[1]Cant.
[1]Cant.
[2]Pourceau.
[2]Pourceau.
[3]Aries, Ram, bélier.
[3]Aries, Ram, bélier.
Cette thèse admet deux modes de discussion entre lesquels nous avons à choisir. Nous pouvons monter oudescendre. Prenant pour point de départ notre point de vue, c'est-à-dire la Terre où nous sommes, nous pouvons de là nous diriger vers les autres planètes de notre système, de là vers le Soleil, de là vers notre système considéré collectivement; de là enfin nous pouvons nous élancer vers d'autres systèmes, indéfiniment et de plus en plus au large. Ou bien, commençant par un point distant, aussi défini que nous le pouvons concevoir, nous descendrons graduellement vers l'habitation de l'Homme. Dans les essais ordinaires sur l'Astronomie, la première de ces méthodes est, sauf quelques réserves, généralement adoptée, et cela pour cette raison évidente que les faits et les causes astronomiques étant l'unique but de ces recherches, ce but est infiniment plus facile à atteindre en s'avançant graduellement du connu, qui est auprès de nous, vers le point où toute certitude se perd dans l'éloignement. Toutefois, pour mon dessein actuel, qui est de donnera l'esprit le moyen de saisir, comme de loin et d'un seul coup d'œil, une conception de l'Univers considéré commeindividu,il est clair que descendre du grand vers le petit, du centre, si nous pouvons établir un centre, vers les extrémités, du commencement, si nous pouvons concevoir un commencement, vers la fin, serait la marche préférable, si ce n'était la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de présenter ainsi aux personnes qui ne sont pas astronomes un tableau intelligible relativement à tout ce qui est impliqué dans l'idéequantité,c'est-à-dire relativement au nombre, à la grandeur et à la distance.
Or, la clarté, l'intelligibilité est, à tous égards, un des caractères essentiels de mon plan général. Il est des points importants sur lesquels il vaut mieux se montrer trop prolixe que même légèrement obscur. Mais la qualité abstruse n'est pas une qualité qui, par elle-même, appartienneà aucun sujet. Toutes choses sont également faciles à comprendre pour celui qui s'en approche à pas convenablement gradués. Si le calcul différentiel n'est pas une chose absolument aussi simple qu'un sonnet de M. Solomon Seesaw, c'est uniquement parce que dans cette route ardue quelque marchepied ou quelque échelon a été, çà et là, étourdiment oublié.
Donc, pour détruire toute chance de malentendu, je juge convenable de procéder comme si les faits les plus évidents de l'Astronomie étaient inconnus au lecteur. En combinant les deux modes de discussion que j'ai indiqué; je pourrai profiter des avantages particuliers de chacun d'eux, spécialement de laréitération en détailqui sera la conséquence inévitable du plan. Je commence par descendre, et je réserve pour mon retour ascensionnel ces considérations indispensables dequantitédont j'ai déjà fait mention.
Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple, l'Infini.Le motinfini,comme les motsDieu, espritet quelques autres expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues, est, non pas l'expression d'une idée, mais l'expression d'un effort vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception impossible. L'homme avait besoin d'un terme pour marquer ladirectionde cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais invisible,l'objet de cet effort.Un mot enfin était nécessaire, au moyen duquel un être humain pût se mettre tout d'abord en rapport avec un autre être humain et avec une certainetendancede l'intelligence humaine. De cette nécessité est résulté le motInfini,qui ne représente ainsi quela pensée d'une pensée.
Relativement à cet infini dont nous nous occupons actuellement, l'infini de l'espace, nous avons entendu diresouvent que «si l'esprit admettait cette idée, acquiesçait à cette idée, la voulait concevoir, c'était surtout à cause de la difficulté encore plus grande qui s'oppose à la conception d'une limite quelconque.» Mais ceci est simplement une de cesphrasespar lesquelles les penseurs, même profonds, prennent plaisir, depuis un temps immémorial, à se tromper eux-mêmes. C'est dans le motdifficultéque se cache l'argutie. L'esprit, nous dit-on, accepte l'idée d'un espaceillimitéà cause de la difficulté plus grande qu'il trouve à concevoir celle d'un espace limité. Or, si la proposition était posée loyalement, l'absurdité en deviendrait immédiatement évidente. Pour parler net, dans le cas en question, il n'y a pas simplementdifficulté.L'assertion proposée, si elle était présentée sous des termes conformes à l'intention, et sans sophistiquerie, serait exprimée ainsi: «L'esprit admet l'idée d'un espace illimité à cause del'impossibilité plus grandede concevoir celle d'un espace limité.»
On voit au premier coup d'œil qu'il n'est pas ici question d'établir un parallèle entre deux crédibilités, entre deux arguments, sur la validité respective desquels la raison est appelée à décider; il s'agit de deux conceptions, directement contradictoires, toutes deux d'une impossibilité avouée, dont l'une, nous dit-on, peut cependant être acceptée par l'intelligence, en raison de la plus grandeimpossibilitéqui empêche d'accepter la seconde. L'alternative n'est pas entre deux difficultés; on suppose simplement que nous choisissons entre deux impossibilités. Or, la première admet des degrés; mais la seconde n'en admet aucun; c'est justement le cas suggéré par l'auteur de l'impertinente épître que nous avons citée. Une tâche est plus ou moins difficile; mais elle ne peut être que possible ou impossible; il n'y a pas de milieu. Il serait peut-être plusdifficilede renverser la chaîne des Andes qu'une fourmilière; mais il est tout aussiimpossibled'anéantir la matière de l'une que la matière de l'autre. Un homme peut sauter dix pieds moins difficilement que vingt; mais il tombe sous le sens que pour lui l'impossibilité de sauter jusqu'à la Lune n'est pas moindre que de sauter jusqu'à l'étoile du Chien.
Puisque tout ceci est irréfutable, puisque le choix permis à l'esprit ne peut avoir lieu qu'entre deux conceptions impossibles, puisqu'une impossibilité ne peut pas être plus grande qu'une autre, et ne peut conséquemment lui être préférée, les philosophes qui non-seulement affirment, en se basant sur le raisonnement précité, l'idée humaine de l'infini, mais aussi, en se basant sur cette idée hypothétique, l'Infini lui-même, s'engagent évidemment à prouver qu'une chose impossible devient possible quand on peut montrer qu'une autre chose, elle aussi, est impossible. Ceci, dira-t-on, est un non-sens; peut-être bien; je crois vraiment que c'est un parfait non-sens, mais je n'ai nullement la prétention de le réclamer comme étant de mon fait.
