloupsy: en faire un jour une véritable maison d'édition avec impression papier des auteurs découverts. Pour internet : une concentration des sites commerciaux mais une explosion des sites persos qui seront regroupés par communautés d'intérêt.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Je n'aime lire un roman que sur papier! On ne remplacera jamais un bon vieux bouquin par un écran tout froid qui vous coupe votre lecture à cause d'une panne de pile. Par contre, je lis la presse quotidienne presque uniquement sur le web.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Le support papier devrait être plus rationnalisé: tout ce qui est d'ordre administratif devrait s'informatiser d'ici quelques années. Par contre, côté littérature, je pense qu'on ne pourra remplacer le livre papier: facile à transporter, objet d'échange, lien affectif, collection… Le livre électronique sera plus utile pour des documentations techniques ou encore les livres scolaires.

= Que pensez-vous des débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Ces débats sont nécessaires car il s'agit là d'une véritable question de fond. Il est évident que toute création portée sur support électronique est copiable. Malgré toutes les protections techniques qui seront inventées, il y aura toujours un petit malin qui découvrira la clef pour copier le fichier. Aussi, je ne crois pas qu'on puisse réellement protéger une oeuvre sur internet, qu'il s'agisse d'un texte, d'une image ou d'une application. D'autre part, on assiste à une réelle "révolution" dans le domaine informatique: l'avènement du logiciel libre qui marque un changement dans les mentalités et qui s'étend au monde de l'internet. Celui-ci se traduit à tous les niveaux: côté développeur de logiciels et côté utilisateur. Les utilisateurs sont de plus en plus réticents à payer un logiciel ou de l'info qu'ils peuvent trouver gratuitement ailleurs.

Le modèle économique est donc en train de changer: on ne paiera plus l'outil mais le service… Malheureusement, ce système n'est valable que pour les logiciels. Aussi, comment l'appliquer aux créations littéraires ou artistiques? Seuls les droits moraux peuvent pour l'instant être reconnus (incrustation d'un copyright sur les images, copyright moins évident pour les textes).

Conclusion : on ne peut pour l'instant que se reposer sur l'honnêteté de l'homme… fragile, donc :o(

Une expérience intéressante existe concernant la littérature: le lyber. Il s'agit de présenter une oeuvre en lecture complète sur le web. Libre ensuite au lecteur d'acheter l'ouvrage papier qui pourra rémunérer l'auteur. On part du principe que le lecteur voudra conserver chez lui une trace de sa lecture s'il l'a jugée vraiment digne d'intérêt. C'est ainsi un bon moyen d'éliminer les oeuvres de mauvaise qualité.

Pour ma part, je proposerais une solution intermédiaire: proposer à la lecture sur le web le tiers du livre. Pour lire la suite, le lecteur commande l'ouvrage papier. Car je crains qu'un lecteur ne veuille pas forcément acheter un ouvrage qu'il a déjà lu entièrement… et l'auteur perd ainsi une partie de sa rémunération, ce qui est dommage et n'encourage pas à la création littéraire.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

La Grenouille Bleue avait une partie destinée aux malvoyants: il suffit de créer des pages sans images ni tableau. Uniquement du texte, et une structure de site plus simple qui va droit à l'info. Ainsi les logiciels de reconnaissance/lecture de pages web sont très efficaces. Il faut donc sensibiliser les webmestres.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Un espace d'expression, de liberté et d'échanges où tout peut aller très (trop) vite.

= Et la société de l'information?

Une société où l'information circule très vite (trop peut-être), et où chaque acteur se doit de rester toujours informé s'il ne veut pas s'exclure. L'information elle-même devient une véritable valeur monnayable.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La rencontre avec des personnes qui sont devenues de vrais amis et que je fréquente dans la "vie réelle" ;o)

= Et votre pire souvenir?

Pas vraiment de pire souvenir mais un ras-le-bol répété contre les lenteurs du web et les déconnexions intempestives :o(

LUCIE DE BOUTINY (Paris)

#Ecrivain papier et pixel. Auteur de NON, roman multimédia publié en feuilleton sur le web

Outre ses activités d'écrivain et l'animation de son site de cyberlittérature,Lucie de Boutiny a participé en mai 2001 à la fondation de E-critures, uneassociation d'artistes multimédia créée en collaboration avec Gérard Dalmon etXavier Malbreil.

*Entretien du 17 juin 2000

= Pouvez-vous décrire votre site?

Mon site comprend diverses petites expériences de création hyperlittéraire dont NON, un roman visuel publié en feuilleton sur le web, depuis septembre 1997, dans l'e-revue d'art contemporain française, Synesthésie.

Pour faire sérieux, disons que NON prolonge les expériences du roman post-moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste, mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.). Cette hyperstylisation permet à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l'attrait d'une navigation dans des récits multiples et multimédia, car l'écrit à l'écran s'apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde.

