e) Techno-hyper-écrivain, c'est quoi?
Alors qui sommes-nous? Les hyperécrivains de demain (comment les nommer?) seront peut-être les plasticiens qui utilisent le mot comme matière, les écrivains sensibles aux sonorités de l'image, à la mobilité des mots vus autant que lus, à l'objet texte, des graphistes qui ont le droit de faire de l'art, etc. Et ceux d'après-demain, ceux de la génération numérique innée, ne se poseront plus la question de savoir d'où tu parles, de quelle discipline artistique tu proviens, et quel est ton combat, camarade, comme ils disent.
A moindre frais donc, sans compétences informatiques d'ingénieur diplômé (si l'on compare l'exigeante programmation que demandaient les machines des années 70), l'apprenti techno-auteur peut aujourd'hui cumuler les casquettes de créateur producteur diffuseur… C'est inouï, planétaire, du jamais vu. Personnellement, par manque de mégalomanie ou par flemme (je n'ai jamais fait de mailing list de ma vie ni rédigé des lettres d'information ni envoyé d'autres types de faire-part aux e-communautés concernées, etc.), je préfère me soumettre à l'organisation affective du réseau qui me met en lien, ce qui est l'occasion de faire des rencontres, sympas. Cela pour dire que nous ne sommes pas forcément esclaves de toutes les libertés qu'offre la machine.
Mais si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s'ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l'ordinateur connecté, voire l'installation, c'est que l'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) nécessite un travail d'accouchement visuel qui n'est pas la vocation originaire de l'écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à l'invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder. De plus, regarder n'est pas forcément contempler, soit rester passif car, par idéologie empreinte dans l'interface même de tout ordinateur connecté ou du CD-Rom (bientôt le DVD pour tous en attendant le reste), il y a cette contrainte de l'interactivité.
Ce genre de création multimédia et hypertextuelle pose une série de questions:
1/ Peut-on lire sur écran de l'écrit qui ne soit pas mis en scène? L'environnement visuel contribue-t-il à enrichir vraiment le propos d'une fiction narrative?
2/ Est-ce que le techno-écrivain doit être l'auteur de la mise en écran de ses écrits pour ne pas être dépossédé de ses intentions? Doit-il produire lui-même ses images? Doit-il en mettre? Quel est leur statut par rapport au texte? Si un graphiste compose des images, y aura-t-il collaboration ou trahison?
3/ L'apprentissage des logiciels d'images, de divers langages informatiques, des limites et des possibilités du support choisi, ne peut être que non théorique, empirique. Est-ce une perte de temps pour celui qui crée le fond de la fiction? Et si l'auteur du texte ne réalise pas lui-même la mise en scène numérique, quels types de document doit-il remettre au réalisateur multimédia? En plus du texte, il devra concevoir un scénario non-linéaire, interactif, une arborescence hypernarrative, un story board visuel, des notes d'intention esthétique? Quel est son statut d'auteur dès lors: il devient scénariste?
4/ L'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) qui passe par le savoir-faire technologique rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du BD dessinateur, du plasticien, du réalisateur de cinéma, quelles en sont les conséquences au niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en amont? Qui est l'auteur multimédia? Qu'en est-il des droits d'auteur? Va-t-on conserver le copyright à la française? L'HTX sera publiée par des éditeurs papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont émerger et ils feront un métier proche de la production? Est-ce que nous n'allons pas assister à un nouveau type d'oeuvre collective? Bientôt le sampling littéraire protégé par le copyleft?
5/ Revenons à des questions de création: l'écran change la perception du texte, peut imposer une vitesse de lecture, un environnement graphique frôle souvent le piège décoratif. Résultat: la liberté imaginaire du lecteur serait dominée par la machine et son joli petit écran fascinant le temps d'une mode permise par quelques javatrucs ou par quelques logiciels Flash bientôt obsolètes? Nous savons que la machine séduit, alors comment la trans-former pour qu'elle nous émerveille sans artifices faciles? On le sait: le multimédia, livré à la guerre économique des monopoles, produit des oeuvres instables mais l'intérêt arty n'en est pas moins solide!
6/ Qu'en est-il du "montage" hypertextuel? Pour aller vite, disons que la lecture sur écran impose d'écrire un livre ouvert à de nombreuses propositions hypertextuelles? N'est-ce pas un gadget hyperaliénant, cette prétendue interactivité? Est-ce que le cyberécrivain n'accorde pas trop de temps et d'énergie à stimuler une collaboration interactive avec le lecteur? Le lecteur n'aurait-il pas tendance à se perdre dans les intertextes et les possibles narratifs? Voici le danger: l'hypertexte peut se transformer en "hypotexte". Souvent, on peut observer que le lecteur novice clique de lien en lien pour encadrer son territoire de lecture. Et lorsqu'il revient en arrière, il se perd et perd son envie de lire sur écran. Mais n'est-ce pas par manque d'habitude culturelle? Il faut donc réapprendre à écrire et à lire sur écran. Quant aux questions de structure de récit ouverte, rien de nouveau car qu'est-ce qu'un roman non-linéaire sinon les Essais de Montaigne? Et même la didactique démonstration balzacienne? Le mémorable hypertexte proustien?… pour ne citer que des classiques.
f) Changeons d'écran
Et voici le changement que j'attends: arrêter de considérer les livres électroniques comme le stade ultime post-Gutenberg. Le e-book retro-éclairé pour l'instant a la mémoire courte: il peut accueillir par exemple dix livres contenant essentiellement du texte mais pas une seule oeuvre multimédia riche en son et images, etc.
Donc ce que l'on attend pour commencer: l'écran souple comme feuille de papier légère, transportable, pliable, autonome, rechargeable, accueillant tout ce que le web propose (du savoir, de l'information, des créations…) et cela dans un format universel avec une résolution sonore et d'image acceptable. Dès lors nous pourrons nous repaître d'oeuvres multimédias sur les terrasses de café, alanguis sur un canapé, au bord d'une rivière, à l'ombre des cerisiers en fleurs…
= Comment voyez-vous l'avenir?
Comme tous ceux qui ont surfé avec des modems de 14.4 Ko sur le navigateur Mosaic et son interface en carton-pâte, je suis déçue par le fait que l'esprit libertaire ait cédé le pas aux activités libérales décérébrantes. Les frères ennemis devraient se donner la main comme lors des premiers jours car le net à son origine n'a jamais été un repaire de "has been" mélancoliques, mais rien ne peut résister à la force d'inertie de l'argent. C'était en effet prévu dans le scénario, des stratégies utopistes avaient été mises en place mais je crains qu'internet ne soit plus aux mains d'internautes comme c'était le cas. L'intelligence collective virtuelle pourtant se défend bien dans divers forums ou listes de discussions, et ça, à défaut d'être souvent efficace, c'est beau. Dans l'utopie originelle, on aurait aimé profiter de ce nouveau média, notamment de communication, pour sortir de cette tarte à la crème qu'on se reçoit chaque jour, merci à la société du spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la télévision qui n'est, du point de vue de l'art, jamais devenue un média de création ambitieux.