Toutefois, la méthode la plus prompte pour montrer la fausseté de l'argument philosophique en question est simplement de considérer un fait qui jusqu'à présent a été négligé, à savoir que l'argument énoncé contient à la fois sa preuve et sa négation. «L'esprit, disent les théologiens et autres, est induit à admettre unecause premièrepar la difficulté plus grande qu'il éprouve à concevoir une série infinie de causes.» L'argutie gît, comme précédemment, dans le motdifficulté;mais ici à quelle fin est employé ce mot? A soutenir l'idée de Cause Première. Et qu'est-ce qu'une Cause Première? C'est une limite extrême de toutes les causes. Et qu'est-ce qu'une limite extrêmede toutes les causes? C'est le Fini. Ainsi, la même argutie, dans les deux cas, est employée,—par combien de philosophes, Dieu le sait!—pour soutenir tantôt le Fini et tantôt l'Infini; ne pourrait-elle pas être utilisée pour soutenir encore quelque autre chose? Quant aux arguties, elles sont généralement, de leur nature, insoutenables; mais, en les jetant de côté, constatons que ce qu'elles prouvent dans un cas est identique à ce qu'elles démontrent dans un autre, c'est-à-dire à rien.
Personne, évidemment, ne supposera que je lutte ici pour établir l'absolue impossibilité de ce que nous essayons de faire entendre par le motInfini.Mon but est seulement de montrer quelle folie c'est de vouloir prouver l'Infini, ou même notre conception de l'Infini, par un raisonnement aussi maladroit que celui qui est généralement employé.
Néanmoins il m'est permis, en tant qu'individu, de dire que je ne puis pas concevoir l'Infini, et que je suis convaincu qu'aucun être humain ne le peut davantage. Un esprit, qui n'a pas une entière conscience de lui-même, qui n'est pas habitué à faire une analyse intérieure de ses propres opérations, pourra, il est vrai, devenir souvent sa propre dupe et croire qu'il a conçu l'idée dont je parle. Dans nos efforts pour la concevoir, nous procédons pas à pas; nous imaginons toujours un degré derrière un degré; et aussi longtemps que nous continuons l'effort, on peut dire avec raison que nous tendons vers la conception de l'idée en vue; mais la force de l'impression que nous parvenons, ou que nous sommes parvenus à créer, est en raison de la période de temps durant lequel nous maintenons cet effort intellectuel. Or, c'est par le fait de l'interruption de l'effort,—c'est en parachevant (nous le croyons du moins) l'idée postulée,—c'est en donnant, comme nous nous le figurons, la touche finale à laconception,—que nous anéantissons d'un seul coup toute cette fabrique de notre imagination;—bref, il faut que nous nous reposions sur quelque point suprême et conséquemment défini. Toutefois, si nous n'apercevons pas ce fait, c'est en raison de l'absolue coïncidence entre cette pause définitive et la cessation de notre pensée. En essayant, d'autre part, de former en nous l'idée d'un espace limité, nous inversons simplement le procédé, impliquant toujours la même impossibilité.
Nouscroyonsà un Dieu. Nous pouvons ou nous ne pouvons pascroireà un espace fini ou infini; mais notre croyance, en de pareils cas, est plus proprement appeléefoi,et elle est une chose tout à fait distincte de cette croyance particulière, de cette croyanceintellectuelle,qui présuppose une conception mentale.
Le fait est que, sur la simple énonciation d'un de ces termes à la classe desquels appartient le motInfini,classe qui représente despensées de pensées,celui qui a le droit de se dire un peu penseur se sent appelé, non pas à former une conception, mais simplement à diriger sa vision mentale vers un point donné du firmament intellectuel, vers une nébuleuse qui ne sera jamais résolue. Il ne fait, pour la résoudre, aucun effort; car avec un instinct rapide il comprend, non pas seulement l'impossibilité, mais, en ce qui concerne l'intérêt humain, le caractère essentiellement étranger de cette solution. Il comprend que la Divinité n'a pas marqué ce mystère pour être résolu. Il voit tout de suite que cette solution est situéehorsdu cerveau de l'homme, et mêmecomment,si ce n'est exactementpourquoi,elle gît hors de lui. Il y a des gens, je le sais, qui, s'employant en vains efforts pour atteindre l'impossible, acquièrent aisément, grâce à leur seul jargon, une sorte de réputation de profondeur parmi leurs complices lespseudo-penseurs, pour qui obscurité et profondeur sont synonymes. Mais la plus belle qualité de la pensée est d'avoir conscience d'elle-même, et l'on peut dire, sans faire une métaphore paradoxale, qu'il n'y a pas de brouillard d'esprit plus épais que celui qui, s'étendant jusqu'aux limites du domaine intellectuel, dérobe ces frontières elles-mêmes à la vue de l'intelligence.
Maintenant on comprendra que, quand je me sers de ce terme, l'Infini de l'Espace,je ne veux pas contraindre le lecteur à former la conception impossible d'un infiniabsolu.Je prétends simplement faire entendrela plus grande étendue concevabled'espace,—domaine ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s'agrandissant, selon la force irrégulière de l'imagination.
Jusqu'à présent, l'Univers sidéral a été considéré comme coïncidant avec l'Univers proprement dit, tel que je l'ai défini au commencement de ce discours. On a toujours, directement ou indirectement, admis,—au moins depuis la première aube de l'Astronomie intelligible,—que, s'il nous était possible d'atteindre un point donné quelconque de l'espace, nous trouverions toujours, de tous côtés, autour de nous, une interminable succession d'étoiles. C'était l'idée insoutenable de Pascal, quand il faisait l'effort, le plus heureux peut-être qui ait jamais été fait, pour périphraser la conception que nous essayons d'exprimer par le motUnivers.«C'est une sphère, dit-il, dont le centre est partout, et la circonférence nulle part.» Mais, bien que cette intention de définition ne définisse pas du tout, en fait, l'Univers sidéral, nous pouvons l'accepter, avec quelque réserve mentale, comme une définition (suffisamment rigoureuse pour l'utilité pratique) de l'Univers proprement dit, c'est-à-dire de l'Univers considéré comme espace. Ce dernier, prenons-le donc pourune sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part.Dans le fait, s'il nous est impossible de nous figurer une fin de l'espace, nous n'éprouvons aucune difficulté à imaginer un commencement quelconque parmi une série infinie de commencements.
Comme point de départ, adoptons donc laDivinité.Relativement à cette Divinité, considérée enelle-même,celui-là seul n'est pas un imbécile, celui-là seul n'est pas un impie, qui n'affirme absolument rien. «Nous ne connaissons rien, dit le baron de Bielfeld, nous ne connaissons rien de la nature ou de l'essence de Dieu;—pour savoir ce qu'il est, il faut être Dieu même.»
