Chapter 4

[1]Laplace a supposé sa nébulosité hétérogène, simplement parce que cela lui permettait d'expliquer le morcellement des anneaux; car si la nébulosité avait été homogène, ils ne se seraient pas brisés. J'arrive au même résultat (hétérogénéité des masses secondaires résultant immédiatement des atomes) simplement par une considération àprioride leur but général, qui estle Relatif.E. P.

[1]Laplace a supposé sa nébulosité hétérogène, simplement parce que cela lui permettait d'expliquer le morcellement des anneaux; car si la nébulosité avait été homogène, ils ne se seraient pas brisés. J'arrive au même résultat (hétérogénéité des masses secondaires résultant immédiatement des atomes) simplement par une considération àprioride leur but général, qui estle Relatif.E. P.

Je viens de donner, avec son contour général seulement, mais aussi avec tout le détail nécessaire pour l'intelligence, un tableau de la Théorie cosmogonique de Laplace telle que son auteur lui-même l'a conçue. De quelque point de vue que nous la considérions, nous la trouvonsmagnifiquementvraie.Elle est immensément trop belle pour ne pas contenir la Vérité comme caractère essentiel;—et en disant cela je suis profondément sérieux. Dans la révolution des satellites d'Uranus apparaît quelque chose qui semble contredire les hypothèses de Laplace; mais que cetteuniqueinconsistance puisse infirmer une théorie construite avec un million de consistances intimement reliées entre elles, c'est là une idée qui n'est bonne que pour les esprits fantasques. En prophétisant audacieusement que l'anomalie apparente dont je parle deviendra, tôt ou tard, une des confirmations les plus fortes possibles de l'hypothèse générale, je ne prétends à aucun don spécial de divination; car, au contraire, ce qui serait vraiment difficile, ce serait de ne pas pressentir cette découverte.[1]

Les corps projetés par le mode en question ont dû, comme on l'a vu, transformer larotationsuperficielle des globes, d'où ils tiraient leur origine, en unerévolutiond'une vélocité égale autour de ces globes devenus centres distants; et la révolution ainsi engendrée continuera tant que la force centripète, qui est celle par laquelle le corps projeté gravite vers son générateur, ne sera ni plus ni moins grande que la force par laquelle il a été projeté, c'est-à-dire la vélocité centrifuge, ou, plus proprement, tangentielle. Cependant, par l'unité d'origine de ces deux forces, nous pouvions deviner ce qu'elles sont en effet,—l'une contre-balançant exactement l'autre. En réalité, n'avons-nous pas démontré que le fait de la projection du corps n'avait eu lieu que pour la conservation de l'équilibre?

Toutefois, après avoir rapporté la force centripète à la loi toute-puissante de la Gravitation, il a été d'usage, dansles traités astronomiques, de chercher au delà des limites de la pure Nature, c'est-à-dire au delà d'une causeSecondaire,l'explication du phénomène de la vélocité tangentielle. On attribue directement cette dernière à une CausePremière,à Dieu lui-même. La force qui emporte un corps stellaire autour de la planète principale tire, nous dit-on, son origine d'une impulsion donnée immédiatement par le doigt de la Divinité elle-même; car telle est la phraséologie enfantine usitée dans ce cas. A ce point de vue, les planètes, parfaitement formées, ont été lancées par la main de Dieu, vers une position voisine des soleils, avec une force mathématiquement proportionnée à la masse ou puissance attractive des soleils eux-mêmes. Une idée si grossière, si anti-philosophique, et pourtant si tranquillement adoptée, n'a pu naître que de la difficulté de rendre autrement compte de la proportion exacte qui existe entre deux forces en apparence indépendantes l'une de l'autre, la force centripète et la force centrifuge. Mais on devrait se rappeler que pendant un long temps la coïncidence de la rotation de la Lune avec sa révolution sidérale, deux choses en apparence bien plus indépendantes l'une de l'autre que celles maintenant en question, a été considérée comme un un fait positivement miraculeux; et qu'il y avait, même parmi les astronomes, une singulière disposition à attribuer cette merveille à l'agence directe et continue de Dieu, qui dans ce cas, disait-on, avait jugé nécessaire d'intercaler, à travers ses lois générales, une série de règles subsidiaires, dans le but de cacher à tout jamais aux yeux des mortels la splendeur, ou peut-être l'horreur de l'autre côté de la Lune,—de ce mystérieux hémisphère qui a toujours évité et doit toujours éviter la curiosité télescopique de l'homme. Les progrès de la Science, toutefois, ont bientôt démontré,—ce qui pour l'instinct philosophique n'avait pas besoinde démonstration,—que l'un des deux mouvements n'est qu'une partie de l'autre,—ce qui est mieux encore qu'une conséquence.

Pour ma part, je me sens irrité par des conceptions à la fois aussi timides, aussi vaines et aussi fantasques. Elles viennent d'une absolue couardise de pensée. Que la Nature et que le Dieu de la Nature soient distincts, aucun être pensant n'en peut longtemps douter. Par la Nature nous entendons simplement les lois de Dieu. Mais dans l'idée de Dieu, avec son omnipotence et son omniscience, nous faisons entrer aussi l'idée del'infaillibilitéde ses lois. Pour Lui, il n'y a ni Passé ni futur; pour Lui, tout estPrésent;donc, ne l'insultons-nous pas en supposant que ses lois puissent n'être pas faites en prévision de toutes les contingences possibles? Ou plutôt, quelle idée pouvons-nous avoir d'une contingence possiblequelconque,qui ne soit à la fois le résultat et la manifestation de ses lois? Celui qui, se dépouillant de tout préjugé, aura le rare courage de penser absolument par lui-même ne pourra pas ne pas arriver à la finale condensation desloisen uneLoi,—ne pourra pas ne pas aboutir à cette conclusion: quechaque loi de la Nature dépend en tous points de toutes les autres lois,et que toutes ne sont que les conséquences d'un exercice primitif de la Volonté Divine. Tel est le principe de la Cosmogonie que j'essaye, avec toute la déférence nécessaire, de suggérer et de soutenir ici.

D'après ce point de vue, chassant, comme frivole et même comme impie, cette idée, que la force tangentielle a pu être communiquée directement aux planètes parle doigt de Dieu,je considère cette force comme naissant de la rotation des astres;—cette rotation comme amenée par l'impétuosité des atomes primitifs se précipitant vers leurs centres respectifs d'aggrégation;—cette impétuosité commela conséquence de la loi de la Gravitation;—cette loi comme le mode par lequel devait nécessairement se manifester la tendance des atomes à retourner à la non-particularité;—cette tendance au retour comme la réaction inévitable de l'Acte premier, le plus sublime de tous, celui par lequel un Dieu, existant par lui-même et existant seul, est devenu, par la force de sa volonté, tous les êtres à la fois, pendant que tous les êtres devenaient ainsi une partie de Dieu.

Les hypothèses fondamentales de ce traité impliquent nécessairement certaines modifications importantes de la Théorie telle qu'elle nous est présentée par Laplace. J'ai considéré la force répulsive comme ayant pour but de prévenir le contact entre les atomes, et comme se produisant en raison du rapprochement, c'est-à-dire en raison de la condensation. En d'autres termes,Y Electricité,avec ses phénomènes compliqués, chaleur, lumière et magnétisme, doit procéder comme procède la condensation, et, naturellement, en raison inverse de la [densité], c'est-à-dire lacessation de la condensation.Ainsi le Soleil, dans le cours de son aggrégation, a dû, la répulsion se développant, devenir excessivement chaud,—incandescent peut-être; et nous comprenons comment l'émission de ses anneaux a dû être matériellement facilitée par la légère incrustation de sa surface, résultat du refroidissement. Mainte expérience vulgaire nous montre comme une croûte analogue se détache facilement, par suite de l'hétérogénéité, de la masse intérieure. Mais, à chaque émission successive de surface durcie, la nouvelle surface apparaîtrait incandescente comme auparavant; et l'époque où elle se serait de nouveau suffisamment durcie pour se détacher et s'éloigner facilement, peut être considérée comme coïncidant exactement avec celle où la masse entière aurait besoin d'un nouvel effort pour rétablir l'équilibre de ses deux forces, dérangé par lacondensation. En d'autres termes, quand l'influence électrique (la Répulsion) a définitivement préparé la surface à se détacher, l'influence de la Gravitation (l'Attraction) s'est trouvée prête à la rejeter. Ici donc, comme toujours, comme partout, nous voyons quele Corps et l'Ame marchent de concert,Ces idées sont confirmées en tous points par l'expérience. Puisque la condensation ne peut jamais, dans aucun corps, être considérée comme absolument finie, nous pouvons prévoir que toutes les fois qu'il nous sera permis de vérifier le cas, nous trouverons des indices de luminosité dans tous les corps stellaires, dans les lunes et les planètes aussi bien que dans les soleils. Que notre Lune soit fortement lumineuse par elle-même, nous le voyons à chaque éclipse totale, alors qu'elle devrait disparaître s'il n'en était pas ainsi. Sur la partie sombre du satellite nous observons aussi, pendant ses phases, des traînées de lumière comme nos propres Aurores; et il est évident que celles-ci, avec tous nos phénomènes divers proprement dits électriques, sans parler d'aucune clarté plus constante, doivent donner à notre Terre, pour un habitant de la Lune, une certaine apparence de luminosité. En réalité, nous devons considérer tous les phénomènes en question comme de simples manifestations, différentes en modes et en degrés, d'une condensation de la Terre faiblement continuée.