Sinon, les écrivains français, c'est historique, sont dans la majorité technophobes… Les institutions culturelles et les universitaires lettrés en revanche soutiennent les démarches hyperlittéraires à force de colloques et publications diverses. Du côté des plasticiens, je suis encore plus rassurée, il est acquis que l'art en ligne existe.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un web véritablement mutilingue?
Puisque la France s'inscrit dans une tradition d'interventionnisme de la puissance publique (l'Etat, les collectivités locales…) en matière de culture, nos institutions devraient financer des logiciels de traduction simultanée - ils seront opérants bientôt…-, et plus simplement, donner des aides à la traduction, et cela dans le cadre d'une stratégie de développement de la francophonie. Les acteurs culturels sur le web, par exemple, auraient plus de facilité pour présenter leur site en plusieurs langues. Les chiffres de septembre 2000 montrent que 51% des utilisateurs sont anglo-saxons, et 78% des sites aussi. Les chiffres de cette prépondérance baissent à mesure qu'augmentent le nombre des internautes de par le monde… L'anglais va devenir la deuxième langue mondiale après la langue natale, mais il y aura d'autres. Un exemple: personnellement, à l'âge de 4 ans, je parlais trois langues alors que je ne savais ni lire ni écrire. Pour parler une langue, il peut suffire d'avoir la chance de l'écouter. On peut espérer que le cosmopolitisme traverse toutes les classes sociales en raison, par exemple, de l'Union européenne, du nomadisme des travailleurs, de la facilité de déplacement à l'étranger des étudiants, de la présence des chaînes TV et sites étrangers, etc.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le délire SF du type: "bienvenue dans la 3e dimension, payez-vous du sexe, des voyages et des vies virtuels" a toujours existé. La méditation, l'ésotérisme, les religions y pourvoient, etc. Maintenant, on est dans le cyberspace… Un exemple: dans l'industrie, la recherche.
= Et la société de l'information?
Je préférerais parler de "communautés de l'information"… Nous sommes plutôt dans une société de la communication et de la commutation. Il est très discutable de savoir si nos discussions sont de meilleure qualité et si nous serions plus savants… Etre informé n'est pas être cultivé. Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
En 1997 ou 1998, j'ai eu droit aux honneurs de la censure. L'une de mes nouvelles mises en ligne, aujourd'hui publiée honorablement sur support papier, était censurée par mon hébergeur. Il était inexact que ma petite histoire noire quoique teintée d'humour était un hommage rendu à un tueur en série pédophile, et cela bien que ce soit en effet le sujet. Mais voilà, par un matin gris acier, on apprit que quelques fournisseurs de services en ligne avaient été embarqués au commissariat de police le plus proche. Ils étaient tenus pour responsables du contenu des dizaines de milliers sites qu'ils hébergent! Et fatalement quelques-uns étaient suspects d'invitation à la haine raciale, au non-respect de la personne, etc. Ma petite nouvelle n'en faisait évidemment pas partie mais j'étais très amusée du fait qu'un "robot trieur", le genre de nettoyeur informatique qui obéit aux ordres des censeurs, ait attenté, par erreur, à ma liberté d'expression.
= Et votre pire souvenir?
Il s'agit d'une vraie anecdote virtuelle: un soir, je reçois un mail sous pseudonyme m'annonçant que NON, mon roman hypermédia, avait été éradiqué de la planète net. Immédiatement, je me connecte sur mon site. Rien. Je me débranche, ouvre mon disque dur à la recherche de NON. Rien. Je cherche mes disques de sauvegarde. Volatilisés. Cinq ans de travail broyés par la masse des pixels!… Et c'est à ce moment là que je me suis réveillée… Le mauvais rêve!
ANNE-CECILE BRANDENBOURGER (Bruxelles)
#Auteur de La malédiction du parasol, hyper-roman publié aux éditions 00h00.com
La malédiction du parasol a d'abord eu pour nom: Apparitions inquiétantes. La version originale s'est développée sous forme de feuilleton pendant deux ans sur le site d'Anacoluthe. Il s'agit d'"une longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus…" Une histoire qui trouve son aboutissement en étant publiée le le 8 février 2000 aux éditions 00h00.com, en tant que premier titre de la collection 2003, consacrée aux nouvelles écritures numériques.
Suite à son succès, le 25 août 2000, le roman est réédité en version imprimée aux éditions "Florent Massot présente", avec une couverture en 3D. Pour marquer l'événement, même si le texte n'a pas changé, un nouveau titre est donné au livre.
La malédiction du parasol est "un cyber-polar fait de récits hypertextuels imbriqués en gigogne, lit-on sur le site de 00h00. Entre personnages de feuilleton américain et intrigue policière, le lecteur est - hypertextuellement - mené par le bout du nez dans cette saga aux allures borgésiennes. (…) C'est une histoire de meurtre et une enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade dans l'imaginaire des séries télé; une déstructuration (organisée) du récit dans une transposition littéraire du zapping; et par conséquent, des sensations de lecture radicalement neuves. (A noter que la version 'papier' adaptée de cette narration hypertextuelle restitue presque exactement le rythme et le nerf de l'écran.)"
*Entretien du 5 juin 2000
= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?
Les possibilités offertes par l'hypertexte m'ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances que j'avais déjà auparavant. J'ai toujours adoré écrire et lire des textes éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d'emploi de Perec ou Si par une nuit d'hiver un voyageur de Calvino) et l'hypermédia m'a donné l'occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car pour créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s'imbriquent les uns dans les autres, l'hypertexte est évidemment plus approprié que le papier.
Je crois qu'au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de plus en plus intuitive. Plus "intérieure" aussi peut-être, plus proche des associations d'idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée lorsqu'elle se laisse aller à la rêverie. Cela s'explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu'on écrit peut être un lien, une porte qui s'ouvre sur une histoire.
= Deux portraits de l'auteur
- sur le site d'Anacoluthe,
- sur le site des éditions 00h00.com.
ALAIN BRON (Paris)
#Consultant en systèmes d'information et écrivain. L'internet est un des personnages de son roman Sanguine sur toile.
Après des études d'ingénieur en France et aux États-Unis et un poste de directeur de grands projets chez Bull, Alain Bron est maintenant consultant en systèmes d'information chez EdF/GdF (Electricité de France / Gaz de France).
Son deuxième roman, Sanguine sur toile (1999), est disponible en version imprimée aux éditions du Choucas et en version numérique (format PDF) aux éditions 00h00.com. Il a reçu le Prix du Lions Club International 2000.
Alain Bron est également l'auteur d'un autre roman, Concert pour Asmodée (publié en 1998 aux éditions La Mirandole), et de plusieurs essais socio-économiques, dont La démocratie de la solitude (avec Laurent Maruani, 1997) et La gourmandise du tapir (avec Vincent de Gaulejac, 1996), parus chez DDB (Desclée de Brouwer).
*Entretien du 29 novembre 1999
= Quel est le thème de votre roman Sanguine sur toile?
