Chapter 5

Je rêve d'un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d'atelier d'écritures permanent et qui autoriserait l'écriture personnelle (c'est en voie d'exister), son partage avec d'autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d'hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée. Je rêve encore d'un internet gratuit pour tous et partout, avec toute l'utopie que cela représente. Internet est jeune mais a déjà ses mythologies, ainsi Xanadu devait être cette cité merveilleuse ou tout le savoir du monde y serait lisible en toutes les langues. Loin d'être au bout de ce rêve, internet tient tout de même quelques-unes de ces promesses.

= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?

Non - parce qu'écrire est de toute façon une affaire très intime, un mode de relation qu'on entretient avec son monde, ses proches et son lointain, ses mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l'espace du langage, celui de sa langue d'origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense pas que l'hypertexte change fondamentalement sa manière d'écrire, qu'on procède par touches, par impressions, associations, quel que soit le support d'inscription, je crois que l'essentiel se passe un peu à notre insu.

Oui - parce que l'hypertexte permet sans doute de commencer l'acte d'écriture plus tôt: devançant l'activité de lecture (associations, bifurcations, sauts de paragraphes) jusque dans l'acte d'écrire. L'écriture (significatif avec des logiciels comme StorySpace) devient peut-être plus modulaire. On ne vise plus tant la longue horizontalité du récit mais la mise en espace de ses fragments, autonomes. Et le travail devient celui d'un tissage des unités entre elles. L'autre aspect lié à la modularité est la possibilité d'écritures croisées, à plusieurs auteurs. Peut-être s'agit-il d'ailleurs d'une méta-écriture, qui met en relation les unités de sens (paragraphes ou phrases) entre elles.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?Quelles solutions pratiques suggérez-vous?

Le droit de l'auteur est celui d'un individu et celui de son oeuvre. L'individu a le droit de disposer d'une garantie, celle que son oeuvre ne soit pas pillée et/ou (pire?) détournée ou morcelée. La notion d'oeuvre est complexe, mais si l'on accepte celle d'une production originale et personnelle comme ensemble cohérent qui fait sens et système pour proposer un regard singulier - celui d'un auteur - ce droit doit pouvoir être garanti.

Sans même évoquer les aspects financiers (royalties, etc.) qui sont bien réels, un standard comme XML devrait pouvoir garantir l'indexation des oeuvres, des artistes, et une signature numérique attachée à leurs productions en ligne.

Un autre standard d'autentification - de type PNG (portable network graphics) pour l'image - devrait pouvoir permettre d'attribuer une clé numérique infalsifiable à une production. Un exemple significatif: les éditions numériques 00h00.com ont édité un roman interactif, Apparitions inquiétantes, né sur le web (donc en HTML) mais vendu au format Acrobat PDF qui permet de conditionner son ouverture par un mot de passe donné lors de l'achat en ligne du roman.

On peut aisément imaginer que, si le WWW Consortium ne propose pas de système d'authentification numérique des pages web, éditeurs et auteurs vont se tourner vers des produits éditoriaux plus repérés (livre, cédérom) et pour lesquels existe un circuit de distribution.

On peut imaginer qu'un auteur puisse faire enregistrer ses logiciels de création auprès d'un organisme et obtienne en échange une clef numérique (signature individuelle) qui soit automatiquement apposée dans ses fichiers. Une autre solution consisterait en un dépôt - type SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) ou SCAM (Société civile des auteurs multimédia) ou SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) ou SESAM (Gestion des droits des auteurs dans l'univers multimédia) - qui fasse antériorité, mais c'est une solution de protection et non pas un procédé de signature…

Peut-être existe-t-il une question prélable cachée dans celle-ci: ne faut-il pas à l'heure du numérique, et en regard de ce que Julia Kristeva a appelé l'intertextualité, redéfinir la notion et le terme d'auteur?

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue? Quelles solutions pratiques suggérez-vous?

Les systèmes d'exploitation se dotent peu à peu des kits de langues et bientôt peut-être de polices de caractères Unicode à même de représenter toutes les langues du monde; reste que chaque application, du traitement de texte au navigateur web, emboîte ce pas.

Les difficultés sont immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses manques dès lors qu'il faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue chinoise.

La grande variété des systèmes d'écritures de par le monde et le nombre de leurs signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas moins importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque culture ou ethnie.

L'anglais s'impose sans doute parce qu'il est devenu la langue commerciale d'échange généralisée; il semble important que toutes les langues puissent continuer à être représentées parce que chacune d'elle est porteuse d'une vision "singulière" du monde.

La traduction simultanée (proposée par AltaVista par exemple) ou les versions multilingues d'un même contenu me semblent aujourd'hui les meilleures réponses au danger de pensée unique que représenterait une seule langue d'échange.

Peut-être appartient-il aux éditeurs des systèmes d'exploitation (ou de navigateurs?) de proposer des solutions de traduction partielle, avec toutes les limites connues des systèmes automatiques de traduction…

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Je n'ai pas de souvenir unique mais plutôt des événements marquants: avoir pu contacter et converser par e-mail avec des inconnus dont j'avais lu les travaux, avoir vu des travaux d'amis publiés en livre alors qu'ils étaient écrits initialement et après qu'ils aient existé d'abord pour le web, avoir échangé des vidéos et des photos de famille à l'autre bout du monde en quelques secondes. Quelques instants fugaces de babillard avec des Canadiens perdus dans les grands froids.

= Et votre pire souvenir?

- L'arrivée de ce qu'on appelle l'e-business, pas l'arrivée du commerce qui est une activité respectable (activité naturelle d'échange qui crée du lien), mais celle du discours, du vocabulaire et de l'état d'esprit qui l'accompagne: rentabilité, business plan, parts de marché, agressivité… et de toute l'économie faite de flan, d'effets d'annonce et dont le paroxysme s'est appelé Nasdaq.

- La mise à mort de Mygale par un système et sa récupération par un des acteurs du marché a montré que la communauté de partage et d'intérêt avait elle aussi un prix (élevé) en fonction de son potentiel d'acheteurs.

