LIVRE PREMIER

FABLESDEFLORIAN.

La vérité, toute nue,Sortit un jour de son puits.Ses attraits par le temps étaient un peu détruits;Jeune et vieux fuyaient à sa vue.La pauvre vérité restait là morfondue,Sans trouver un asile où pouvoir habiter.A ses yeux vient se présenterLa Fable richement vêtue,Portant plumes et diamans,La plupart faux, mais très-brillans.Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle:Que faites-vous ici seule sur un chemin?La vérité répond: Vous le voyez, je gèle;Aux passans je demande en vainDe me donner une retraite,Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,Vieille femme n'obtient plus rien.Vous êtes pourtant ma cadette,Dit la fable, et, sans vanité,Par-tout je suis fort bien reçue.Mais aussi, dame Vérité,Pourquoi vous montrer toute nue?Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous;Qu'un même intérêt nous rassemble:Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.Chez le sage, à cause de vous,Je ne serai point rebutée;A cause de moi, chez les fousVous ne serez point maltraitée:Servant par ce moyen chacun selon son goût,Grace à votre raison et grace à ma folie,Vous verrez, ma sœur, que par-toutNous passerons de compagnie.

La vérité, toute nue,

Sortit un jour de son puits.

Ses attraits par le temps étaient un peu détruits;

Jeune et vieux fuyaient à sa vue.

La pauvre vérité restait là morfondue,

Sans trouver un asile où pouvoir habiter.

A ses yeux vient se présenter

La Fable richement vêtue,

Portant plumes et diamans,

La plupart faux, mais très-brillans.

Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle:

Que faites-vous ici seule sur un chemin?

La vérité répond: Vous le voyez, je gèle;

Aux passans je demande en vain

De me donner une retraite,

Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,

Vieille femme n'obtient plus rien.

Vous êtes pourtant ma cadette,

Dit la fable, et, sans vanité,

Par-tout je suis fort bien reçue.

Mais aussi, dame Vérité,

Pourquoi vous montrer toute nue?

Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous;

Qu'un même intérêt nous rassemble:

Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.

Chez le sage, à cause de vous,

Je ne serai point rebutée;

A cause de moi, chez les fous

Vous ne serez point maltraitée:

Servant par ce moyen chacun selon son goût,

Grace à votre raison et grace à ma folie,

Vous verrez, ma sœur, que par-tout

Nous passerons de compagnie.

Un bœuf, un baudet, un cheval,Se disputaient la préséance.Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne penseValoir ceux que le rang, les talens, la naissance,Élèvent au-dessus de nous?Le bœuf, d'un ton modeste et doux,Alléguait ses nombreux services,Sa force, sa docilité;Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;Et l'âne son utilité.Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres:En voici venir trois, exposons-leur nos titres.Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.Les trois hommes venus, notre bœuf est chargéD'être le rapporteur; il explique l'affaire,Et demande le jugement.Un des juges choisis, maquignon bas-normand,Crie aussitôt: la chose est claire,Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère,Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,L'âne doit marcher le premier;Tout autre avis serait d'une injustice extrême.Oh que nenni, dit le troisième,Fermier de sa paroisse et riche laboureur,Au bœuf appartient cet honneur.Quoi! reprend le coursier, écumant de colère,Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?N'est-ce pas le code ordinaire?

Un bœuf, un baudet, un cheval,

Se disputaient la préséance.

Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.

A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense

Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance,

Élèvent au-dessus de nous?

Le bœuf, d'un ton modeste et doux,

Alléguait ses nombreux services,

Sa force, sa docilité;

Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;

Et l'âne son utilité.

Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres:

En voici venir trois, exposons-leur nos titres.

Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.

Les trois hommes venus, notre bœuf est chargé

D'être le rapporteur; il explique l'affaire,

Et demande le jugement.

Un des juges choisis, maquignon bas-normand,

Crie aussitôt: la chose est claire,

Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère,

Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,

L'âne doit marcher le premier;

Tout autre avis serait d'une injustice extrême.

Oh que nenni, dit le troisième,

Fermier de sa paroisse et riche laboureur,

Au bœuf appartient cet honneur.

Quoi! reprend le coursier, écumant de colère,

Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?

Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?

N'est-ce pas le code ordinaire?

Certain monarque un jour déplorait sa misère,Et se lamentait d'être roi:Quel pénible métier! disait-il: sur la terreEst-il un seul mortel contredit comme moi?Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre;Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;Mon peuple est accablé de maux,Je suis consumé de tristesse:Par-tout je cherche des avis,Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;Plus j'en fais, moins je réussis.Notre monarque alors apperçoit dans la plaineUn troupeau de moutons maigres, de près tondus,Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,Dispersés, bêlans, éperdus,Et des beliers sans force errant dans les bruyères.Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,Puis à sa brebis la plus chère;Et, tandis qu'il est d'un côté,Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;Le berger court, l'agneau qu'il quittePar une louve est emporté.Guillot tout haletant s'arrête,S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,Et, de son poing frappant sa tête,Il demande au ciel de mourir.Voilà bien ma fidelle image!S'écria le monarque; et les pauvres bergers,Comme nous autres rois, entourés de dangers,N'ont pas un plus doux esclavage;Cela console un peu. Comme il disait ces mots,Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,Tant leur riche toison les gêne,Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans,Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,Et de qui la mamelle pleineFait accourir de loin les agneaux bondissans.Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,Faisait des vers pour son Iris,Les chantait doucement aux échos attendris,Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeauSera bientôt détruit: les loups ne craignent guèreLes pasteurs amoureux qui chantent leur bergère;On les écarte mal avec un chalumeau.Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe,Comme pour lui faire plaisir:Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,Un chien s'élance et le terrasse.Au bruit qu'ils font en combattant,Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:Un autre chien part, les ramène,Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,Et ne quittait pas sa musette.Alors le roi, presque en courrouxLui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,Et, sans en être moins tranquille,Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens!Sire, dit le berger, la chose est fort facile;Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

Certain monarque un jour déplorait sa misère,

Et se lamentait d'être roi:

Quel pénible métier! disait-il: sur la terre

Est-il un seul mortel contredit comme moi?

Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre;

Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;

J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;

Mon peuple est accablé de maux,

Je suis consumé de tristesse:

Par-tout je cherche des avis,

Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;

Plus j'en fais, moins je réussis.

Notre monarque alors apperçoit dans la plaine

Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,

Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,

Dispersés, bêlans, éperdus,

Et des beliers sans force errant dans les bruyères.

Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,

Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,

Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,

Puis à sa brebis la plus chère;

Et, tandis qu'il est d'un côté,

Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;

Le berger court, l'agneau qu'il quitte

Par une louve est emporté.

Guillot tout haletant s'arrête,

S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,

Et, de son poing frappant sa tête,

Il demande au ciel de mourir.

Voilà bien ma fidelle image!

S'écria le monarque; et les pauvres bergers,

Comme nous autres rois, entourés de dangers,

N'ont pas un plus doux esclavage;

Cela console un peu. Comme il disait ces mots,

Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,

Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,

Tant leur riche toison les gêne,

Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans,

Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,

Et de qui la mamelle pleine

Fait accourir de loin les agneaux bondissans.

Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,

Faisait des vers pour son Iris,

Les chantait doucement aux échos attendris,

Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.

Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau

Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère

Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère;

On les écarte mal avec un chalumeau.

Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe,

Comme pour lui faire plaisir:

Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,

Un chien s'élance et le terrasse.

Au bruit qu'ils font en combattant,

Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:

Un autre chien part, les ramène,

Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.

Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,

Et ne quittait pas sa musette.

Alors le roi, presque en courroux

Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,

Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,

Et, sans en être moins tranquille,

Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens!

Sire, dit le berger, la chose est fort facile;

Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

Le compère Thomas et son ami LubinAllaient à pied tous deux à la ville prochaine.Thomas trouve sur son cheminUne bourse de louis pleine;Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,Lui dit: pour nous la bonne aubaine!Non, répond Thomas froidement,Pour nousn'est pas bien dit,pour moic'est différent.Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaineIls trouvent des voleurs cachés au bois voisin.Thomas tremblant, et non sans cause,Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin,Nousn'est pas le vrai mot, maistoic'est autre chose.Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;Il tire la bourse et la donne.Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonneDans le malheur n'a point d'amis.

Le compère Thomas et son ami Lubin

Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.

Thomas trouve sur son chemin

Une bourse de louis pleine;

Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,

Lui dit: pour nous la bonne aubaine!

Non, répond Thomas froidement,

Pour nousn'est pas bien dit,pour moic'est différent.

Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine

Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.

Thomas tremblant, et non sans cause,

Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin,

Nousn'est pas le vrai mot, maistoic'est autre chose.

Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.

Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;

Il tire la bourse et la donne.

Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne

Dans le malheur n'a point d'amis.

Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,Parmi les œufs d'une serineGlissé l'œuf d'un chardonneret.La mère des serins, bien plus tendre que fine,Ne s'en apperçut point, et couva comme sienCet œuf, qui dans peu vint à bien.Le petit étranger, sorti de sa coquille,Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,Par eux traité ni plus ni moinsQue s'il était de la famille.Couché dans le duvet, il dort le long du jourA côté des serins dont il se croit le frère,Reçoit la béquée à son tour,Et repose la nuit sous l'aile de la mère.Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,D'un brillant plumage s'habille;Le chardonneret seul ne devient point jonquille,Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.Ses frères pensent tout de même:Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aimeRessemblant à nous trait pour trait!Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneretVient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître;Ceux pour qui vous avez de si doux sentimensNe sont point du tout vos parens.C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous,Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;Mais je n'ai point une ame ingrate,Et mon cœur toujours chériraCeux qui soignèrent mon enfance.Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,J'en suis fâché; mais leur cœur et le mienOnt une grande ressemblance.Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,Leurs soins me prouvent le contraire:Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.Pour un oiseau reconnaissantUn bienfaiteur est plus qu'un père.

Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,

Parmi les œufs d'une serine

Glissé l'œuf d'un chardonneret.

La mère des serins, bien plus tendre que fine,

Ne s'en apperçut point, et couva comme sien

Cet œuf, qui dans peu vint à bien.

Le petit étranger, sorti de sa coquille,

Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,

Par eux traité ni plus ni moins

Que s'il était de la famille.

Couché dans le duvet, il dort le long du jour

A côté des serins dont il se croit le frère,

Reçoit la béquée à son tour,

Et repose la nuit sous l'aile de la mère.

Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,

D'un brillant plumage s'habille;

Le chardonneret seul ne devient point jonquille,

Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.

Ses frères pensent tout de même:

Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime

Ressemblant à nous trait pour trait!

Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret

Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître;

Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens

Ne sont point du tout vos parens.

