The Project Gutenberg eBook ofExpiation

The Project Gutenberg eBook ofExpiationThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: ExpiationAuthor: Dora MelegariRelease date: November 11, 2020 [eBook #63712]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Clarity, Joël Savary and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain material fromthe Google Books project.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: ExpiationAuthor: Dora MelegariRelease date: November 11, 2020 [eBook #63712]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Clarity, Joël Savary and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain material fromthe Google Books project.)

Title: Expiation

Author: Dora Melegari

Author: Dora Melegari

Release date: November 11, 2020 [eBook #63712]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Clarity, Joël Savary and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This book wasproduced from scanned images of public domain material fromthe Google Books project.)

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EXPIATION

3047-81. —Corbeil. Typ.Crété.

Au lecteur:EXPIATIONTABLE DES MATIÈRESNOTES DE TRANSCRIPTION

Au lecteur:

EXPIATION

TABLE DES MATIÈRES

NOTES DE TRANSCRIPTION

PARIS

CALMANN LÉVY ÉDITEUR

1881

Droits de reproduction et de traduction réservés

EXPIATION

C..., 28 octobre 1878.

Tout est terminé : le testament de mon père a été ouvert, les comptes sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre la vieille maison, mon unique héritage paternel ; j’ai écrit en même temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la bonté de m’offrir. En le faisant,j’ai cédé aux instances de madame de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien ; ses voyages scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail.

C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux lieux où l’on a le plus souffert ! Je me souviens, comme si c’était hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie defamille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père. En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être jusqu’à celle de sa mort.

Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un rapprochement ; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture, de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai plus tenter le moindre effort.

— Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien ; les femmesn’entendent quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi ; n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services.

J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement ; plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur. Il faut qu’elles se résignent de bonne heure ; je m’étais résignée.

....................

Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral : celle de mon isolement complet. Désormais jesuis seule au monde, toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté ?

Château de Hauteville.

Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout ; sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel.

Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendisune voix vibrante et jeune qui me disait :

— Soyez la bienvenue, Thérèse !

Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont enroulés simplement autour de sa tête ; sur le front une frange qui tombe très bas sur les yeux. Les yeux ! voilà ce qu’elle a de plus remarquable ; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet ; l’expression en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur ; quant au reste, c’est encore l’inconnu ; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis sonenfance, c’était donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à la fois curieux et timide.

— Comme vous devez avoir froid ! dit-elle enfin ; quel triste voyage !... Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre.

Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son frère Gontran, de leur enfance si heureuse ! Maintenant il voyageait en Afrique, elle lui écrivait de longues lettres...

Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait doucement : il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix jeune ! Telle fut notre première soirée.

Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être plus reconnaissante ; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas ; il y a des années que je n’y songe plus.

Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se sentent plus malheureux encore.Les heureux... mais qui est-ce qui est heureux en ce monde ? Serait-ce ma cousine Renée ? Il est si difficile de juger de ces choses ! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée, le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas encore cet « incomparable Robert », comme l’appelle madame de Faverges. On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se méfier des merveilles.

15 novembre.

Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante. Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont lagaîtéet la joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan le pensif.

— Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être une princesseenchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier hardi va venir délivrer.

J’ai essayé de sourire.

— Quelle folle rêveuse je suis ! n’est-ce pas ? s’est-elle écriée en rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant toute ma vie.

Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant, une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant :

— Mon mari arrive ce soir.

Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme.

Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant, venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder, oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité, cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un rideau, à l’arrangementd’un vase de fleurs, à un tableau plus ou moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait.

Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond ; elle a mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle, qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour nouveau.

Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers préparatifs et recevoirson mari. Mon intention était même de ne plus redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a tant insisté pour me présenter à « Robert » que j’ai dû céder.

Minuit.

Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent ; la seule partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la poitrine, s’appuyant au chambranlede la cheminée ; son visage, que n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria :

— Voici Thérèse !

Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant :

— Voici Robert !