*Entretien du 14 novembre 2000

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

C'est toujours une question, une frustration, cette impossibilité du papier à entrer dans la machine! Les dispositifs d'annotation informatique sont pourtant loin d'égaler ceux, analogiques, de la lecture papier: post-it, pages cornées, notes en marge, photocopies commentées, agrandies, modifiées, partagées… que j'utilise - comme beaucoup - en nombre. Tous ces procédés sont des bricolages, les morceaux de papier pris sur des nappes au déjeuner, dans les pages "notes" des agendas, mais ils sont la base d'un processus de mémorisation, d'appropriation personnelle. (Voir pour s'en convaincre la gestion archaïque des signets sur les deux navigateurs les plus modernes. Il faut aller voir des navigateurs de recherche comme Nestor de Romain Zeiliger pour voir pris en compte l'annotation comme processus cognitif et la représentation spatiale comme mode d'organisation des données complexes.) C'est là la question la moins bien prise en compte dans les dispositifs numériques où la mémoire prise en compte est celle de la machine et du logiciel, pas celle de nos cheminements intimes.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Les "outils numériques" deviendront peut-être peu à peu les objets banals de notre quotidien; en attendant ce(s) jour(s), la souplesse des usages du papier n'a pas encore son pareil, je crois. Les débuts des années 80 avaient annoncé la mort du support papier: son usage - et sa consommation - se sont vus multipliés. Le papier semble devoir être encore la surface-support de confort pour la lecture séquentielle, mais pour l'écriture numérique ? On peut se poser la question, l'évolution lente mais inexorable des pratiques - et des outils d'écriture - entraîne forcément la lecture vers l'ailleurs des dispositifs interactifs. La tendance qui s'amorce sur le web - mais est-ce que cela dépassera le stade de tendance? - est la double écriture (et donc la double lecture) proposée. De plus en plus de sites sont faits pour satisfaire une expérience interactive mais proposent aussi leurs contenus "de fond" sous forme de fichiers Acrobat, donc mis en forme, designés pour l'impression individuelle sur papier. Une écriture interactive génère ses systèmes, dispositifs, mises en relation, en espaces, en interaction… et ses appareils de lecture. Les nouvelles oeuvres se lisent sur un micro-ordinateur - connecté ou non - pensons à la spécificité des Machines à écrire de Antoine Denize, de Puppet Motel de Laurie Anderson, de Ceremony of Innocence de Peter Gabriel/Nick Bantock. Mais on peut aussi penser - et espérer - que J.M.G. Le Clézio continuera de nous enchanter avec ses récits sur papier.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Ce n'est qu'un sentiment, je ne possède personnellement pas ce genre d'appareil, ni de PDA (personal digital assistant) non plus même si j'en ai eu de nombreuses fois entre les mains avec un mélange d'envie et de gêne. Il me semble que le "fait" technologique de l'appareil nuit à une lecture un peu "engagée". Je lis mes livres un peu partout, ils tombent parfois de mes mains et de mon lit, j'en ai oublié dans le train, ils me suivent dans le bus, le métro, le train, en vacances, sur la plage ou à la montagne. Ils sont autonomes, je peux les prêter, les donner, je les biffe, corne, annote, bref je les lis. Avec une infinie lenteur. Je me roule dans leurs plis. Il faudrait peut-être pouvoir plier ces livres électroniques, ou qu'ils soient incassables? Mais la question est peut-être qu'ils ne peuvent ni ne doivent remplacer le livre papier bâti dans un système matériel et économique cohérent. Peut-être ont-ils une place à part à prendre? En devenant les supports de l'hyperlecture peut-être?

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Jakob Nielsen évoque dans La Conception de sites web - l'art de la simplicité (Campus Press, 2000) un système vocal basé sur la lecture de balises HTML ou XML capables d'interfacer un synthétiseur vocal qui paraît convaincant. La WAI (Web Accessibility Initiative) du W3C (World Wide Web Consortium) a publié, le 5 mai 1999, la première version des directives (téléchargeables) pour un accès web aux personnes handicapées, accessible en français.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Ce pourrait-être quelque chose comme l'ensemble électrique mouvant, le système invisible mais cohérent des êtres humains sensibles et des interfaces intelligentes dont les activités sont tout ou en partie réglées, conditionnées ou co-régulées à travers leurs machines connectées ensemble. Peut-être plus simplement: la virtualisation sensible et numérique de l'inconscient collectif… mais là je ne parle plus sous contrôle. :=)

= Et la société de l'information?

La nôtre, je pense? L'américano-nord-européenne. A la Bourse, les annonces ont des effets mesurables en millions de dollars ou d'euros et déclenchent des impacts économiques et humains parfois très violents: rachats, ventes, hausses et baisses des valeurs, licenciements. C'est une société où la valeur absolue est l'information et son contrôle, et la valeur relative l'humain. Et là, il n'y a plus de "parole sous contrôle" mais une question de lecture, donc d'engagement.

KUSHAL DAVE (Yale)

#Etudiant à l'Université de Yale

*Entretien du 1er septembre 1998 (entretien original en anglais)

= Comment voyez-vous la relation entre l'imprimé et l'internet?

Ce sont bien sûr des relations en pleine mutation. Ce que j'ai pu voir jusqu'à présent, c'est que les médias électroniques sont en train de saper les médias imprimés de deux façons:

a) en favorisant la création de maisons d'édition alternatives qui permettent de se libérer de la main-mise des grandes maisons d'édition,

b) en forçant les publications imprimées à trouver les moyens nécessaires pour contrecarrer cette tendance. Ces deux groupes de médias se critiquent l'un l'autre et proclament chacun leur supériorité. Les médias de l'imprimé jouent la carte de la crédibilité, alors que les médias électroniques pensent qu'ils sont les seuls pourvoyeurs d'une vérité impartiale.

Il y a donc un problème de "créneau" à trouver, ainsi il existe aussi un problème financier. Internet est certainement un médium plus accessible et plus pratique. A long terme il serait préférable qu'il puisse bénéficier du savoir-faire de l'imprimé, sans les coûts élevés et les problèmes de copyright. Pendant la période de transition, il serait également souhaitable que les maisons d'édition traditionnelles prennent progressivement en compte ce nouveau médium. Dans les publications imprimées, on voit par exemple maintenant des adresses électroniques à la suite des articles, ce qui permet aux lecteurs de contacter directement les auteurs. Des forums de discussion présents dans pratiquement toutes les grandes publications électroniques montrent qu'à l'avenir nous n'aurons plus seulement l'opinion d'une personne, mais les opinions de plusieurs personnes, et leur interaction entre elles. Le but de ces forums est de procurer des informations supplémentaires en arrière-plan. De même, on peut glaner des statistiques détaillées sur l'indice de consultation de l'information ou des annonces, ce qui permettra à la publication de s'adapter et de s'interroger sur ses objectifs. Le lecteur aura ainsi un contenu plus ciblé, plus riche et davantage sur mesure.

= Que représente l'internet pour vous?

D'abord un moyen de distraction. ;) Et puis une énorme quantité d'informations banales ou intéressantes glanées en surfant sans but précis.

= Comment voyez-vous l'avenir?

J'aimerais préparer une licence et une maîtrise en sciences, puis travailler dans l'industrie pendant quelque temps avant d'écrire sur internet dans une publication connue.

Quant à l'avenir d'internet en général, je pense que ce médium va se populariser, tout en étant en prise avec le développement d'un réseau commercial qui va contrecarrer l'esprit convivial du début. On aura également affaire à une surabondance d'information, et les moteurs de recherche sont déjà en train d'évoluer afin de proposer des portails offrant un meilleur service.

CYNTIA DELISLE (Montréal)

#Consultante au CEVEIL (Centre d'expertise et de veille inforoutes et langues)

[Entretien conjoint avec Guy Bertrand. Voir: Guy Bertrand.]

EMILIE DEVRIENDT (Paris)

#Elève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris et doctorante à l'Université de Paris 4-Sorbonne

Elève professeur à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Paris et doctorante à l'Université de Paris 4-Sorbonne, Emilie Devriendt anime le séminaire "Outils informatiques pour l'analyse textuelle" de l'ENS pendant l'année universitaire 2001-2002.

*Entretien du 27 juin 2001

= En quoi consiste exactement votre activité?

Le fait d'être étudiante me permet d'emprunter librement les chemins de traverse qu'il me tente d'explorer: psychologie cognitive, ingénierie linguistique, internet sont autant de domaines qui m'intriguent et qui me permettent d'adopter des points de vue différents sur le monde de la recherche et des études littéraires où j'ai été principalement formée.