C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.

Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous,

Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,

Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;

Mais je n'ai point une ame ingrate,

Et mon cœur toujours chérira

Ceux qui soignèrent mon enfance.

Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,

J'en suis fâché; mais leur cœur et le mien

Ont une grande ressemblance.

Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,

Leurs soins me prouvent le contraire:

Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.

Pour un oiseau reconnaissant

Un bienfaiteur est plus qu'un père.

Philosophes hardis, qui passez votre vieA vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,Daignez écouter, je vous prie,Ce trait du plus sage des chats.Sur une table de toiletteCe chat apperçut un miroir;Il y saute, regarde, et d'abord pense voirUn de ses frères qui le guette.Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.Surpris, il juge alors la glace transparente,Et passe de l'autre côté,Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.Il réfléchit un peu: de peur que l'animal,Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,Sur le haut du miroir il se met à cheval,Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorteQu'il puisse par-tout le saisir.Alors, croyant bien le tenir,Doucement vers la glace il incline la tête,Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,A droite, à gauche, il va jetantSa griffe qu'il tient toute prête:Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.Alors, sans davantage attendre,Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre,Il laisse le miroir et retourne aux souris.Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?Une chose que notre esprit,Après un long travail, n'entend ni ne saisit,Ne nous est jamais nécessaire.

Philosophes hardis, qui passez votre vie

A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,

Daignez écouter, je vous prie,

Ce trait du plus sage des chats.

Sur une table de toilette

Ce chat apperçut un miroir;

Il y saute, regarde, et d'abord pense voir

Un de ses frères qui le guette.

Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.

Surpris, il juge alors la glace transparente,

Et passe de l'autre côté,

Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.

Il réfléchit un peu: de peur que l'animal,

Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,

Sur le haut du miroir il se met à cheval,

Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte

Qu'il puisse par-tout le saisir.

Alors, croyant bien le tenir,

Doucement vers la glace il incline la tête,

Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,

A droite, à gauche, il va jetant

Sa griffe qu'il tient toute prête:

Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.

Alors, sans davantage attendre,

Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre,

Il laisse le miroir et retourne aux souris.

Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?

Une chose que notre esprit,

Après un long travail, n'entend ni ne saisit,

Ne nous est jamais nécessaire.

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,Suivez le fond de la rivière;Craignez la ligne meurtrière,Ou l'épervier plus dangereux encor.C'est ainsi que parlait une carpe de SeineA de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons,Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes,Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,Et déborde dans les campagnes.Ah! ah! criaient les carpillons,Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?Crains-tu pour nous les hameçons?Nous voilà citoyens de la mer orageuse;Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,Les arbres sont cachés sous l'onde,Nous sommes les maîtres du monde,C'est le déluge universel.Ne croyez pas cela, répond la vieille mère;Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant:Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.Bah! disent les poissons, tu répètes toujoursMêmes discours.Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.Parlant ainsi, nos étourdisSortent tous du lit de la Seine,Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,Et les carpillons demeurèrent;Bientôt ils furent pris,Et frits.Pourquoi quittaient-ils la rivière?Pourquoi? Je le sais trop, hélas!C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,C'est qu'on veut sortir de sa sphère,C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,

Suivez le fond de la rivière;

Craignez la ligne meurtrière,

Ou l'épervier plus dangereux encor.

C'est ainsi que parlait une carpe de Seine

A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.

C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons,

Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes,

Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,

Et déborde dans les campagnes.

Ah! ah! criaient les carpillons,

Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?

Crains-tu pour nous les hameçons?

Nous voilà citoyens de la mer orageuse;

Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,

Les arbres sont cachés sous l'onde,

Nous sommes les maîtres du monde,

C'est le déluge universel.

Ne croyez pas cela, répond la vieille mère;

Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant:

Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,

Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.

Bah! disent les poissons, tu répètes toujours

Mêmes discours.

Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.

Parlant ainsi, nos étourdis

Sortent tous du lit de la Seine,

Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.

Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,

Et les carpillons demeurèrent;

Bientôt ils furent pris,

Et frits.

Pourquoi quittaient-ils la rivière?

Pourquoi? Je le sais trop, hélas!

C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,

C'est qu'on veut sortir de sa sphère,

C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.

Autrefois dans Bagdad le calife AlmamonFit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,Que ne le fut jamais celui de Salomon.Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;Dans les appartemens embellis de sculpture,Sous des lambris de cèdre, on voyait réunisEt les trésors du luxe et ceux de la nature,Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure,Les myrtes odorans, les chefs-d'œuvre de l'art,Et les fontaines jaillissantesRoulant leurs ondes bondissantesA côté des lits de brocard.Près de ce beau palais, juste devant l'entrée,Une étroite chaumière, antique et délabrée,D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.Là, content du petit produitD'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,Le bon vieillard, libre, oublié,Coulait des jours doux et paisibles,Point envieux, point envié.J'ai déjà dit que sa retraiteMasquait le devant du palais.Le visir veut d'abord, sans forme de procès,Qu'on abatte la maisonnette;Mais le calife veut que d'abord on l'achète.Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,Répond doucement le pauvre homme;Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire;C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,Je prétends y mourir aussi.Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,Il peut détruire ma chaumière:Mais, s'il le fait, il me verraVenir, chaque matin, sur la dernière pierreM'asseoir et pleurer ma misère;Je connais Almamon, son cœur en gémira.Cet insolent discours excita la colèreDu visir, qui voulait punir ce téméraire,Et sur-le-champ raser sa chétive maison.Mais le calife lui dit: Non,J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;Ma gloire tient à sa durée:Je veux que nos neveux, en la considérant,Y trouvent de mon règne un monument auguste:En voyant le palais, ils diront, Il fut grand;En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.

