Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. — Projet de synode national combattu par les intrigues du cardinal Commendoni. — Efforts des Protestants polonais pour opérer l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. —Consensusde Sandomir. — Déplorables conséquences de la haine des Luthériens contre les autres confessions protestantes. — Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. — Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le pays. — Le cardinal Hosius. — Introduction des Jésuites.
J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa aupape Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait les cinq demandes ci-après:
1oLa faculté de dire la messe dans la langue nationale;
2oLa communion sous les deux espèces;
3oLe mariage des prêtres;
4oL'abolition des annates;
5oLa convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées par le pape[117].
Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de grands talents dansd'importantes négociations, et, en particulier, pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant, donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].
J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu, comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures, suscitait entre eux ces luttes interminables.
Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, à savoir: 1oLa confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit dans la Grande-Pologne; 2ola confession de Genève ou de Calvin, dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle appartenaient les principales familles polonaises; 3ola confession luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, un pacte d'union par lequel elles se déclaraienten communauté spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants polonais des lettres de félicitations.
Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les Luthériens; c'était une œuvre difficile, attendu les différences de dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui fut exprimée parce corps savant, produisit une impression favorable sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer l'Église de Bohême.
L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119]. Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le vœu de voir cette fusion s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120].
Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à triompher définitivement en Pologne.Ce résultat n'échappait pas à l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les Luthériens, avec leur dogme de laconsubstantiation, qui se rapproche beaucoup plus de celui de latranssubstantiationque de la doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;—que tous les Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient le salut de leurs âmes,—et qu'il était beaucoup plus criminel de se rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il eût été beaucoupplus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en Pologne.
L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en Pologne, où il passa d'abordpour un sectateur de la Confession de Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka, commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée. Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.
La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en 1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres,la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée. Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible, par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi, accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses; il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel. L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de grandes divisions sur les questions de doctrine entre les Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth.Ce mariage, qui l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ, en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en 1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci l'unité et un corps de doctrine.
Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la publication de son livreDe Jesu Christo servatore, souleva de violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, propriétairede ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en 1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir les fatales conséquences!
Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le Protestantisme, à une époque oùl'union du parti de la Réforme était plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les partisans de la Réforme.
Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celuid'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et 1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de continuelles invasions,—condamnée par le sentiment national,—et, de plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent vaillamment dans les légions romaines,—une telle règle ne pouvait être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre intituléCatechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ, etc., communément appeléCatéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice historique.
Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La collection appeléeBibliotheca fratrum polonorumest très estimée, et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin duXVIesiècle et au commencement duXVIIe, affirme que les Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirentnon-seulement des écrits de polémique, mais encore des œuvres de littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les autres produits duXVIesiècle, qui fut pour la Pologne le siècle d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; lesCongrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de l'État, cette famille s'éteignit dans le cours duXVIIesiècle. Il y a aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis, ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des naturalistes duXVIIesiècle[122].
Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au cœur si noble, qui s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le nom de lord Dudley Stuart?
Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénatl'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison d'appeler le grand cardinal.
Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne; mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un avancement rapide. Le roi Sigismond Ierlui confia les affaires de la Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les plusdifficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi, aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et, sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du meurtre de Coligny, et pour remercier Dieudu massacre de la Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un semblable bienfait[124].
Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités; sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût déployée contre les ennemis du pape.
Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette Congrégationnaissante, dont le but était de se répandre dans toute la Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la population protestante de cette ville montra une opposition si vive, qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite la faveur de la princesse Anne, sœur du roi Sigismond-Auguste. Plus tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts du pays.
Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. — Les intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. — Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un prince français. — Parfaite égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. — Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski, évêque de Cracovie. — Effet produit en Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. — Aspect de la diète électorale, décrit par un Français. — Élection de Henri de Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en faveur de leurs coreligionnaires de France. — Arrivée à Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des Protestants français. — Tentatives faites dans le but d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des Protestants. — Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer leurs droits lors de son couronnement. — Fuite de Henri et élection de Étienne Batory. — Conversion soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. — Les Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences.
Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la dynastie des Jagellons avait pu fournirdes souverains. La division des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste, et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.
Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126]. Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle, peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita de ces divisions. Il sut, deplus, en se servant habilement d'André Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine, envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès de ses manœuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui, malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui préféra recourir aux négociations.
L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça une grande influence dans les relations de la France avec les puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la dominationde Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, sœur de Sigismond, mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.
Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du sénat. La diète de convocation[128]se réunit à Varsovie au mois de janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion des évêques, qui se mirent àprotester contre la mesure proposée par un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à Kamien, petite ville voisine de Varsovie.
On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, par cette maison, aux libertés de laBohême. Ce ressentiment devint si vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence du côté du prince français.
La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui prouve avec quelle justesse et avecquel patriotisme Coligny avait apprécié les intérêts français en Allemagne.
Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute participation au massacre.
La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne coula pas une goutte de sang![131]
Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir échouer l'élection.
En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des contrées ennemies de la France; ceux quiavaient émigré pouvaient rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, etc.[132]—De telles conditions permettent d'apprécier les avantages qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné toute l'Europe.
Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieursconcessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans résultat[134].
Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseurde Henri, fut chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment. Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user de violence.
Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religioncatholique, lut la formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette déclaration.
Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille d'une guerre religieuse.
Le roi gardait en apparence une attitude de neutralitéentre les deux partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski, palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent, soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle, essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de lacouronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la liberté religieuse de son pays.
Le serment que Henri avait prêté à contre-cœur, n'était point de nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans tout le pays un mécontentement général produit par l'influence croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses mœurs dissolues, le roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous le nom de Henri III.
Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue Solikowski, dont j'ai déjà euoccasion de parler plus haut. Celui-ci se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne, il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, sœur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances des Catholiques, dont la cause était si compromise.
Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des Protestants.
L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory, qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de la campagne.
Élection de Sigismond III. — Son caractère. — Sa soumission complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le Protestantisme en Pologne. — Exposé des manœuvres des Jésuites et leur succès. — Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. — Histoire de la Lithuanie. — Rôle de l'Église d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. — Union avec la Pologne. — Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la suprématie de Rome. — Instructions données par eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. — L'Union est conclue à Brestz; ses déplorables, effets pour la Pologne. — Lettre du prince Sapiéha.
Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine Jagellon, sœur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il variait parfois dans ses opinions religieuses etinclinait vers Rome. Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à assister à une cérémonie luthérienne.
Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la suprématiede Rome dans les affaires intérieures et dans les relations extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que Gratiani avait proposé à Henri de Valois.
Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En conséquence, lesprincipales dignités de l'État et les riches domaines de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse: c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.
J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a décrit, ainsi qu'il suit, les manœuvres employées par les Jésuites pour atteindre leur but.
Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à cette corporation, cet auteur ajoute:—«L'exempledu roi fut suivi par quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.
Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou calomnier leurs adversaires, ils poussèrentla foule à détruire les temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement, et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie. Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi, qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses généraux.