La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement,mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix qui me sembla sévère.

Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis ; M. de Hauteville resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe ; ses yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville beau,mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait.

20 novembre.

La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents, établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il s’enferme dans son atelier. Son atelier ! Renée n’en parle qu’en baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la sculpture d’amateur ; en général elle ne vaut rien.

En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et parcourent le parc en tous sens,interrogeant la terre. Au milieu de cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe ; en apparence, ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être ; seulement Renée n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève, quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris. Il ne l’aime donc pas ? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections naturelles ? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur ? Elles neme regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe que pour oublier ce qui me manque ; car eux aussi, au fond, en quoi m’intéressent-ils ?

Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés ; elle regarde son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu. Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant, qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir, la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son derniervoyage à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment. Pauvre petite Renée ! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée, je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé :

— Que pourrais-je faire pour vous, Renée ? ai-je demandé. Je crains que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres.

— Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas ; nous sommes très heureux de vous avoir.

— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât ?

Elle s’est mise à rire.

— J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de moi-même.

— Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez, j’en suis sûre ?

— Oui, à peine.

Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui échappa :

— Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine.A force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète.

A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile, qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune façon la dette que je contractais envers elle.

1erdécembre.

Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps.

— Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la vie où il est nécessaire de dire à son cœur : Je veux. Il faut laisser à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de la jeunesse.

Ce petit discours m’a surprise ; je croyais que cet homme ne parlait jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassaitfort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée ?

Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression de bien-être.

Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la hauteur ; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand nous sommes redescendus ; le brouillard qui s’élevait du fond de la vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante ; l’humidité de l’airnous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à peine ; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie : j’en étais la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas ; peu à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient ; bientôt à mon tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai autour de moi : le brouillard montait toujours, les pointes des rochers les plus élevés sortaient seulesencore des vapeurs blanches. Aucun son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce de ce silence et de cette solitude.

Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda :

— Est-ce vous, mademoiselle de Brives ?

Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras.

— Est-ce vous ? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit arrivé un accident.

A ces mots, je me levai sans parler.

— Que faisiez-vous là ? redemanda-t-il encore plus brièvement.

— Je ne sais, murmurai-je.

Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt, et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais osé me plaindre ; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant :

— Quel bonheur que vous soyez rentrée ! J’avais si peur pour vous !

Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à cet incident et ne prononça pas un mot d’excusesur la rudesse de sa conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres, sans daigner nous honorer de ses paroles.

Ah ! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’amitié perdue entre vous et moi !

15 décembre.

On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir. C’était la seule amie qu’eût conservée mon père ; elle est venue à C... pour sa mort ; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme tacite de la mienne ? Quand elle fixe sur moi son regardtranquille, il me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent :

— Vous m’inquiétez, Thérèse ; votre résignation morne m’effraye plus que ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous : le mal comme le bien, le cœur comme la conscience.

Jour de Noël.

Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais pas M. de Hauteville ; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades. Lecadre lui convenait ; pour la première fois je l’ai admiré : c’est malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.

Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur ; madame de Faverges était en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme de mon imagination.

30 décembre.

La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues. Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau, dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M. de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions. J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des panssur ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme il est entré : en silence. Cette solitude est devenue pour moi une nécessité ; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.

Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la porte entr’ouverte.

— J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable !

— C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.

C’était de moi qu’il s’agissait ; la discrétion m’empêchait d’en entendre davantage ; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le moins possible s’est fortifiée encore.Depuis lors, dès que je suis en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme une faiblesse.

5 janvier 1879.

Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des soubresauts degaietéenfantine suivis d’un alanguissement de toute sa personne ; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa nièce était sujette à des langueurs passagères ; puis elle a ajouté :

— Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.

J’ai souri un peu amèrement, elle a continué :

— J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être les pensées qui s’agitent sous votre front impassible ?

Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses ! Qu’ai-je donc en moi ? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de Faverges ; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, courageuse,assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse pour continuer à vivre comme je le fais ici.