Autrefois dans Bagdad le calife Almamon

Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,

Que ne le fut jamais celui de Salomon.

Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;

L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;

Dans les appartemens embellis de sculpture,

Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis

Et les trésors du luxe et ceux de la nature,

Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure,

Les myrtes odorans, les chefs-d'œuvre de l'art,

Et les fontaines jaillissantes

Roulant leurs ondes bondissantes

A côté des lits de brocard.

Près de ce beau palais, juste devant l'entrée,

Une étroite chaumière, antique et délabrée,

D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.

Là, content du petit produit

D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,

Le bon vieillard, libre, oublié,

Coulait des jours doux et paisibles,

Point envieux, point envié.

J'ai déjà dit que sa retraite

Masquait le devant du palais.

Le visir veut d'abord, sans forme de procès,

Qu'on abatte la maisonnette;

Mais le calife veut que d'abord on l'achète.

Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,

On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,

Répond doucement le pauvre homme;

Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:

Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire;

C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,

Je prétends y mourir aussi.

Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,

Il peut détruire ma chaumière:

Mais, s'il le fait, il me verra

Venir, chaque matin, sur la dernière pierre

M'asseoir et pleurer ma misère;

Je connais Almamon, son cœur en gémira.

Cet insolent discours excita la colère

Du visir, qui voulait punir ce téméraire,

Et sur-le-champ raser sa chétive maison.

Mais le calife lui dit: Non,

J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;

Ma gloire tient à sa durée:

Je veux que nos neveux, en la considérant,

Y trouvent de mon règne un monument auguste:

En voyant le palais, ils diront, Il fut grand;

En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.

La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,Dans les enfers toute sa cour.Elle voulait choisir un bon premier ministreQui rendît ses états encor plus florissans.Pour remplir cet emploi sinistre,Du fond du noir tartare avancent à pas lentsLa Fièvre, la Goutte et la Guerre.C'étaient trois sujets excellens;Tout l'enfer et toute la terreRendaient justice à leurs talens.La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,Nul n'osait lui rien disputer;Lorsque d'un médecin arriva la visite,Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.La Mort même était en balance:Mais, les Vices étant venus,Dès ce moment la Mort n'hésita plus,Elle choisit l'Intempérance.

La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,

Dans les enfers toute sa cour.

Elle voulait choisir un bon premier ministre

Qui rendît ses états encor plus florissans.

Pour remplir cet emploi sinistre,

Du fond du noir tartare avancent à pas lents

La Fièvre, la Goutte et la Guerre.

C'étaient trois sujets excellens;

Tout l'enfer et toute la terre

Rendaient justice à leurs talens.

La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.

On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,

Nul n'osait lui rien disputer;

Lorsque d'un médecin arriva la visite,

Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.

La Mort même était en balance:

Mais, les Vices étant venus,

Dès ce moment la Mort n'hésita plus,

Elle choisit l'Intempérance.

Deux frères jardiniers avaient par héritageUn jardin dont chacun cultivait la moitié;Liés d'une étroite amitié,Ensemble ils faisaient leur ménage.L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,Se croyait un très grand docteur;Et Monsieur Jean passait sa vieA lire l'almanach, à regarder le temps,Et la girouette et les vents.Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,Il voulut découvrir comment d'un pois tout seulDes milliers de pois peuvent sortir si vîte;Pourquoi la graine du tilleul,Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petiteQue la fève, qui meurt à deux pieds du terrain;Enfin par quel secret mystèreCette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,Sait se retourner dans son sein,Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.Tandis qu'il rêve et qu'il s'affligeDe ne point pénétrer ces importans secrets,Il n'arrose point son marais;Ses épinards et sa laitueSèchent sur pied; le vent du nord lui tueSes figuiers qu'il ne couvre pas.Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse;Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,N'a que son frère pour ressource.Celui-ci, dès le grand matin,Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.Aussi dans son terrain tout venait à merveille;Il avait des écus, des fruits et du plaisir.Ce fut lui qui nourrit son frère;Et quand Monsieur Jean tout surprisS'en vint lui demander comment il savait faire:Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère:Je travaille, et tu réfléchis;Lequel rapporte davantage?Tu te tourmentes, je jouis;Qui de nous deux est le plus sage?

Deux frères jardiniers avaient par héritage

Un jardin dont chacun cultivait la moitié;

Liés d'une étroite amitié,

Ensemble ils faisaient leur ménage.

L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,

Se croyait un très grand docteur;

Et Monsieur Jean passait sa vie

A lire l'almanach, à regarder le temps,

Et la girouette et les vents.

Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,

Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul

Des milliers de pois peuvent sortir si vîte;

Pourquoi la graine du tilleul,

Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite

Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain;

Enfin par quel secret mystère

Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,

Sait se retourner dans son sein,

Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.

Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige

De ne point pénétrer ces importans secrets,

Il n'arrose point son marais;

Ses épinards et sa laitue

Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue

Ses figuiers qu'il ne couvre pas.

Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse;

Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,

N'a que son frère pour ressource.