Si mes vues sont justes, attendons-nous à trouver les planètes plus récentes,—c'est-à-dire celles qui sont plus près du Soleil,—plus lumineuses que celles qui sont plus éloignées et d'une origine plus ancienne. L'éclat excessif de Vénus (qui, durant ses phases, laisse voir sur ses parties sombres de fréquentes Aurores) ne semble pas suffisamment expliqué par sa proximité de l'astre central. Cette planète est, sans doute, vivement lumineuse par elle-même, bien qu'elle le soit moins que Mercure, pendant que laluminosité de Neptune se trouve comparativement réduite à rien.

Mes idées étant admises, il est clair que du moment où le Soleil s'est déchargé d'un anneau, il a dû subir une diminution continue de lumière et de chaleur en raison de l'incrustation continue de sa surface; et qu'une époque a dû venir, époque précédant immédiatement une nouvelle décharge, où la diminution de la lumière et de la chaleur a été matériellement très-sensible. Or nous savons qu'il est resté de ces changements des traces faciles à reconnaître. Sur les îles Melville, pour ne prendre qu'un exemple entre cent, nous trouvons des témoignages d'une végétation plus que tropicale, des traces de plantes qui n'auraient jamais pu fleurir sans une chaleur et une lumière immensément plus grandes que celles que notre Soleil peut actuellement donner à aucune partie de la Terre. Devons-nous rapporter cette végétation à l'époque qui a suivi immédiatement l'émission de la planète Vénus? A cette époque a dû se produire pour nous la plus grande somme d'influence solaire, et cette influence a dû, dans le fait, atteindre alors son maximum; naturellement nous négligeons la période de l'émission de la Terre, qui fut sa période de simple organisation.

D'autre part, nous savons qu'il existe dessoleils non lumineux,c'est-à-dire des soleils dont nous déterminons l'existence par les mouvements des autres, mais dont la luminosité n'est pas suffisante pour agir sur nous. Ces soleils sont-ils invisibles simplement à cause de la longueur de temps écoulé depuis qu'ils ont produit une planète? Et en revanche, ne pouvons-nous pas, au moins dans de certains cas, expliquer les apparitions soudaines de soleils sur des points où nous n'en avions pas jusqu'à présent soupçonné l'existence, en supposant qu'ayant tourné avec dessurfaces durcies pendant les quelques milliers d'années qui composent notre histoire astronomique, ils ont pu enfin, après avoir produit un nouvel astre secondaire, déployer les splendeurs de leur partie intérieure toujours incandescente? Quant au fait bien certain de l'accroissement proportionnel de chaleur à mesure que nous pénétrons dans l'intérieur de la Terre, il suffit de le rappeler en passant, et il sert à corroborer aussi fortement que possible tout ce que j'ai dit sur le sujet actuellement en question.

En parlant de l'influence répulsive ou électrique, je faisais observer tout à l'heure que les phénomènes importants de vitalité, de conscience et de pensée, étudiés soit dans leur généralité, soit dans leur détail, semblaient procéder en raison de l'hétérogénéité. Je disais aussi que je reviendrais sur cette idée; et c'est ici, je crois, le moment de le faire. Si nous regardons d'abord la chose dans le détail, nous voyons que ce n'est pas seulement la manifestation de la vitalité, mais aussi son importance, ses conséquences et l'élévation de son caractère, qui sont en parfait accord avec l'hétérogénéité, ou complexité, de la structure animale. Si nous examinons maintenant la question dans sa généralité, et si nous en référons aux premiers mouvements des atomes vers une constitution massive, nous voyons que l'hétérogénéité est toujours en proportion de la condensation, par qui elle a été directement amenée. Nous arrivons ainsi à cette proposition, quel'importance du développement de la vitalité terrestre procède en raison égale de la condensation terrestre.

Or, ceci est en accord précis avec ce que nous savons de la succession des animaux sur la Terre. A mesure que celle-ci s'est condensée, des races de plus en plus perfectionnées ont apparu. Est-il impossible que les révolutions géologiques successives qui ont accompagné, si elles ne lesont pas immédiatement causées, ces élévations successives du caractère de vitalité,—est-il improbable que ces révolutions elles-mêmes aient été produites par les décharges planétaires successives du Soleil,—en d'autres termes, par les variations successives de l'influence du Soleil sur la Terre? Si cette idée paraît juste, if n'est pas déraisonnable de supposer que la décharge d'une nouvelle planète, plus proche du centre que Mercure, puisse amener une nouvelle modification de la surface terrestre,—modification d'où tirerait sa naissance une race matériellement et spirituellement supérieure à l'Homme. Ces pensées me frappent avec toute la force de la vérité, mais je ne les émets ici qu'en tant que pures suggestions.

La Théorie de Laplace a reçu récemment, par les mains du philosophe Comte, une confirmation plus forte encore qu'if n'était nécessaire. Ainsi ces deux savants ensemble ont montré,—non pas, certainement, que la Matière ait positivement existé, à une époque quelconque, à l'état de diffusion nébuleuse, tel que nous l'avons décrit,—mais que, si l'on veut bien admettre qu'elle ait ainsi existé dans tout l'espace et bien au delà de l'espace occupé maintenant par notre système solaire,et qu'elle ait commencé un mouvement vers un centre,—ils ont démontré, dis-je, que dans ce cas elle a dû adopter les formes variées et les mouvements que nous voyons maintenant se développer dans ce système. Une démonstration telle que celle-ci, dynamique et mathématique, aussi complète qu'une démonstration peut l'être, incontestable et incontestée, excepté peut-être par la secte impuissante et pitoyable des douteurs de profession, simples fous qui nient la loi newtonienne de la Gravitation, sur laquelle sont basés les résultats des mathématiciens français,—une démonstration telle que celle-là doit, pour beaucoup d'intelligences (et pour la mienne ilen est ainsi), confirmer l'hypothèse cosmique sur laquelle elle s'appuie.

Que la démonstration ne prouve pas l'hypothèse, selon le sens ordinaire attribué au motpreuve,naturellement je l'admets. Montrer que certains résultats existants, que certains faits reconnus peuvent être, même mathématiquement, expliqués par une certaine hypothèse, ce n'est pas établir l'hypothèse elle-même. En d'autres termes, montrer que certaines données ontpuet même ontdûengendrer certain résultat existant, n'est pas suffisant pour prouver que ce résultatestla conséquence des données en question; il faut encore démontrer qu'il n'existe pas et qu'il nepeut pas existerd'autres données capables de donner naissance au même résultat. Mais dans le cas actuellement en discussion, bien que tout le monde doive reconnaître l'absence de ce que nous avons l'habitude d'appelerpreuve,il y a cependant beaucoup d'esprits, et ceux-là de l'ordre le plus élevé, pour qui aucune preuve n'ajouterait un iota de certitude. Sans entrer dans des détails qui touchent au domaine nuageux de la métaphysique, je puis faire observer que dans des cas semblables la force de conviction sera toujours, pour les véritables penseurs, proportionnée à la somme decomplexitécomprise entre l'hypothèse et le résultat. Soyons moins abstrait:—la quantité de complexité reconnue dans les conditions cosmiques, en augmentant proportionnellement la difficulté d'expliquer toutes ces conditions, fortifie en même temps, et dans la même proportion, notre confiance dans l'hypothèse qui nous sert à nous en rendre compte d'une manière satisfaisante;—et comme on ne peut pas concevoir une complexité plus grande que celle des conditions astronomiques, de même il ne peut pas exister de conviction plus forte, pour mon esprit du moins, que celle fournie par une hypothèse qui, non-seulementconcilie ces conditions avec une exactitude mathématique et les réduit en un tout consistant et intelligible, mais encore se trouve être laseulehypothèse au moyen de laquelle l'esprit humain ait jamais pu s'en rendre compte.

