PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCIÉ, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION TRÈS SALUTAIRE.
Dernièrement, vous m'épistolâtes de Cologne, m'incriminant de ne pas vous écrire, d'autant plus que vous dites que vous lisez volontiers mes lettres, préférablement à celles des copains, à cause qu'elles sont d'un beau style et qu'elles procèdent en droite ligne de l'art épistolaire que j'ai reçu dans Cologne de Votre Prestance elle-même. Je vous répondrai ceci : l'invention et la matière, je ne les ai pas toujours comme à présent. Veuillez noter de plus que l'on tient ici, pour le moment, des séances quodlibétaires, que Maîtres et Docteurs viennent très adroitement à bout de leurs controverses. Ils font preuve d'une doctrine infinie à déterminer, résoudre, proposer questions, arguments et problèmes dans tout le cognoscible. Orateurs, poètes se révèlent grandement artificieux et sagaces. Parmi ceux-là, un, dessus tous les autres notable et magistral, se fait un titre de gloire des leçons qu'il leur intime. Il se proclame le poète des poètes ; il affirme qu'en dehors de lui nul poète ne saurait exister. Il a écrit un traité en vers qu'il a intitulé de façon exemplaire, mais je ne me souviens plus comment. C'est, je crois, sur l'ire et sur les coléreux.
Dans ce traité, il houspille force Maîtres et des poètes, ses confrères, à qui furent les récitations inhibées dans l'Université, à cause que leur art y sembla trop cochon. Mais les Maîtres lui ripostent sous le nez qu'il n'est pas tant merveilleux poète comme il se plaît à le dire et lui font de la contradiction sur plus d'un point. Vous leur servez de preuve, car il est manifeste que vous êtes bien autrement profond que ce quidam en l'art de poéterie.
Avec cela, ils démontrent encore qu'il n'est pas bien fondé quant au nombre de la syllabaison, comme elle est déterminée par Maître de la Villedieu (3epartie), que le garçon ne paraît pas avoir suffisamment étudiée, et nos Maîtres déduisent contre son postulat par de multiples raisons. Votre nom d'abord, et ceci doublement : 1ocet individu prétend être un poète plus que Maître Ortuinus, et son nom, toutefois, ne le comporte point. Véritablement Ortuinus notre Maître est surnommé « Gratius » à cause de la supernale grâce qu'on appelle grâce gratis donnée. Car autrement vous ne pourriez écrire de si profondsdictamenpoétiques, faute de cette grâce à vous gratis donnée par l'Esprit Saint qui souffle où bon lui semble et que vous impétrâtes par votre humilité. Dieu, en effet, résiste au superbe et prodigue sa grâce aux humiliés. Ceux qui lisent et entendent votre poésie proclament cette chose, du haut de leur conscience, que vous êtes sans pair. Ils admirent que le poète en question puisse être à un tel point insipide et irrévérencieux qu'il se targue sur vous, quand un enfant comprendrait que vous précellez sur lui autant comme Laborinthus domine Cornutus.
Nos maîtres se proposent d'ailleurs de colliger vosdictamen, de veiller à l'impression des choses que vous avez écrites çà et là, dans différents traités, par exemple dans celui de notre Maître Arnoldus de Tongres, régent suprême du collège Laurentius, dans leTraité des propositions scandaleuses, de Joannes Reuchlin, dans leSentiment parisien, sans compter les nombreux libelles de Dom Johannes Pffefferkorn qui fut jadis Israélite et s'est rendu présentement le meilleur chrétien. Faute de quoi, ils appréhendent que vos poèmes soient perdus. Ils disent que ce serait le plus grand scandale de ce temps et péché mortel si pareils ouvrages se périmaient par négligence ou manque d'impression. Ils vous prient en même temps, Nosseigneurs Maîtres, de daigner leur adresser votreApologiecontre Joannes Reuchlin, dans laquelle vous saboulez comme il faut ce présomptueux Docteur qui a le front de tenir tête à un quatuor d'Universités ; ils se proposent d'en lever une minute et de vous la retourner incontinent.
Les adeptes de cette argumentation probatoire sont : Maître Joannes Kirchberg, mon ami très singulier, promu en même temps que moi ; Maître Joannes Hungen, mon ami très affectionné ; Maître Jacobus de Nuremberg, Maître Jodocus Vürzheym et beaucoup d'autres Maîtres encore, mes amis très dignes et vos fauteurs imperturbés.
Ce nonobstant, d'autres contestent la preuve, disant que la manière en est à la vérité fort subtile et conclut magistralement ; mais qu'elle ne donne pas dans votre tour d'esprit, à cause que cela sonnerait avec trop de superbe lorsque vous diriez : « Voici donc, Messeigneurs, que je suis nomméGratius, pour la supernale grâce dont Dieu me guerdonna aussi bien dans la poéterie que dans tout le cognoscible. » Cela répugnerait à votre humilité par quoi vous obtîntes la susdite grâce et serait opposé dans l'adjectif. Car la grâce d'en haut et la superbe ne vivent pas d'accord chez un même sujet. Or, la grâce d'en haut est vertu et la superbe vice, qui ne s'amalgament point, par cette raison qu'il est dans l'essence d'un des contraires de mettre l'autre en fuite, de même que chaleur expelle frigidité. Notre Maître et poète, selon Petrus Hispanus, est celui qui affirme que la vertu est par le vice contrariée. Il existe conséquemment une raison beaucoup meilleure pourquoi il est nommé « Gratius ». Le nom vient des Gracchus (une lettre s'étant perdue afin d'améliorer la consonance), Romains desquels on apprend, dans les histoires des Romains, qu'ils furent, ces Gracchus, de fort notables orateurs et poètes, que Rome n'en eut point de comparables, en ce temps ; telle fut leur profondeur en poésie tout comme en rhétorique! On lit, en outre, qu'ils furent de voix molle et suave, non claironnante et stertoreuse, mais charmeresse comme la flûte aux sons de quoi ils préludaient à l'éloquence et débitaient l'exorde musical de leursdictamen. A ces causes, le peuple les écoutait dans une extrême dilection et leur donna sur tous autres la première louange dans cet art. C'est donc en mémoire de ces Gracchus que Maître Ortuinus fut cognominé Gratius. Or, nul ne l'égale en poésie et nul ne se compare à lui pour l'accortise de la voix. Et sur tous il l'emporte comme ces Gracchus l'emportèrent sur la foule de tous les poètes romains. Donc, pour ces motifs, en conséquence, devrait s'humilier et se taire le poète en question de Wittemberg. Il ne manque pas de profondeur, mais, au regard de vous, c'est un gamin.
Ceux qui adoptent cette manière de prouver sont mes amis très cordiaux : Eobanus le Hessois, Maître Henricus Urbanus, Ricius Euritius, Maître Georgis Spalatinus, Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons, docteur Ludovicus Misotheus mon seigneur, mon ami et votre défenseur.
Vous plaise m'écrire ceux qui marchent dans la meilleure voie et m'informer de la vérité. Quant à moi, je veux célébrer pour vous une messe aux Prêcheurs, afin que vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin qui vous qualifia mal à propos d'hérétique pour avoir écrit dans vos poèmes :Pleure de Jovis la mère féconde. Portez-vous bien, dans une extrême sauveté.
De Wittemberg, dans la retraite de Maître Spalatinus qui vous adressa autant de saluts qu'il se chante d'alleluia entre Pâques et Pentecôte. Derechef portez-vous bien et riez toujours.