Celui-ci, dès le grand matin,

Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,

Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.

Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,

Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.

Aussi dans son terrain tout venait à merveille;

Il avait des écus, des fruits et du plaisir.

Ce fut lui qui nourrit son frère;

Et quand Monsieur Jean tout surpris

S'en vint lui demander comment il savait faire:

Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère:

Je travaille, et tu réfléchis;

Lequel rapporte davantage?

Tu te tourmentes, je jouis;

Qui de nous deux est le plus sage?

Un chien vendu par son maîtreBrisa sa chaîne, et revintAu logis qui le vit naître.Jugez de ce qu'il devintLorsque, pour prix de son zèle,Il fut de cette maisonReconduit par le bâtonVers sa demeure nouvelle.Un vieux chat, son compagnon,Voyant sa surprise extrême,En passant lui dit ce mot:Tu croyais donc, pauvre sot,Que c'est pour nous qu'on nous aime!

Un chien vendu par son maître

Brisa sa chaîne, et revint

Au logis qui le vit naître.

Jugez de ce qu'il devint

Lorsque, pour prix de son zèle,

Il fut de cette maison

Reconduit par le bâton

Vers sa demeure nouvelle.

Un vieux chat, son compagnon,

Voyant sa surprise extrême,

En passant lui dit ce mot:

Tu croyais donc, pauvre sot,

Que c'est pour nous qu'on nous aime!

Colin gardait un jour les vaches de son père;Colin n'avait pas de bergère,Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois:Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine,Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,Et qui m'a mis tout hors d'haleine.Il vient de passer par là bas,Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las,Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,Et j'irai faire votre chasse;Je réponds du chevreuil.—ma foi, je le veux bien:Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,Va le tuer. Colin s'apprête,S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,Court avec lui vers la forêt.Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête,Et voilà le chevreuil... Colin impatientTire aussitôt, manque la bête,Et blesse le pauvre Sultan.A la suite du chien qui crie,Colin revient à la prairie.Il trouve le garde ronflant;De vaches, point; elles étaient volées.Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,Parcourt en gémissant les monts et les vallées;Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,Colin retourne chez son père,Et lui conte en tremblant l'affaire.Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,Corrige son cher fils de ses folles idées,Puis lui dit: Chacun son métier,Les vaches seront bien gardées.

Colin gardait un jour les vaches de son père;

Colin n'avait pas de bergère,

Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois:

Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine,

Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,

Et qui m'a mis tout hors d'haleine.

Il vient de passer par là bas,

Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las,

Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,

Et j'irai faire votre chasse;

Je réponds du chevreuil.—ma foi, je le veux bien:

Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,

Va le tuer. Colin s'apprête,

S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,

Court avec lui vers la forêt.

Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête,

Et voilà le chevreuil... Colin impatient

Tire aussitôt, manque la bête,

Et blesse le pauvre Sultan.

A la suite du chien qui crie,

Colin revient à la prairie.

Il trouve le garde ronflant;

De vaches, point; elles étaient volées.

Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,

Parcourt en gémissant les monts et les vallées;

Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,

Colin retourne chez son père,

Et lui conte en tremblant l'affaire.

Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,

Corrige son cher fils de ses folles idées,

Puis lui dit: Chacun son métier,

Les vaches seront bien gardées.

Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette,Tous les matins, en se levant,Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;Et là, souriant, minaudant,Elle disait à son cher confidentLes peines, les plaisirs, les projets de son ame.Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.Au secours! au secours! crie aussitôt la dame:Venez, Lise, Marton, accourez promptement;Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemmentAux lèvres de Chloé se pose.Chloé s'évanouit, et Marton en fureurSaisit l'abeille et se disposeA l'écraser. Hélas! lui dit avec douceurL'insecte malheureux, pardonnez mon erreur;La bouche de Chloé me semblait une rose,Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens.Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère:D'ailleurs sa piqûre est légère;Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!

Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette,

Tous les matins, en se levant,

Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;

Et là, souriant, minaudant,

Elle disait à son cher confident

Les peines, les plaisirs, les projets de son ame.

Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.

Au secours! au secours! crie aussitôt la dame:

Venez, Lise, Marton, accourez promptement;

Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment

Aux lèvres de Chloé se pose.

Chloé s'évanouit, et Marton en fureur

Saisit l'abeille et se dispose

A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur

L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur;

La bouche de Chloé me semblait une rose,

Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens.

Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère:

D'ailleurs sa piqûre est légère;

Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.

Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!

Dans certains pays de l'AsieOn révère les éléphans,Sur-tout les blancs.Un palais est leur écurie,On les sert dans des vases d'or,Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,Et les peuples se font la guerrePour s'enlever ce beau trésor.Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête,Voulut savoir un jour d'un de ses conducteursCe qui lui valait tant d'honneurs,Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête.Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;L'on connaît votre dignité,Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vieLes ames des héros qu'a chéris la patrieS'en vont habiter quelque tempsDans les corps des éléphans blancs.Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre.—Quoi! vous nous croyez des héros?—Sans doute.—Et sans cela nous serions en repos,Jouissant dans les bois des biens de la nature?—Oui, seigneur.—Mon ami, laisse-moi donc partir,Car on t'a trompé, je t'assure;Et, si tu veux y réfléchir,Tu verras bientôt l'imposture:Nous sommes fiers et caressans;Modérés, quoique tout-puissans;On ne nous voit point faire injureA plus faible que nous; l'amour dans notre cœurReçoit des lois de la pudeur;Malgré la faveur où nous sommes,Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus:Quelles preuves faut-il de plus?Comment nous croyez-vous des hommes?