Mes travaux de recherche ont pour objet la culture écrite (literacy) et les représentations linguistiques du seizième siècle français. Mon activité liée à l'informatique et à internet s'inscrit en grande partie dans une réflexion sur l'histoire des techniques intellectuelles. Elle intervient aussi dans mes recherches.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Je suis avant tout une grande utilisatrice d'internet, pour mes recherches essentiellement. Je compte aussi poursuivre une activité entamée depuis peu (en collaboration avec Russon Wooldridge, professeur à l'Université de Toronto), qui concerne la publication de ressources littéraires en ligne, notamment pour le seizième siècle français.

D'autre part, le prosélytisme en matière d'outils informatiques pour la recherche littéraire me semble indispensable. Ce qui me préoccupe aujourd'hui: la diffusion de logiciels (d'analyse textuelle par exemple) menée parallèlement à une réflexion méthodologique sur leur utilisation. Un séminaire devrait se mettre en place à l'Ecole normale supérieure l'an prochain sur ces thèmes.

= Comment voyez-vous l'avenir?

L'avenir me semble prometteur en matière de publications de ressources en ligne, même si, en France tout au moins, bon nombre de résistances, inhérentes aux systèmes universitaire et éditorial, ne risquent pas de céder du jour au lendemain (dans dix-vingt ans, peut-être?). Ce qui me donne confiance, malgré tout, c'est la conviction de la nécessité pratique d'internet. J'ai du mal à croire qu'à terme, un chercheur puisse se passer de cette gigantesque bibliothèque, de ce formidable outil. Ce qui ne veut pas dire que les nouvelles pratiques de recherche liées à internet ne doivent pas être réfléchies, mesurées à l'aune de méthodologies plus traditionnelles, bien au contraire. Il y a une histoire de l'"outillage", du travail intellectuel, où internet devrait avoir sa place.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, beaucoup.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Je suis loin de penser que le numérique doive ou puisse remplacer le papier, tout au moins dans l'état actuel des technologies liées à internet. On a beau parler d'une "ère de l'immatériel", d'une "virtualisation" du réel etc., je reste persuadée que la trace écrite telle que le papier nous en permet la perception et la conservation (relative si l'on veut, mais fortement historicisée), n'a pas diminué, et n'est pas en passe de se voir remplacée par des séquences invisibles de 0 et de 1. La pérennité du support numérique me semble bien plus problématique que celle du papier: en termes techniques (et économiques) d'une part, en termes de politiques de conservation d'autre part. Par exemple, l'institution d'un dépôt légal sur le web pose d'immenses problèmes (concernant la quantité comme la nature des publications).

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

S'il doit s'agir d'un ordinateur portable légèrement "relooké", mais présentant moins de fonctionnalités que ce dernier, je n'en vois pas l'intérêt. Tel qu'il existe, l'e-book est relativement lourd, l'écran peu confortable à mes yeux, et il consomme trop d'énergie pour fonctionner véritablement en autonomie. A cela s'ajoute le prix scandaleusement élevé, à la fois de l'objet même et des contenus téléchargeables; sans parler de l'incompatibilité des formats constructeur, et des "formats" maison d'édition.

J'ai pourtant eu l'occasion de voir un concept particulièrement astucieux, vraiment pratique et peu coûteux, qui me semble être pour l'heure le support de lecture électronique le plus intéressant : celui du "baladeur de textes" ou @folio (conçu par Pierre Schweitzer, ndlr), en cours de développement à l'Ecole nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg. Bien évidemment, les préoccupations de ses concepteurs sont à l'opposé de celles des "gros" concurrents qu'on connaît, en France ou ailleurs: aucune visée éditoriale monopolistique chez eux, puisque c'est le contenu du web (dans l'idéal gratuit) que l'on télécharge.

= Comment définissez-vous la société de l'information?

Pour moi, comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs, le syntagme "société de l'information" est plus une formule (journalistique, politique) à la mode depuis plusieurs années, qu'une véritable notion. Cette formule tend communément je crois, à désigner une nouvelle "ère" socio-économique, post-industrielle, qui transformerait les relations sociales du fait de la diffusion généralisée des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Personnellement, je n'adhère pas à cette vision des choses. Si la diffusion croissante des NTIC est indéniable et constitue un phénomène socio-économique propre à l'époque contemporaine, je ne crois pas qu'il faille y voir la marque de l'avènement d'une nouvelle société "de l'information".

La formule "société de l'information" est construite sur le modèle terminologique (socio-économique) de la "société industrielle". Mais le parallèle est trompeur: "société de l'information" met l'accent sur un contenu, alors que "société industrielle" désigne l'infrastructure économique de cette société. L'information en tant que produit (industriel ou service) apparaît peut-être plus complexe que, par exemple, les produits alimentaires, mais cette complexité ne suffit pas à définir l'avènement dont il est question.

D'autant plus que l'emploi inconditionnel de la formule a contribué à faire de l'information un terme passe-partout, très éloigné même de sa théorisation mathématique (Shannon), de sa signification informatique initiale. Elle traduit uniquement une idéologie du progrès électronique mise en place dans les années 1950 et véhiculée ensuite par nos gouvernements et la plupart de nos journalistes, qui définissent fallacieusement le développement des NTIC comme un "nécessaire" vecteur de progrès social. Quelques analystes (sociologues et historiens des techniques comme Mattelart, Lacroix, Guichard, Wolton) ont très bien montré cela.

BRUNO DIDIER (Paris)

#Webmestre de la bibliothèque de l'Institut Pasteur

L'Institut Pasteur est une fondation privée dont la mission est de contribuer à la prévention et au traitement des maladies, en priorité infectieuses, par la recherche, l'enseignement, et des actions de santé publique.

*Entretien du 10 août 1999

= En quoi consiste le site web que vous avez créé?

Le site web de la bibliothèque de l'Institut Pasteur a pour vocation principale de servir la communauté pasteurienne. Il est le support d'applications devenues indispensables à la fonction documentaire dans un organisme de cette taille: bases de données bibliographiques, catalogue, commande de documents et bien entendu accès à des périodiques en ligne (un peu plus d'une centaine actuellement). C'est également une vitrine pour nos différents services, en interne mais aussi dans toute la France et à l'étranger. Il tient notamment une place importante dans la coopération documentaire avec les instituts du réseau Pasteur à travers le monde. Enfin j'essaie d'en faire une passerelle adaptée à nos besoins pour la découverte et l'utilisation d'internet. Il existe dans sa forme actuelle depuis 1996 et son audience augmente régulièrement.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je développe et maintiens les pages du serveur, ce qui s'accompagne d'une activité de veille régulière. Par ailleurs je suis responsable de la formation des usagers, ce qui se ressent dans mes pages. Le web est un excellent support pour la formation, et la plupart des réflexions actuelles sur la formation des usagers intègrent cet outil.

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

C'est à la fois dans nos rapports avec l'information et avec les usagers que les changements ont eu lieu. Nous devenons de plus en plus des médiateurs, et peut-être un peu moins des conservateurs. Mon activité actuelle est typique de cette nouvelle situation: d'une part dégager des chemins d'accès rapides à l'information et mettre en place des moyens de communication efficaces, d'autre part former les utilisateurs à ces nouveaux outils.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Je crois que l'avenir de notre métier passe par la coopération et l'exploitation des ressources communes. C'est un vieux projet certainement, mais finalement c'est la première fois qu'on dispose enfin des moyens de le mettre en place.