La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi l'autre nom d'internet: le web - la toile d'araignée. "Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais l'amour des couleurs justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque l'histoire singulière d'un internaute pris dans la tourmente de son propre ordinateur, manipulé à distance par un très mystérieux correspondant qui n'a que vengeance en tête.
J'ai voulu emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de l'entreprise, univers qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la fulgurance des logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son propre compte pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour percer le mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout des doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde? Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut s'en servir pour agir, voire pour tuer.
= Quelle est la place de l'internet dans ce roman?
Dans le roman, internet est un personnage en soi. Plutôt que de le décrire dans sa complexité technique, le réseau est montré comme un être tantôt menaçant, tantôt prévenant, maniant parfois l'humour. N'oublions pas que l'écran d'ordinateur joue son double rôle: il montre et il cache. C'est cette ambivalence qui fait l'intrigue du début à la fin. Dans ce jeu, le grand gagnant est bien sûr celui ou celle qui sait s'affranchir de l'emprise de l'outil pour mettre l'humanisme et l'intelligence au-dessus de tout.
= Quel est le thème du dossier: Internet: anges et démons!, dont vous êtes à l'origine?
La revue Cultures en mouvement, à laquelle je participe périodiquement, m'a demandé en avril 1999 de diriger un dossier spécial sur la cyberculture. J'ai donc réuni les spécialistes de disciplines très différentes comme un économiste, un sociologue, un psychiatre, un artiste, un responsable d'association,… pour parler d'internet. Nous sommes vite tombés d'accord sur un point essentiel: internet apporte le meilleur comme le pire. Nous avons donc appelé le dossier: Internet: anges et démons! L'ensemble des articles a été publié dans le magazine et dans le même temps nous avons ouvert un site hébergé alors sur place-internet.com. Des articles dans la presse ont salué ce site qui parle d'internet sans frénésie et avec un recul salutaire.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
J'ai passé une vingtaine d'années chez Bull. Là, j'ai participé à toutes les aventures de l'ordinateur et des télécommunications, j'ai été représentant des industries informatiques à l'ISO(Organisation internationale de normalisation), et chairman du groupe réseaux du consortium X/Open. J'ai connu aussi les tout débuts d'internet avec mes collègues de Honeywell aux Etats-Unis (fin 1978). Je suis actuellement consultant en systèmes d'information chez EdF/GdF où je m'occupe de la bonne marche des grands projets informatiques dans ces entreprises et dans leurs filiales internationales. Et j'écris. J'écris depuis mon adolescence. Des nouvelles (plus d'une centaine), des essais psycho-sociologiques (La gourmandise du tapir et La démocratie de la solitude), des articles et des romans. C'est à la fois un besoin et un plaisir jubilatoire.
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Comme je suis tombé dans la marmite tout jeune, je n'ai pas l'impression d'avoir été affecté par le phénomène. J'ai un recul suffisant pour reconnaître les erreurs que j'ai pu commettre avec cet outil et pour prévenir de son usage en évitant le syndrome de l'ancien combattant.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Ce qui importe avec internet, c'est la valeur ajoutée de l'humain sur le système. Internet ne viendra jamais compenser la clairvoyance d'une situation, la prise de risque ou l'intelligence du coeur. Internet accélère simplement les processus de décision et réduit l'incertitude par l'information apportée. Encore faut-il laisser le temps au temps, laisser mûrir les idées, apporter une touche indispensable d'humanité dans les rapports. Pour moi, la finalité d'internet est la rencontre et non la multiplication des échanges électroniques.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Je considère aujourd'hui le web comme un domaine public. Cela veut dire que la notion de droit d'auteur sur ce média disparaît de facto: tout le monde peut reproduire tout le monde. La création s'expose donc à la copie immédiate si les copyrights ne sont pas déposés dans les formes usuelles et si les oeuvres sont exposées sans procédures de revenus. Une solution est de faire payer l'accès à l'information, mais cela ne garantit absolument pas la copie ultérieure. Pour les romans, je préfère de toute façon la forme papier.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Il y aura encore pendant longtemps l'usage de langues différentes et tant mieux pour le droit à la différence. Le risque est bien entendu l'envahissement d'une langue au détriment des autres, donc l'aplanissement culturel.
Je pense que des services en ligne vont petit à petit se créer pour pallier cette difficulté. Tout d'abord, des traducteurs pourront traduire et commenter des textes à la demande, et surtout les sites de grande fréquentation vont investir dans des versions en langues différentes, comme le fait l'industrie audiovisuelle.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
A la suite de la parution de mon deuxième roman, Sanguine sur toile, j'ai reçu un message d'un ami que j'avais perdu de vue depuis plus de vingt ans. Il s'était reconnu dans un personnage du livre. Nous nous sommes revus récemment autour d'une bouteille de Saint-Joseph et nous avons pu échanger des souvenirs et fomenter des projets…
= Et votre pire souvenir?
Virus, chaînes du "bonheur", sollicitations commerciales, sites fascistes, informations non contrôlées, se développent en ce moment à très grande échelle. Je me pose sérieusement la question: "Quel bébé ai-je bien pu contribuer à faire naître?"
PATRICE CAILLEAUD (Paris)
#Membre fondateur et directeur de la communication de HandiCaPZéro
*Entretien du 22 janvier 2001
= Pouvez-vous décrire l'activité de HandiCaPZéro?
Permettre à la personne déficiente visuelle d'aborder de façon autonome sa vie quotidienne en lui facilitant les accès à l'information, à la consommation, à la citoyenneté. Porter cette aspiration et la conduire jusqu'à ce qu'elle trouve sa légitimité auprès des acteurs de la vie socio-économique et de l'opinion publique.
= Pouvez-vous décrire votre site web?
Réflexions, conceptions, tests ont longtemps été à l'étude pour donner aux internautes aveugles et malvoyants un véritable outil doté d'informations pragmatiques. Depuis le 15 septembre 2000, tous les services de l'association dans des domaines comme les loisirs, la télé, la communication, la santé sont accessibles sur le site www.handicapzero.org. Plus de barrage pour les internautes aveugles: quel que soit le type de périphérique employé (synthèse vocale, plage braille), la navigation se fait sans obstacle. Par exemple, les images et illustrations qui abondent sur la toile et rendent les sites inaccessibles à cette population sont légendées. Plus d'illisibilité pour les internautes malvoyants: pour la première fois sur le web, le site dispose, dès la page d'accueil, d'une interface "confort de lecture" qui permet, en fonction de son potentiel visuel, de choisir la couleur de l'écran, la taille et la couleur de la police. Les pages vues à l'écran sont également imprimables selon le format défini.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Convaincre les décideurs socio-économiques de prendre en compte les besoins spécifiques des usagers, clients et citoyens déficients visuels. Mettre en oeuvre les dispositifs d'accessibilité.