Dans certains pays de l'Asie

On révère les éléphans,

Sur-tout les blancs.

Un palais est leur écurie,

On les sert dans des vases d'or,

Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,

Et les peuples se font la guerre

Pour s'enlever ce beau trésor.

Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête,

Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs

Ce qui lui valait tant d'honneurs,

Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête.

Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;

L'on connaît votre dignité,

Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie

Les ames des héros qu'a chéris la patrie

S'en vont habiter quelque temps

Dans les corps des éléphans blancs.

Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre.

—Quoi! vous nous croyez des héros?

—Sans doute.—Et sans cela nous serions en repos,

Jouissant dans les bois des biens de la nature?

—Oui, seigneur.—Mon ami, laisse-moi donc partir,

Car on t'a trompé, je t'assure;

Et, si tu veux y réfléchir,

Tu verras bientôt l'imposture:

Nous sommes fiers et caressans;

Modérés, quoique tout-puissans;

On ne nous voit point faire injure

A plus faible que nous; l'amour dans notre cœur

Reçoit des lois de la pudeur;

Malgré la faveur où nous sommes,

Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus:

Quelles preuves faut-il de plus?

Comment nous croyez-vous des hommes?

Que je te plains, petite plante!Disait un jour le lierre au thym:Toujours ramper, c'est ton destin;Ta tige chétive et tremblanteSort à peine de terre, et la mienne dans l'air,Unie au chêne altier que chérit Jupiter,S'élance avec lui dans la nue.Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue;Je ne puis sur ce point disputer avec toi:Mais je me soutiens par moi-même;Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,Tu ramperais plus bas que moi.Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires,Qui nous parlez toujours de grec ou de latinDans vos discours préliminaires,Retenez ce que dit le thym.

Que je te plains, petite plante!

Disait un jour le lierre au thym:

Toujours ramper, c'est ton destin;

Ta tige chétive et tremblante

Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air,

Unie au chêne altier que chérit Jupiter,

S'élance avec lui dans la nue.

Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue;

Je ne puis sur ce point disputer avec toi:

Mais je me soutiens par moi-même;

Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,

Tu ramperais plus bas que moi.

Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires,

Qui nous parlez toujours de grec ou de latin

Dans vos discours préliminaires,

Retenez ce que dit le thym.

Un chat sauvage et grand chasseurS'établit, pour faire bombance,Dans le parc d'un jeune seigneurOù lapins et perdrix étaient en abondance.Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour,A la course, à l'affût, également habile,Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tourEt quadrupède et volatile.Les gardes épiaient l'insolent braconnier;Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,Le drôle trompait leur adresse.Cependant il craignait d'être pris à la fin,Et se plaignait que la vieillesseLui rendît l'œil moins sûr, moins fin.Ce penser lui causait souvent de la tristesse;Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noirGarni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes:C'était une de ces lunettesFaites pour l'opéra, que par hasard, un soir,Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.Le chat d'abord la considère,La touche de sa griffe, et de l'extrémitéLa fait à petits coups rouler sur le côté,Court après, s'en saisit, l'agite, la remue,Étonné que rien n'en sortît.Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vueLe verre d'un des bouts, c'était le plus petit.Alors il apperçoit sous la verte coudretteUn lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette,Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas.Mais il entend du bruit; il reprend sa machine,S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointainLe garde qui vers lui chemine.Pressé par la peur, par la faim,Il reste un moment incertain,Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde:Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,Et le petit tout près lui fait voir le lapin.Croyant avoir le temps, il va manger la bête;Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,Lui met deux balles dans la tête,Et de sa peau fait un manchon.Chacun de nous a sa lunette,Qu'il retourne suivant l'objet:On voit là-bas ce qui déplaît,On voit ici ce qu'on souhaite.

Un chat sauvage et grand chasseur

S'établit, pour faire bombance,

Dans le parc d'un jeune seigneur

Où lapins et perdrix étaient en abondance.

Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour,

A la course, à l'affût, également habile,

Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour

Et quadrupède et volatile.

Les gardes épiaient l'insolent braconnier;

Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,

Le drôle trompait leur adresse.

Cependant il craignait d'être pris à la fin,

Et se plaignait que la vieillesse

Lui rendît l'œil moins sûr, moins fin.

Ce penser lui causait souvent de la tristesse;

Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir

Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes:

C'était une de ces lunettes

Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir,

Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.

Le chat d'abord la considère,

La touche de sa griffe, et de l'extrémité

La fait à petits coups rouler sur le côté,

Court après, s'en saisit, l'agite, la remue,

Étonné que rien n'en sortît.

Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue

Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit.

Alors il apperçoit sous la verte coudrette

Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.

Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette,

Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas.

Mais il entend du bruit; il reprend sa machine,

S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain

Le garde qui vers lui chemine.

Pressé par la peur, par la faim,

Il reste un moment incertain,

Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde:

Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,

Et le petit tout près lui fait voir le lapin.

Croyant avoir le temps, il va manger la bête;

Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,

Lui met deux balles dans la tête,

Et de sa peau fait un manchon.

Chacun de nous a sa lunette,

Qu'il retourne suivant l'objet:

On voit là-bas ce qui déplaît,

On voit ici ce qu'on souhaite.