Quant au sujet: NON est un roman comique qui fait la satire de la vie quotidienne d'un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien qu'appartenant à l'élite high-tech d'une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution numérique. Madame, après quelques années de bons et loyaux services d'audit expatriée dans les pays asiatiques, vient d'être licenciée. A longueur de journées inactives, elle se pâme d'extase devant une sitcom sirupeuse et dépense sans compter l'argent du ménage dans des achats compulsifs en ligne. Monsieur fait semblant d'aimer son travail de vendeur de bases de données en ligne. Il cherche un sens à sa vie d'homme blanc supposé appartenir à une élite sociale: ses attentes sont calquées sur les valeurs diffusées par la publicité omniprésente. Les personnages sont des bons produits. Les images et le style graphique qui accompagnent leur petite vie conventionnelle ne se privent pas de détourner nombre de vrais bandeaux publicitaires et autres icônes qui font l'apologie d'une vie bien encadrée par une société de contrôle.

= Plus généralement, en quoi consiste exactement votre activité d'écrivain?

Je viens du papier (publication régulière de nouvelles classées "X" en recueil collectif - Edition Blanche, La Bartavelle, La Musardine… - et un petit roman urbain, N'importawaque, aux éditions Fleuve Noir). Mes "conseillers littéraires", des amis qui n'ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j'y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le principe de demi désobéissance, je fais des allers-retours papier-pixel. L'avenir nous dira si j'ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire hypermédia va naître.

L'un des projets qui me tient le plus à coeur s'appelle "Mes vrais petits secrets et les secrets de tous mes amis". Il s'agit d'une borne interactive ludique et j'espère un peu dérangeante. Les frères Simonnet - l'un vidéaste-compositeur, l'autre ingénieur - ont à résoudre des problèmes techniques, et il nous faut surtout trouver des moyens de financement qui complètent la sympathique bourse reçue par la SCAM (Société civile des auteurs multimédia). Avec le multimédia, nous sommes donc tributaires d'une organisation proche de l'industrie du spectacle, même si les projets peuvent se développer en interne, avec les moyens d'un "home studio".

D'une manière générale, mon humble expérience d'apprentie auteur m'a révélé qu'il n'y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s'il n'était qu'un scénario. Et, si à la base, il n'y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu'on peut y mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l'appréhension du texte, et même, il faut le souligner, change l'oeuvre originale. Et cela ne signifie pas: "the medium is the message" - je vous épargne le millionième commentaire sur cette citation. Il n'y a pas non plus dégradation de la littérature mais déplacement…

Par exemple un concert live de jazz ,écouté dans les arènes de Cimiez, n'est plus le même une fois enregistré, donc compressé, puis écouté dans une voiture qui file sur l'autoroute. Et pourtant, le mélomane se satisfait du formatage car ce qui compte est: "j'ai besoin de musique, je veux l'entendre maintenant". Notre rapport à la littérature évolue dans ce sens: il y aura de plus en plus d'adaptations, de formats, de supports, de versions, mais aussi différents prix pour une même oeuvre littéraire, etc. Comme pour la musique aujourd'hui, il nous faut être de plus en plus instruits et riches pour posséder les bonnes versions.

= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?

a) Ce qui a changé: l'ordinateur connecté

Ce qui a changé: le bonheur d'écrire autrement, car ce qu'il se passe, depuis l'avènement d'ordinateurs multimédias, relativement peu coûteux, connectés au web, est qu'un certain nombre d'artistes éclairés par la fée électricité ont besoin d'être illuminés. Quelles que soient leurs confessions d'origine (arts visuels, littérature, poésie sonore, expérimentale…), elles/ils utilisent le média numérique comme un outil de création dont il faut découvrir les possibles. Le net étant évolutif, les artistes proposent le plus souvent des tentatives, c'est curieux, des works in progress, c'est opiniâtre, ou des pièces plus ambitieuses qui se construisent dans le temps, en fonction de l'amélioration du web (sa fluidité, sa résolution d'images, etc.). Ainsi le cyberartiste propose souvent des actualisations et des versions O.x. Voilà qui est intéressant et qui nous sort du marché. Pour l'anecdote: NON roman est diffusé gratuitement en épisodes par Synesthésie, une revue d'art contemporain, et a été plusieurs fois remanié au niveau de sa présentation. Pour toutes ces oeuvres, il n'y a pas de légitimité ou de caution "Art", et pourtant il y a déjà une quarantaine d'années d'expérimentation… Les observateurs les plus technophobes ne peuvent plus nier qu'il existe des créations informatiques, et que le raz-de-marée bleu pixel est irréversible.

b) Alors que faire avec l'HTX (HyperText Literature)?