En ce qui concerne mon propre avenir professionnel, j'espère surtout qu'internet me permettra un jour de travailler à domicile, au moins partiellement. Ce qui m'éviterait 2 heures 30 de transport par jour…

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Je ne suis pas ces débats. Mais je pense qu'on va avoir du mal à maintenir l'esprit communautaire qui était à la base de l'existence d'internet.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Je vois cela tout à fait positivement. Internet n'est une propriété ni nationale, ni linguistique. C'est un vecteur de culture, et le premier support de la culture, c'est la langue. Plus il y a de langues représentées dans leur diversité, plus il y aura de cultures sur internet. Je ne pense pas qu'il faille justement céder à la tentation systématique de traduire ses pages dans une langue plus ou moins universelle. Les échanges culturels passent par la volonté de se mettre à la portée de celui vers qui on souhaite aller. Et cet effort passe par l'appréhension de sa langue. Bien entendu c'est très utopique comme propos. Concrètement, lorsque je fais de la veille, je peste dès que je rencontre des sites norvégiens ou brésiliens sans un minimum d'anglais.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Le jour où j'ai gagné une boîte de chocolats suisses sur le site de Health On the Net (ne vous précipitez pas, le jeu n'existe plus…).

= Et votre pire souvenir?

Les dérives du courrier électronique: des mal élevés qui profitent de la distance ou d'un certain anonymat pour dire des choses pas très gentilles, ou adopter des attitudes franchement puériles, avec, hélas, des conséquences qui ne sont pas toujours celles d'un monde d'enfant… Par exemple, une personne a un jour profité de ce que je lui avait fait copie d'un message, pensant que le sujet l'intéresserait, pour intervenir entre mon interlocuteur et moi, et me discréditer.

CATHERINE DOMAIN (Paris)

#Créatrice de la librairie Ulysse, la plus ancienne librairie de voyage au monde

Située au coeur de Paris, dans l'île Saint-Louis, la librairie Ulysse est la plus ancienne librairie de voyage au monde, avec plus de 20.000 livres neufs et anciens, cartes et revues sur tous les pays et pour tous les voyages. Elle a été créée en 1971 par Catherine Domain, membre du SLAM (Syndicat national de la librairie ancienne et moderne), du Club des explorateurs et du Club international des grands voyageurs, et fondatrice du Cargo Club (un club de rencontre pour les passionnés de la mer) et du Club Ulysse des petites îles du monde.

Catherine Domain a visité à ce jour 141 pays et les voyages la tenaillent toujours. En 1998, elle a exploré à la voile les îles du Kiribati et les Marshall, au milieu du Pacifique. En 1999, en tant que membre du jury du Prix du livre insulaire, elle a fait une escale à Ouessant, puis elle a fait le tour de la Sardaigne à la voile en septembre. En l'an 2000, toujours à la voile, elle a visité la Croatie pendant un mois. Comme elle était de nouveau membre du jury du Prix du livre insulaire, elle a refait escale à Ouessant et aussi à l'île de Sein.

*Entretien du 10 novembre 2000

= En quoi consiste votre site web?

Mon site (créé en 1999, ndlr) est embryonnaire et en construction, il se veut à l'image de ma librairie, un lieu de rencontre avant d'être un lieu commercial. Il sera toujours en perpétuel devenir!

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Internet me prend la tête, me bouffe mon temps et ne me rapporte presque rien mais cela ne m'ennuie pas… Pour qu'internet marche, il faut ne faire que ça ou avoir des "esclaves". Je ne veux ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas une âme de patron mais d'artisan, et j'attrape vite la bougeote et mal aux yeux.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Extrêmement mal, internet tue les librairies spécialisées. En attendant d'être dévorée, je l'utilise comme un moyen d'attirer les clients chez moi, et aussi de trouver des livres pour que ceux qui n'ont pas encore internet chez eux! Mais j'ai peu d'espoir…

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

J'avoue être plus concernée par l'OMC (Organisation mondiale du commerce) que par les droits d'auteur.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Est-ce qu'il n'est pas multilingue? Je vois qu'il va tuer aussi la langue française et bien d'autres (suppression des accents, négligence due à la rapidité, etc.).

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Un dialogue quotidien avec ma soeur qui habite Sri Lanka et mes potes mexicains, américains, anglais, sud-africains, etc., car j'ai beaucoup voyagé, longtemps et partout.

= Et votre pire souvenir?

Ma première année ordinateur-internet: une longue souffrance technique!

HELEN DRY (Michigan)

#Modératrice de The Linguist List

Le site de la Linguist List donne une série complète de liens sur la profession de linguiste (conférences, associations linguistiques, programmes, etc.), la recherche (articles, résumés de mémoires, projets, bibliographies, dossiers, textes), les publications, la pédagogie, les ressources linguistiques (langues, familles linguistiques, dictionnaires, information régionale) et les ressources informatiques (polices de caractères et logiciels).

La Linguist List est modérée par Helen Dry (Eastern Michigan University), Anthony Aristar (Wayne State University) et Andrew Carnie (University of Arizona). Helen Dry, qui est interviewée ici, est professeur de linguistique à la Eastern Michigan University. Ses principaux domaines de recherche sont la stylistique linguistique, la linguistique de corpus, la pragmatique et l'analyse du discours.

*Entretien du 18 août 1998 (entretien original en anglais)

= La Linguist List est-elle multilingue?

La Linguist List, que je modère, a pour politique d'accepter les informations dans toutes les langues, puisque c'est une liste pour linguistes. Nous ne souhaitons cependant pas que le message soit publié dans plusieurs langues, tout simplement à cause de la surcharge de travail que cela représenterait pour notre personnel de rédaction (nous ne sommes pas une liste fourre-tout, mais une liste modérée: avant d'être publié, chaque message est classé par nos étudiants-rédacteurs dans une section comprenant des messages du même type). Notre expérience nous montre que pratiquement tout le monde choisit de publier en anglais. Mais nous relions ces informations à un système de traduction qui présente nos pages dans cinq langues différentes. Ainsi un abonné ne lit Linguist en anglais que s'il le souhaite. Nous essayons aussi d'avoir au moins un étudiant-éditeur qui soit réellement multilingue, afin que les lecteurs puissent correspondre avec nous dans d'autres langues que l'anglais.

*Entretien du 26 juillet 1999 (entretien original en anglais)

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Nous commençons maintenant à rassembler un grand nombre de données. Nous gérons plusieurs bases de données avec moteur de recherche: résumés de thèses de linguistique, informations sur les programmes universitaires de linguistique, informations professionnelles sur les linguistes, etc. A ma connaissance, le fichier des résumés de thèses est la seule compilation électronique qui soit disponible gratuitement sur l'internet.

BILL DUNLAP (Paris & San Francisco)

#Fondateur de Global Reach, société qui favorise le marketing international en ligne

Fondateur de Global Reach, Bill Dunlap est spécialiste du marketing en ligne et du commerce électronique international. Sa clientèle est essentiellement américaine. Global Reach est une méthode permettant aux sociétés d'étendre leur présence sur l'internet en leur donnant une audience internationale, ce qui comprend la traduction de leur site web dans d'autres langues, la promotion active de leur site et l'accroissement de la fréquentation locale au moyen de campagnes promotionnelles.

Diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Bill Dunlap a toujours consacré son activité professionnelle à trouver des marchés internationaux pour des produits et services liés à la haute technologie. A l'apparition de l'industrie informatique au début des années 80, il crée une société afin d'exporter sur le marché européen les logiciels pour PC et Apple, ce qui lui fait connaître les principaux marchés de distribution de PC en Europe et l'amène à devenir le premier directeur commercial de AST Research. Il est ensuite le premier directeur commercial au nouveau siège parisien de Compaq Computer, puis il poursuit son activité au siège européen de Compaq à Munich en tant que directeur commercial pour la Scandinavie.

En 1985, Bill Dunlap crée Euro-Marketing Associates, une société internationale de consultation en marketing basée à Paris et à San Francisco. En 1995, il restructure cette société en une société de consultation en ligne dénommée Global Reach, qui regroupe des consultants internationaux de premier plan, le but étant de promouvoir les sites web de leurs clients dans chaque pays choisi, afin d'attirer plus de visiteurs, et donc d'augmenter les ventes.

*Entretien du 11 décembre 1998 (entretien original en anglais)

= Quel est l'apport de l'internet dans votre activité?

Depuis 1981, début de mon activité professionnelle, j'ai été impliqué dans la venue de sociétés américaines en Europe. Ceci est pour beaucoup un problème de langue, puisque leurs informations commerciales doivent être disponibles dans les langues européennes pour être prises en compte ici, en Europe. Comme le web est devenu populaire en 1995, j'ai donné à ces activités une dimension "en ligne", et j'en suis venu à promouvoir le cybercommerce européen auprès de mes compatriotes américains. Récemment, lors de l'Internet World à New York, j'ai parlé du cybercommerce européen et de la manière d'utiliser un site web pour toucher les différents marchés d'Europe.

= En quoi consiste Global Reach?

Promouvoir un site est aussi important que de le créer, sinon plus. On doit être préparé à utiliser au moins autant de temps et d'argent à promouvoir son site qu'on en a passé à l'origine à le créer. Le programme Global Reach permet de promouvoir un site dans des pays non anglophones, afin d'atteindre une clientèle plus large… et davantage de ventes. Une société a de nombreuses bonnes raisons de considérer sérieusement le marché international. Global Reach est pour elle le moyen d'étendre son site web à de nombreux pays, de le présenter à des visiteurs en ligne dans leur propre langue, et d'atteindre le réseau de commerce en ligne présent dans ces pays.

= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme?

Il y a très peu d'Américains des Etats-Unis qui sont intéressés de communiquer dans plusieurs langues. Pour la plupart, ils pensent encore que le monde entier parle anglais. Par contre, ici en Europe (j'écris de France), les pays sont petits, si bien que, depuis des siècles, une perspective internationale est nécessaire.

*Entretien du 23 juillet 1999 (entretien original en anglais)

= Quelles sont vos suggestions pour le développement d'un site web multilingue?

Une fois que la page d'accueil d'un site est disponible en plusieurs langues, l'étape suivante est le développement du contenu dans chaque langue. Un webmestre notera quelles langues attirent plus de visiteurs (et donc plus de ventes) que d'autres. Ce seront donc dans ces langues que débutera une campagne de promotion multilingue sur le web. Parallèlement, il est toujours bon de continuer à augmenter le nombre de langues dans lesquelles un site web est disponible. Au début, seule la page d'accueil traduite en plusieurs langues suffit, mais ensuite il est souhaitable de développer un véritable secteur pour chaque langue.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Le fait de travailler avec des centaines de personnes tout en évitant la pression. Cela rend la vie vraiment agréable.

= Et votre pire souvenir?

J'ai plusieurs fois mis en place un forum en ligne, et plusieurs individus animés de mauvaises intentions ont commencé à envoyer des messages injurieux à l'ensemble du forum. Ces messages ont atteint des centaines de personnes qui ont à leur tour répondu par des messages injurieux, avec un effet boule de neige. Je me rappelle m'être réveillé un matin avec plus de 4.000 messages à télécharger. Quelle pagaille!

PIERRE-NOEL FAVENNEC (Paris & Lannion, Bretagne)

#Expert à la direction scientifique de France Télécom R&D et directeur de la collection technique et scientifique des télécommunications

Ingénieur, Pierre-Noël Favennec est expert-coordinateur à la direction scientifique de France Télécom R&D pour les télécommunications optiques et hertziennes (mobiles). Directeur de la collection technique et scientifique des télécommunications (CTST), il est l'auteur de deux livres scientifiques, Implantation ionique pour la microélectronique et l'optique (Masson, Paris, 1993) et Technologies pour les composants à semiconducteurs (Masson, Paris, 1998). Il est membre du comité consultatif pour la recherche et le développement de la technologie pour la région Bretagne.

*Entretien du 12 février 2001

= Pouvez-vous décrire l'activité de France Télécom R&D?

France Télécom R&D est le centre de recherche et développement de France Télécom. Ce centre de R&D de près de 4.000 ingénieurs et chercheurs est basé à Issy-les-Moulineaux, Lannion, Rennes, Caen, Grenoble et Belfort. Il a en charge toutes les études utiles pour France Télécom, études allant du court terme jusqu'au long terme et touchant aux télécommunications (usages, services, réseaux et technologies). La mobilité, l'internet et l'international sont les grands axes d'activités.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis expert-coordinateur à la direction scientifique de France Télécom R&D (FTR&D) pour les télécommunications optiques et hertziennes: maîtrise d'ouvrage des recherches amont relevant de mon domaine d'expertise (télécoms optiques et radio), coordination, orientation, animation, financement…

J'assure également la direction de la collection technique et scientifique des télécommunications. La collection est publiée sous l'égide FTR&D. Elle réunit des ouvrages rédigés en langue française par des spécialistes de centres de recherches, de l'université et de l'industrie des télécommunications. La collection comprend principalement des livres traitant des sciences et technologies de base utiles aux télécommunications modernes, des réseaux et services. Les ouvrages se situent au niveau de l'enseignement de 3e cycle. La collection contient aussi des ouvrages sur des aspects économiques, sociaux, juridiques et politiques des télécommunications. Ils s'adressent aux ingénieurs et scientifiques soucieux de l'impact socio-économique de leurs réalisations et aussi aux gestionnaires et décideurs politiques… Leur qualité technique et scientifique est garantie par un comité scientifique composé d'experts des différents domaines couvrant les sciences et les technologies des télécommunications. Plusieurs éditeurs collaborent à l'édition des ouvrages labellisés par la collection (Masson, Dunod, Eyrolles, La Documentation française, Hermès, Springer et Presses polytechniques universitaires romandes).

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Je n'ai pas d'activité spécifique liée à l'internet mais, France Télécom étant la net-compagnie, toutes nos activités sont concernées par l'utilisation, la mise en place des réseaux ou le futur de l'internet. La collection édite de plus en plus d'ouvrages dont le sujet touche directement ou indirectement l'internet (par exemple Des télécoms à l'internet: économie d'une mutation, d'Etienne Turpin, Eyrolles, 2000).

= Comment voyez-vous l'avenir?

