XVII

MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés, vous tous, hommes au cœur droit.Psalmiste,XXXI.

Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés, vous tous, hommes au cœur droit.

Psalmiste,XXXI.

Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant : « Que nous veut cet autre avec son texte? » Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai en peu de mots.

Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit,ex cathedra, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes, dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux ; qu'ils n'avaient pas de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que Petrus Hispanus et saParva logica. Il avait de nombreux auditeurs et beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le Docteur Saint.

Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs, Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils dirent : « Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles. Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera vilipendée et le scandale éclatera. » Maître Andreas Delitsch prit la parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue dans un char ; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure, puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres furent vigoureux dans le combat ; ils persévérèrent dans leur constance ; ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc : « Il importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts, dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre ; que si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple de feu son père. »

Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent : « Seigneur Prince, béni soit Dieu pour cette bonne justice! » Et le Recteur afficha un mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant : « Que prétend faire ce ribaud? »

Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses, même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été, avant même ses vingt ans, un impeccable métricien.

C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des putains et des morions.

Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être, alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à Esticampianus.

Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez beaucoup : rien ne paraît ensuite.

Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car vous êtes en moi pareil à mon cœur!

Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres termes, lire ce bouquin.

Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dansChristusnotre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles.Amen.


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