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
J'ai participé à la conception éditoriale et graphique du site. Aujourd'hui, mon rôle consiste à développer de nouveaux services accessibles pour le site.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Internet n'est pas entré dans la majorité des foyers des personnes déficientes visuelles. A cela, trois principales raisons: - l'âge du public concerné, qui se situe au delà de la soixantaine (pour 70% du public); - le coût trop élevé pour une acquisition personnelle d'un matériel spécialisé; - le nombre trop restreint de sites accessibles de façon autonome.
L'avenir de l'accès à l'information pour les personnes aveugles devrait passer par le web. Ce support, à condition d'une responsabilité des développeurs de sites sous l'impulsion d'une autorité qui commence à légiférer, donne un accès instantané à une information actuelle au contraire des supports braille ou caractères agrandis qui nécessitent des délais et des coûts d'adaptation, de transcription et fabrication.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
L'essentiel de l'activité de HandiCaPZéro aujourd'hui reste l'impression de documents papier braille et caractères agrandis. La majorité du public auquel s'adresse l'association n'est pas encore internaute.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Non, au contraire. L'internet dope les ventes de livres, comme celles des disques, quoiqu'en disent les éditeurs regroupés en association de défense de leurs intérêts. Par ailleurs, les imprimantes des micro-ordinateurs, classiques ou braille, n'ont jamais été autant sollicitées depuis l'accès au web.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il devrait s'imposer comme une nouvelle solution complémentaire aux problèmes des personnes aveugles et malvoyantes.
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?
Pour l'instant, les déficients visuels sont les grands bénéficiaires du manque de législation sur la toile. Pourvu que ça dure! Les droits et autorisations d'auteurs étaient et demeurent des freins pour l'adaptation en braille ou caractères agrandis d'ouvrage. Les démarches sont saupoudrées, longues et n'aboutissent que trop rarement.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Pour les développeurs de sites que ça intéresse, des recommandations sont disponibles en nous contactant à [voir le courriel sur le site], ou sur des sites comme VoirPlus ou BrailleNet. En règle générale, les dispositions à prendre ne sont pas trop contraignantes. Il ne faudrait pas que le message pour rendre un site accessible soit trop compliqué au risque de dissuader les bonnes volontés.
TYLER CHAMBERS (Boston, Massachusetts)
#Créateur de The Human-Languages Page (devenue iLoveLanguages en 2001) et de TheInternet Dictionary Project
The Human-Languages Page (créée par Tyler Chambers en mai 1994) et le Languages Catalog of the WWW Virtual Library fusionnent en 2001 pour devenir iLoveLanguages, un catalogue détaillé de plus de 2.000 ressources linguistiques dans plus de 100 langues différentes.
Tyler Chambers mène aussi un autre projet relatif aux langues, The Internet Dictionary Project, débuté en 1995. Le projet a pour but de créer des dictionnaires de langues en accès libre sur le web, grâce à l'aide des internautes. Ce site permet donc aux cybernautes du monde entier de participer à la traduction de termes anglais dans d'autres langues.
*Entretien du 14 septembre 1998 (entretien original en anglais)
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Ma vie professionnelle est en ce moment complètement distincte de mon activité sur l'internet. Je suis programmeur/technicien informatique, je trouve cela stimulant et cela me permet de payer les factures. Mon activité en ligne a consisté à rendre l'information linguistique accessible à davantage de gens par le biais de deux de mes projets sur le web. Bien que je ne sois pas multilingue, ni même bilingue moi-même, je suis conscient du fait que très peu de domaines ont une importance comparable à celle des langues et du multilinguisme. L'internet m'a permis de toucher des millions de personnes et de les aider à trouver ce qu'elles cherchaient, ce dont je suis heureux. Je suis devenu aussi une sorte de célébrité, ou au moins quelqu'un de familier dans certains cercles. Je viens de découvrir qu'un de mes projets est brièvement mentionné dans les éditions asiatique et internationale de Time Magazine. Dans l'ensemble, je pense que le web a été important pour la sensibilisation aux langues et pour les questions culturelles. Dans quel autre endroit peut-on chercher au hasard pendant vingt minutes et trouver des informations intéressantes dans trois langues différentes sinon plus ? Les moyens de communication rendent le monde plus petit en rapprochant les gens. Je pense que le web est le premier médium - bien plus que le courrier, le télégraphe, le téléphone, la radio ou la télévision - à réellement permettre à l'usager moyen de franchir les frontières nationales et culturelles. Israël n'est plus à des milliers de kilomètres, mais seulement à quelques clics de souris. Notre monde est maintenant suffisamment petit pour tenir sur un écran d'ordinateur.
= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?
Le multilinguisme sur le web était inévitable bien avant que ce médium ne se développe vraiment. Mon premier vrai contact avec l'internet date de 1994, un peu après ses débuts mais bien avant son expansion. 1994 a été aussi l'année où j'ai débuté mon premier projet web multilingue. A cette époque, il existait déjà un nombre significatif de ressources linguistiques en ligne. Ceci était antérieur à la création de Netscape. Mosaic était le seul navigateur sur le web, et les pages web étaient essentiellement des documents textuels reliés par des hyperliens. A présent, suite à l'expérience acquise par les internautes, et suite à l'amélioration des logiciels de navigation, je ne pense pas qu'il existe une langue vivante qui ne soit pas représentée sur le web, que ce soit la langue des Indiens d'Amérique ou les dialectes moyen-orientaux. De même une pléthore de langues mortes peut maintenant trouver une audience nouvelle grâce à des érudits et autres spécialistes en ligne. A ma connaissance, très peu de jeux de caractères ne sont pas disponibles en ligne : les navigateurs permettent désormais la visualisation des caractères romains, asiatiques, cyrilliques, grecs, turcs, etc. Accent Software a un produit appelé "Internet avec accents" qui prétend être capable de visualiser plus de trente codages différents. S'il existe encore des obstacles à la diffusion d'une langue spécifique sur le web, ceci ne devrait pas durer.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Comme je l'ai dit plus haut, je pense que l'avenir de l'internet réside dans davantage de multilinguisme et d'exploration et de compréhension multiculturelles que nous n'en avons jamais vu. Cependant l'internet sera seulement le médium au travers duquel l'information circule. Comme le papier qui sert de support au livre, l'internet lui-même augmente très peu le contenu de l'information. Par contre il augmente énormément la valeur de celle-ci dans la capacité qu'il a à communiquer cette information. Dire que l'internet aiguillonne le multilinguisme est à mon sens une opinion fausse. C'est la communication qui aiguillonne le multilinguisme et l'échange multiculturel. L'internet est seulement le mode de communication le plus récent rendu accessible aux gens plus ou moins ordinaires. Il a un long chemin à parcourir avant d'être omniprésent dans le monde entier, mais il est vraisemblable que lui-même ou un médium de la même lignée y arrive. Les langues deviendront encore plus importantes qu'elles ne le sont quand tout le monde pourra communiquer à l'échelle de la planète (à travers le web, les discussions, les jeux, le courrier électronique, ou toute application appartenant encore au domaine de l'avenir), mais je ne sais pas si ceci mènera à un renforcement des attaches linguistiques ou à une fusion des langues jusqu'à ce qu'il n'en subsite plus que quelques-unes ou même une seule. Une chose qui m'apparaît certaine est que l'internet sera toujours la marque de notre diversité, y compris la diversité des langues, même si cette diversité diminue. Et c'est une des choses que j'aime à son sujet, c'est un exemple à l'échelle mondiale du dicton: "Cela n'a pas vraiment disparu tant que quelqu'un s'en souvient." Et les gens se souviennent.
