»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.
»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la création et dans le cœur de la créature, qui donne à tout le mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque battement du cœur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.
»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, échauffe leurs cœurs, les guide vers leciel, et les offre sur l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à Dieu.»
Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus miracles du corps.»
Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre cœur les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un breuvage de joie et de félicité.
La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, dont le mystèren'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:
Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de ce qu'il est.
Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilaità tous; il gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils l'adorèrent.
Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la colonie devint florissante.
En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit faible et déréglé; mais le gouvernementde la communauté était conduit par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appeléeRay i Mouka, c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.
Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les détails de cette affaire,donne la traduction d'une proclamation adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie, le 26 janvier 1841.
Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.
Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. — Utilité de leurs travaux. — Leur persécution par l'impératrice Catherine. — Ils reprennent leurs travaux sous l'empereur Alexandre. — Ils font fleurir les sociétés bibliques, etc. — Remarques générales sur les Russes. — Constitution donnée à Moscou par les Polonais. — Situation religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. — Observations générales sur la condition actuelle des nations slaves. — Ce que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. — Causes qui s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. — Moyens de propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. — Perspective heureuse pour elle en Bohême. — Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. — Raisons pour que les Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la situation religieuse des Slaves. — Alliance entre Rome et la Russie. — Influence du despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme et le Protestantisme. — Causes de la recrudescence actuelle du Catholicisme. — Quel contrepoids l'on pourrait y opposer. — Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et slaves.
Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans une plus noblesphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en Russie.
Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le bien, et ils déployèrent à cet égard la pluslouable activité. Leur sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité, s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les œuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences, si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou aux Universités étrangères.
Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les forces de son cœur et de son âme, au développement intellectuel de sa patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature, s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les abus, et tout ce qui était mal. Il fondaensuite un journal savant et une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses œuvres à créer des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous avons parlé.
Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva, au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son caractère que par son mérite éclatant.
Le zèle des Martinistes en faveur des œuvres de charité, égalait celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et jugede la cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les nobles efforts de leur société.
Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, et qui furent exilés de leurs foyers au cœur même de ce pays, uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en obstacle à l'accomplissementdes fins de cette persécution. Nous n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il nourrit des sentiments de considération personnelle et même d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses défenseurs.
Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation religieuse pour le peuple.
Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et leur influence bienfaisante commençaità se faire sentir tous les jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.
Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, laFranc-Maçonnerie en général et la société typographique en particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés comme dangereux pour l'ordre public.
L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188], quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit Novikoff.
Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurspremiers travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France, s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple, et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé leMessager de Sion, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation; politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête sous le gouvernementactuel, les tentatives qui avaient pour objet de convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs travaux.
Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189].
Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190]. Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution, garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait établie en même temps en Moscovie;ainsi, le vainqueur conférait une liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets universels de la population. Les principaux personnages du pays l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...
Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à l'exception de la secte desBogomils, qui eutquelque succès dans la Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme l'indique son nom, tiré deBoh, Dieu, etMilouy, ayez pitié. Nous citerons encore lesPatarins, secte importée d'Italie, et qui compta de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, duXIIeauXVesiècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que lesPatarinsavaient des doctrines semblables à celles des Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la fin duXIVesiècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État. Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.
Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves, nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans ce cas que des faits historiques; notreintention a été d'apporter un faible support au service de la cause de la Réforme en général, en produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour propager la parole divine dans leurs divers langages. Les missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le cœur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux d'entre les Protestants anglaisqui ont réellement à cœur le succès de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel, politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions. Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi d'arrogance, d'avidité et de vengeance;avec cette différence, que ces derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut l'intention de continuer cette œuvre d'anéantissement national, en soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de l'Allemagne.
Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notreEssai sur le Panslavisme. Cet ouvrage est intituléDer Weltkampf der Deutschen und der Slaven, oula Lutte universelle entre les Allemands et les Slaves(1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance profonde du sujet; il contient une description détaillée de l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre lesAllemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche, doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande. Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant les mêmes opinions, dans notreEssai sur le Panslavisme(p. 133). Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne, produisirent une immenseirritation parmi ceux de la Prusse et de l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien, n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait produire des collisions et des complications telles, que les hommes d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion. L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en Pologne futprofonde et pénible, car les rapports de toutes ces expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée,hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun, des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est, eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notreEssai sur le Panslavisme et le Germanisme, c'est-à-dire un libre développement de la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime constitutionnel, concédébonâ fidepar l'Autriche, aiderait puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de subordinationpolitique, en viennent à se livrer définitivement à l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe fera bien d'y avoir l'œil avant qu'il soit trop tard. À tout évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé, deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés pour détourner les conséquences trop probables d'animosités nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en doute.
La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son influence est puissante à cimenter les liens de charité et de bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies sous les mêmes formes; mais malheureusement,ainsi que nous avons eu occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de Kœnigsberg il existe une population considérable de Protestants polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre, comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires, pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves apprennent par cœur des pages entières en allemand, sans pouvoir les comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre langue, et cependant cette circonstance est attribuée àl'infériorité intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte corrompu par un mélange d'allemand.
L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population, est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.
Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent aux Bohémiens et aux autres Slaves.
Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable pour arriver à la restauration de la cause protestantedans les contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible, et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves,aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente, comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.
La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas même la permission de convertir les populations païennes et mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195](de l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux de ce moderne Réformateur.
Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation protestante bohémienne. Il parvint, aprèsde grands efforts, à ranimer le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il obtint plusieurs conversions.
L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un journal religieux intitulé:Czesko Bratrsky Hlasatel, ou le Hérault des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchaitpouvait à peine en contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures; il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.
C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils verront que toutes les considérations de devoir envers les grands intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle peut pour multiplierses églises dans cette contrée protestante; le simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée d'une manière aussi évidente qu'à Prague.
Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage suivant de la préface de laLyra Cesko Slowanska, ou Poésies nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. Wratislaw, professeur auChrist College, à Cambridge, qui a visité plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est familiarisé avec leur langage et leur littérature.
«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure traduction bohémienne de la Bible.»
Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité évangélique.
Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la Hongrie, parmi les Slovaques, quiparlent un dialecte de la langue bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche, eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays. Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux évangéliques des Protestants anglais et américains, sont incontestablement les populations appartenant à la race qui suit l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un bien immensepourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés. On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en Russie.
Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle résidedans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et, bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs, trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de 1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome sans force contre la voix de la patrie. La conduite des ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire XVI[196],mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux, sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des institutions libérales et se maintenirquelque temps au milieu d'elles à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures adoptées par le gouvernement papal à Rome, après sonrétablissement. Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que le Protestantisme ne fut jamaisaussi faible que lorsqu'on le dégrada au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité ont été ouvertement propagées dans ce pays.
Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force immense manifestée sur le continent par le parti catholique.C'est là le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de l'Église catholique, relevé par des champions aussipuissants. Ce parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent unegrande puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme incertaine et le cœur souffrant se soumettront facilement à l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments les plus captieux, mais dont le cœur chaud et la vive imagination ne résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées mêlé de manifestationde sympathies. Nous espérons qu'après avoir décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et quiinspire une confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.