Une opinion très-mal fondée a récemment pris cours dans le monde et même dans les cercles scientifiques, à savoir que ladite Théorie Cosmogonique avait été renversée. Cette imagination est née du compte rendu de certaines observations récentes faites, à l'aide du grand télescope de Cincinnati et du célèbre instrument de lord Rosse, dans ces parties du ciel qui ont été jusqu'à ce jour appeléesnébuleuses.Certaines taches du firmament, qui présentaient, même dans les plus puissants de nos vieux télescopes, une apparence de nébulosité ou de brume, avaient été regardées pendant longtemps comme une confirmation de la théorie de Laplace. On les prenait pour des étoiles subissant cette condensation dont j'ai essayé de décrire les modes. Ainsi on supposait que nous possédions lapreuve oculairede la vérité de l'hypothèse,—preuve qui, pour le dire en passant, s'est toujours trouvée sujette à controverse; et quoique, de temps à autre, certains perfectionnements télescopiques nous permissent de voir qu'une tache, çà et là, que nous avions classée parmi les nébuleuses, n'était en réalité qu'un groupe d'étoiles tirant simplement son caractère nébuleux de l'immensité de la distance, toutefois on ne pensait pas qu'un doute pût exister relativement à la nébulosité positive d'autres masses nombreuses, véritables places-fortes des nébulistes, qui semblaient défier tout effort de ségrégation. De ces dernières, la plus intéressante était la grande nébuleuse dans la constellation d'Orion; mais celle-ci, examinée à travers les magnifiques télescopes modernes, se trouva résolue en une simple collection d'étoiles. Or, ce fait fut généralement accepté commeconcluant contre l'Hypothèse Cosmique de Laplace; et à l'annonce des découvertes en question, le défenseur le plus enthousiaste, le vulgarisateur le plus éloquent de la théorie, le docteur Nichol, alla jusqu'àadmettre la nécessité d'abandonnerune idée qui avait fait la matière de son plus honorable livre.[2]

Plusieurs de mes lecteurs seront sans doute portés à dire que le résultat de ces nouvelles investigations a au moins une fortetendanceà renverser l'hypothèse, tandis que d'autres, plus réfléchis, insinueront seulement que, bien que la théorie ne soit nullement détruite par la ségrégation desdites nébuleuses, cependant l'impossibilité d'opérer cette ségrégation, même avec de si puissants instruments, aurait servi à corroborer triomphalement la théorie; et ces derniers seront peut-être surpris de m'entendre dire que je n'adopte même pas leur opinion. Si les propositions de ce discours ont été bien comprises, on verra qu'à mon point de vue l'impossibilité d'opérer la ségrégation aurait servi à réfuter plutôt qu'à confirmer l'Hypothèse Cosmique.

Je m'explique:—Nous pouvons considérer comme démontrée la Loi newtonienne de la Gravitation. Cette loi, on s'en souvient, je l'ai attribuée à la réaction du premier Acte Divin,—à une réaction dans l'exercice de la Volition Divine, ayant à surmonter temporairement une difficulté. Cette difficulté, c'était de transformer forcément le normal en anormal,—de contraindre ce qui, dans sacondition originelle et légitime, étaitUn,à se soumettre à la condition vicieuse dePluralité.C'est seulement en supposant la difficultétemporairementvaincue que nous pouvons comprendre une réaction. Il n'y aurait eu aucune réaction, si l'acte avait été infiniment continué. Tant que l'acte a duré, aucune réaction, évidemment, n'a pu commencer; en d'autres termes, aucune gravitation n'a pu avoir lieu;—car nous avons admis que l'une n'était que la manifestation de l'autre. Mais la gravitation a eu lieu; donc l'acte de la Création avait cessé; et, la gravitation s'étant manifestée depuis un long temps, il faut en conclure que l'acte de la Création a cessé aussi depuis un long temps. Nous ne pouvons donc pas espérer l'occasion d'observer les procédés primitifs de la Création; et la condition de nébulosité, comme nous l'avons expliqué, fait partie de ces procédés primitifs.

De ce que nous savons de la marche de la lumière nous tirons la preuve directe que les étoiles les plus éloignées existent, sous leur forme actuellement visible, depuis un nombre inconcevable d'années. Il faut donc remonter dans le passé anmoinsjusqu'à la période où ces étoiles subirent la condensation, pour marquer l'époque où commença l'opération qui a constitué les masses. Si, d'un côté, nous concevons cette opération comme continuant encore dans le cas de certaines nébuleuses, de l'autre, nous voyons qu'en beaucoup d'autres cas elle est complètement finie, et c'est ce qui nous jette forcément dans des hypothèses pour lesquelles aucune base réelle ne nous est offerte;—nous sommes obligés d'imposer à la Raison révoltée l'idée blasphématoire d'une interposition spéciale;—de supposer que, dans les cas particuliers de ces nébuleuses, un Dieu infaillible a jugé nécessaire d'introduire certains règlements supplémentaires, certains perfectionnements dela loi générale, certaines retouches et corrections, en un mot, qui ont eu pour effet de reculer l'achèvement de ces étoiles particulières, pendant des siècles innombrables, au delà de l'ère qui avait suffi non-seulement pour parfaire la constitution des autres corps stellaires, mais même pour les doter d'une vieillesse chenue et déjà inexprimable.

Sans doute on peut objecter immédiatement que, puisque la lumière grâce à laquelle nous percevons ces nébuleuses est simplement celle qui s'est détachée de leur surface depuis un nombre immense d'années, les progrès de création observés actuellement, ou que nous supposons observés actuellement, ne sont pas en réalité des progrès actuels, mais les fantômes des progrès accomplis dans un passé déjà lointain;—ce qui est un raisonnement absolument semblable à celui que j'ai affirmé relativement à tous les progrès tendant à la constitution des autres masses.

A ceci je réponds-que la condition actuellement observée des corps condensés n'est pas non plus leur condition actuelle, mais une déjà obtenue dans le passé; de sorte que mon argument tiré de la conditionrelativedes étoiles et des nébuleuses n'est en aucune manière infirmé. En outre, ceux qui affirment l'existence des nébuleuses ne placent pas la nébulosité à une extrême distance; ils déclarent que c'est une nébulosité réelle et non pas perspective. Si nous concevons qu'une masse nébuleuse puisse être, en quelque façon, visible, nous devons la concevoir comme placéetrès-près de nous,en comparaison des étoiles solidifiées que les télescopes modernes présentent à notre vue. Affirmer que les apparences en question sont de réelles nébuleuses, c'est affirmer, pour notre point de vue, leur proximité relative. Donc leur condition, telle qu'elle se montre maintenant à nous, doit être rapportée à une époquebien moins éloignéeque celle à laquelle nousrapportons la condition actuellement observée de la majorité au moins des étoiles.—Pour finir en un mot, si l'Astronomie pouvait démontrer l'existence d'unenébuleuse,dans le sens qu'on donne présentement à ce terme, je considérerais la Théorie Cosmogonique, non pas comme fortifiée par cette démonstration, mais comme irréparablement renversée.

Cependant, pour ne rendre à César quejustece qui appartient à César, qu'il me soit permis de faire observer que l'hypothèse qui a conduit Laplace à un si glorieux résultat semble lui avoir été, en grande partie, suggérée par une fausse conception,—par cette même fausse conception dont nous venons de parler,—par la méprise générale relative au caractère des prétendues nébuleuses. Lui aussi, il supposait qu'elles étaient en réalité ce qu'implique leur désignation. Le fait est que ce grand homme avait, très-justement, une foi médiocre dans ses propres facultés de perception. Ainsi, relativement à l'existence positive des nébuleuses, existence si présomptueusement affirmée par les astronomes ses contemporains, il s'appuyait bien moins sur ce qu'il voyait que sur ce qu'il entendait dire.

On verra que les seules objections valables qu'on puisse opposer à sa théorie sont celles faites à l'hypothèse prise en elle-même, à ce qui l'a suggérée et non à ce qu'elle suggère, aux propositions qui l'accompagnent plutôt qu'à ses résultats. La supposition la moins justifiée de Laplace consiste à donner aux atomes un mouvement vers un centre, malgré qu'il comprenne évidemment les atomes comme s'étendant, dans une succession illimitée, à travers l'espace universel. J'ai déjà montré qu'avec de telles données aucun mouvement n'aurait pu avoir lieu; ainsi Laplace pour supposer un mouvement, se place sur unebase aussi peu philosophique qu'elle est inutile pour établir ce qu'il voulait établir.

Son idée originale semble avoir été un composé des vrais atomes d'Épicure et des pseudo-nébuleuses de ses contemporains; et ainsi sa théorie se présente à nous avec la singulière anomalie d'une vérité absolue, déduite, comme résultat mathématique, d'une création hybride de l'imagination antique mariée au sens obtus moderne. La force réelle de Laplace consistait, en somme, dans un instinct mathématique presque miraculeux; c'était là-dessus qu'il s'appuyait; jamais cet instinct ne lui a manqué; jamais il ne l'a trompé. Dans le cas de la Cosmogonie, il l'a conduit, les yeux bandés, à travers un labyrinthe d'Erreur, vers un des plus lumineux et des plus prodigieux temples de Vérité.