PASCAL CHARTIER (Lyon)
#Créateur de Livre-rare-book, site professionnel de livres d'occasion
Gérant de la librairie du Bât d'Argent, librairie lyonnaise, Pascal Chartier a créé dès novembre 1995 Livre-rare-book, site professionel de livres d'occasion. Quadrilingue (français, anglais, italien, allemand), le site comprend un catalogue de livres anciens et de livres d'occasion classé par sujets et par librairie (environ 100 librairies et 300.000 livres en mai 2001) et un annuaire électronique international des librairies de livres d'occasion.
En juin 1998, Pascal Chartier considérait que le web lui a ouvert "une vaste porte", à la fois pour lui et ses clients. Il le considérait aussi "comme peut-être la pire et la meilleure des choses. La pire parce qu'il peut générer un travail constant sans limite et la dépendance totale. La meilleure parce qu'il peut s'élargir encore et permettre surtout un travail intelligent!"
*Entretien du 15 janvier 2000
= Quoi de neuf?
La réalisation d'un module de gestion pour permettre aux libraires d'intégrer leurs livres facilement sur Livre-rare-book, et la traduction en cours du site en anglais, allemand, italien et portugais. Actuellement, nous avons 33 libraires sur le site et 85.000 livres (le chiffre a fortement augmenté depuis, avec environ 100 librairies et 300.000 livres en mai 2001, ndlr).
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Un cercle vicieux.
= Que pensez-vous de l'évolution vers un internet multilingue?
Un sujet passionnant.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La lettre d'une vieille dame québécoise à qui j'ai pu faire retrouver un livre de son enfance.
= Et votre pire souvenir?
Les injures gratuites.
*Entretien du 9 novembre 2000
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
C'est toujours un problème d'échelle, de lunettes ou de système de pensée: d'un côté le papier a encore quelques siècles devant lui, de l'autre ses jours sont effectivement comptés.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il ne me viendrait pas à l'idée de lire un livre ainsi, mais peut-être de récupérer le texte et de l'imprimer?
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Le problème est l'argent. Nous avons les éléments techniques.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Du vent… ou de l'imaginaire?
= Et la société de l'information?
Une société humaine.
RICHARD CHOTIN (Paris)
#Professeur à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille
*Entretien du 4 septembre 2000
= Pouvez-vous décrire votre site web?
Il s'agit d'un site interne à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) qui ne comprend que la biographie, la bibliographie et les enseignements de chaque enseignant. Le mien n'échappe pas à cette règle.
= En quoi consiste votre activité professionnelle?
J'enseigne à l'université (essentiellement gestion et stratégie). Mon activité liée à internet est marquée par l'importance de la recherche d'éléments sur internet, mais surtout le croisement des données afin d'éviter la désinformation.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Dans les trois années à venir, je compte développer cette activité. Après, la retraite aidant, je compte diminuer sensiblement mes activités sur le net.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui, je lis environ cinq à six journaux (quotidiens et hebdomadaires), deux à trois livres papier par mois, et environ 3 à 4.000 photocopies par an.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il a une certaine utilité mais ne remplacera pas le livre papier, sauf à pouvoir le tirer ultérieurement si l'intérêt est grand.
= Quelles sont vos suggestions pour un meilleur respect du droit d'auteur sur le web?
Et si l'on supprimait le droit d'auteur en ce qui concerne les livres?
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le web?
Le problème est politique et idéologique: c'est celui de l'"impérialisme" de la langue anglaise découlant de l'impérialisme américain. Il suffit d'ailleurs de se souvenir de l'"impérialisme" du français aux 18e et 19e siècles pour comprendre la déficience en langues des étudiants français: quand on n'a pas besoin de faire des efforts pour se faire comprendre, on n'en fait pas, ce sont les autres qui les font.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Là encore, il faudrait une réelle motivation des concepteurs de sites envers le problème des aveugles et une volonté politique d'intégration des handicapés (et pas seulement financière).
= Quel est votre pire souvenir lié à l'internet?
C'est lorsque j'ai découvert qu'il me faudrait plusieurs vies pour tenter d'épuiser les possibilités de l'outil. Quand j'ai compris que je n'y arriverais pas, je me suis remis à lire Le mythe de Sisyphe d'Albert Camus afin de ne pas sombrer dans une mélancolie maniaco-dépressive due à l'absurdité de la situation.
*Entretien du 5 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Une seule nouveauté, mais de taille, les conséquences de l'accessibilité du web aux aveugles: ma fille vient d'obtenir la deuxième place à l'agrégation de lettres modernes. Un de ses amis a obtenu la maîtrise de conférence en droit et un autre a soutenu sa thèse de doctorat en droit également.
Outre l'aspect performance, cela prouve au moins que si les aveugles étaient réellement aidés (tous les aveugles n'ont pas évidemment la chance d'avoir un père qui peut passer du temps et consacrer de l'argent) par des méthodes plus actives dans la lecture des documents, telles que celles que je décris (obligation d'obtenir en braille ce qui existe en "voyant" notamment), le handicap pourrait presque disparaître.
ALAIN CLAVET (Ottawa)
#Analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du Canada
"Le mandat du Commissariat est le suivant: faire reconnaître le statut du français et de l'anglais, les deux langues officielles du Canada; faire respecter la loi sur les langues officielles; fournir de l'information sur les services du Commissariat, les aspects de la loi sur les langues officielles et son importance pour la société canadienne. Le Commissaire protège: le droit du public d'utiliser le français ou l'anglais pour communiquer avec les institutions fédérales et pour en recevoir les services là où la loi et le règlement sur les langues officielles le prévoient; le droit des fonctionnaires de travailler dans l'une ou l'autre langue officielle dans les régions désignées à cette fin ; le droit de tous les Canadiens et Canadiennes d'expression française ou anglaise de bénéficier des mêmes chances d'emploi et d'avancement au sein des institutions fédérales." (extrait du site web)
Alain Clavet est analyste de politiques sur les questions relatives à la dualité linguistique dans les domaines d'internet et de la radiodiffusion. En août 1999, il a rédigé une étude spéciale intitulée Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Dans l'introduction de cette étude, il explique: "Internet peut influencer profondément l'organisation du gouvernement du Canada, sa façon de fournir des services et de communiquer avec les citoyens. La langue anglaise est prépondérante dans l'ensemble des réseaux électroniques, y compris sur internet. Il importe donc que la Commissaire veille à ce que le français prenne toute sa place équitable dans les échanges reposant sur ce nouveau mode de communication et de publication."