Le mariage des télécommunications et de l'informatique font de l'internet une technologie extrêmement puissante et très riche d'avenir. Mais l'internet n'est qu'une technologie, puissante certes, qui vient s'ajouter à celles existantes; elle ne les remplace pas, elle apporte autre chose: de l'information potentielle supplémentaire, de la communication virtuelle où il n'y a plus de distance, un accès potentiel à de la culture venant de partout…

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Le papier est de plus en plus utilisé. Personnellement je suis de plus en plus inondé de paperasses:

- avec l'e-mail, les collègues n'hésitent plus à envoyer de gros fichiers qu'il faut ensuite imprimer pour lecture;

- la lecture est plus agréable sur papier;

- les fichiers reçus peuvent n'être que des projets et on peut recevoir "n" épreuves successives que l'on imprime nécessairement;

- on imprime les mèls pour les lire tranquillement plus tard ou parce que c'est plus agréable de les lire sur papier.

Etc. Il y a beaucoup de raisons pour utiliser toujours plus de papier.

= L'imprimé a-t-il encore de beaux jours devant lui?

Les livres "d'études", comme ceux de notre collection, ont une durée de vie longue et ne seront pas remplacés par un e-book, sauf si ce livre n'est utilisé que pour une étude particulière et pour un temps court (quelques semaines). Les livres à durée de vie courte tels que les romans, journaux, magazines peuvent effectivement être un jour remplacés par des e-books. Les livres scolaires pourront être (seront) sur e-book. Les encyclopédies volumineuses dont la consultation n'est qu'épisodique seront sur le web.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Si l'invention du livre-papier avait été faite après celle du e-book, nous l'aurions tous trouvé géniale. Mais un e-book a un avenir prometteur si on peut télécharger suffisamment d'ouvrages, si la lecture est aussi agréable que sur le papier, s'il est léger (comme un livre), s'il est pliable (comme un journal), s'il n'est pas cher (comme un livre de poche)… En d'autres mots, l'e-book a un avenir s'il est un livre, si le hard fait croire que l'on a du papier imprimé… Techniquement, c'est possible, aussi j'y crois. Au niveau technologique, cela exigera encore quelques efforts (chimie, électronique, physique…). Les avantages sont le volume réduit, le téléchargement et le document personnalisé en lecture.

= Quelles sont vos suggestions pour un véritable multilinguisme sur le web?

Les recherches sur la traduction automatique devraient permettre une traduction automatique dans les langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les langues et non les seules dominantes (ex: diffusion de documents en japonais, si l'émetteur est de langue japonaise, et lecture en breton, si le récepteur est de langue bretonne…). Il y a donc beaucoup de travaux à faire dans la direction de la traduction automatique et écrite de toutes les langues.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Des études sont faites en Californie, et sûrement ailleurs, pour l'utilisation de l'informatique et des télécoms (donc le web) par les malvoyants. Je connais trop mal le sujet pour avoir un avis.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Le cyberespace est un monde où je suis relié par l'image et le son et sans fil avec qui je veux, quand je veux et où je veux, où j'ai accès à toutes les documentations et informations souhaitées, et dans lequel ma vie est facilitée par les agents intelligents et les objets communicants.

= Et la société de l'information?

Une société dans laquelle tout membre de cette société a accès immédiatement à toutes les informations souhaitées.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Les premiers méls.

= Et votre pire souvenir?

Le temps passé à la réception d'images.

GERARD FOURESTIER (Nice)

#Créateur de Rubriques à Bac, bases de données destinées aux étudiants du premier cycle universitaire

Oeuvre de Gérard Fourestier, professeur de français et diplômé en science politique, Rubriques à Bac (RaBac) propose deux bases de données (accessibles par souscription, avec version démo en accès libre) à destination des étudiants du Bac au Deug et de leurs professeurs, et à tous ceux que le sujet intéresse. ELLIT (Éléments de littérature) est une base de données sur la littérature française du 12e siècle à nos jours regroupant plus de 350 articles liés entre eux par 8.500 liens, ainsi qu'un répertoire de 450 auteurs (y compris en sciences et philosophie) qui ont joué un rôle majeur dans la formation de cette littérature. RELINTER (Relations internationales depuis 1945) propose plus de 2.000 liens sur l'évolution de la situation du monde contemporain de la deuxième guerre mondiale à nos jours. Gérard Fourestier est aussi l'auteur de Bac-L (baccalauréat section lettres), un site en accès libre lancé en juin 2001 dans le prolongement d'ELLIT.

*Entretien du 9 octobre 2000

= Pouvez-vous décrire Rubriques à Bac?

Rubriques à Bac est une branche des activités du GRIMM (Groupe de recherche et d'information sur le multimédia), un groupement associatif de personnes physiques et morales qui pratiquent la recherche et l'information sur l'informatique, le multimédia et la communication.

Cependant, les perspectives ouvertes par une fréquentation du site en progression rapide, et compte tenu de la mission que j'ai assignée aux recettes de cette activité, à savoir la réalisation de projets éducatifs en Afrique, Rubriques à Bac se constituera prochainement en entité juridique propre.

= En quoi consiste le site web?

Le site de Rubriques à Bac a été créé il y a deux ans pour répondre au besoin de trouver sur le net, en un lieu unique, l'essentiel, suffisamment détaillé et abordable par le grand public, dans le but:

a) de se forger avant tout une culture tout en préparant à des examens probatoires à des études de lettres - c'est la raison d'ELLIT (Eléments de littérature), base de données en littérature française;

b) de comprendre le monde dans lequel nous vivons en en connaissant les tenants et les aboutissants, d'où RELINTER (Relations internationales).

J'ai développé ces deux matières car elles correspondent à des études que j'ai, entre autres, faites en leur temps, et parce qu'il se trouve que, depuis une dizaine d'années, j'exerce des fonctions de professeur dans l'enseignement public (18 établissements de la 6e aux Terminales de toutes sections et de tous types d'établissements). Faute de temps, je n'ai pu réaliser que ces deux thèmes, mais je ne désespère pas de développer aussi d'autres sujets qui font partie de ma panoplie universitaire et d'autodidacte curieux de tout comme la philosophie, l'analyse sociétale, l'analyse sémantique ou encore l'écologie, et que je tiens "au chaud dans mes cartons". Ceci étant, je suis à l'affût de toutes autres idées, venant d'ailleurs, pour ne me réserver alors que la supervision du contenu mis en forme, la dernière main dans la réalisation informatique et la gestion en tant que site spécialisé.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Pour l'instant et faute de mieux, en raison de mon âge, la cinquantaine, et non de mes compétences, je m'occupe de mes élèves en les préparant à leurs examens tout en leur donnant envie d'être utiles, ne serait-ce que pour eux-mêmes et en leur apportant le sens des responsabilités, en un mot un message humaniste. J'aime ce métier car, pour moi, le savoir, ça se donne, et le maître, comme en boudhisme, ne peut avoir qu'un seul but: que son élève le dépasse. En outre, alors que j'ai eu dans le passé d'importantes fonctions de fondé de pouvoir, et que j'ai dirigé pour mon compte quelques entreprises, je suis maître à bord dans mes classes et j'organise mon travail comme je l'entends. C'est pour moi essentiel.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Comme je l'ai laissé entendre tout à l'heure, mon initiative à propos d'internet n'est pas directement liée à mes fonctions de professeur. J'ai simplement voulu répondre à un besoin plus général et non pas étroitement scolaire, voire universitaire. Débarrassé des contraintes du programme, puisque j'agis en mon nom et pour mon compte et non "es-qualité", mais tout en en donnant la matière grise qui me paraît indispensable pour mieux faire une tête qu'à la bien remplir, je laisse à d'autres le soin de ne préparer qu'à l'examen. Pour répondre plus précisément, peut-être, à votre question, mon activité liée à internet consiste tout d'abord à en sélectionner les outils, puis à savoir les manier pour la mise en ligne de mes travaux et, comme tout a un coût et doit avoir une certaine rentabilité, organiser le commercial qui permette de dégager les recettes indispensables; sans parler du butinage indispensable pour la recherche d'informations qui seront ensuite traitées.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Je le vois en Afrique, là où je suis certainement plus utile, par égard à ce que je m'estime redevable en tant que nanti et parce que je suis aussi spécialiste de ce que l'on nomme les bouts de ficelles. Pour des raisons particulières, aux conséquences coûteuses pour mes finances, je n'ai pu mener à bien cette année mon projet d'un centre culturel au Sénégal au profit d'une communauté de villages en Casamance. Mais je ne désespère pas!