[1]Je suis prêt à démontrer que la révolution anormale des satellites d'Uranus est simplement une anomalie perspective provenant de l'inclinaison de l'axe de la planète. E. P.

[1]Je suis prêt à démontrer que la révolution anormale des satellites d'Uranus est simplement une anomalie perspective provenant de l'inclinaison de l'axe de la planète. E. P.

[2]Tableau de l'Architecture des deux.—Une lettre attribuée au Docteur Nichol, écrivant à un ami d'Amérique, a fait le tour de nos journaux, il y a environ deux ans, qui admettait lanécessitéà laquelle je fais allusion. Dans unelecturepostérieure, M. Nichol semble toutefois avoir triomphé en quelque sorte de lanécessité,et ne renonce pas absolument à la théorie, bien qu'il ait l'air de s'en moquer un peu comme d'unepure hypothèse.Avant les expériences de Maskelyne, qu'était donc la Loi de Gravitation? Une hypothèse. Et qui mettait en question cette loi, même alors?

[2]Tableau de l'Architecture des deux.—Une lettre attribuée au Docteur Nichol, écrivant à un ami d'Amérique, a fait le tour de nos journaux, il y a environ deux ans, qui admettait lanécessitéà laquelle je fais allusion. Dans unelecturepostérieure, M. Nichol semble toutefois avoir triomphé en quelque sorte de lanécessité,et ne renonce pas absolument à la théorie, bien qu'il ait l'air de s'en moquer un peu comme d'unepure hypothèse.Avant les expériences de Maskelyne, qu'était donc la Loi de Gravitation? Une hypothèse. Et qui mettait en question cette loi, même alors?

Imaginons, pour le moment, que l'anneau projeté le premier par le Soleil, c'est-à-dire l'anneau qui, en se brisant, a constitué Neptune, ne se soit brisé que lors de la projection de l'anneau qui a donné naissance à Uranus; que ce dernier anneau, de son côté, soit resté intact jusqu'à l'émission de celui dont est né Saturne; que ce dernier, à son tour, ait gardé sa forme entière jusqu'à l'émission de celui qui a été l'origine de Jupiter, et ainsi de suite. Imaginons, en un mot, qu'aucune rupture n'ait eu lieu parmi les anneaux jusqu'à la projection finale de celui qui a donné naissance à Mercure. Nous créons ainsi pour l'œil de l'esprit une série de cercles concentriques coexistants, et les considérant en eux-mêmes aussi bien que dans le mode suivant lequel, selon l'hypothèse de Laplace, ils ontété engendrés, nous apercevons tout d'abord une très singulière analogie entre les couches atomiques et le mode d'irradiation originelle tel que je l'ai décrit. Est-il impossible, en mesurant les forces respectives qui ont projeté successivement chaque cercle planétaire, c'est-à-dire en mesurant la force excédante successive de rotation par rapport à la force de gravitation, laquelle a occasionné les éruptions successives, de trouver l'analogie en question plus décidément confirmée?Est-il improbable que nous découvrions que ces forces ont varié,—comme dans l'irradiation originelle,—proportionnellement avec les carrés des distances?

Notre système solaire, consistant principalement en un Soleil, avec seize planètes à coup sûr, et peut-être un peu plus, qui roulent autour de lui à des distances variées, et qui sont accompagnées certainement de dix-sept lunes, mais très-probablement de quelques autres, doit être maintenant considéré comme un des types de ces agglomérations innombrables qui ont commencé à se produire à travers la Sphère Universelle, lorsque s'est retirée la Volonté Divine. Je veux dire que nous avons à considérer notre système solaire comme fournissant un cas générique de ces agglomérations, ou, plus correctement, des conditions ultérieures auxquelles elles sont parvenues. Si nous fixons notre attention sur l'idée qui a présidé au dessein du Tout-Puissant, à savoirla plus grande somme possible de rapportset la précaution prise pour atteindre le but avec la différence de formes dans les atomes originels et l'inégalité particulière de distance, nous verrons qu'il est impossible de supposer même une minute que deux seulement de ces agglomérations commençantes soient arrivées à la fin précisément au même résultat. Nous serons plutôt inclinés à penser qu'il n'y a pas dans tout l'Univers deux corps stellaires, soleils, planètes ou lunes, qui soientsemblables dans le particulier, malgré que tous le soient dans le général. Encore moins pouvons-nous imaginer que deux assemblages de tels corps, deux systèmes quelconques, puissent avoir une ressemblance plus que générale[1]M. Nos télescopes, sur ce point, confirment parfaitement nos déductions. Prenant donc notre système solaire comme type approchant ou général de tous les autres, nous sommes arrivés assez avant dans notre thème pour considérer l'Univers sous l'aspect d'un espace sphérique à travers lequel, disséminée avec une égalité purement générale, existe une certaine quantité de systèmes ayant entre eux une ressemblance purement générale.

Élargissant maintenant nos conceptions, regardons chacun de ces systèmes comme étant en lui-même un atome, ce qu'il est en réalité, quand nous ne le considérons que comme une des innombrables myriades de systèmes qui constituent l'Univers. Les prenant donc tous pour des atomes colossaux, chacun étant doué de la même indestructible tendance à l'Unité qui caractérise les atomes réels dont il est composé, nous entrons tout de suite dans un ordre nouveau d'aggrégations. Les plus petits systèmes, placés dans le voisinage d'un plus grand, devront inévitablement s'en rapprocher de plus en plus. Ici il s'en rassemblera un millier, là un million; ici peut-être un trillion,—laissant ainsi autour d'eux d'incommensurables vides dans l'espace. Et si maintenant on demande pourquoi, dans le cas de ces systèmes, de ces véritables atomestitaniques (je parle simplement d'un assemblage, et non, comme dans le cas des atomes positifs, d'une agglomération plus ou moins consolidée), si on demande pourquoi je ne pousse pas ma suggestion jusqu'à sa conclusion légitime, pourquoi je ne décris pas ces assemblages de systèmes-atomes se précipitant et se consolidant en sphères, se condensant chacun en un magnifique soleil, je réponds que ce sont là de simplesmellonta,et que je ne fais que m'arrêter un instant sur le seuil terrifiant du Futur. Pour le présent, nous appelons ces assemblages desgroupes,et nous les voyons dans leur état commençant de consolidation. Leur consolidation absolue est encore à venir.

Nous voici arrivés à un point d'où nous contemplons l'Univers comme un espace sphérique, parsemé inégalement degroupes.Observez que je préfère ici l'adverbeinégalementà cette phrase déjà employée: «avec une égalité purement générale.» Il est évident en fait que l'égalité de distribution diminuera en raison du progrès de l'agglomération, c'est-à-dire à mesure que les choses diminueront en nombre. Ainsi l'accroissement de l'inégalité, accroissement qui devra continuer jusqu'à une époque plus ou moins lointaine, où la plus grosse agglomération absorbera toutes les autres, ne peut être considéré que comme un symptôme confirmatif de latendance à l'Unité.

Enfin ici il peut paraître bon de s'enquérir si les faits acquis de l'Astronomie confirment l'arrangement général que j'ai, par déduction, imposé aux mondes célestes. Or, cela est confirmé, et entièrement. L'observation télescopique, guidée par les lois de la perspective, nous permet de voir que l'Univers perceptible existe commeun groupe de groupes irrégulièrement disposés.

[1]Il n'est pas impossible que quelque perfectionnement imprévu d'optique nous révèle, parmi les innombrables variétés de systèmes, un soleil lumineux, entouré d'anneaux lumineux et non lumineux, en dedans, en dehors desquels, et entre lesquels roulent des planètes lumineuses et non lumineuses, accompagnées de lunes ayant leurs lunes, et même ces dernières possédant également leurs lunes particulières.

[1]Il n'est pas impossible que quelque perfectionnement imprévu d'optique nous révèle, parmi les innombrables variétés de systèmes, un soleil lumineux, entouré d'anneaux lumineux et non lumineux, en dedans, en dehors desquels, et entre lesquels roulent des planètes lumineuses et non lumineuses, accompagnées de lunes ayant leurs lunes, et même ces dernières possédant également leurs lunes particulières.