*Entretien du 3 septembre 1999
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Internet devient l'un de mes principaux secteurs de spécialisation. Le réseau me permet de faire des recherches, de communiquer et d'élargir mes vues sur les questions relatives aux langues officielles (l'anglais et le français, ndlr).
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je donne présentement une série de communications suite à mon rapport: Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Je vais continuer dans les prochaines années à développer cette expertise.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Des logiciels devraient permettre de tarifer l'usager lorsque nécessaire et les gouvernements devraient libérer de frais le maximum de documents et services, notamment en français.
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour un internet véritablement multilingue?
J'en suggère plusieurs dans mon rapport (voir le chapitre 5: Observations et recommandations, ndlr).
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La découverte des toutes les possibilités du modem-câble. La très grande vitesse du modem m'a permis de voir la puissance de ce mode de communication. Internet comme encyclopédie universelle m'est indispensable.
= Et votre pire souvenir?
La lenteur, mais c'est réglé.
*Entretien du 4 septembre 2000
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
J'ai présenté une conférence à l'INET 2000 à Yokohama (Japon) (18-21 juillet 2000) sur la diversité linguistique dans le cyberespace. Je serai à Paris pour la conférence Newropeans (5-7 octobre 2000).
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Un peu moins (qu'avant d'être connecté à internet). Le papier continuera d'avoir un rôle complémentaire.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
La technologie devra s'améliorer encore de ce point de vue afin de devenir vraiment populaire.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un lieu de connaissances partagées non soumis aux contraintes du temps et de l'espace.
= Et la société de l'information?
Le constat que la valeur ajoutée centrale (en référence à une notion économique, celle de la valeur ajoutée) devient de plus en plus l'intelligence de l'information. Ainsi, dans une société de l'information, la connaissance devient la plus-value recherchée.
*Entretien du 3 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Le gouvernement du Canada a accepté l'ensemble des douze recommandations du rapport: Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Des investissements importants ont été réalisés à cet égard cette année. Notamment 80 millions de dollars (canadiens, soit 62 millions d'euros, ndlr) pour la numérisation des collections, 30 millions (23,3 millions d'euros, ndlr) pour la constitution du Musée virtuel canadien et, le 2 mai 2001, l'annonce de 108 millions supplémentaires (83,7 millions d'euros, ndlr) afin d'accroître les contenus culturels canadiens sur internet. Je représente également le Canada à un comité d'experts de l'Unesco pour la promotion du multilinguisme et de l'accès universel à l'internet.
JEAN-PIERRE CLOUTIER (Montréal)
#Auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet
Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance en novembre 1994 Les Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, sous la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (5.000 abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre. Chroniqueur à temps plein, Jean-Pierre Cloutier est également photographe.
*Entretien du 8 juin 1998
= En quoi l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Il y a deux choses ici, dans mon cas. D'abord une époque où j'étais traducteur (après avoir travaillé dans le domaine des communications). Je me suis branché à internet à la demande de clients de ma petite entreprise de traduction car ça simplifiait l'envoi des textes à traduire et le retour des textes traduits. Assez rapidement, j'ai commencé à élargir mon bassin de clientèle et à avoir des contrats avec des clients américains.
Puis, il y a eu carrément changement de profession, c'est-à-dire que j'ai mis de côté mes activités de traduction pour devenir chroniqueur. Au début, je le faisais à temps partiel, mais c'est rapidement devenu mon activité principale. C'était pour moi un retour au journalisme, mais de manière manifestement très différente. Au début, les Chroniques traitaient principalement des nouveautés (nouveaux sites, nouveaux logiciels). Mais graduellement on a davantage traité des questions de fond du réseau, puis débordé sur certains points d'actualité nationale et internationale dans le social, le politique et l'économique.
Dans le premier cas, celui des questions de fond, c'est relativement simple car toutes les ressources (documents officiels, dépêches, commentaires, analyses) sont en ligne. On peut donc y mettre son grain de sel, citer, étendre l'analyse, pousser des recherches. Pour ce qui est de l'actualité, la sélection des sujets est tributaire des ressources disponibles, ce qui n'est pas toujours facile à dénicher. On se retrouve alors dans la même situation que la radio ou la télé, c'est-à-dire que s'il n'y a pas de clip audio ou d'images, une nouvelle même importante devient du coup moins attrayante sur le plan du médium.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Dans le cas des Chroniques de Cybérie, nous avons pu lancer et maintenir une formule en raison des coûts d'entrée relativement faibles dans ce médium. Cependant, tout dépendra de l'ampleur du phénomène dit de "convergence" des médias et d'une hausse possible des coûts de production s'il faut offrir de l'audio et de la vidéo pour demeurer concurrentiels. Si oui, il faudra songer à des alliances stratégiques, un peu comme celle qui nous lie au groupe Ringier et qui a permis la relance des Chroniques après six mois de mise en veilleuse. Mais quel que soit le degré de convergence, je crois qu'il y aura toujours place pour l'écrit, et aussi pour les analyses en profondeur sur les grandes questions.
*Entretien du 6 août 1999
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien (nouvelles réalisations, nouveaux projets, nouvelles idées…)?
Projets et réalisations, non, pas vraiment. Nouvelles idées, oui, mais c'est encore en gestation.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Vaste question.
Il y a d'abord les droits d'auteurs et droits de reproduction des grandes entreprises. Ces dernières sont relativement bien dotées en soutien juridique, soit par le recours aux services internes du contentieux, soit par l'embauche de firmes spécialisées.
Il est certain que la "dématérialisation" de l'information, apportée par internet et les techniques de numérisation, facilite les atteintes de toutes sortes à la propriété intellectuelle.
Là où il y a danger, c'est dans le cas de petits producteurs/diffuseurs de contenus "originaux" qui n'ont pas les moyens de surveiller l'appropriation de leurs produits, ni d'enclencher des mesures sur le plan juridique pour faire respecter leurs droits.
Mais tout ça, c'est de l'"officiel", des cas de plagiat que l'on peut prouver avec des pièces "rematérialisées". Il y a peut-être une forme plus insidieuse de plagiat, celle de l'appropriation sans mention d'origine d'idées, de concepts, de formules, etc. Difficile dans ces cas de "prouver" le plagiat, car ce n'est pas du copier/coller pur et simple. Mais c'est une autre dimension de la question qui est souvent occultée dans le débat.
Des solutions? Il faut inventer un processus par lequel on puisse inscrire sans frais une oeuvre (article, livre, pièce musicale, etc.) auprès d'un organisme international ayant pouvoir de sanction. Cette méthode ne réglerait pas tous les problèmes, mais aurait au moins l'avantage de déterminer un cadre de base et qui sait, peut-être, agir en dissuasion aux pillards.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue? Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Cet été, le cap a été franchi. Plus de 50% des utilisateurs et utilisatrices du réseau sont hors des États-Unis. L'an prochain, plus de 50% des utilisateurs seront non anglophones. Il y a seulement cinq ans, c'était 5%. Formidable, non?
