CHAPITRE VI.POLOGNE.

Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. — Introduction du Christianisme. — Influence du clergé germanique. — Existence des Églises nationales. — Influence du Hussitisme. — Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. — Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence nationale. — Projet de réforme ecclésiastique présenté à la Diète de 1459. — Doctrines protestantes en Pologne avant Luther. — Progrès du Luthéranisme en Pologne. — Affaire de Dantzick. — Caractère de Sigismond. — Situation politique du pays. — Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions religieuses. — Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. — Émeute soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet évènement. — Premier mouvement contre Rome. — Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre les Protestants. — Irritation produite par ses résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. — Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome; influence de ses écrits. — Dispositions du roi Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.

L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà fourni le texte. La cause du Protestantismefut vaincue en Pologne, non point par la force matérielle, mais par la force morale;—non point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'agitation pacifique, entraînant parfois des actes de violence; elle fut vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et partout, contribué puissamment au développement intellectuel, politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus éminents esprits.

Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en Pologne, dans le courant duIXesiècle. DèsleXesiècle il y avait déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ierreçut le baptême en 965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France), et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on n'admettait que des moines de l'Allemagne[86],et il existe encore des lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais duXIIIesiècle enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur existence jusqu'auXIVesiècle. Telle est, du moins, l'opinion des meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M. Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs duXVIesiècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait très fréquemment des bréviaires polonais à la fin duXVesiècle.

J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque Dlugosz, qui raconte cefait, dit que la discussion, soutenue en langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en 1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi, qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu; mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire, à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites, actecommis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque leur chef fut tué dans un combat.

Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême, parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne, comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à la Réforme duXVIesiècle[89]. La création, en 1400, de l'Universitéde Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris, et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs, les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement,parmi les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés vacants. Aussi, pendant leXVesiècle, l'Église polonaise peut-elle citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science que par leur piété;—entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la publication desAnnales, ouvrage fort estimé de tous les savants de l'Europe;—Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne, qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale, ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].

Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les chevaliers teutoniques, à savoir:que les Chrétiens sont autorisés à convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des infidèles appartiennent de droit aux chrétiens; principe en vertu duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de laPrusse, habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise, baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.

Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet, sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateurdu royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême, Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique de son pays.

Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en 1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et proclamait—«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].—Les doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents possédaientcinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement, abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les laissa cependant intacts.

Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, l'opinion personnelle de ce prince.

Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble cœur et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Ellel'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité, refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient exécutés ou bannis.

Cet acte de Sigismond Ierne peut être considéré que comme une mesure politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse. Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États, et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les paisibles manœuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai le roi des brebis et des boucs.»

Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisala cause de la Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était unseigneuraussi bien que le riche dans son palais, et sa personne était aussi efficacement protégée par leneminem captivabimus, l'habeas corpusdu Polonais[93].

Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles formaient de petites républiques, administréespar des magistrats civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.

Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits, prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions. Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine, toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant dans les œuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes, qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre sous le nom de Socinianisme,bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme, en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais avec le texte même des Écritures.

À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer la conversion de toutela province où ils avaient trouvé une hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur différents points du pays.

Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre lesmeurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église, d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères, notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à l'Université récemment établie à Kœnigsberg, d'où ils revinrent plus tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].

L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession deGenève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme dans la province de Cracovie.

Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie (Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation de l'hérésie.

Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement opposé à celui que l'on attendait.Stadniçki, noble influent, introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de 1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.

Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévationde l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés exprima son approbation en appelant à la présidence ce même Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.

Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire duXVIesiècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable violence de passion et par une absence totale de principes:je veux parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin d'Orichovius[101].

Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que Rome se jouaitde lui et il recommença ses attaques plus vivement que jamais[102]. Ses œuvres furent mises à l'index, et on le dénonça comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du pape,—ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].

Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105]. Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion, présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que proclamer les opinions de cette Église,et le cardinal Hosius donna son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi remonter auXVIesiècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable, par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre, dans lesSoirées de Saint-Pétersbourg, et par l'abbé de Lamennais? Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt personnel.

Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines des Réformistes. LesInstitutesde Calvin étaient lues et commentées devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode national. Ce vœu, partagé par un grand nombre de personnages considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la diète de 1552, renouvelé parcelle de 1555, les députés ayant insisté sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande œuvre, était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de mes lecteurs sur ce personnage éminent.

Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. — Arrivée du nonce Lippomani, et ses intrigues. — Synode catholique de Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. — Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de la Réforme.

La famille des Laski a produit, pendant leXVIesiècle, plusieurs hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en 1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue sous le nom deStatut de Laski. Il avait trois neveux, qui tous acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav, dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége deVienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié d'Érasme, en subvenantà tous ses besoins avec autant de générosité que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de caractère qui distingua tous ses actes.

Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques réformes.Par l'influence de ses relations de famille, et par l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en 1528, désira que Laski vînt compléter cette grande œuvre. Laski hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, organisa, selon les Écritures, la cérémoniede la communion, et composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable fondateur du Protestantisme dans la Frise.

La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.

En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de doctrine que surles questions de hiérarchie et de discipline ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi Édouard VI[108].

Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et l'introduction de l'Intérim[109]dans la Frise hâta son départ. Il visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.

Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, en quelque sorte, la semencedestinée à féconder la Réforme dans les pays où ses membres avaient dû s'exiler.

Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même appel à son patronage.

La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre 1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui proposer d'abjurer sonhérésie. La défense qu'il soumit au roi n'apaisa pas l'odium theologicumdes Luthériens; l'un d'eux, Westphalus, appelaMartyrs du diableles disciples de Laski, tandis qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaientpas être considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus favorable.

À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation; quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les réfugiés protestants de la Belgique.

Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva toujours expressément la faculté de retourneren Pologne aussitôt que la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.

Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de Sigismond-Auguste, qui avait fort à cœur cette fusion, considérée par lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556. Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit, pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans ses États.

Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la nécessitéde réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine religieuse et de la discipline ecclésiastique;—que les traditions et les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;—que même le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du dogme;—que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;—que la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs. Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays. Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.» Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamaisété exilé, mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne.

Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne: l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes. Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter trèsvivement contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part active aux discussions des synodes et à la première traduction polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits, dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient comme hérétique[111].

Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi, au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse, qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile général. Mais lecélèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.

La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que Rome accorderait les réformesreconnues nécessaires, et réussit même, par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants. Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que, lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime: «Salve progenies viperarum!(Salut, race des vipères!)» Il réunit à Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction. Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible, c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la salle où il était assemblé.

Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille, Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion. On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase.Les Juifs essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans l'exequatur, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction. L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport, que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat. Sigismond envoya austaroste(gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua unexequaturauquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard. L'assassinat juridique était accompli!

Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux espèces. Il serait superflu d'apprécierici les réflexions de l'historien catholique[115].

Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il dut quitter le pays.

Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.

Nicolas Radziwill, surnomméle Noir, à cause de son teint, appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels. Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna: il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553, il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se voua tout entier aux intérêtsde sa nouvelle religion. L'influence considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie, ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116]. Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi; malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin, Nicolas Radziwill, frère de lareine Barbe et surnommé Rufus, ou leRouge. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours; mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage, occasion de revenir sur cette famille.


Back to IndexNext