Les groupes dont est composé cet universelgroupe de groupessont simplement ce que nous avons coutume de nommernébuleuses,et parmi ces nébuleuses il en est une qui est pour l'humanité d'un intérêt suprême. Je veux parler de la Galaxie ou Voie Lactée. Elle nous intéresse, d'abord et évidemment, en raison de sa grande supériorité, par son volume apparent, non-seulement sur tout autre groupe du firmament, mais même sur tous les autres groupes pris ensemble. Le plus grand de ces derniers n'occupe comparativement qu'un point dans l'espace et ne se laisse voir distinctement qu'à l'aide du télescope. La Galaxie traverse tout le ciel et se montre brillante à l'œil nu. Mais elle intéresse l'homme particulièrement, quoique moins immédiatement, en ce qu'elle fait partie de fa région où il est situé, de la région de fa Terre sur laquelle il vit, de la région du Soleil autour duquel tourne cette Terre, de la région de tout le système d'astres dont le « Soleil est le centre et l'astre principal, fa Terre, un des seize secondaires ou une des planètes, la Lune, un des dix-sept tertiaires ou satellites. La Galaxie, je le répète, n'est qu'un des groupes dont j'ai parlé, une de ces prétendues nébuleuses, qui ne se révèlent à nous quelquefois qu'à l'aide du télescope, et comme de faibles taches brumeuses dans différentes parties du ciel. Nous n'avons aucune raison de supposer que la Voie Lactée soit en réalité plus vaste que la moindre de ces nébuleuses. Sa grande supériorité de volume n'est qu'apparente, et vient de sa position relativement à nous, c'est-à-dire de notre position à nous qui en occupons le milieu. Quelque étrange que cetteassertion puisse paraître tout d'abord à ceux qui ne sont pas versés dans l'Astronomie, l'astronome, lui, n'hésite pas à affirmer que nous sommes placés au milieu de cette inconcevable multitude d'étoiles, de soleils, de systèmes qui constituent la Galaxie. En outre, non-seulement nous avons, non-seulement notre Soleil a le droit de revendiquer la Galaxie comme étant son groupe spécial; mais on peut dire, avec une légère réserve, que toutes les étoiles distinctement visibles du firmament, toutes les étoiles visibles à l'œil nu, ont le droit de s'en réclamer également.

Une idée bien fausse a été conçue relativement à la forme de la Galaxie, de laquelle il est dit, dans presque tous nos traités astronomiques, qu'elle ressemble à celle d'un Y capital. En réalité, le groupe en question a une certaine ressemblance générale, très-générale, avec la planète Saturne, enfermée dans son triple anneau. Au lieu du globe solide de cette planète, nous devons toutefois nous figurer une île stellaire ou collection lenticulaire d'étoiles; notre Soleil étant placé excentriquement, près du bord de l'île, du côté qui est le plus rapproché de la constellation de la Croix et le plus éloigné de celle de Cassiopée. L'anneau qui l'entoure, dans la partie qui avoisine notre position, est marqué d'une entaille longitudinale qui, en effet, lui donne, aperçu de notre région, l'apparence vague d'un Y capital.

Cependant il ne faut pas que nous tombions dans cette erreur, de concevoir cette ceinture, peu définie d'ailleurs, comme tout à fait séparée, comparativement parlant, du groupe lenticulaire également indéfini qu'elle entoure; et ainsi, pour rendre notre explication plus claire, nous pouvons dire de notre Soleil qu'il est positivement situé sur le point de l'Y où se rencontrent les trois lignes qui lecomposent, et, nous figurant cette lettre comme douée d'une certaine solidité, d'une certaine épaisseur, très-minime en comparaison de sa longueur, nous pouvons dire que notre position est dans le milieu de cette épaisseur. En nous figurant que nous sommes placés ainsi, nous n'éprouverons plus aucune peine à nous rendre compte des phénomènes en question, qui sont uniquement des phénomènes de perspective. Quand nous regardons en haut ou en bas, c'est-à-dire quand nous jetons les yeux dans le sens deY épaisseurde la lettre, notre regard rencontre un moins grand nombre d'étoiles que lorsque nous jetons les yeux dans le sens de salongueur,ou le long d'une des trois lignes qui la composent. Naturellement, les étoiles, dans le premier cas, apparaissent comme éparpillées, et, dans le second, comme accumulées. Renversons, s'il vous plaît, l'explication: un habitant de la Terre qui regarde la Galaxie, comme nous disons ordinairement, la considère alors dans un des sens de sa longueur;—il regarde le long des lignes de l'Y; mais quand, regardant dans le Ciel général, il détourne ses yeux de la Galaxie, il la voit alors dans le sens de l'épaisseur de la lettre; et c'est pour cela que les étoiles lui semblent clair-semées, quoique, en réalité, elles soient aussi rapprochées, en moyenne, que dans la partie massive du groupe. Il n'y a pas de considération qui soit mieux faite pour donner une idée de l'effrayante étendue de ce groupe.

Si, avec un télescope d'une profonde puissance, nous examinons soigneusement le firmament, nous découvrironsune ceinture de groupes,faite de ce que nous avons jusqu'à présent nommé des nébuleuses,—unebande,d'une largeur variable, s'étendant d'un horizon à l'autre, et coupant à angle droit la direction générale de la Voie Lactée. Cette bande est le derniergroupe de groupes.Cetteceinture est l'Univers.Notre Galaxie n'est qu'un des groupes, un des moindres peut-être, qui entrent dans la composition de cette suprêmebandeouceintureuniverselle. L'aspect de bande ou de ceinture, que prend à nos yeux ce groupe de groupes, n'est qu'un phénomène de perspective, analogue à celui qui nous fait aussi voir notre propre groupe grossièrement sphérique, la Galaxie, sous la forme d'une ceinture traversant les Cieux et coupant le groupe universel à angles droits. Naturellement la forme du groupe qui enferme tous les autres est, en général, celle de chaque groupe individuel qui y est contenu. De même que les étoiles clair-semées que nous voyons dans le Ciel général, quand nous détournons nos regards de la Galaxie, ne sont, en réalité, qu'une partie de la Galaxie elle-même, aussi intimement mêlées à elle qu'en aucun autre point où le télescope nous les montre à l'état le plus dense,—de même les nébuleuses éparpillées, que nous apercevons sur tous les points du firmament quand nous détournons nos yeux de la ceinture Universelle, doivent être considérées comme éparpillées seulement par la perspective et comme faisant partie intégrante de l'uniqueSphèresuprême et Universelle.

Il n'y a pas d'erreur astronomique plus insoutenable, et il n'y en a pas qui ait obtenu une plus opiniâtre adhésion que celle qui consiste à se figurer l'Univers sidéral comme absolument illimité. Il me semble que les raisons qui nous le font croire limité, telles que je les ai énoncées àpriori,sont irréfutables; mais, pour n'en plus parler, l'observation seule nous montre qu'il y a, dans de nombreuses directions autour de nous, si ce n'est dans toutes, une limite positive; ou, tout au moins, elle ne nous fournit aucun motif pour penser autrement. Si la succession des étoiles était illimitée, l'arrière-plan du ciel nous offriraitune luminosité uniforme, comme celle déployée par la Galaxie,puisqu'il n'y aurait absolument aucun point, dans tout cet arrière-plan, où n'existât une étoile.Donc, dans de telles conditions, la seule manière de rendre compte desvidesque trouvent nos télescopes dans d'innombrables directions est de supposer cet arrière-plan invisible placé à une distance si prodigieuse qu'aucun rayon n'ait jamais pu parvenir jusqu'à nous. Qu'il enpuisseêtre ainsi, qui oserait s'aviser de le nier? Je maintiens simplement que nous n'avons pas même l'ombre d'une raison pour croire qu'il enestainsi.

En parlant de la propension vulgaire à considérer tous les corps de la Terre comme tendant seulement vers le centre de la Terre, je faisais observer que «sauf certaines exceptions dont il serait fait mention plus tard, chaque corps de la Terre tendait, non-seulement vers le centre de la Terre, mais encore vers toute autre direction concevable.» Le motexceptionsavait trait à ces vides fréquents dans le Ciel, où l'examen le plus minutieux non-seulement ne découvre pas de corps stellaires, mais ne trouve même pas d'indices quelconques de leur existence. Là, des gouffres béants, plus noirs que l'Erèbe, nous apparaissent comme des échappées ouvertes, à travers les murs limitrophes de l'Univers Sidéral, sur l'Univers illimité du Vide. Or, tout corps existant sur la Terre est exposé, soit par son mouvement propre, soit par celui de la Terre, à traverser ou à longer un de ces vides ou abîmes cosmiques, et il est évident qu'en ce moment il cesse d'être attiré dans ladirection du Videet qu'il est conséquemmentplus lourdqu'à aucune autre époque, soit avant, soit après. Indépendamment, toutefois, de la considération de ces vides, et ne nous occupant que de la distribution généralement inégale des étoiles, nous voyons, que la tendance absolue descorps de la Terre vers le centre de la Terre est dans un état de variation perpétuelle.