Mais voilà, c'est que l'internet est devenu multiforme et exige de plus en plus des outils performants en raison de l'"enrichissement" des contenus (ou plutôt des contenants, car sur le fond, le contenu véritable, rien n'est enrichi sauf les entreprises qui les vendent). Il faut des systèmes costauds, bien pourvus en mémoire, avec des microprocesseurs puissants. Or, s'il y a développement du web non anglophone, il s'adressera pour une bonne part à des populations qui n'ont pas les moyens de se procurer des systèmes puissants, les tout derniers logiciels et systèmes d'exploitation, et de renouveler et mettre à niveau tout ce bazar aux douze mois.
En outre, les infrastructures de communication, dans bien des régions hors Europe ou États-Unis, font cruellement défaut. Il y a donc problème de bande passante.
Je le constate depuis le tout début des Chroniques. Des correspondants (Afrique, Asie, Antilles, Amérique du Sud, région Pacifique) me disent apprécier la formule d'abonnement par courrier électronique car elle leur permet en récupérant un seul message de lire, de s'informer, de faire une présélection des sites qu'ils ou elles consulteront par la suite. Il faut pour eux, dans bien des cas, optimiser les heures de consultation en raison des infrastructures techniques plutôt faibles.
C'est dans ces régions, non anglophones, que réside le développement du web. Il faut donc tenir compte des caractéristiques techniques du médium si on veut rejoindre ces "nouveaux" utilisateurs.
Je déplore aussi qu'il se fasse très peu de traductions des textes et essais importants qui sont publiés sur le web, tant de l'anglais vers d'autres langues que l'inverse.
Je m'explique. Par exemple, Jon Katz publie une analyse du phénomène de la culture Goth qui imprégnait les auteurs du massacre de Littleton, et de l'expression Goth sur le web. La presse francophone tire une phrase ou deux de l'analyse de Katz, grapille quelques concepts, en fait un article et c'est tout. Mais c'est insuffisant pour comprendre Katz et saisir ses propos sur la culture de ces groupes de jeunes.
De même, la nouveauté d'internet dans les régions où il se déploie présentement y suscite des réflexions qu'il nous serait utile de lire. À quand la traduction des penseurs hispanophones et autres de la communication?
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Ce n'est pas très gai, et ça n'a rien à voir avec le rayonnement important qu'ont acquis Les Chroniques de Cybérie au fil des ans.
Début 1996, j'ai reçu un message qui disait à peu près ceci: "Mon fils, dans le début de la vingtaine, était gravement malade depuis des mois. Chaque semaine, il attendait avec impatience de recevoir dans sa boîte aux lettres votre chronique. Ne pouvant plus sortir de la maison, votre chronique lui permettait de 'voyager', d'ouvrir ses horizons, de penser à autre chose qu'à son mal. Il est décédé ce matin. Je voulais simplement vous remercier d'avoir allégé ses derniers mois parmi nous."
Alors, quand on reçoit un message comme ça, on se fout pas mal de parler à des milliers de gens, on se fout des statistiques d'achalandage, on se dit qu'on parle à une personne à la fois.
= Et votre pire souvenir?
Pas vraiment un seul "gros et méchant" souvenir. Mais une foule de petits irritants. Le système est fragile, le contenu passe au second plan, on parle peu du capital humain, on nous inonde de versions successives de logiciels, etc. Mais c'est très vivable…
*Entretien du 5 août 2000
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Disons que fin juillet 1998, à peu près au moment où nous avions notre tout premier entretien, j'écrivais: "Quelqu'un me demandait récemment quelles étaient les grandes tendances d'internet et si quelque chose avait changé dans la couverture journalistique de l'espace cyber. Après avoir feint de ne pas avoir entendu la question, question de songer à une réponse adéquate, je lui ai répondu qu'au début, un bon chroniqueur se devait d'avoir les deux pieds bien ancrés dans le milieu des technologues et des créatifs. Maintenant, il importe d'avoir un bureau à mi-chemin entre le Palais de justice et la Place de la bourse, et de cultiver ses amis avocats et courtiers." (Chroniques de Cybérie, 28 juillet 1998)
Je constate que, depuis ce temps, mais surtout depuis un an, cette tendance s'est confirmée. Les considérations financières comme les placements initiaux de titres (les IPO - initial public offers), les options d'achat d'actions, la montée fulgurante du Nasdaq fin 1999 et début 2000, puis la correction boursière du printemps, bref, toute cette activité a dominé grandement l'actualité du cyberespace.
Puis, sur le plan juridique, il y a eu l'affaire Microsoft (qui n'est pas encore terminée en raison des appels). C'est la plus visible, celle qui a monopolisé l'attention pendant des mois. Plus récemment, c'est l'affaire Napster qui retient l'attention (là aussi, on attend les décisions en appel). L'affaire UEJF (Union des étudiants juifs de France) - LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) - Yahoo! en France est aussi, à mon avis, éminemment importante car elle implique le concept de censure "géographique", à partir d'un territoire donné. Mais outre ces "causes célèbres", il ne se passe pas une journée sans que les fils de presse ne rapportent des décisions de tribunaux qui ont des incidences sur l'avenir d'internet.
Ce sont donc les manoeuvres boursières et les objets de litiges portés devant les tribunaux qui façonnent le mode de vie en réseau, et ce au détriment d'une réflexion et d'une action profonde sur le plan strict de la communication.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Disons que, dans mon cas, l'utilisation du support papier est plus sélective. Pour mes besoins, j'imprime parfois un document récupéré en ligne car le papier est une "interface de lecture" des plus portables. Sans connexion, sans piles, sans attirail technique, on transporte le document où on veut, on l'annote, on le partage, on le donne, on le récupère, puis il peut prendre facilement le chemin du bac de recyclage.
Côté des journaux et périodiques, j'en consomme moins qu'avant mon utilisation régulière d'internet (1991). Mais là encore, c'est sélectif. Le seul périodique que j'achète régulièrement est le mensuel Wired. Je n'ai jamais été abonné, je l'achète en kiosque, c'est comme voter avec son fric pour le changement.
Pour ce qui est des livres, comme je suis en guerre perpétuelle avec le temps, j'ai peu l'occasion de lire. Au cours de mes vacances, cet été, j'ai acheté des livres de cyberlibraires et je les ai fait livrer poste restante au bureau de poste du village où j'étais. Entre trois à cinq jours pour la livraison, c'est génial.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Le cinéma n'a pas sonné la mort des spectacles sur scène et des arts d'interprétation, pas plus que la radio. La télévision n'a pas relégué aux oubliettes le cinéma, au contraire, elle a contribué à une plus grande diffusion des films. Même chose pour la vidéocassette. Les technologies se succèdent, puis cohabitent.
Je crois qu'il en sera de même pour le papier. Il est certain que son rôle et ses utilisations seront modifiés, que certains contenus demeureront plus portables et conviviaux sur papier, il y aura des ajustements.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Curieusement, dans l'édition du 28 juillet 1998 des Chroniques de Cybérie que je cite plus haut, je parlais du numéro 4 des Cahiers de médiologie ayant pour thème "Les pouvoirs du papier", et aussi des premiers livres numériques.
