Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme soutien de la Confession de Genève.
Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges, cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin, et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au cœur de la foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce àsa sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel, produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140].
Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre devinrent l'instrument le plus énergique des conversions; l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église grecque. Ce libéralismeapparent gagna aux Jésuites un grand nombre de partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de leurs desseins[141]. Les élèves protestantsdevinrent ainsi l'objet de l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des familles, où s'introduisaient les divisions desectes et de cultes. Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au cœur qu'en s'attaquant à la raison.
Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de leur ordre.
Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarquede Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne qui, depuis la moitié duXVIesiècle jusqu'à la fin du règne de Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque jusqu'à la seconde partie duXVIIIesiècle. Le mélange de locutions latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature nationale.
Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait applaudir à de tels écrits. Les œuvres classiques duXVIesiècle ne furent point réimprimées,tant que domina l'influence des Jésuites. Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient partout soumis à la plus dégradante servitude.
Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des mœurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses mœurs étaient pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point les chercher parmi les Jésuites polonais.
Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population, et dont les adhérents habitaient principalement les territoires annexés à la Pologne pendant le cours duXIVesiècle. Je décrirai ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations slaves (ou russes). Je mebornerai dès à présent à rappeler que la principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch. Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises. Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143], que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle est, je crois, unique dans l'histoire.
Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens, Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant lesXIeetXIIesiècles, mais elles ne furent définitivement accomplies qu'auXIIIesiècle. L'Ordre teutonique des chevaliers hospitaliers, acheva lasoumission complète des Prussiens, tandis qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un puissant empire par la conquête des principautés de la Russie occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages de ces barbares. Vers le milieu duXIIIesiècle, les rois lithuaniens les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui, peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie, il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent, sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte de laRussie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le milieu duXVIIesiècle.
Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents, tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme. Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145]; les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à leur foi.
Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le milieu duXIIIesiècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États lithuaniens;mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.
Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome. Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus influents du clergé grec, en leur faisant espérerque leurs évêques auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique. Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome, espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur, dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien, Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz; je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la traduction littérale en conservantles expressions latines qui s'y trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire au succès.
Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, àune autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et superstitieuse.—Le projet de l'archevêque fut très chaudement accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi leFilioque(pour la filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape; ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin, ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, prélat irréprochable dans ses mœurs, mais très intolérant dans son zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, dont je publie en note la traduction[147],décrit exactement l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie despersécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk, indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en 1643. Ce crime fut sévèrement puni.
Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son retour de Moscou.
L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.
Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la cause du Protestantisme en Pologne. — Conséquences funestes de sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres patriotes. — Potoçki. — Zamoyski le Grand. — Christophe Radziwill. — Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. — Règne de Wladislav IV et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des Jésuites.
L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'étaitplu, dans le cours de son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une influence immense dans l'administration de la justice, sur toute l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les Réformés, à l'instigation des Jésuiteset de leurs instruments. En 1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la mère, l'enfant lui-même,entreprendre de troubler l'agonie des siens; zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel, comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le papier, sans produire aucun résultat.
Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, desrejetons de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw, offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein, plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.
Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en 1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la foi catholique, ce dernier ferma l'Académieprotestante fondée par son oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].
Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi évangélique de sa propre sœur, la princesse Anne, qu'il tenait en grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki (célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et plus tard à embrasser la religion protestante.
Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites,ses conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui notre histoire a décerné le titre deGrand, et qui, réunissant en sa personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais rebuté,selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances. Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses devoirs de souverain. Il fût parvenusans doute à opposer une digue infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond, suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets de cette influence sur les affaires étrangèresde ce pays, se firent sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population. Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout secours[152].Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce souverain. Le hérospolonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée contre l'alliancequ'ils avaient précédemment recherchée. L'influence de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues en un quart de siècle après sa mort.
Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153]que Sigismond III appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait livré.
À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV,jeune monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin, surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par les tentatives quiavaient été faites pour leur imposer l'Union avec Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous consacrerons le chapitre suivant.
Règne de Jean-Casimir. — Révolte des Cosaques. — Le bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux. — Invasion et expulsion des Sociniens. — Règne de Jean Sobieski. — Pillage et destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation des Jésuites. — Meurtre juridique de Lyszczynski. — Élection et règne d'Auguste II. — Première disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. — Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. — Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque Szaniawski. — Meurtre juridique de Thorn. — Réflexions sur cet évènement. — Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux Protestants. — Les représentations des puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux. — Ils sont privés des droits politiques. — Situation malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste III. — Généreuse conduite du cardinal Lipski.
Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et cardinal, que le pape avait relevé de ses vœux lors de son élection au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se trouvait sansdéfense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva dans leurs cœurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu entre les parties belligérantes, stipulait expressément que l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne, aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable etavantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances, en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite. Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais, et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection. Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave, écrasaitd'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède, monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement, cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en 1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs templeset de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur ressentiment religieux.
Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion suédoise, fut rappelé par la nation, et fit vœu à son retour, sous l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à persécuter, les hérétiques. La première parti de ce vœu, tout digne qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, alliés en ce moment de la Pologne. Le vœu royal ne trouvant dès lors à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat, pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une entière sûreté leurétait promise pendant ce temps, mais on leur interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de Jésus-Christ,—raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils. Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la première loi.
La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, s'offrant à prouver qu'il n'existaitpas de différence fondamentale entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie, qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part, l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil, avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent en Europe; la Transylvanie, quicomptait beaucoup de coreligionnaires, et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande, où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en 1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg. Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla endéclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.
Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était impuissante à faire respecterles lois qui reconnaissaient encore la parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait en user.
L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en 1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice et un asile pour leurs ministres.
Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser, mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette commission, composéede l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intituléTheologia naturalis, par Henri Alsted, théologien protestant, et, trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge:Ergo, non est Deus, tournant évidemment en dérision les arguments de l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski, découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire connu pour sa brillante éruditionet doué de quelques autres qualités qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète, cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI, loin d'approuver cette décisioninfâme, éclata en amers reproches contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi. L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité d'une réaction de ce genre.
Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable, le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord avec un fer rouge la langue de la boucheavec laquelle il avait été cruel envers Dieu; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains, instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut précipité dans les flammes expiatoires,—expiatoires si un tel forfait pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de son fanatisme.
L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite dans lesPacta conventa, ou garanties constitutionnelles stipuléesdes rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski, qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII, ranima dans le cœur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains, répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance avec les satellites royaux. Pierre le Grandfinit par offrir sa médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient sous l'application de cette pénalité.
La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une manière que l'on ne saurait trop flétrir,les intérêts du pays qui lui avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le Grand.
Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand l'influence jésuitique y dominait en souveraine.