Nous comprenons donc l'insulationde notre Univers. Nous percevons l'isolement de l'Univers, c'est-à-dire detoutce que nos sens peuvent saisir. Nous savons qu'il existe ungroupe de groupes,une agglomération autour de laquelle, de tous côtés, s'étend un incommensurable Espace désert fermé à toute perception humaine. Mais, parce que nous sommes obligés de nous arrêter sur les confins de cet Univers Sidéral, nos sens ne pouvant plus nous fournir de témoignage, est-il juste de conclure qu'en réalité il n'existe pas de point matériel au delà de celui qu'il nous a été permis d'atteindre? Avons-nous, ou n'avons-nous pas le droit analogique d'inférer que cet Univers sensible, que ce groupe de groupes, n'est qu'un morceau d'unesériede groupes de groupes, dont les autres nous restent invisibles à cause de la distance,—soit parce que la diffusion de leur lumière, avant qu'elle parvienne jusqu'à nous, est si excessive qu'elle ne peut produire sur notre rétine aucune impression lumineuse, soit parce qu'il n'existe aucune espèce d'émanation lumineuse dans ces mondes inexprimablement distants, ou enfin parce que l'intervalle qui nous en sépare est si vaste que, depuis des myriades d'années écoulées, leurs effluves électriques n'ont pas encore pu le franchir?

Avons-nous quelques droits à faire de telles suppositions, avons-nous quelque motif pour accepter de telles visions? Si nous avons ce droit à un degré quelconque, nous avons aussi le droit de leur donner une extension infinie.

Le cerveau humain a évidemment un penchant vers l'Infiniet caresse volontiers ce fantôme d'idée. Il semble aspirer vers cette conception impossible avec une ferveurpassionnée, avec l'espérance d'y croire intellectuellement aussitôt qu'il l'a conçue. Ce qui est général parmi toute la race humaine, aucun individu n'a sans doute le droit de le considérer comme anormal; néanmoins, il peut exister une classe d'intelligences supérieures pour qui ce tour d'esprit populaire porte tout le caractère d'une monomanie.

Ma question, cependant, n'a pas encore trouvé sa réponse—Avons-nous le droit de supposer, ou plutôt d'imaginer une succession interminable degroupes de groupesoud'Universplus ou moins semblables?

Je réponds que ledroit,dans un cas tel que celui-ci, dépend absolument de la hardiesse de l'imagination qui s'avise d'y prétendre. Qu'il me soit permis seulement de déclarer que je me sens, pour mon compte personnel, porté àimaginer(je n'ose pas me servir d'un terme plus affirmatif) qu'il existe réellement une succession illimitée d'Univers, plus ou moins semblables à celui dont nous avons connaissance, à celui-làseuldont nous aurons jamais connaissance,—du moins jusqu'au moment où notre Univers particulier rentrera dans l'Unité. Cependant, si de tels groupes de groupes existent,—et ils existent,—il est suffisamment clair que, n'ayant pas de participation dans notre origine, ils ne participent pas à nos lois. Ils ne nous attirent pas et nous ne les attirons pas. Leur matière, leur esprit ne sont pas les nôtres, ne sont pas ce qui agit, influe dans une partie quelconque de notre Univers. Ils ne pourraient impressionner ni nos sens ni nos âmes. Entre eux et nous, les considérant tous pour un moment collectivement, il n'y a pas d'influences communes. Chacun existe, à part et indépendant,dans le sein de son Dieu propre et particulier.

Dans la conduite de ce Discours, je vise moins à l'ordre physique qu'au métaphysique. La clarté avec laquelle les phénomènes, même matériels, sont présentés à l'intelligence dépend très-peu, il y a longtemps que j'en ai acquis l'expérience, d'un arrangement purement naturel, et naît presque entièrement de l'arrangement moral. Si donc j'ai l'air de m'abandonner à des digressions et de sauter trop vite d'un point à un autre de mon sujet, qu'il me soit permis de dire qu'en faisant ainsi j'ai l'espoir de mieux conserver, sans la rompre, cette chaîne d'impressions graduées, par laquelle seule l'intelligence de l'Homme peut embrasser les grandeurs dont je parle et les comprendre dans leur majestueuse totalité.

Jusqu'à présent, notre attention s'est dirigée presque exclusivement vers un groupement général et relatif des corps stellaires dans l'espace. De spécification, nous n'en avons fait que très-peu; et les quelques idées relatives à laquantité,c'est-à-dire au nombre, à la grandeur et à la distance, que nous avons émises, ont été amenées accessoirement et en manière de préparation pour des conceptions plus définitives. Essayons maintenant d'atteindre à ces dernières.

Notre système solaire, comme nous l'avons déjà dit, consiste principalement en un soleil et seize planètes au moins, auxquelles, très-probablement, s'ajoutent quelques autres, qui tournent autour de lui comme centre, accompagnées de dix-sept lunes connues et peut-être de quelques autres que nous ne connaissons pas encore. Ces divers corps ne sont pas de véritables sphères, mais dessphéroïdes aplatis, des sphères comprimées dans la région des pôles de l'axe imaginaire autour duquel elles tournent, l'aplatissement étant une conséquence de la rotation. Le Soleil n'est pas absolument le centre du système; carie Soleil lui-même, avec toutes les planètes, roule autour d'un point de l'espace perpétuellement variable, qui est le centre général de gravité du système. Nous ne devons pas non plus considérer les lignes sur lesquelles se meuvent ces différents sphéroïdes,—les lunes autour des planâtes, les planètes autour du Soleil, ou le Soleil autour du centre commun,—comme des cercles dans le sens exact du mot. Ce sont, en réalité, desellipses, l'un des foyers étant le point autour duquel se fait la révolution.Une ellipse est une courbe retournant sur elle-même, qui a un de ses diamètres plus long que l'autre. Sur le diamètre le plus long sont deux points, également distants du milieu de la ligne, et, d'ailleurs, situés de telle façon que si, à partir de chacun d'eux, on tire une ligne droite vers un point quelconque de la courbe, la somme des deux lignes réunies sera égale au plus grand des diamètres. Concevons donc une ellipse de cette nature. A l'un des points en question, qui sont lesfoyers,fixons une orange. Par un fil élastique unissons cette orange à un pois, et plaçons ce dernier sur la circonférence de l'ellipse. Le fil élastique, naturellement, varie en longueur à mesure que nous faisons mouvoir le pois, et forme ce que nous appelons en géométrie unradius vector.Or, si l'orange est prise pour le Soleil et le pois pour une planète tournant autour de lui, la révolution devra se faire avec une vitesse variable plus ou moins grande, mais telle que leradius vectorfranchira des aireségales en temps égaux.La marche du poisseradonc ou, en d'autres termes, la marche de la planèteestlente à proportion de son éloignement du Soleil, rapide à proportion de saproximité. Ces planètes, en outre, se meuvent d'autant plus lentement qu'elles sont situées plus loin du Soleil,les carrés de leurs périodes de révolution étant entre eux dans la même proportion que les cubes de leurs distances moyennes du Soleil.

On comprend que les lois terriblement complexes de révolution que nous décrivons ici ne règnent pas seulement dans notre système. Elles dominent partout où domine l'Attraction. Elles régissent l'Univers. Chaque point brillant du firmament est sans doute un Soleil lumineux, ressemblant au nôtre, au moins dans son caractère général, et accompagné d'une plus ou moins grande quantité de planètes plus ou moins grosses, dont la luminosité encore attardée ne peut pas se manifester à nous à une si grande distance, mais qui, néanmoins, roulent, escortées de leurs lunes, autour de leurs centres sidéraux, obéissant aux principes que nous avons constatés, obéissant aux trois lois absolues de révolution, aux trois immortelles lois devinées par l'esprit imaginatif de Kepler et subséquemment expliquées et démontrées par l'esprit patient et mathématique de Newton. Dans une certaine tribu de philosophes, qui font vanité de ne s'appuyer que sur les faits positifs, il est beaucoup trop à la mode de se moquer de toute spéculation et de la flétrir de la vague et élastique appellationd'œuvre conjecturale.La valeur de celui qui conjecture, tel est le point à examiner. En conjecturant de temps à autre avec Platon, nous dépenserons notre temps avec plus d'utilité qu'en écoutant une démonstration d'Alcmæon.

Dans maint ouvrage d'astronomie, je vois qu'il est nettement établi que les lois de Kepler sont labasedu grand principe de la Gravitation. Cette idée a dû naître de ce fait, que la divination de ces lois par Kepler et sa démonstration postérieure de leur existence positive ontpoussé Newton à les expliquer par l'hypothèse de la Gravitation et, finalement, à les démontrer àpriori,comme conséquences nécessaires du principe hypothétique. Ainsi, bien loin d'être la base de la Gravitation, les lois de Kepler ont la Gravitation pour base, et il en est de même, d'ailleurs, de toutes les lois de l'Univers matériel qui ne se rapportent pas uniquement à la Répulsion.