Il faut être Dieu même!Malgré cette phrase effrayante, vibrant encore dans mon oreille, j'ose toutefois demander si notre ignorance actuelle de la Divinité est une ignorance à laquelle l'âme estéternellementcondamnée.
Enfin, contentons-nous aujourd'hui de supposer que c'est Lui,—Lui, l'Incompréhensible (pour le présent du moins),—Lui, que nous considérerons commeEsprit,c'est-à-dire commenon-Matière(distinction qui, pour tout ce que nous voulons atteindre, suppléera parfaitement à une définition),—Lui, existant comme Esprit, qui nous acréés,ou faits de Rien, par la force de sa Volonté,—dans un certain point de l'Espace que nous prendrons comme centre, à une certaine époque dont nous n'avons pas la prétention de nous enquérir, mais en tout cas immensément éloignée;—supposons, dis-je,'que c'est lui qui nous a faits,—mais faits ...quoi?Ceci est, dans nos considérations, un point d'une importance vitale.Qu'étions-nous,quepouvons-nous supposer légitimement avoir été, quand nous fûmescréés,nous, univers, primitivement et individuellement?
Nous sommes arrivés à un point où l'Intuition seule peut venir à notre aide. Mais qu'il me soit permis de rappeler l'idée que j'ai déjà suggérée comme la seule qui puisse convenablement définir l'intuition. Elle n'est quela conviction naissant de certaines inductions ou déductions dont la marche a été assez secrète pour échapper à notre conscience, éluder notre raison, ou défier notre puissance d'expression.Ceci étant entendu, j'affirme qu'une intuition absolument irrésistible, quoique indéfinissable, me pousse à conclure que [ce que] Dieu a originairement créé,—que cette Matière qu'il a, par la force de sa Volonté, tirée de son Esprit, ou de Rien, ne peut avoir été autre chose que la Matière dans son état le plus pur, le plus parfait, de ... de quoi?—deSimplicité.
Ce sera là la seulesuppositionabsolue dans mon discours. Je me sers du mot supposition dans son sens ordinaire; cependant je maintiens que ma proposition primordiale, ainsi formulée, est loin, bien loin d'être une pure supposition. Rien n'a été, en effet, plus régulièrement, plus rigoureusementdéduit;—aucune conclusion humaine n'a été, en effet, plus régulièrement, plus rigoureusementdéduite;—mais, hélas! le procédé de cette déduction échappe à l'analyse humaine;—en tout cas, il se dérobe à la puissance expressive de toute langue humaine.
Efforçons-nous maintenant de concevoir ce qu'a pu et ce qu'a dû être la Matière dans sa condition absolue desimplicité.Ici, la Raison vole d'un seul coup vers l'Imparticularité,—vers une particule,—une particuleunique,—une particuleunedans son espèce,—unedans son caractère,—unedans sa nature,—unepar son volume,—unepar sa forme,—une particule qui soit particule à tous égards, donc, une particule amorphe et idéale,—particule absolument unique, individuelle, non divisée, maisnon pas indivisible,simplement parce que Celui qui la créa par la force de sa Volonté peut très-naturellement la diviser par un exercice infiniment moins énergique de la même Volonté.
Donc, l'Unitéest tout ce que j'affirme de la Matière originairement créée; mais je me propose de démontrer quecette Unité est un principe largement suffisant pour expliquer la constitution, les phénomènes actuels et l'anéantissement absolument inévitable au moins de l'Univers matériel.
Le Vouloir spontané, ayant pris corps dans la particule primordiale, a complété l'acte, ou, plus proprement, laconceptionde la Création. Nous nous dirigerons maintenant vers le but final pour lequel nous supposons que cette particule a été créée;—quand je dis but final, je veux dire tout ce que nos considérations jusqu'ici nous permettent d'en saisir,—à savoir, la constitution de l'Univers tirée de cette Particule unique.
Cette constitution s'est effectuée par la transformationforcée del'Unité, originelle et normale, en Pluralité, condition anormale. Une action de cette nature implique réaction. Une diffusion de l'Unité n'a lieu que conditionnellement, c'est-à-dire qu'elle implique une tendance au retour vers l'Unité,—tendance indestructible jusqu'à parfaite satisfaction. Mais je m'étendrai par la suite plus amplement sur ce sujet.
La supposition de l'Unité absolue dans la Particule primordiale renferme celle de la divisibilité infinie. Concevons donc simplement la Particule comme non absolument épuisée par sa diffusion à travers l'Espace. De cette Particule considérée comme centre, supposons, irradié sphériquement,dans toutes les directions, à des distances non mesurables, mais cependant définies, dans l'espace vide jusqu'alors, un certain nombre innombrable, quoique limité, d'atomes inconcevablement mais non infiniment petits.