Alors que faire, et comment, tout d'abord, appeler les e-arts visionnaires émergents qui utilisent le web - je m'en tiens là pour n'évoquer que ce que je connais concrètement.

(Nota Bene: le classique de demain est toujours visionnaire. Et ce n'est pas par un trait de génie, n'abusons pas de ce gros mot; un écrivain traditionnel peut s'adonner à l'écriture multimédia par lassitude de ce qu'est devenu le livre papier.)

Mais alors, l'HTX - la littérature HyperTeXtuelle- qui place l'écrit sur un ordinateur conçu par l'industrie du loisir planétaire, doit-elle être labelisée Netart? Littérature numérique? Qu'importent les appellations contrôlées, ce qui est irréversible est que cette redécouverte de la littérature, par exemple, s'inscrit dans un contexte industriel dominé par une économie sauvage (du logiciel libre au modèle de la start-up), par la guerre des monopoles (quel format pour le livre électronique = qui va remporter le marché, etc.). Conséquences: le cyberartiste le plus autiste ne crée pas hors du monde réel et sa production, il me semble pour l'instant, répond à la prolifération des images, la communication marchande, bref à des thèmes socio-contemporains. Cela est une généralité, certes, mais on peut observer qu'on assiste à un renouveau de l'engagement de fond et de forme, car fatalement, nous finissons, quelle que soit notre irrécupérable indépendance d'esprit, par rejoindre quelques collectifs d'internautes (via des listes de discussions, forums…) pour défendre un certain usage arty qui pourrait être des technologies numériques.

c) Le marché littéraire producteur d'ennui

Et là, sur ce territoire vierge à conquérir, on se sent libre d'inventer autre chose, on le doit puisqu'il n'y a pas vraiment de modèles ni références, et de toutes les façons, on nous somme de nous justifier! Et revenons à nos petits papiers: de quand datent les derniers débats littéraires: 1948, Qu'est-ce que la littérature? 1956, L'ère du soupçon? Merci Sartre et Sarraute. Et après quoi, fin 70, siècle XX? Ben, merci Deleuze et Lyotard. Depuis le rhizome, le post-modernisme, et le féminisme appliqué à la littérature qu'il ne faut pas oublier une fois de plus, rien sinon qu'aujourd'hui, de nombreux artistes ni brimés ni frustrés mais lucides, ayant un certain sens de l'histoire des arts littéraires, plastiques ou sonores, adoptent les nouveaux médias. Certains diront que c'est par une séduction mode, une fascination pour les technologies, allons bon. Personnellement, je dirais que c'est par ennui - ennui que le livre papier ait perdu sa magie, ennui que l'art tourne en rond dans les musées et les institutions, par exemple. Certes, ce désenchantement qui faisait très fin de siècle est une dégénérescence de pays riches où le "spectacle" a atteint les cimes du simulacre devant notre indifférence involontairement complice. Il faut bien réagir au moment où le déluge numérique se répand: ainsi, pour certains, connecter la littérature à la machine, c'est essayer de court-circuiter les institutions culturelles et le marché.

d) L'écrit réconcilié avec l'écran

La lucidité nous a donc ouvert les yeux sur quoi: un écran. Dans ce rectangle lumineux des lettres. Depuis l'archaïque minitel si décevant en matière de création télématique, c'est bien la première fois que, via le web, dans une civilisation de l'image, l'on voit de l'écrit partout présent 24 h /24, 7 jours /7. Je suis d'avis que si l'on réconcilie le texte avec l'image, l'écrit avec l'écran, le verbe se fera plus éloquent, le goût pour la langue plus raffiné et communément partagé. Faudra-t-il s'en justifier encore longtemps devant les éditeurs en papier mâché qui ont des idées de parchemin fripé? Faut-il les consoler en leur précisant que la fabrique de littérature numérique emprunte les recettes de la littérature traditionnelle (y compris celle écrite avec la voix, ou transmise sur des tablettes, voire enregistrée sur des papyrus, etc.) et pas seulement. Bref, il serait temps de rafraîchir cette bonne vieille littérature franco-française en phase d'épuisement. Ce n'est pas si grave, notre patrimoine nous sauve mais voilà la drôle de "mission" dont il convient de "acquitter"; ceci dit, les sermons, les positions qui risquent de se sanctifier en postures, les bonnes résolutions moralisantes, je m'en tape, mais pour le coup, j'y cède -, ou alors il faut s'arrêter de se plaindre de la désacralisation du livre comme vecteur de la connaissance et de la culture, de la désertion des lecteurs, de l'illettrisme rampant, de la tristesse désuète si austère du peuple des écrivains, de leur isolement subi, de la pauvreté des moyens financiers qu'on leur accorde, et cela face à une industrialisation concentrationnaire de l'édition qui assomme le livre à coups de pilon, etc.


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