= Utilisez-vous encore des documents papier?

Oui, mais beaucoup moins qu'avant!

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Un plus, mais il faudra encore du temps et, pour l'instant, le prix, comme pour la "voiture propre", n'est pas très attractif. Ceci dit, j'accepte qu'on m'en offre un, j'en ferai la pub :-) Quoi qu'il en soit, si la chose devait prendre de l'ampleur, j'ai sous la main, si je puis dire (dans des cartons), une petite fortune de toutes sortes en "produits Gutenberg" Avis aux collectionneurs qui, comme chacun sait, sont pour le progrès!…. et pour cause!

= Quelles sont vos suggestions pour un meilleur respect du droit d'auteur sur le web?

Les mesures de respect: oui, mais de protection: non! Et, quoi qu'il en sera, que cela n'aboutisse pas à freiner la création, tant il est vrai que chaque auteur en a digéré d'autres.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le web?

Je suis de langue française. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'arabe, mais je suis encore loin du compte quand je surfe dans tous les coins de la planète. Il serait dommage que les plus nombreux ou les plus puissants soient les seuls qui "s'affichent" et, pour ce qui est des logiciels de traduction, il y a encore largement à faire. Je ne sais quoi suggérer au juste sinon, pour l'instant, de connaître suffisament d'anglais et de créer beaucoup plus encore en français.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Ils ont aussi droit de cité dans le cyberspace à la république des lettres et à la démocratie du savoir et, bien qu'ils soient encore loin de nos technologies, n'oublions pas les dizaines de millions d'aveugles et de malvoyants du sud.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Un espace sans odeurs mais pour tous les goûts.

= Et la société de l'information?

Un espace où l'esprit d'examen et le sens critique sont particulièrement de mise.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Quand j'ai sorti mon premier ordinateur de son emballage.

= Et votre pire souvenir?

Cet été, à la plage: mes ordinateurs étaient en panne :-)

*Entretien du 3 mai 2001

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

La routine d'un travail de plus en plus prenant et qui, faute de vivre une vie tranquille en m'attelant à des entreprises pour le moins accaparantes, me laisse peu de temps à me prélasser sur le sable.

Alors, quand je le peux et pour respirer autre chose, je m'évade vers d'autres horizons si le prix du billet me le permet, ne serait-ce que pour retrouver ma compagne qui enseigne à l'étranger, dans son pays, et qui, comme bien d'autres, se demande pourquoi je ne me range pas bien sagement dans la carrière.

Comme je vous le disais il y a déjà quelque temps, je suis professeur mais j'ai fait bien d'autres choses dans ma vie professionnelle, et je ne peux m'empêcher de suivre autant que je le peux ce qui me passionne - et j'ai bien peur que tout me passionne - passant le plus clair de mon temps à découvrir ce que je ne sais pas encore.

Faute d'avoir une famille dont il faudrait que je m'occupe quotidiennement là où je vis en France, je peux consacrer le temps que je veux à développer mes projets… et la seule écriture sur mon clavier m'occupe déjà pas mal. Mais tout n'est pas vain et je peux me vanter en toute modestie :-) et sans ego démesuré que ce que j'entreprends me procure la satisfaction de le voir grandir sans le devoir à personne.

Rubriques à Bac est le prototype de ce genre de phénomène chez moi et, précisément pour parler du net, je constate tous les jours que ce que j'y fais est utile, si j'en juge d'après la fréquentation presque frénétique du site. Il est vrai que, les échéances s'approchant, il est bien normal que le nombre des visites s'accroisse à deux mois du Bac ou des examens d'une manière générale; cela relève du bouche à oreilles - bien sûr avec un travail de marketing derrière - mais au bout du compte cela paye. Ceci dit je ne suis pas riche, loin de là, et ce n'est peut être pas le moment. Pour l'heure, ce qui rentre, quand ce n'est pas réinvesti, va dans ce que j'ai décidé de faire en Afrique.

A ce propos, je vous avais dit combien j'étais comme aimanté par ce continent et en particulier par le Sénégal où je me suis découvert de nombreuses attaches au point que, si Dieu le veut - mais il est grand et miséricordieux :-), je me suis proposé en personne pour concourir à un projet social, éducatif et de développement. En partenariat avec quelques-uns de mes amis indigènes, j'ai mis au point un système d'organisation qui permette, par contrat, la réalisation de projets individuels où chacun, par synergie, à la manière d'une tontine - pour faire court, apporte ce qu'il a de savoir-faire et de "pouvoir le faire" pour l'édification d'une maison commune ouverte à la réunion d'humains qui cherchent le bonheur dans la solidarité. Cela prend plus de temps que prévu mais ça avance, puique nous voilà déjà avec un toît là-bas et que, dans quelques mois, un jeune Sénégalais qui n'a pas envie de vider les poubelles chez nous va pouvoir, grâce à Rubriques à Bac, venir en Europe quelques mois, recevoir une formation dans le domaine de l'informatique, la stratégie d'organisation et repartir en Casamance avec un ordinateur pour la création d'un relais internet (un nom de domaine est déjà déposé) au bénéfice de la population locale pour m'aider à assurer ma disponibilité en dispense de cours et de savoir-faire en élaboration de projets d'intérêt local.

J'enrage que les choses n'aillent pas plus vite, oh… pas pour moi! mais bien pour eux, quand on sait de quoi, comment et où vivent ces gens-là. Tiers-mondiste? Oui, quelque part et sans illumination ou parti-pris idéologique, lucide simplement sur ce que j'ai à faire et… dois le faire parce que il y a une demande de savoirs en face et que le savoir-faire dont ils ont besoin souvent en procède ou y contribue… n'en déplaise à l'un des mots fameux de Figaro dans la réplique célèbre que lui fait dire Beaumarchais. :-)

Tout cela peut paraître presque simplet, mais qu'en ai-je à faire de ce que l'on pourrait penser, je ne cherche pas de médailles…ça déséquilibre les funambules! :=) En revanche je recherche toujours des sponsors qui pourraient faire que les choses aillent plus vite et je renouvelle mon appel; pourquoi pas pour plusieurs ordinateurs dont un au moins qui soit portable? Neufs ou "d'occase" et qui marchent avec modem de connection, le tout gratos bien sûr, car je n'ai toujours pas les moyens de tout faire!… et j'ai même déjà fort à faire pour me sortir de ce que l'on nomme un revers de fortune. Moyennant - pourquoi pas - de la pub à finalité culturelle via Rubriques à Bac, et sans que ça me prive du fruit de mon travail ou le dénature pour le transformer en banal produit marchand.