Or, de ces atomes, ainsi éparpillés ou à l'état de diffusion, que nous est-il permis, non pas de supposer, mais de conclure, en considérant la source d'où ils émanent et le but apparent de leur diffusion? L'Unité étant leur source, etla différence d'avec l'Unitéle caractère du but manifesté par leur diffusion, nous avons tout droit de supposer que ce caractère persistegénéralementdans toute l'étendue du plan et forme une partie du plan lui-même;—c'est-à-dire que nous avons tout droit de concevoir des différences continues, sur tous les points, d'avec l'unité et la simplicité du point originel. Mais, pour ces raisons, sommes-nous autorisés à imaginer les atomes comme hétérogènes, dissemblables, inégaux et inégalement distants? Pour parler plus explicitement, devons-nous croire qu'il n'y a pas eu, au moment de leur diffusion, deux atomes de même nature, de même forme ou de même grosseur? et que, leur diffusion étant opérée à travers l'Espace, ils doivent être tous, sans exception, inégalement distants l'un de l'autre? Un pareil arrangement, dans de telles conditions, nous permet de concevoir aisément, immédiatement, le procédé d'opération le plus exécutable pour un dessein tel que celui dont j'ai parlé,—le dessein de tirer la variété de l'unité,—la diversité de la similarité,—l'hétérogénéité de l'homogénéité,—la complexité de la simplicité,—en un mot, la plus grande multiplicité possible derapportsdel'Unitéexpressément absolue. Incontestablement nous aurions le droit de supposer tout ce que j'ai dit, si nous n'étions pas arrêtés par deuxréflexions:—la première, c'est que la superfluité et la surérogation ne sont jamais admissibles dans l'Action Divine; et la seconde, c'est que le but poursuivi apparaît comme tout aussi facile à atteindre quand quelques-unes des conditions requises sont obtenues dans le principe, que quand toutes existent visiblement et immédiatement. Je veux dire que celles-ci sont contenues dans les autres, ou qu'elles en sont une conséquence si instantanée, que la distinction devient inappréciable. La différence de grosseur, par exemple, sera tout de suite créée par la tendance d'un atome vers un second atome, de préférence à un troisième, en raison d'une inégalité particulière de distance;inégalité particulière de distance entre des centres de quantité, dans des atomes voisins de différente forme,—phénomène qui ne contredit en rien la distribution généralement égale des atomes. La différenced'espèce,nous la concevons aussi très-aisément comme résultant de différences dans la grosseur et dans la forme, supposées plus ou moins conjointes;—en effet, puisque l'Unitéde la Particule proprement dite implique homogénéité absolue, nous ne pouvons pas supposer que les atomes, au moment de leur diffusion, diffèrent en espèce, sans imaginer en même temps une opération spéciale de la Volonté Divine, agissant à l'émission de chaque atome, dans le but d'effectuer en chacun une transformation de sa nature essentielle;—et nous devons d'autant plus repousser une idée aussi fantastique, que l'objet en vue peut parfaitement bien être atteint sans une aussi minutieuse et laborieuse intervention. Nous comprenons donc, avant tout, qu'il eût été surérogatoire, et conséquemment anti-philosophique, d'attribuer aux atomes, en vue de leurs destinations respectives, autre chose qu'unedifférence de formeau moment de leur dispersion, et postérieurement une inégalité particulière dedistance,—toutes les autres différences naissant ensemble des premières, dès les premiers pas que la masse a faits vers sa constitution. Nous établissons donc l'Univers sur une base purementgéométrique.Il va sans dire qu'il n'est pas du tout nécessaire de supposer une absolue différence, même de forme, entretousles atomes irradiés;—nous nous contentons de supposer une inégalité générale de distance de l'un à l'autre. Nous sommes tenus simplement d'admettre qu'il n'y a pas d'atomesvoisinsde forme similaire,—qu'il n'y a pas d'atomes qui puissent jamais se rapprocher, excepté lors de leur inévitable réunion finale.
Quoique latendance,immédiate et perpétuelle, des atomes dispersés à retourner vers leur Unité normale soit impliquée, comme je l'ai dit, dans leur diffusion anormale, toutefois il est clair que cette tendance doit être sans résultat,—qu'elle doit rester une tendance et rien de plus,—jusqu'à ce que la force d'expansion, cessant d'opérer, donne à cette tendance toute liberté de se satisfaire. L'Action Divine, toutefois, étant considérée comme déterminée, et interrompue après l'opération primitive de la diffusion, nous concevons tout de suite uneréaction,—en d'autres termes une tendance,qui pourra être satisfaite,de tous les atomes désunis à retourner vers l'Unité.
Mais la force de diffusion étant retirée, et la réaction ayant commencé pour favoriser le dessein final,—celui de créer la plus grande somme de rapports possible,—ce dessein est maintenant en danger d'être frustré dans le détail, par suite de cette tendance rétroactive qui a pour but son accomplissement total. Lamultiplicitéest l'objet; mais rien n'empêche les atomes voisins de se précipitertout de suitel'un vers l'autre,—grâce à leur tendance maintenant libre, avant l'accomplissement de tous les buts multiples,—et de se fondre tous en une unité compacte; rien nefait obstacle à l'aggrégation de diverses masses, isolées jusque-là, sur différents points de l'espace;—en d'autres termes, rien ne s'oppose à l'accumulation de diverses masses, chacune faisant une Unité absolue.
Pour l'accomplissement efficace et complet du plan général, nous devinons maintenant la nécessité d'une force répulsive limitée,—dequelque chosequi serve à séparer, et qui, lors de la cessation de la Volition diffusive, puisse en même temps permettre le rapprochement et empêcher la jonction des atomes; qui leur permette de se rapprocher infiniment, et leur défende de se mettre en contact positif; quelque chose, en un mot, qui ait puissance,jusqu'à une certaine époque,de prévenir leur fusion, mais non de contredire à aucun égard ni à aucun degré leur tendance à se réunir. La force répulsive, déjà considérée comme si particulièrement limitée à d'autres égards, peut, je le répète, être prise comme une puissance destinée à empêcher l'absolue cohésion,seulement jusqu'à une certaine époque.A moins que nous ne concevions l'appétition des atomes pour l'Unité comme condamnée à n'êtrejamaissatisfaite,—à moins que nous n'admettions que ce qui a eu un commencement ne doive pas avoir de fin,—idée qui est réellement inadmissible, quelque nombreux que soient ceux d'entre nous qui rêvent et bavardent sur ce thème,—nous sommes forcés de conclure que l'influence répulsive supposée devra finalement,—sous la pression de l'Unitendanceagissantcollectivement,mais agissant seulement alors que, pour l'accomplissement des plans de la Divinité, cette action collective devra se faire naturellement,—céder à une force qui, à cette époque finale, sera la force supérieure, poussée juste au degré nécessaire, et permettre ainsi le tassement universel des choses enUnité,unité inévitable parce qu'elle est originelle et conséquemment normale. Il est en vérité fort difficile de concilier toutes ces conditions;—nous ne pouvons même pas comprendre la possibilité de cette conciliation;—néanmoins cette impossibilité apparente est féconde en suggestions brillantes.
Que cette répulsion existe positivement,nous le voyons.L'homme n'emploie et ne connaît aucune force suffisante pour fondre deux atomes en un. Je n'avance ici que la thèse bien reconnue de l'impénétrabilité de la matière. Toute l'Expérience la prouve,—toute la Philosophie l'admet. J'ai essayé de démontrer lebutde la répulsion et la nécessité de son existence; mais je me suis religieusement abstenu de toute tentative pour en pénétrer la nature; et cela, à cause d'une conviction intuitive qui me dit que le principe en question est strictement spirituel,—gît dans une profondeur impénétrable à notre intelligence présente,—est impliqué dans une considération relative à ce qui maintenant, dans notre condition humaine, ne peut être l'objet d'aucun examen,—dans une considération de l'Esprit en lui-même.Je sens, en un mot, qu'ici, et ici seulement, Dieu s'est interposé, parce qu'ici, et seulement ici, le nœud demandait l'interposition de Dieu.
Dans le fait, pendant que dans cette tendance des atomes vers l'Unité on reconnaîtra tout d'abord le principe de la Gravitation Newtonienne, ce que j'ai dit d'une force répulsive, servant à mettre des limites à la satisfaction immédiate, peut être entendu dece quenous avons jusqu'à présent désigné tantôt comme chaleur, tantôt comme magnétisme, tantôt commeélectricité;montrant ainsi,dans les vacillations de la phraséologie par laquelle nous essayons deledéfinir, l'ignorance où nous sommes de son caractère mystérieux et terrible.
