MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Puisque, en vérité, je fus toujours l'ami de Votre Domination et que j'ai procuré votre bien, je veux à présent vous égayer dans vos adversités. Je veux aussi être gai dans votre bonne fortune et triste dans vos déplaisirs. Vous êtes mon ami. Or, nous devons nous conjouir avec nos amis lorsque ils sont en joie et nous condouloir quand ils sont en douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que gentil et poète.
Je vous informe donc que vous avez ici un ennemi très malicieux qui débite force vitupères contre Votre Domination. Il présuppose beaucoup et s'extolle dans sa superbe. Il vous traite de bâtard. Il dit que votre mère fut une garce et votre père un curé. Alors j'ai combattu pour vous. J'ai dit : « Seigneur Bachelier ou de quelque manière que l'on vous qualifie, vous êtes encore jeune. Vous avez tort de décrier les Maîtres. En effet, il est écrit dans l'Évangile :Que le disciple ne se guinde pas au-dessus du Maître.Or, vous êtes disciple encore. Dom Ortuinus est Maître depuis neuf ou dix ans. Vous n'êtes pas apte à noircir un Maître ni un homme constitué dans une si éminente dignité. Prenez garde que vous ne trouviez à votre tour qui déblatère sur votre compte pour tant superbe que vous soyez. Gardez un peu de vérécundie et ne faites plus ces choses. »
A quoi le garçon me répondit : « Ce que j'affirme est vérité ; je prouverai mes dires et je ne veux point faire cas de vos remontrances. Ortuinus est un bâtard. Un compatriote à lui m'a donné la chose pour certaine, qui connut ses parents. Je veux mander cela au docteur Reuchlin ; il ne le sait encore. Mais vous, pourquoi cherchez-vous à me blâmer? Vous ne savez rien de moi. »
Je repris alors : « Messieurs mes compagnons, voici un jeune homme qui se vante d'être saint, qui dit qu'on ne le peut vitupérer, qu'il n'a rien fait de blâmable, tel ce Pharisien qui se vantait de jeûner deux fois pour le Sabbat. »
Alors il se rebiffa tout en colère et poursuivit : « Je ne me targue pas d'être sans péché, ce qui serait démentir lePsalmistequi dit :Tout homme est menteur, ce qui, élucidé par la glose, signifie que tout homme est pécheur. Mais j'affirme que vous ne pouvez ni ne devez récriminer sur moi quant à ma génération de père ou de mère. Quant à Ortuinus, il est bâtard. Il n'est point légitime. Donc il est vitupérable et je l'entends vitupérerin æternum. »
J'ai répondu : « Vous ne le ferez pas. Dom Ortuinus est un homme essentiel qui saura se défendre. »
Il ne cessa d'ajouter des abominations touchant Mme votre mère ; que des prêtres, des moines, et des cavaliers, et des pétrousquins l'ont investie aux champs, dans l'étable et autres lieux.
J'ai eu de tout cela tant de honte que vous ne le sauriez imaginer. Mais je ne peux vous défendre, n'ayant connu votre père ni votre mère, encore que je croie fermement à leur honneur et prudhomie. Écrivez-moi ce qu'il en est, afin que je puisse, dans Mayence, votre louange séminer.
J'ai encore dit à l'insulteur : « Vous ne devriez pas divulguer de telles choses. Admettons le cas. Maître Ortuinus est bâtard. Mais, peut-être, légitimé, ce qui, dorénavant, efface la bâtardise. Or, le Souverain Pontife a pouvoir de lier et de délier, de rendre un bâtard légitime et réciproquement. Mais moi j'entends vous démontrer, l'Évangile en mains, que vous êtes digne de blâme. Il est écrit :De la même mesure que vous employâtes à mesurer autrui, vous serez mesuré vous-même.Or, vous mesurâtes d'une mesure de vitupération ; il me faut donc vous mesurer de même. Je le prouve encore par un autre passage, quand notre MaîtreJesus-Christusdit :Ne jugez point si vous ne voulez être jugés.Or, vous, mon garçon, vous jugez les autres, vous les insultez ; il convient donc qu'ils vous insultent et vous jugent aussi. »
Mais lui répliqua : « Vos arguments ne sont que balivernes et demeurent sans effet. » Il en vint à ce point de rodomontade qu'il ajouta : « Si le Pape lui-même avait engendré un fils en dehors du mariage et que, par la suite, il eût ce fils légitimé, l'enfant ne serait pas légitime pour cela devant Dieu. Je ne cesserais pas, quant à moi, de le tenir pour bâtard. »
J'estime que le Diable est au corps de ces ribauds, pour qu'ils aient le front de vous molester ainsi. Par conséquent, veuillez m'écrire afin qu'il me soit permis de défendre votre honneur.
Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait cela de vous que vous êtes un bâtard! Dites-moi ce que vous êtes. Lui, cependant, ne pourra prouver quoi que ce soit de façon péremptoire. D'autre part, si vous le trouvez bon, nous le ferons citer devant la Curie romaine où nous l'obligerons à se rétracter. Comme les juristes savent embrouiller les choses en prenant des conclusions, nous pouvons le déclarer irrégulier, lui donner des épines, un procureur aidant, et, s'il encourt l'irrégularité, palper ses bénéfices. Il est pourvu d'un canonicat, ici-même, à Mayence ; autre part, il détient une paroisse.
Ne me tenez pas rigueur si je vous mande les propos que j'ai entendus ; mes intentions, vous n'en doutez pas, sont les meilleures. Et portez-vous bien dans le Seigneur Dieu, qui garde tous vos chemins.
Donné à Mayence.
FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE
FAC-SIMILE DU MANUSCRIT DE LAURENT TAILHADE