De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune,Demandait à son père un jeune ambitieux.Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,C'est de se rendre utile à la cause commune,De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens,Au service de la patrie.—Oh! trop pénible est cette vie,Je veux des moyens moins brillans.—Il en est de plus sûrs, l'intrigue...—Elle est trop vile,Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.—Eh bien! sois un simple imbécille,J'en ai vu beaucoup réussir.

De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune,

Demandait à son père un jeune ambitieux.

Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,

C'est de se rendre utile à la cause commune,

De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens,

Au service de la patrie.

—Oh! trop pénible est cette vie,

Je veux des moyens moins brillans.

—Il en est de plus sûrs, l'intrigue...—Elle est trop vile,

Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.

—Eh bien! sois un simple imbécille,

J'en ai vu beaucoup réussir.

Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;En convenir, c'est autre chose:On aime mieux souffrir de véritables maux,Que d'avouer qu'ils en sont cause.Je me souviens à ce sujetD'avoir été témoin d'un faitFort étonnant et difficile à croire:Mais je l'ai vu, voici l'histoire.Près d'un bois, le soir, à l'écart,Dans une superbe prairie,Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie,A jouer au colin-maillard.Des lapins! direz-vous, la chose est impossible.Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexibleSur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,Et puis sous le cou se nouait.Un instant en faisait l'affaire.Celui que ce ruban privait de la lumièreSe plaçait au milieu; les autres alentourSautaient, dansaient, faisaient merveilles,S'éloignaient, venaient tour-à-tourTirer sa queue ou ses oreilles.Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte:Mais la troupe échappe à la hâte,Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,Il y sera jusqu'à demain.Une taupe assez étourdie,Qui sous terre entendit ce bruit,Sort aussitôt de son réduitEt se mêle dans la partie.Vous jugez que, n'y voyant pas,Elle fut prise au premier pas.Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,Et la justice veut qu'à notre pauvre sœurNous fassions un peu de faveur;Elle est sans yeux et sans défense,Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feuLa taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;Mettez-moi le bandeau.—Très volontiers, ma chère,Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaireQue nous serrions le nœud bien fort.—Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère,Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.

Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;

En convenir, c'est autre chose:

On aime mieux souffrir de véritables maux,

Que d'avouer qu'ils en sont cause.

Je me souviens à ce sujet

D'avoir été témoin d'un fait

Fort étonnant et difficile à croire:

Mais je l'ai vu, voici l'histoire.

Près d'un bois, le soir, à l'écart,

Dans une superbe prairie,

Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie,

A jouer au colin-maillard.

Des lapins! direz-vous, la chose est impossible.

Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible

Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,

Et puis sous le cou se nouait.

Un instant en faisait l'affaire.

Celui que ce ruban privait de la lumière

Se plaçait au milieu; les autres alentour

Sautaient, dansaient, faisaient merveilles,

S'éloignaient, venaient tour-à-tour

Tirer sa queue ou ses oreilles.

Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,

Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte:

Mais la troupe échappe à la hâte,

Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,

Il y sera jusqu'à demain.

Une taupe assez étourdie,

Qui sous terre entendit ce bruit,

Sort aussitôt de son réduit

Et se mêle dans la partie.

Vous jugez que, n'y voyant pas,

Elle fut prise au premier pas.

Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,

Et la justice veut qu'à notre pauvre sœur

Nous fassions un peu de faveur;

Elle est sans yeux et sans défense,

Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu

La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;

Mettez-moi le bandeau.—Très volontiers, ma chère,

Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire

Que nous serrions le nœud bien fort.

—Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère,

Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.

Un jeune prince, avec son gouverneur,Se promenait dans un bocage,Et s'ennuyait suivant l'usage;C'est le profit de la grandeur.Un rossignol chantait sous le feuillage:Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant;Et, comme il était prince, il veut dans le momentL'attraper et le mettre en cage.Mais pour le prendre il fait du bruit,Et l'oiseau fuit.Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,Le plus aimable des oiseauxSe tient-il dans les bois, farouche et solitaire,Tandis que mon palais est rempli de moineaux?C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruireDe ce qu'un jour vous devez éprouver:Les sots savent tous se produire;Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.

Un jeune prince, avec son gouverneur,

Se promenait dans un bocage,

Et s'ennuyait suivant l'usage;

C'est le profit de la grandeur.

Un rossignol chantait sous le feuillage:

Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant;

Et, comme il était prince, il veut dans le moment

L'attraper et le mettre en cage.

Mais pour le prendre il fait du bruit,

Et l'oiseau fuit.

Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,

Le plus aimable des oiseaux

Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire,

Tandis que mon palais est rempli de moineaux?

C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire

De ce qu'un jour vous devez éprouver:

Les sots savent tous se produire;

Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.

Aidons-nous mutuellement,La charge des malheurs en sera plus légère;Le bien que l'on fait à son frèrePour le mal que l'on souffre est un soulagement.Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine:Pour la persuader aux peuples de la Chine,Il leur contait le trait suivant.Dans une ville de l'AsieIl existait deux malheureux,L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.Ils demandaient au ciel de terminer leur vie:Mais leurs cris étaient superflus,Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,Couché sur un grabat dans la place publique,Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,Était sans guide, sans soutien,Sans avoir même un pauvre chienPour l'aimer et pour le conduire.Un certain jour il arrivaQue l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,Près du malade se trouva;Il entendit ses cris, son ame en fut émue.Il n'est tels que les malheureuxPour se plaindre les uns les autres.J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres:Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux.Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,Que je ne puis faire un seul pas;Vous-même vous n'y voyez pas:A quoi nous servirait d'unir notre misère?A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deuxNous possédons le bien à chacun nécessaire;J'ai des jambes, et vous des yeux:Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:Ainsi, sans que jamais notre amitié décideQui de nous deux remplit le plus utile emploi,Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

Aidons-nous mutuellement,

La charge des malheurs en sera plus légère;

Le bien que l'on fait à son frère

Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.

Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine:

Pour la persuader aux peuples de la Chine,

Il leur contait le trait suivant.

Dans une ville de l'Asie

Il existait deux malheureux,

L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.

Ils demandaient au ciel de terminer leur vie:

Mais leurs cris étaient superflus,

Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,

Couché sur un grabat dans la place publique,

Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.

L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,

Était sans guide, sans soutien,

Sans avoir même un pauvre chien

Pour l'aimer et pour le conduire.

Un certain jour il arriva

Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,

Près du malade se trouva;

Il entendit ses cris, son ame en fut émue.

Il n'est tels que les malheureux

Pour se plaindre les uns les autres.

J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres:

Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux.

Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,

Que je ne puis faire un seul pas;

Vous-même vous n'y voyez pas:

A quoi nous servirait d'unir notre misère?

A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire;

J'ai des jambes, et vous des yeux:

Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,

Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

Quand Pandore eut reçu la vie,Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.Vénus, malgré sa jalousie,Détacha sa ceinture, et vint la lui donner.Jupiter, admirant cette jeune merveille,Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs.Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille:Elle blessera bien des cœurs;Mais j'ai caché dans ma ceintureLes capricespour affaiblirLe mal que fera sa blessure,Etles faveurspour en guérir.

Quand Pandore eut reçu la vie,

Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.

Vénus, malgré sa jalousie,

Détacha sa ceinture, et vint la lui donner.

Jupiter, admirant cette jeune merveille,

Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs.

Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille:

Elle blessera bien des cœurs;

Mais j'ai caché dans ma ceinture

Les capricespour affaiblir

Le mal que fera sa blessure,

Etles faveurspour en guérir.

Non loin des rochers de l'Atlas,Au milieu des déserts, où cent tribus errantesPromènent au hasard leurs chameaux et leurs tentesUn jour, certain enfant précipitait ses pas.C'était le jeune fils de quelque musulmaneQui s'en allait en caravane.Quand sa mère dormait, il courait le pays.Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine,Notre enfant trouve une fontaine,Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits.O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire,M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire,Ces trésors cachés, inconnus,Demeuraient à jamais perdus.Je les ai découverts, ils sont ma récompense.Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance,Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.L'entreprise était périlleuse;L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse,Lui déchirait les mains ou les faisait glisser.Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle,Il recommence de plus belle,Et parvient enfin, haletant,A ces fruits qu'il desirait tant.Il se jette alors sur les dattes,Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant,Et mangeantSans choisir les plus délicates.Tout-à-coup voilà notre enfantQui réfléchit et qui descend.Il court chercher sa bonne mère,Prend avec lui son jeune frère,Les conduit au dattier. Le cadet incliné,S'appuyant au tronc qu'il embrasse,Présente son dos à l'aîné;L'autre y monte, et de cette place,Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger,Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse,Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger.La récolte achevée, et la nappe étant mise,Les deux frères tranquillement,Souriant à leur mère au milieu d'eux assise,Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.De la société ceci nous peint l'image:Je ne connais de bien que ceux que l'on partage.Cœurs dignes de sentir le prix de l'amitié,Retenez cet ancien adage:Le tout ne vaut pas la moitié.

Non loin des rochers de l'Atlas,

Au milieu des déserts, où cent tribus errantes

Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes

Un jour, certain enfant précipitait ses pas.

C'était le jeune fils de quelque musulmane

Qui s'en allait en caravane.

Quand sa mère dormait, il courait le pays.

Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine,

Notre enfant trouve une fontaine,

Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits.

O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire,

M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire,

Ces trésors cachés, inconnus,

Demeuraient à jamais perdus.

Je les ai découverts, ils sont ma récompense.

Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance,

Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.

L'entreprise était périlleuse;

L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse,

Lui déchirait les mains ou les faisait glisser.

Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle,

Il recommence de plus belle,

Et parvient enfin, haletant,

A ces fruits qu'il desirait tant.

Il se jette alors sur les dattes,

Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant,

Et mangeant

Sans choisir les plus délicates.

Tout-à-coup voilà notre enfant

Qui réfléchit et qui descend.

Il court chercher sa bonne mère,

Prend avec lui son jeune frère,

Les conduit au dattier. Le cadet incliné,

S'appuyant au tronc qu'il embrasse,

Présente son dos à l'aîné;

L'autre y monte, et de cette place,

Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger,

Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse,

Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger.

La récolte achevée, et la nappe étant mise,

Les deux frères tranquillement,

Souriant à leur mère au milieu d'eux assise,

Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.

De la société ceci nous peint l'image:

Je ne connais de bien que ceux que l'on partage.

Cœurs dignes de sentir le prix de l'amitié,

Retenez cet ancien adage:

Le tout ne vaut pas la moitié.

FIN DU PREMIER LIVRE.


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