Le nommant donc, pour le présent seulement, électricité, nous savons que toute analyse expérimentale de l'électricité a donné, pour résultat final, le principe, réel ou apparent, del'hétérogénéité. Seulement làoù les choses diffèrent, l'électricité se manifeste; et il est présumable qu'elles ne diffèrent jamais là où l'électricité n'est pas développée, sinon apparente. Or, ce résultat est dans le plus parfait accord avec celui où je suis parvenu par une autre voie que par l'expérience. J'ai affirmé que l'utilité de la force répulsive était d'empêcher les atomes disséminés de retourner à l'Unité immédiate; et ces atomes sont représentés comme différant les uns des autres. Ladifférenceest leur caractère,—leur essentialité,—juste comme lanon-différenceétait le caractère essentiel de leur mouvement. Donc, quand nous disons qu'une tentative pour mettre en contact deux de ces atomes doit amener un effort de l'influence répulsive pour empêcher cette union, nous pouvons aussi bien nous servir d'une phrase absolument équivalente, à savoir, qu'une tentative pour mettre en contact deux différences amènera comme résultat un développement d'électricité. Tous les corps existants sont composés de ces atomes en contact immédiat, et peuvent conséquemment être considérés comme de simples assemblages de différences plus ou moins nombreuses; et la résistance faite par l'esprit de répulsion, si nous mettions en contact deux de ces assemblages quelconques, serait en raison des deux sommes de différences contenues dans chacun;—expression qui peut être réduite à celle-ci, équivalente:
La somme d'électricité développée par le contact de deux corps estproportionnée à la différence entre les sommes respectives d'atomes dont les corps sont composés.
Qu'il n'existe pas deux corps absolument semblables, c'est un simple corollaire qui résulte de tout ce que nous avons dit. Donc l'électricité, toujours existante, sedéveloppepar le contact de corps quelconques, mais ne semanifesteque par le contact de corps d'une différence appréciable.
A l'électricité,—pour nous servir encore de cette désignation,—nous pouvons à bon droit rapporter les divers phénomènes physiques de lumière, de chaleur et de magnétisme; mais nous sommes bien mieux autorisés encore à attribuer à ce principe strictement spirituel les phénomènes plus importants de vitalité, de conscience et dePensée.A ce sujet, toutefois, qu'il me soit permis de faire une pause et de noter que ces phénomènes, observés dans leur généralité ou dans leurs détails, semblent procéderau moins en raison de l'hétérogénéité.
Écartons maintenant les deux termes équivoques,gravitationetélectricité,et adoptons les expressions plus définiesd'attractionet derépulsion.La première, c'est le corps; la seconde, c'est l'âme; l'une est le principe matériel, l'autre le principe spirituel de l'Univers.Il n'existe pas d'autres principes. Tousles phénomènes doivent être attribués à l'un ou à l'autre, ou à tous les deux combinés. Il est si rigoureusement vrai, il est si parfaitement rationnel que l'attraction et la répulsion sont lesseulespropriétés par lesquelles nous percevons l'Univers,—en d'autres termes, par lesquelles la Matière se manifeste à l'Esprit,—que nous avons pleinement le droit de supposer que la matièren'existeque comme attraction et répulsion,—que l'attraction et la répulsionsontmatière,—nous servant de cette hypothèse comme d'un moyen de faciliter l'argumentation;—car il est impossible de concevoir un cas où nous ne puissions employer à notre gré le mot matière et les termes attraction et répulsion, pris ensemble, comme expressions de logique équivalentes et convertibles.
Je disais tout à l'heure que ce que j'ai nommé la tendance des atomes disséminés à retourner à leur unité originelle devait être pris pour le principe de la foi newtonienne de la gravitation; et en effet on n'aura pas grande peine à entendre la chose ainsi, si l'on considère lagravitation newtoniennesous un aspect purement général, comme une force qui pousse la matière à chercher la matière; c'est-à-dire si nous voulons ne pas attacher notre attention aumodus operandiconnu de la force newtonienne. La coïncidence générale nous satisfait; mais, en regardant de plus près, nous voyons dans le détail beaucoup de choses qui paraissent non-coïncidentes, et beaucoup d'autres où la coïncidence ne paraît pas du moins suffisamment établie. Un exemple: la gravitation newtonienne, si nous la considérons dans certains modes, ne nous apparaît pas du tout comme une tendance versY Unité;elle nous semble plutôt une tendance de tous les corps dans toutes les directions, phrase qui semble exprimer la tendance à la diffusion. Ici donc il y a non-coïncidence. Un autre exemple: quand nous réfléchissons sur la loi mathématique qui gouverne la tendance newtonienne, nous voyons clairement que nous ne pouvons pas obtenir la coïncidence,—relativement, du moins, aumodus operandi,—entre la gravitation, telle que nous la connaissons, et cette tendance, simple et directe en apparence, que j'ai supposée.
En effet, je suis arrivé à un point où il serait bon de renforcer ma position en inversant mon procédé. Jusqu'à présent, nous avons procédéà priori,d'une considération abstraite de laSimplicité,prise comme la qualité qui a dû le plus vraisemblablement caractériser l'action originelle de Dieu. Voyons maintenant si les faits établis de la Gravitation newtonienne peuvent nous fournir, àposteriori,quelques inductions légitimes.
Que déclare la loi newtonienne? que tous les corps s'attirent l'un l'autre avec des forces proportionnées [à leurs quantités de matière et inversement proportionnées] aux carrés de leurs distances. C'est à dessein que je donne d'abord la version vulgaire de la loi; et je confesse que dans celle-ci, comme dans la plupart des traductions vulgaires de grandes vérités, je ne trouve pas une qualité très-suggestive. Adoptons donc une phraséologie plus philosophique —Chaque atome de chaque corps attire chaque autre atome, soit appartenant au même corps, soit appartenant à chaque autre corps, avec une force variant en raison inverse des carrés des distarices entre l'atome attirant et l'atome attiré.Ici, pour le coup, un flot de suggestions jaillit aux yeux de l'esprit.