15 janvier.

Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier qu’on croit être un Ajax.

— Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches ; vous savez que c’est un amateur passionné ; lui seul peut me donner les renseignements qui me sont nécessaires.

— Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.

— Je vais lui écrire tout de suite, il nousle faut absolument pour le printemps.

— Qui est Gino ? a demandé Renée à sa tante.

— Comment ! vous ne le connaissez pas ? C’est le marquis de Belmonte, un ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à Paris et ailleurs.

— Est-il marié ?

— Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.

Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande :

— Avez-vous lu l’ouvrage de X. ? lui ai-je demandé.

— Non, il n’est pas traduit encore, etmalheureusement je ne sais pas l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des indications qui me seraient précieuses.

— Voulez-vous de moi pour traducteur ? je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.

— Vous feriez cela ? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas ?

— Au contraire, répondis-je.

Je disais vrai : un travail quelconque me paraissait une diversion heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma proposition, je redoute cette tâche en commun.

Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux.C’est une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère qu’on lui a faite ; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret ?

1ermai.

Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa femme en murmurant : « Pauvre enfant ! pauvre enfant ! » Debout de l’autre côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dansmon esprit cette redoutable question :

— Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi ?

En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et toute crainte disparut.

Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins ; mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant les longues semaines de sa convalescence. Laméfiance inspirée par madame de Faverges commençait à porter ses fruits.

Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri ? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il semblait nous envelopper tous.

Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté et retourner àmon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances avec lui.

Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place ; qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit ?

Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du marquis deBelmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre ; l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu ; il n’a pas l’air de se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de le lui rappeler.

Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à table ; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. Légèrement abattue encore, elleparlait peu et semblait regarder au dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a attristée ; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.

5 mai.

Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous avons parlé ainsi longuement ; Renée sommeillait à demi sur sa chaise longue ; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparéede moi ; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives et rapides...

M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions ; il fit quelques pas en avant et fixa ses yeux sur les miens ; j’y vis un étonnement qui se changea en une expression de dédain ; sous ce regard, toute mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je regagnai ma chambre.

Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont depuis des années j’avais banni la pensée ? Il y a donc des êtres qui ne vivent que parl’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de la vie ?

— Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.

Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble ?...

11 mai.

Je ne mereconnaisplus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des biens que je n’ai jamais possédés.

Aujourd’hui, Renée m’a dit :

— Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer ?

Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis à monégard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.

— Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses !

Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita ; je répondis avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis brusquement.

J’avais besoin de marcher ; je pris le chemin qui conduit à la maison forestière.Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait plus rien aujourd’hui ; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.

— Je vous attendais, me dit-il.

Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise vague... Au bout d’un instant de silence, il commençaà parler, il me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était étroit ; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange ; la tête penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille :

— Laissez-vous aimer ! murmura sa voix ardente.

A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’étaitpas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce qui venait de se passer.

Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas ; il échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, continua son chemin.

17 mai.

Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intentionblessante. Il a repris complètement sa contenance sévère ; on dirait qu’il a oublié nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un près de l’autre.

Les intentions de M. de Belmonte ! moi aussi je les ai percées à jour. Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses espérances. Aux yeux de ce viveur quia fait de l’amour une étude et de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle ; mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me croie accessible et, qui sait ? peut-être consentante aux pièges qu’on me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation et d’amertume.

Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et quelque amitié, je me suis grossièrement trompée ; il est aussi incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme n’est quede l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce si j’étais véritablement coupable ?... Aucune faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.

Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité me cause une angoisse insupportable. Ah ! pauvre Thérèse, il vaudrait mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, instinctivement, se méfie de toi.

20 mai.

Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais ce soir ma décision est irrévocablement prise ; je l’ai communiquée à Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur.

C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne,paraît-il, de la pureté de sa femme ! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls, réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant ; puis tout d’un coup, avec un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la fit brusquement se relever :

— A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes.

Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je ne le regardai pas.


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