Force est de constater que, deux ans plus tard, peu de choses ont évolué. D'abord, sur le plan technique, les nouvelles interfaces de lecture n'ont pas rempli leurs promesses sur le plan de la convivialité, de l'aisance et du confort, du plaisir de l'expérience de lire.
D'autre part, les contenus proposés sont encore assez maigres. Je ne dis pas qu'il n'y a rien, mais c'est peu varié, et encore peu de grands titres qui permettraient des économies d'échelle.
Oui, Stephen King a fait un pied de nez aux éditeurs et publié des oeuvres originales en ligne. Et alors? On peut difficilement, encore, parler d'une tendance.
J'ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles.
Le livre électronique ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on n'y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important pour les personnes qui souhaiteront s'auto-éditer, et le phénomène pourrait bouleverser le monde de l'édition traditionnelle.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et mal-voyants?
Mes suggestions s'adressent surtout aux diffuseurs de contenus qui ne respectent pas les normes techniques. Je m'explique. Le Consortium W3C est un organisme de normalisation des techniques du web. Ses comités étudient les nouvelles techniques, et prescrivent des normes d'utilisation. Or les producteurs et diffuseurs de contenus utilisent souvent des techniques propriétales, hors normes, propres à un logiciel ou à une plate-forme, ce qui donne lieu, par exemple, à des "sites optimisés" pour Netscape ou pour Internet Explorer.
Si ces sites soi-disant optimisés pour un fureteur ou un autre causent des problèmes pour les utilisateurs ordinaires, imaginez la difficulté d'adapter des contenus livrés hors normes à un consultation pour non-voyants.
Il y a des efforts énormes pour rendre accessible à tous le contenu du web, mais tant et aussi longtemps que les diffuseurs utiliseront des technologies hors normes, et ne tiendront pas leurs engagements pris, notamment, dans le cadre du Web Interoperability Project (WIP), la tâche sera difficile.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un monde parallèle, un espace où se déroule l'ensemble des activités d'information, de communication, et d'échanges (y compris échanges commerciaux) désormais permises par le réseau. Il y a un centre, autonome, très interconnecté qui vit par et pour lui-même. Puis des collectivités plus ou moins ouvertes, des espaces réservés (intranets), des sous-ensembles (AOL, CompuServe). Il y a ensuite de très longues frontières où règne une culture mixte, hybride, issue du virtuel et du réel (on pense aux imprimés qui ont des versions web, aux sites marchands). Il y a aussi un sentiment d'appartenance à l'une ou l'autre de ces régions du cyberespace, et un sentiment d'identité.
= Et la société de l'information?
Une société où l'unité de valeur réelle est l'information produite, transformée, échangée. Elle correspond au "centre" du cyberespace. Malheureusement, le concept a tellement été galvaudé, banalisé, on l'a servi à toutes les sauces politiciennes pour tenter d'évoquer ce qu'on ne pouvait imaginer dans le détail, ou concevoir dans l'ensemble, de sorte que l'expression a perdu de son sens.
JACQUES COUBARD (Paris)
#Responsable du site web du quotidien L'Humanité
*Entretien du 23 juillet 1998
= Quel est l'historique de votre site web?
Le site de L'Humanité a été lancé en septembre 1996 à l'occasion de la Fête annuelle du journal. Nous y avons ajouté depuis un forum, un site (en partenariat) pour la récente Coupe du monde de football, et des données sur la Fête et sur le meeting d'athlétisme parrainé par L'Humanité. Nous espérons pouvoir développer ce site à l'occasion du lancement d'une nouvelle formule du quotidien qui devrait intervenir à la fin de l'année ou au début de l'an prochain. Nous espérons également mettre sur site L'Humanité hebdo dans les mêmes délais.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Jusqu'à présent on ne peut pas dire que l'arrivée d'internet ait bouleversé la vie des journalistes faute de moyens et de formation (ce qui va ensemble). Les rubriques sont peu à peu équipées avec des postes dédiés, mais une minorité de journalistes exploite ce gisement de données. Certains s'en servent pour transmettre leurs articles, leurs reportages. Il y a sans doute encore une "peur" culturelle à plonger dans l'univers du Net. Normal, en face de l'inconnu. L'avenir devrait donc permettre par une formation (peu compliquée) de combler ce handicap. On peut rêver à un enrichissement par une sorte d'édition électronique, mais nous sommes sévèrement bridés par le manque de moyens financiers.
LUC DALL'ARMELLINA (Paris)
#Co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures hypermédias
*Entretien du 13 juin 2000
= Pouvez-vous présenter oVosite?
oVosite est un site web (mise en ligne: juin 1997) conçu et réalisé par un collectif de six auteurs (Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall'Armellina, Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah) - issus du département hypermédias de l'Université Paris 8 - autour d'un symbole primordial et spirituel, celui de l'oeuf. Le site s'est constitué selon un principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d'une interface unifiante.
Les récits voisins, la première cellule active, met en scène huit nouvelles originales - métaphores d'éclosion ou de gestation - à travers des ancrages variant selon trois regards: éléments de l'environnement (rouge), personnages de l'histoire (violet), correspondances poétiques (bleu). L'interprétation de ces regards, c'est-à-dire le choix des liens pour chaque élément de texte, incombe à chaque auteur et dépend de sa perception individuelle du sujet au sein de son univers intime. Les récits voisins est une oeuvre collective, un travail d'écriture multimédia qui s'est étendu sur près de six mois.
Désirs est une proposition de fragmentation d'un poème anonyme (texte de 1692) et qui occupe l'espace sur le mode de l'apparition des phrases reliées à des mots qui s'affichent et disparaissent au gré d'un aléatoire mesuré.
De nouvelles cellules sont en couvaison…
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je suis enseignant en création numérique auprès d'étudiants des filières "arts" et "design graphique" à l'Ecole régionale des beaux-arts de Valence (Drôme) et chargé de cours en "création de site web" UFR6 (unité de formation et de recherche 6) "Littérature et Informatique" auprès d'étudiants de DESS (diplôme d'enseignement supérieur spécialisé) à l'Université Paris 8 - Saint-Denis-Vincennes (Seine Saint-Denis).
J'exerce par ailleurs une activité de recherche (doctorant à Paris 8) faite de création (sites web et dispositifs hypertextuels), de veille technologique (outils de création et technologies) et d'un travail d'analyse des pratiques de création numérique. Ces trois pôles servent la construction de ma thèse en cours sur le thème: "Vers une écologie de l'écran".
= Comment voyez-vous l'avenir?
La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus (c'est un peu notre cas lors de cet échange). Ce qui n'est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des postures de "spectacture" ou de "lectacture" (Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d'espace, de temps, d'actualité sont requestionnées à travers ce médium qui n'offre plus guère de distance à l'événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se faire.
L'écart peut être mince entre l'envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes). Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui s'opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de relation aux autres. "Plus de proximité" ne crée pas plus d'engagement dans la relation, de même "plus de liens" ne créent pas plus de liaisons, ou encore "plus de tuyaux" ne créent pas plus de partage.