Mais voyons distinctement la chose que Newton aprouvée,—selon la définition grossièrement irrationnelle deh preuveprescrite par les écoles de métaphysique. Il fut obligé de se contenter de montrer que les mouvements d'un Univers imaginaire, composé d'atomes attirants et attirés obéissant à la loi qu'il annonçait, coïncidaient parfaitement avec les mouvements de l'Univers existant réellement, autant du moins qu'il tombe sous notre observation. Telle fut la somme de sadémonstration,selon le jargon conventionnel des philosophies. Les succès qui la confirmèrent ajoutèrent preuve sur preuve,—des preuvestelles que les admet toute intelligence saine,—mais ladémonstrationde la loi-elle-même, selon les métaphysiciens, n'avait été confirmée en aucune façon. Cependant la preuveoculaire, physique,de l'attraction, ici même, sur cette Terre, fut enfin trouvée, en parfait accord avec la théorie newtonienne, et à la grande satisfaction de quelques-uns de ces reptiles intellectuels. Cette preuve jaillit, indirectement et incidemment (comme jaillirent presque toutes les vérités importantes), d'une tentative faite pour mesurer la densité moyenne de la Terre. Dans les fameuses expériences que Maskelyne, Cavendish et Bailly firent dans ce but, il fut découvert, vérifié et mathématiquement démontré que l'attraction de la masse d'une montagne était en accord exact avec l'immortelle théorie de l'astronome anglais.
Mais, en dépit de cette confirmation d'une vérité qui n'en avait aucun besoin,—en dépit de la prétendue corroboration de lathéoriepar la prétenduepreuve oculaire et physique,—en dépit du caractère de cette corroboration,—les idées que les vrais philosophes eux-mêmes ne peuvent s'empêcher d'accepter relativement à la gravitation, et particulièrement les idées acceptées et complaisamment maintenues par les hommes vulgaires, ont été évidemment tirées, pour la plus grande partie, d'une considération du principe, tel qu'ils le trouvent simplement développésur la planète à laquelle ils sont attachés.
Or, où tend une considération aussi amoindrie? A quelle espèce d'erreur donne-t-elle naissance? Sur la Terre nous voyons, nous sentons simplement que la gravitation chasse tous les corps vers le centre de la Terre. Aucun homme, dans le domaine ordinaire de la vie, ne peut voir ni sentir autrement,—ne peut s'empêcher de percevoir que toute chose, partout, a une tendance gravitante, perpétuellevers le centre de la Terre, et pas ailleurs; cependant (sauf une exception qui sera spécifiée postérieurement) il est certain que chaque chose terrestre (pour ne pas parler maintenant de toutes les choses célestes) a une tendance non-seulement vers le centre de la Terre, mais en outre vers toute espèce de direction possible.
Or, quoique les hommes de philosophie ne puissent pas être accusés de se tromper avec le vulgaire dans cette matière, ils se laissent toutefois influencer, à leur insu, par l'idée vulgaire agissant comme sentiment.—Quoique personne n'ait foi dans les fables du Paganisme,—dit Bryant dans sa très-savanteMythologie,—cependant nous nous oublions sans cesse au point d'en tirer des inductions comme de réalités existantes.—Je veux dire que la perception purementsensitivede la gravitation, telle que nous la connaissons sur la Terre, induit l'humanité en fantaisie et la fait croire à uneconcentralisation,à une sorte de spécialité terrestre;—qu'elle a toujours incliné vers cette fantaisie les intelligences même les plus puissantes,—les détournant perpétuellement, quoique imperceptiblement, de la caractéristique réelle du principe; les ayant empêchées jusqu'à l'époque présente de saisir même un aperçu de cette vérité vitale qui se trouve dans une direction diamétralement opposée,—derrière les caractéristiquesessentiellesdu principe, qui sont, non pas la concentralisation ou la spécialité, mais l'universalitéet ladiffusion.Cette vérité vitale est l'Unité, prise comme source du phénomène.
Permettez-moi de répéter la définition de la gravitation:Chaque atome, dans chaque corps, attire chaque autre atome, appartenant au même corps ou appartenant à tout autre corps,avec une force qui varie en raison inverse des carrés des distances de l'atome attirant et de l'atome attiré.
Que le lecteur s'arrête ici un moment avec moi pourcontempler la miraculeuse, ineffable et absolument inimaginable complexité de rapports impliquée dans ce fait, quechaque atome attire chaque autre atome,—impliquée seulement dans ce fait de l'attraction, étant écartée la question de la loi ou du mode suivant lesquels l'attraction se manifeste,—impliquée dans ce fait unique que chaque atome attire plus ou moins chaque autre atome, dans une immensité d'atomes telle, que toutes les étoiles qui entrent dans la constitution de l'Univers peuvent être à peu près comparées pour le nombre aux atomes qui entrent dans la composition d'un boulet de canon.
Eussions-nous simplement découvert que chaque atome tendait vers un point favori, vers quelque atome particulièrement attractif, nous serions encore tombés sur une découverte qui, en elle-même, aurait suffi pour accabler notre esprit;—mais quelle est cette vérité que nous sommes actuellement appelés à comprendre? C'est que chaque atome attire chaque autre atome, sympathise avec ses plus délicats mouvements, avec chaque atome et avec tous, toujours, incessamment, suivant une loi déterminée dont la complexité, même considérée seulement en elle-même, dépasse absolument les forces de l'imagination humaine. Si je me propose de mesurer l'influence d'un seul atome sur l'atome son voisin dans un rayon solaire, je ne puis pas accomplir mon dessein sans d'abord compter et peser tous les atomes de l'Univers et définir la position précise de chacun à un moment particulier de la durée. Si je m'avise de déplacer, ne fût-ce que de la trillionième partie d'un pouce, le grain microscopique de poussière posé maintenant sur le bout de mon doigt, quel est le caractère de l'action que j'ai eu la hardiesse de commettre? J'ai accompli un acte qui ébranle la Lune dans sa marche, qui contraint le Soleil à n'être plus le soleil, et qui altèrepour toujours la destinée des innombrables myriades d'étoiles qui roulent et flamboient devant la majesté de leur Créateur.
De telles idées, de telles conceptions,—pensées monstrueuses qui ne sont plus des pensées, rêveries de l'âme plutôt que raisonnements ou même considérations de l'intellect,—de telles idées, je le répète, sont les seules que nous puissions réussir à créer en nous dans tous nos efforts pour saisir le grand principe del'Attraction.
Mais maintenant, avec de telles idées, avec une telle vision, franchement acceptée, de la merveilleuse complexité de l'Attraction, que toute personne, capable de réfléchir sur de pareilles matières, s'applique à imaginer un principe adaptable aux phénomènes observés,—ou la condition qui leur a donné naissance.