La distance moyenne de la Terre à la Lune, c'est-à-dire la distance qui nous sépare du corps céleste le plus voisin de nous, est de 237,000 milles. Mercure, la planète la plus proche du Soleil, est éloignée de lui de 37 millions de milles. Vénus, qui vient après, tourne à une distance de 68 millions de milles; la Terre, à son tour, à une distance de 95 millions; Mars, à la distance de 144 millions. Puis viennent les huit astéroïdes (Cérès, Junon, Vesta, Pallas, Astrée, Flore, Iris et Hébé), à une distance moyenne d'environ 250 millions. Puis nous trouvons Jupiter, distant de 490 millions; puis Saturne, de 900 millions; puis Uranus, de 1,900 millions; finalement Neptune, récemment découvert et tournant à une distance de 2,800 millions. Laissant Neptune de côté, sur qui nous n'avons pas jusqu'à présent des documents très-exacts, et qui est peut-être une planète appartenant à un système d'Astéroïdes, on peut voir que, dans de certaines limites, il existe entre les planètes un ordre d'intervalles. Pour parler d'une manière approximative, nous pouvons dire que chaque planète est, relativement au Soleil, située à une distance double de celle qui la précède.L'ordreen question, que nous exposons ici,—la loi de Bode,—ne pourrait-il pas être déduit de l'examen de l'analogie existant, ainsi que je l'ai suggéré, entre la décharge solaire des anneaux et le mode de l'irradiation atomique?

Quant aux nombres cités à la hâte dans cette table sommaire des distances, il y aurait folie à essayer de lescomprendre, excepté au-point de vue des faits arithmétiques abstraits. Ces nombres ne sont pas pratiquement appréciables, lis ne comportent pas d'idées précises. J'ai dit que Neptune, la planète la plus éloignée, tournait autour du Soleil ù une distance de 2,800 millions de milles. Jusqu'ici rien de mieux; j'ai établi un fait mathématique; et, sans comprendre ce fait le moins du monde, nous pouvons le poser pour nous en servir mathématiquement. Mais même en indiquant que la Lune tourne autour de la Terre à la distance comparativement mesquine de 237,000 milles, je n'ai nullement l'espérance de faire comprendre à qui que ce soit,—de lui faire apprécier,—de lui faire sentir à quelle distance U Lune se trouve positivement de la Terre. 237,000 milles! Parmi mes lecteurs, il y en a peut-être bien peu qui n'aient pas traversé l'Océan Atlantique; et, cependant, combien d'entre eux ont une idée distincte même des 3,000 milles qui séparent les deux rivages? Je doute, en vérité, qu'il existe un homme qui puisse faire entrer dans son cerveau la plus vague conception de l'intervalle compris entre une borne milliaire et sa plus proche voisine. Cependant, nous trouvons quelque facilité pour apprécier la distance en combinant l'idée de l'espace avec l'idée de vélocité qui la suit naturellement. Le son parcourt un espace de I,100 pieds en une seconde. Or, s'il était possible à un habitant de la Terre de voir l'éclair d'un coup de canon tiré dans la Lune et d'en entendre la détonation, il lui faudrait attendre treize jours entiers, à partir du moment où il aurait aperçu le premier, pour recevoir un indice de la seconde.

Quelque faible que soit l'appréciation obtenue par ce moyen de la réelle distance de la Lune à la Terre, elle aura néanmoins cette utilité de nous faire mieux comprendre la folie de vouloir saisir par la pensée des distances telles queles 2,800 millions de milles qui séparent Neptune de notre Soleil; ou même les 95 millions de milles compris entre le Soleil et la Terre que nous habitons. Un boulet de canon, se mouvant avec la rapidité la plus grande qui ait jamais été communiquée à un boulet, ne pourrait pas traverser ce dernier intervalle en moins de 20 ans; pour le premier espace, il faudrait 590 ans.

Le diamètre réel de notre Lune est de 2,160 milles; cependant, elle est un objet comparativement si petit qu'il faudrait environ cinquante globes semblables pour en composer un aussi gros que la Terre.

Le diamètre de notre propre globe est de 7,912 milles;—mais de renonciation de ces nombres quelle idée positive prétendons-nous tirer?

Si nous montons au sommet d'une montagne ordinaire et si nous regardons autour de nous, nous apercevons un paysage qui s'étend à 40 milles dans toutes les directions, formant un cercle de 250 milles de circonférence et enfermant un espace de 5,000 milles carrés. Mais comme les portions d'une semblable perspective ne se présentent nécessairement à notre vue que l'une après l'autre, nous n'en pouvons apprécier l'étendue que faiblement et partiellement; cependant le panorama tout entier ne représente que la quarante millième partie de la surface de notre globe. Si à ce panorama succédait, au bout d'une heure, un autre panorama d'égale étendue; à ce second, au bout d'une heure, un troisième; à ce troisième, au bout d'une heure, un quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous les décors de la Terre fussent épuisés, et si nous étions invités à examiner ces divers panoramas pendant douze heures par jour, il ne nous faudrait pas moins de neuf ans et quarante-huit jours pour achever l'examen de la collection.

Mais si la simple surface de la Terre se refuse à l'étreinte de notre imagination, que penserons-nous de sa contenance évaluée par cubes? Elle embrasse une masse de matière équivalente au moins à un poids de deux undécillions et deux cents nonillions de tonnes. Supposons cette masse à l'état de repos, et essayons de concevoir une force mécanique suffisante pour la mettre en mouvement! La force de toutes les myriades d'êtres dont notre imagination peut peupler les mondes planétaires de notre système, la force physique combinée de tous ces êtres, même en les supposant plus puissants que l'homme, ne pourrait réussir à déplacer d'un seul pouce cette masse prodigieuse.

Que devons-nous donc penser de la force nécessaire, dans de semblables conditions, pour remuer la plus grosse de nos planètes, Jupiter? Elle a un diamètre de 86,000 milles, et pourrait contenir dans sa périphérie plus de mille globes de la grandeur du nôtre. Cependant ce corps monstrueux vole positivement autour du Soleil avec une vitesse de 29,000 milles par heure, c'est-à-dire avec une rapidité quarante fois plus grande que celle d'un boulet de canon! On ne peut même pas dire que l'idée d'un tel phénomène fait tressaillir l'esprit, elle l'épouvante, elle le paralyse. Nous avons plus d'une fois occupé notre imagination à nous peindre les facultés d'un ange. Figurons-nous, à une distance d'environ 100 milles de Jupiter, un pareil être, assistant ainsi, témoin oculaire très rapproché, à la révolution annuelle de cette planète. Or, pouvons-nous, je le demande, nous faire une idée assez haute, assez immense de la puissance spirituelle de cet être idéal pour concevoir qu'à la vue de cette incommensurable masse, pirouettant juste sous ses yeux avec une vélocité tellement inexprimable, l'ange lui-même, si angélique qu'il soit, puisse ne pas être écrasé, anéanti?

Ici, toutefois, il me paraît bon de faire observer qu'en réalité nous n'avons encore parlé que d'objets comparativement insignifiants. Notre Soleil, l'astre central et dirigeant du système auquel appartient Jupiter, est non-seulement plus gros que Jupiter, mais aussi beaucoup plus gros que toutes les planètes du système prises ensemble. Ce fait est vraiment une condition essentielle de la stabilité du système lui-même. Le diamètre de Jupiter est, avons-nous dit, de 86,000 milles! Celui du Soleil est de 882,000 milles. Un habitant de ce dernier, parcourant 90 milles par jour, mettrait plus de 80 ans à faire le tour de sa plus grande circonférence. Il occupe un espace cubique de 681 septillions et 472 quintillions de milles. La Lune, ainsi qu'il a été établi, tourne autour de la Terre, à une distance de 237,000 milles, sur une orbite qui est conséquemment de près d'un million et demi de milles. Or, si le Soleil était placé sur la Terre, les deux centres coïncidant, le volume du Soleil s'étendrait, en tout sens, non-seulement jusqu'à l'orbite de la Lune, mais encore à une distance de 200,000 milles au delà.