Et puisque voilà la chose dite, et pour ne pas passer éventuellement pour un bonimenteur, je tiens, à qui voudrait faire le geste qu'ils attendent, les statistiques de fréquentation du site de Rubriques à Bac pour continuer plus vite l'aventure africaine.

PIERRE FRANCOIS GAGNON (Montréal)

#Fondateur d'Editel, pionnier de l'édition littéraire francophone en ligne

Pierre François Gagnon, éditeur en ligne québécois, vit dans l'agglomération montréalaise depuis plus de vingt ans. Ardent défenseur de la langue française, il est un des pionniers de l'internet littéraire francophone. Dès avril 1995, il crée Editel, le premier site web d'auto-édition collective de langue française, devenu ensuite un site de cyberédition non commerciale en partenariat avec les auteurs maison.

*Entretien du 14 juillet 2000

= En quoi Editel est-il pionnier?

En fait, tout le monde et son père savent ou devraient savoir que le premier site d'édition en ligne commercial fut Cylibris (fondé par Olivier Gainon en août 1996, ndlr), précédé de loin lui-même, au printemps de 1995, par nul autre qu'Editel, le pionnier d'entre les pionniers du domaine, bien que nous fûmes confinés à l'action symbolique collective, faute d'avoir les moyens de déboucher jusqu'ici sur une formule de commerce en ligne vraiment viable et abordable, bien qu'il n'existe toujours pas de support de lecture "grand public" qui soit crédible pour la publication payante de livres numériques. Nous l'attendons toujours dans le courant de l'an 2000!

= En quoi consiste exactement votre activité?

Nous sommes actuellement trois mousquetaires (Pierre François Gagnon, Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza, ndlr) à développer le contenu original et inédit du webzine littéraire qui continuera de servir de façade d'animation gratuite, offerte personnellement par les auteurs maison à leur lectorat, à d'éventuelles activités d'édition en ligne payantes, dès que possible au point de vue technico-financier. Est-il encore réaliste de rêver à la démocratie économique?

= Comment voyez-vous l'avenir?

Tout ce que j'espère de mieux pour le petit éditeur indépendant issu, comme Editel, directement du net et qui cherche à y émerger enfin, c'est que les nouveaux supports de lecture, ouverts et compatibles grâce au standard OeB (Open eBook), s'imposeront d'emblée comme des objets usuels indispensables, c'est-à-dire multifonctionnels et ultramobiles, intégrant à la fois l'informatique, l'électronique grand public et les télécommunications, et pas plus dispendieux qu'une console de jeux vidéo: le concept d'origine d'un Marc Poret chez General Magic en 1994, poignardé dans le dos par cet avorton de Newton d'Apple!

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Le web doit ouvrir toute grande pour les auteurs une nouvelle fenêtre d'exploitation de leurs droits exclusifs, et j'ose croire qu'est concevable une solution de chiffrement qui soit étanche, non propriétaire, mais transparente et sans douleur pour l'utilisateur final.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Je pense que, si les diverses langues de la planète vont occuper chacune le net en proportion de leur poids démographique respectif, la nécessité d'une langue véhiculaire unique se fera sentir comme jamais auparavant, ce qui ne fera qu'assurer davantage encore la suprématie planétaire de l'anglais, ne serait-ce que du fait qu'il a été adopté définitivement par l'Inde et la Chine. Or la marche de l'histoire n'est pas plus comprimable dans le dé à coudre d'une quelconque équation mathématique que le marché des options en bourse!

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La découverte de quelques amitiés affinitaires, indéfectibles, m'enchante encore, tandis que l'étroitesse de vision, le scepticisme négatif qu'affichait la vaste majorité des auteurs de science-fiction et de fantastique vis-à-vis du caractère pourtant immanent et inéluctable de ce qui n'est après tout qu'un fantasme à la Star Trek, qui hante depuis longtemps l'imaginaire collectif, soit l'e-book tout communicant qui tienne dans le creux de la paume, ne cesse pas de m'étonner et de me laisser pantois rétrospectivement.

= Une conclusion?

Je dirai, pour conclure, que je me trouve vraiment fait pour être "éditeur en ligne, poète et essayiste, et peut-être même un jour, romancier"! Fait à noter, c'est curieusement de la part des poètes, toujours visionnaires quand ils sont authentiques, que le concept de livre numérique a reçu le meilleur accueil!

OLIVIER GAINON (Paris)

#Fondateur et gérant de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne

Créé en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre) utilise l'internet et le numérique pour s'affranchir des contraintes liées à l'économie traditionnelle du livre. L'éditeur peut ainsi se consacrer à la découverte et à la promotion de nouveaux auteurs littéraires francophones, et à la publication de leurs premières oeuvres (romans, poésie, théâtre, policier, science-fiction, fantastique, etc.). Si CyLibris est avant tout un tremplin pour les nouveaux talents, les auteurs confirmés y ont aussi leur place (voir à ce sujet l'entretien avec Emmanuel Ménard, directeur des publications, qui expose en détail la procédure éditoriale de Cylibris).

Vendus uniquement sur le web (avec des extraits en téléchargement libre au format texte), les livres (52 titres en juin 2001) sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et les intermédiaires. Le site web procure des informations pratiques à destination des auteurs en herbe: comment envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d'édition, comment protéger ses manuscrits, etc. Depuis le printemps 2000, CyLibris est membre du Syndicat national de l'édition (SNE).

Par ailleurs, l'équipe de CyLibris lance en mai 1999 une lettre d'information électronique sur le monde de l'édition francophone. Souvent humoristique et décapante, la lettre, d'abord mensuelle, paraît deux fois par mois à compter de février 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Edition-actu. Depuis ses débuts, son objectif n'est pas tant de promouvoir les livres de l'éditeur que de présenter l'actualité du livre tous azimuts.

*Entretien du 23 décembre 2000

= Quelle est l'activité de CyLibris?

CyLibris a été créé d'abord comme une maison d'édition spécialisée sur un créneau particulier de l'édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d'auteurs débutants. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes.

Ce qui est rassurant, c'est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux (grand prix de la Société des gens de lettres (SGDL) en 1999 pour La Toile de Jean-Pierre Balpe, prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon en 2000, etc.).

Ce positionnement de "défricheur" est en soi original dans le monde de l'édition, mais c'est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique. Créé dès 1996 autour de l'internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes de l'édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par l'intermédiaire d'un site de commerce sur internet, et le couplage de cette vente avec une impression numérique en "flux tendu".

Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l'édition: les coûts d'impression (et de stockage), et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet - impression du livre commandé - envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l'impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l'offset, et à un prix comparable. Notre système n'est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente, qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.

Aujourd'hui, CyLibris développe une activité de distribution de "livres numériques", c'est-à-dire de fichiers téléchargeables. Nous n'avons pas lancé cette activité au départ car il nous semblait que les outils de sécurisation (c'est-à-dire permettant une réelle prise en charge des droits d'auteur) n'existaient pas il y a quatre ans. Les technologies évoluent, et nous sommes en train de tester plusieurs technologies pour lancer une réelle activité de livres numériques en 2001.


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