Une si évidente fraternité des atomes n'indique-t-elle pas une extraction commune? Une sympathie si victorieuse, si indestructible, si absolument indépendante, ne suggère-t-elle pas l'idée d'une source, d'une paternité commune? Un extrême ne pousse-t-il pas la raison vers l'extrême son contraire? L'infini dans la division ne se rapporte-t-il pas à l'absolu dans l'individualité? Le superlatif de la complexité ne fait-il pas deviner la perfection dans la simplicité? Je veux dire, non pas seulement que les atomes, comme nous les voyons, sont divisés ou qu'ils sont complexes dans leurs rapports, mais surtout qu'ils sont inconcevablement divisés et inexprimablement complexes; c'est de l'extrême des conditions que je veux parler maintenant, plutôt que des conditions elles-mêmes. En un mot, n'est-ce pas parce que les atomes étaient, à une certaine époque très-ancienne,quelque chose de plus même qu'un assemblage,—n'est-ce pas parce que, originellement, donc normalement, ils étaientUn,que maintenant entoutes circonstances, sur tous les points, dans toutes les directions, par tous les modes de rapprochement, dans tous les rapports et à travers toutes les conditions, ils s'efforcent deretournervers cetteunitéabsolue, indépendante et inconditionnelle?
Ici, quelqu'un demandera peut-être: «Pourquoi, puisque c'est vers l'Unité que ces atomes s'efforcent de retourner, ne jugeons-nous pas et ne définissons-nous pas l'Attractionune simple tendance générale vers un centre?—Pourquoi, particulièrement,vosatomes, les atomes que vous nous donnez comme ayant été irradiés d'un centre, ne retournent-ils pas tous à la fois, en ligne droite, vers le point central de leur origine?»
Je réponds qu'ils le font, ainsi que je le montrerai clairement; mais que la cause qui les y pousse est tout à fait indépendante du centre considérécomme tel.Ils tendent tous en ligne droite vers un centre, à cause de la sphéricité selon laquelle ils ont été lancés dans l'espace. Chaque atome, formant une partie d'un globe généralement uniforme d'atomes, trouve naturellement plus d'atomes dans la direction du centre que dans toute autre direction; c'est donc dans ce sens qu'il est poussé, mais il n'y est pas poussé parce que le centre estle point de son origine.Il n'est pas depointauquel les atomes se rallient. Il n'est pas delieu,soit dans le concret, soit dans l'abstrait, auquel je les suppose attachés. Rien de ce qui peut s'appelerlocaliténe doit être conçu comme étant leur origine. Leur source est dans le principe Unité. C'est là le père qu'ils ont perdu. C'est là cequ'ils cherchenttoujours, immédiatement, dans toutes les directions, partout où ils peuvent le trouver, même partiellement; apaisant ainsi, dans une certaine mesure, leur indestructible tendance, tout en faisant route vers leur absolue satisfaction finale.
Il suit de tout ceci que tout principe qui sera suffisant pour expliquer en général laloi,oumodus operandi,de la force attractive, devra aussi expliquer cette loi dans le particulier;—c'est-à-dire que tout principe qui montrera pourquoi les atomes doivent tendre vers leurcentre général d'irradiation,avec des forces variant en proportion inverse des carrés des distances, expliquera d'une manière satisfaisante la tendance, conforme à la même loi, qui pousse l'atome vers l'atome;—carla tendance vers le centreestsimplement la tendance de chacun vers chacun, et non pas une tendance vers un centre considérécomme tel.
On voit en même temps que l'établissement de mes propositions n'implique aucune nécessité de modifier les termes de la définition newtonienne de la Gravitation, laquelle déclare que chaque atome attire chaque autre atome, dans une infinie réciprocité, et ne déclare que cela; mais (en supposant toutefois que ce que je propose sera finalement admis) il me semble évident que, dans les futures opérations de la Science, on pourrait éviter quelque erreur occasionnelle, si l'on adoptait une phraséologie plus ample, telle que celle-ci:—Chaque atome tend vers chaque autre atome, etc., avec une force, etc.;le résultat général étant une tendance de tous les atomes, avec une force semblable, vers un centre général.
En reprenant notre route à l'inverse, nous sommes arrivés à un résultat identique; mais, dans l'un des cas,Y Intuitionétait le point de départ, dans l'autre, elle était le but. En commençant mon premier voyage, je pouvais dire seulement que jesentais,par une irrésistible intuition, que la Simplicité avait été la caractéristique de l'action originelle de Dieu;—en finissant mon second voyage, je puis seulement déclarer que je perçois, par une irrésistible intuition, que l'Unité a été la source des phénomènes dela Gravitation newtonienne observés jusqu'à présent. Ainsi, selon les écoles, je neprouverien. Soit. Je n'ai pas d'autre ambition que de suggérer,—et deconvaincrepar la suggestion. J'ai l'orgueilleuse conviction qu'il existe des intelligences humaines profondes, douées d'un prudent discernement, qui ne pourront pass'empêcherd'être largement satisfaites de mes simples suggestions. Pour ces intelligences,—comme pour la mienne,—il n'est pas de démonstration mathématique qui puisse apporter la moindrevraie preuveadditionnelle à la grandeVéritéque j'ai avancée, à savoir que l'Unité Originelle est la source, le principe des Phénomènes Universels.Pour ma part, je ne suis pas aussi sûr que je parle et que je vois;—je ne suis pas aussi sûr que mon cœur bat et que mon âme vit;—que le soleil se lèvera demain matin, probabilité qui gît encore dans le Futur,—je ne prétends pas du tout en être aussi sûr que je le suis de ceFaitirréparablement passé, que tous les Êtres et Toutes les Pensées des Êtres, avec toute leur ineffable Multiplicité de Rapports, ont jailli à la fois à l'existence de la primordiale et indépendanteUnité.
Relativement à la Gravitation newtonienne, le Docteur Nichol, l'éloquent auteur de l'Architecture des deux,dit: «En vérité, nous n'avons aucune raison de supposer que cette grande Loi, telle qu'elle nous est aujourd'hui connue, soit la formule suprême ou la plus simple, conséquemment universelle et omnicompréhensible, d'une grande Ordonnance. Le mode suivant lequel son intensité diminue avec l'élément de la distance n'a pas l'aspect d'unprincipesuprême, lequel principe comporte toujours la simplicité de ces axiomes, évidents par eux-mêmes, qui constituent la base de la Géométrie.»
Il est absolument vrai que lesprincipes suprêmes,selon le sens usuel des termes, comportent toujours la simplicitédes axiomes géométriques (quant aux chosesévidentes par elles-mêmes,il n'en existe pas);—mais ces principes ne sont pas clairementsuprêmes;en d'autres termes, les choses que nous avons l'habitude de qualifierprincipesne sont pas, à proprement parler, des principes,—puisqu'il ne peut exister qu'un principe, qui est la Volition Divine. Nous n'avons donc aucun droit de supposer, d'après ce que nous observons dans les règles qu'il nous plaît follement d'appelerprincipes,quoi que ce soit qui ressemble aux caractéristiques d'un principe proprement dit. Les principessuprêmes,dont le Docteur Nichol parle comme comportant la simplicité géométrique, peuvent avoir et ont en effet cet aspect géométrique, puisqu'ils sont une partie intégrante d'un vaste système géométrique, c'est-à-dire d'un système de simplicité, dans lequel toutefois le principe vraiment suprême est,comme nous le savons,le maximum du complexe, autrement dit, de l'inintelligible; —car n'est-ce pas la Capacité Spirituelle de Dieu?