Et ici, une fois encore, observons que nous n'avons, jusqu'à présent, parlé que de bagatelles. On a évalué la distance qui sépare Neptune du Soleil; elle est de 2,800 millions de milles; la circonférence de son orbite est donc de 17 trillions environ. Gardons d'oublier cela quand nous portons nos regards sur quelqu'une des étoiles les plus brillantes. Entre cette étoile et l'astre central de notre système, le Soleil, il y a un gouffre d'espace tel que, pour en donner l'idée, il faudrait la langue d'un archange. Donc, l'étoile que nous regardons est un être aussi séparé que possible denotresystème, denotreSoleil, ou, si l'on veut, denotreétoile; cependant, supposons-la un moment placée sur notre Soleil, le centre de l'une coïncidant avec celui del'autre, de même que nous avons supposé le Soleil lui-même placé sur la Terre. Figurons-nous maintenant l'étoile particulière que nous avons choisie s'étendant, dans tous les sens, au delà de l'orbite de Mercure,—de Vénus,—de la Terre,—et puis au delà de l'orbite de Mars,—de Jupiter,—d'Uranus, jusqu'à ce que, finalement, notre imagination ait rempli le cercle de 17 trillions de milles de circonférence, que décrit dans sa révolution la planète de Leverrier. En admettant que nous soyons parvenus à concevoir tant d'énormité, nous n'aurions pas créé une idée extravagante. Nous avons les meilleures raisons pour croire qu'il y a bien des étoiles beaucoup plus grosses que celle que nous avons supposée. Je veux dire que pour une telle croyance nous possédons la meilleure base expérimentale; et qu'en reportant notre regard vers la disposition atomique originelle, ayant pour but ladiversité,que nous avons considérée comme étant une partie du plan divin dans la constitution de l'Univers, il nous deviendra facile de comprendre et d'admettre des disproportions, dans la grosseur des corps célestes, infiniment plus vastes qu'aucune de celles dont j'ai parlé jusqu'à présent. Naturellement nous devons nous attendre à trouver les corps les plus gros roulant à travers les vides les plus grands de l'Espace.

Je disais tout à l'heure que, pour nous donner une idée juste de l'intervalle qui sépare notre Soleil d'une quelconque des autres étoiles, il faudrait l'éloquence d'un archange. En parlant ainsi, je ne puis pas être accusé d'exagération; car c'est la vérité pure qu'en de certains sujets il n'est pas possible d'exagérer. Mais tâchons de poser la matière plus distinctement sous les yeux de l'esprit.

D'abord nous pouvons atteindre une conception générale,relative,de l'intervalle en question, en le comparant avec les espaces interplanétaires connus. Supposons, par exemple, que la Terre qui est, en réalité, à 95 millions de milles du Soleil, ne soit distante de ce flambeau qued'un piedseulement; Neptune se trouverait alors à une distance dequarantepieds; et l'étoile Alpha Lyrse à une distance decent cinquante-neufau moins.

Or, je présume que peu de mes lecteurs ont remarqué, dans la conclusion de ma dernière phrase, quelque chose de spécialement inadmissible, de particulièrement faux. J'ai dit que la distance de la Terre au Soleil étant supposée d'unpied,la distance de Neptune serait de quarante pieds, et celle d'Alpha Lyrse de cent cinquante-neuf. La proportion entre un pied et cent cinquante-neuf a peut-être semblé suffisante pour donner une impression distincte de la proportion entre les deux distances, celle de la Terre au Soleil et celle d'Alpha Lyrse au même astre. Mais mon calcul, en réalité, aurait dû se formuler ainsi: En supposant que la distance de la Terre au Soleil soit d'un pied, la distance de Neptune serait de quarante pieds, et celle d'Alpha Lyrse de cent cinquante-neuf...milles;c'est-à-dire que, dans mon premier calcul, je n'ai assigné à Alpha Lyrse que la cinq mille deux cent quatre-vingtième partie de la distance qui est la plus petite possible où cette étoile puisse être réellement située.

Poursuivons.—A quelque distance que soit une simpleplanète,cependant, quand nous l'examinons à travers un télescope, nous la voyons sous une certaine forme, nous la trouvons d'une certaine grosseur appréciable. Or, j'ai déjà dit quelques mots de la grosseur probable de plusieurs étoiles; néanmoins, quand nous en examinons une quelconque, même à travers le télescope le plus puissant, elle se présente à nous sans aucune forme, et, conséquemment, sans aucune dimension. Nous la voyons comme un point, et rien de plus.

Maintenant, supposons que nous voyagions la nuit, sur une grande route. Dans un champ, d'un des côtés de la route, se trouve une file de vastes objets de toute dimension, d'arbres, par exemple, dont la figure se détache distinctement sur le fond du ciel. Cette ligne s'étend à angle droit de la route jusqu'à l'horizon. Or, à mesure que nous avançons le long de la route, nous voyons ces arbres changer leurs positions respectives relativement à un certain point fixe dans cette partie du firmament qui forme le fond du tableau. Supposons que ce point fixe,—suffisamment fixe pour notre démonstration,—soit la lune qui se lève. Nous voyons tout d'abord que, pendant que l'arbre le plus proche de nous change de position relativement à la lune, et si fortement qu'il a l'air de fuir derrière nous, l'arbre qui est à la distance extrême n'a pour ainsi dire pas bougé de la place qu'il occupe relativement au satellite. Nous continuons à observer que plus les objets sont éloignés de nous, moins ils s'éloignent de leur position, et réciproquement. Nous commençons alors, à notre insu, à apprécier la distance de chaque arbre par la plus ou moins grande altération de sa position relative. Finalement nous arrivons à comprendre comment on pourrait vérifier la distance positive d'un arbre quelconque de cette rangée en se servant de la quantité d'altération relative comme d'une base dans un simple problème géométrique. Or, cette altération relative est ce que nous appelons parallaxe; et c'est par la parallaxe que nous calculons les distances des corps célestes. Appliquant le principe aux arbres en question, nous serions naturellement fort embarrassés pour calculer la distanced'unarbre, qui, si loin que nous nous avancions sur la route ne nous donnerait aucune parallaxe.Ceci, dans l'exemple que nous avons supposé, est une chose impossible; impossible simplement parce que toutes les distances sur notre Terre sont véritablement insignifiantes; si nous les comparons avec les vastes quantités cosmiques, nous pouvons dire qu'elles se réduisent absolument à néant.

Or, supposons que l'étoile Alpha Lyræ soit juste au-dessus de nos têtes et imaginons qu'au lieu d'être sur la Terre, nous soyons placés à l'un des bouts d'une ligne droite s'étendant à travers l'espace jusqu'à une distance égale au diamètre de l'orbite de la Terre, c'est-à-dire une distance de cent quatre-vingt-dix millions de milles. Ayant observé, au moyen des instruments micrométriques les plus délicats, la position exacte de l'étoile, marchons le long de cette inconcevable route, jusqu'à ce que nous ayons atteint l'autre extrémité. Ici, examinons une seconde fois l'étoile. Elle est précisément où nous l'avons laissée. Nos instruments, si délicats qu'ils soient, nous affirment que sa position relative est absolument, identiquement la même qu'au commencement de notre incommensurable voyage. Nous n'avons trouvé aucune parallaxe, absolument aucune.

Le fait est que, relativement à la distance des étoiles fixes, d'un quelconque de ces innombrables soleils qui scintillent de l'autre côté de ce terrible abîme par lequel notre système est séparé des systèmes ses frères, dans le groupe auquel il appartient, la science astronomique jusqu'à ces derniers temps n'a pu parler qu'avec une certitude négative. Considérant les plus brillantes comme les plus rapprochées, nous pouvions seulement dire, même de celles-là, que la limite en dedans de laquelle elles ne peuvent pas être situées, est à une certaine distance incommensurable;—à quelle distance au delà de cette limitesont-elles situées, nous n'avions jamais pu le calculer. Nous comprenions, par exemple, qu'Alpha Lyræ ne peut pas être à une distance moindre de dix-neuf quintillions et deux cents trillions de milles; mais, de tout ce que nous savions et de tout ce que nous savons maintenant, nous pouvons induire qu'il est peut-être à la distance représentée par le carré, le cube, ou toute autre puissance du nombre précité. Cependant, au moyen d'observations singulièrement sagaces et minutieuses, continuées avec des instruments nouveaux pendant plusieurs laborieuses années, Bessel, qui est mort récemment, avait dans les derniers temps réussi à déterminer la distance de six ou sept étoiles; entre autres celle qui est désignée par le chiffre 61 dans la constellation du Cygne. La distance calculée dans ce dernier cas est six cent soixante-dix mille fois plus grande que celle du Soleil; laquelle, il est bon de le rappeler, est de quatre-vingt-quinze millions de milles. L'étoile 61 du Cygne est donc éloignée de nous de presque soixante-quatre quintillions de milles, ou de plus de trois fois la distance la plus petite possible attribuée à Alpha Lyræ.

Si nous essayons d'apprécier cette distance à l'aide de considérations tirées de la vitesse, comme nous avons fait pour apprécier la distance de la Lune, il nous faut perdre absolument de vue des vitesses aussi insignifiantes que celles du boulet de canon ou du son. La lumière, toutefois, suivant les derniers calculs de Struve, marche avec une vitesse de cent soixante-sept mille milles par seconde. La pensée elle-même ne pourrait pas franchir cet intervalle plus rapidement, en supposant que la pensée puisse même le parcourir. Or, malgré cette inconcevable vélocité, la lumière, pour venir de l'étoile 61 du Cygne jusqu'à nous, a besoin de plus dedix ans;et conséquemment, si cette étoile était en ce moment effacée de l'Univers, elle continuerait encorependant dix ans à briller pour nous et à verser à nos yeux sa gloire paradoxale.


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