Cependant j'ai cité la remarque du Docteur Nichol, non pas tant pour infirmer sa philosophie que pour attirer l'attention sur ce fait, que, malgré que tous les hommes aient admis uncertainprincipe comme existant au delà de la loi de la Gravitation, aucune tentative n'a été faite pour définir ce qu'est particulièrement ce principe;—si nous exceptons peut-être quelques visées fantastiques qui le transportent dans le Magnétisme, dans le Mesmérisme, dans le Swedenborgianisme, ou dans le Transcendantalisme, ou dans tout autre délicieux isme de la même espèce, invariablement favorisé par une seule et même espèce de gens. Le grand esprit de Newton, tout en saisissant hardiment la Loi elle-même, a reculé devant le principe de la Loi. Plus active, plus compréhensible au moins, sinon plus patiente et plus profonde, la sagacitéde Laplace n'eut pas le courage de s'y attaquer. Mais l'hésitation de la part de ces astronomes n'est pas si difficile à comprendre. Eux aussi, comme d'ailleurs tous les mathématiciens de la première classe, ils étaientpurementmathématiciens; leur intelligence du moins était marquée d'un caractère mathématico-physique vigoureusement prononcé. Tout ce qui n'était pas distinctement situé dans le domaine de la Physique ou des Mathématiques leur apparaissait comme des Non-Entités ou des Ombres. Néanmoins, nous pouvons bien nous étonner que Leibnitz, qui fut une exception remarquable à cette règle générale, et dont le tempérament spirituel était un singulier mélange du mathématique avec le physico-métaphysique, n'ait pas d'abord recherché et défini le point en litige. Newton et Laplace, cherchant un principe, et n'en découvrant aucunphysique,devaient humblement et tranquillement s'arrêter à cette conclusion, qu'il n'en existait absolument aucun; mais il est presque impossible de concevoir que Leibnitz, ayant épuisé dans ses recherches les domaines de la physique, n'ait pas marché droit, plein de hardiesse et de confiance, à travers ce vieux labyrinthe du royaume de la Métaphysique qui lui était si familier. Il est évident qu'il a dû s'aventurer à la recherche du trésor;—s'il ne l'a pas trouvé, c'est peut-être, après tout, parce que sa merveilleuse conductrice, son Imagination, n'était pas suffisamment adulte ou assez bien éduquée pour le diriger dans la bonne route.
J'observais tout à l'heure qu'il avait été fait de vagues tentatives pour attribuer la Gravitation à de certaines forces très-douteuses, dont le nom affecte la désinenceisme.Mais ces tentatives, quoique considérées très-justement comme hardies, n'ont pas visé plus loin qu'à la généralité, à la pure généralité de la Loi newtonienne.
Aucun effort d'explication, aucun effort heureux, à ma connaissance, n'a été fait relativement à sonmodus operandi.C'est donc avec une crainte bien légitime d'être pris pour un fou, dès le début, et avant d'avoir pu porter mes propositions sous l'œil de ceux-là qui seuls sont compétents pour décider sur leur valeur, que je déclare ici que lemodus operandide la Loi de la Gravitation est une chose excessivement simple et parfaitement appréciable, à la condition que nous nous approchions du problème selon une juste gradation et dans la bonne route,—c'est-à-dire si nous le considérons du point de vue convenable.
Soit que nous arrivions à l'idée d'absolueUnité,source présumée de Tous les Êtres, par une considération de la Simplicité prise pour la caractéristique la plus probable de l'action originelle de Dieu;—soit que nous y parvenions par l'examen de l'universalité de rapports dans les phénomènes de la gravitation;—ou soit enfin que nous aboutissions à cette idée comme au résultat de la corroboration réciproque des deux procédés,—toujours est-il que l'idée, une fois acceptée, est inséparablement connexe d'une autre idée, celle de la condition de l'Univers sidéral, tel que nous le voyons maintenant, c'est-à-dire d'une incommensurablediffusionà travers l'espace. Or, une connexion entre ces idées,—unité et diffusion,—ne peut pas être admissible sans une troisième idée, celle del'irradiation.L'Unité Absolue étant prise comme centre, l'Univers sidéral existant est le résultat d'uneirradiationpartant de ce centre.
Or, les lois de l'irradiation sontconnues.Elles sont partieintégrante de lasphère.Elles appartiennent à la classe despropriétés géométriques incontestables.Nous disons d'elles: elles sont vraies, elles sont évidentes. Demanderpourquoielles sont vraies, ce serait demander pourquoi sont vrais les axiomes sur lesquels s'appuie la démonstration de ces lois. Il n'y ariende démontrable, pour parler strictement; mais s'il y a quelque chose de démontrable, les propriétés et les lois en question sont démontrées.
Mais ces lois, que déclarent-elles? Comment, par quels degrés l'irradiation procède-t-elle du centre vers l'espace?
D'un centre lumineux la Lumière émane par irradiation, et les quantités de lumière reçues par un plan quelconque, que nous supposerons changeant de position, de manière à se trouver tantôt plus près, tantôt plus loin du centre, diminueront dans la même proportion que s'accroîtront les carrés des distances entre le plan et le corps lumineux, et s'accroîtront dans la même proportion que diminueront les carrés.
L'expression de la loi peut être ainsi généralisée:—Le nombre de molécules lumineuses, ou, si l'on préfère d'autres termes, le nombre d'impressions lumineuses, reçues par le plan mobile, sera en proportioninversedes carrés des distances où sera situé le plan. Et pour généraliser encore, nous pouvons dire que la diffusion, l'éparpillement, l'irradiation, en un mot, est en proportiondirectedes carrés des distances.
Par exemple: à la distance B, du centre lumineux A, un certain nombre de particules est éparpillé, de manière à occuper la surface B. Donc à la distance double, c'est-à-dire à C, ces particules se trouveront d'autant plus éparpillées qu'elles occuperont quatre surfaces semblables; à la distance triple, ou à D, elles seront d'autant plus séparées les unes des autres qu'elles occuperont neuf surfacessemblables; à une distance quadruple, ou à E, elles seront tellement diffuses qu'elles s'étendront sur seize surfaces semblables;—et ainsi de suite à l'infini.